

Je lisais dernièrement ces phrases étonnantes à propos de Sollers : « Quant à la Grèce, le moins qu’on puisse dire est qu’elle brille par son absence, Sollers, autre que derrière les images de Jean-Daniel Pollet [1], ne s’étant jamais risqué à envoyer un de ses multiples narrateurs sur la terre de Dionysos ou d’Apollon [2]. » Voilà quelqu’un, me suis-je dit, qui, en proie à un obscur ressentiment, n’a pas lu Guerres secrètes, L’Éclaircie, Sur les dieux grecs ou Beauté !

Philippe Sollers en Grèce, 1978.
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Parcourant ce que Pileface a bien pu relever des nombreuses références à la Grèce dans les écrits de Sollers, voilà que je réécoute ce que le grand hélleniste Marcel Detienne disait de Sollers et de Dionysos dans l’émission Le Bon Plaisir consacrée à Sollers en juillet 1987 — après la publication du Coeur absolu :

Maintenant vous pouvez relire :
Dionysos (Sollers, Heidegger, Hölderlin, Bataille)
Philippe Sollers, La guerre d’un dieu : Dionysos
Marcel Detienne, Dionysos mis à mort.
Et puis je tombe sur ce passage que j’avais oublié de Liberté d’Henry Miller, un article de 1991, repris dans La Guerre du Goût :


Le meilleur livre de Miller ? Le plus éloigné de sa caricature en voyeur lubrique ? Sans doute Le Colosse de Maroussi. Fuyant l’Amérique et son "cauchemar climatisé", il aggrave son cas, en pleine guerre. C’est un déserteur définitif de cinquante ans qui scandalise, aujourd’hui plus que jamais, le culte de la puissance de mort.
Ne pas dire un mot de toute la journée, ne pas lire de journal, ne pas entendre la radio, ne pas écouter de commérages, s’abandonner absolument, complètement, à la paresse, être absolument, complètement indifférent au sort du monde, c’est la plus belle médecine qu’on puisse s’administrer.Encore des déclarations inadmissibles :
La presse engendre le mensonge, la haine, la cupidité, l’envie, la suspicion, la peur, la malveillance... Ce qu’il nous faut, c’est la paix, la solitude, le loisir.A Athènes, Mycènes, Epidaure, Cnossos, Thèbes, Delphes, dans le tombeau d’Agamemnon, il se prête un serment de fidélité à lui-même. En voici la leçon :
Quiconque prétend brûler de faire autre chose que ce qu’il fait, ou d’être ailleurs que là où il est, se ment à soi-même... Il est des êtres qui, lisant ces lignes, comprendront nécessairement que la seule chose à faire, c’est de transformer leurs désirs en actes, jusqu’au bout.Eh oui, jusqu’au bout.
Le Colosse de Maroussi donc.
Yannick Haenel a fait la préface de sa réédition en 2013.



C’est le récit du voyage fait par Miller en Grèce en 1939, où il rencontre notamment Georges Katsimbalis, écrivain et conteur, devenu désormais une figure mythique des lettres grecques contemporaines. En 1939, alors que la Seconde Guerre mondiale approche, Miller quitte Paris où il vit depuis neuf ans, et se rend en Grèce à l’invitation de son ami l’écrivain Lawrence Durrell, qui habite alors à Corfou. Miller passe neuf mois en Grèce, se rendant notamment en Crète, à Delphes et dans plusieurs îles. C’est contre son gré qu’il doit quitter le pays en décembre 1939 pour rentrer aux États-Unis. Cet ouvrage est un véritable hymne à la beauté de la Grèce et à son pouvoir de révélation de l’être humain. « La lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux ; elle a pénétré mes pores et dilaté tout mon être », écrit Henry Miller.

A gauche : Miller avec Lawrence Durrell, Corfou 1939.
A droite : Miller avec George Katsimbalis.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Henry Miller lit ici un extrait de son livre, qui est l’un des plus vigoureux chant d’amour à la Gréquitude et à la Grécité. Nous sommes à la veille de la Seconde Guerre mondiale et Durrel accompagne l’auteur dans son enthousiaste balade. Miller, à partir de cette osmose qui baigne tout le livre, restera dès lors fidèle à la Grèce, à son ciel profond et à ses flots étincelants.
Enregistrement en anglais de 1949 [3].




Mais qui a installé les démons ?

La joie qu’on éprouve à lire Le Colosse de Maroussi est extrême. Elle vous ouvre le cœur et réveille vos désirs. La solitude, les arbres, les couleurs, les parfums : tout se met à bondir. Les phrases dansent, les îles se soulèvent ; leur clarté vous déchire. La littérature, c’est la transmission de l’enthousiasme.
Henry Miller est direct : vivre, c’est se consacrer à l’illumination. C’est une expérience sexuelle, une rencontre avec le débordement. La substance des livres, elle aussi, est physique ; elle relève d’une effervescence qui voit : « Le corps se change en un instrument tout neuf, merveilleux – écrit Miller – ; on regarde les plantes, les pierres, les poissons, avec d’autres yeux. »
En mai 1938, Miller est à Paris, où il a publié Tropique du Cancer, livre censuré aux États-Unis. Sa vie est un chaos splendide. Il écrit : « Le monde est un cancer qui se dévore lui-même. » Voici qu’il a soif de silence ; il reçoit une lettre de son ami Lawrence Durrell qui vit à Corfou : « La mer vous fera glisser doucement et ce bleu douloureux vous calmera. »
Et puis, début juin, l’invitation de Durrell se fait plus pressante : « Henry, oui, venez. » Miller prend le bateau à Marseille et débarque au Pirée. Tout de suite, l’éblouissement : « Tout me paraissait parfait. Le temps n’existait plus. » Il rejoint Durrell à Corfou ; c’est le début d’une série de pérégrinations extatiques qui vont mener Miller à Thèbes, Phaestos, Mycènes, Épidaure, Delphes, et jusqu’en Crète.
Chaque fois, il s’agit moins pour Miller de visiter des lieux que de s’ouvrir à une vérité qui dévoile le monde et d’expérimenter l’émotion violente de ce qu’il nomme « l’ampleur du temps oublié ». Être simplement là, « favorisé d’un air de lumière », comme dirait Rimbaud. Sentir vibrer ses propres facultés jusqu’à l’ivresse. Découvrir que « son pouls bat sur un rythme chromatique ». Laisser venir les clartés grisantes : « Plusieurs fois – écrit-il –, alors que je suivais la Voie sacrée, de Daphni à la mer, j’ai frôlé la folie. »
On l’a compris : Le Colosse de Maroussi n’est pas un récit de voyage au sens classique, encore moins un itinéraire culturel (Miller se fout royalement des admirations obligées) ; plutôt l’expérience d’une révélation, celle d’une liberté enfouie, immémoriale et pourtant toujours nouvelle, qui s’offre comme un surcroît de voluptés, comme un stock de visions, comme une provision d’existence.
Plus tard, en 1947, dans une lettre merveilleuse écrite en français, il racontera ainsi ce voyage à son ami Blaise Cendrars : « Oui, je suis parti en Grèce ce jour-là et j’y ai resté six ou huit mois, les plus beaux jours de ma vie. En rentrant à New York, le printemps de 1940, j’ai écrit un livre sur cette expérience – Le Colosse de Maroussi – qui va paraître en français bientôt. Je n’ai pas pensé d’écrire un livre quand j’étais en Grèce – c’était loin de mes pensées. Pas de notes, rien… tout par mémoire – et avec de la joie, parce que la Grèce n’est pas un pays mais un royaume de Dieu, à mon avis. »
J’aime particulièrement quand Miller précise que l’écriture s’est faite « avec de la joie » : on peut l’entendre comme l’état d’esprit qui était le sien, mais aussi comme la substance même du livre – son élément. À Épidaure, au comble de la paix, Miller note : « Une ligne, cela exige la totalité de l’être. » La joie est une ligne parcourue de battements de cœur illimités. Cela s’appelle aussi, secrètement, le monde.
L’énergie de Miller semble illimitée, il s’intéresse à tout le monde, il a soif de parler, de comprendre, chaque détail nourrit son aventure. Chaque fois qu’il parle avec un Grec, celui-ci est obsédé par la réussite et vante le modèle américain. À un moment, le malentendu devient comique : il semble à Miller que tous les Grecs reviennent d’Amérique, et admirent précisément ce qu’il déteste. Miller leur dit : « Je suis très pauvre. » C’est-à-dire : Je suis grec. Car la pauvreté grecque est pour lui le contraire de la misère : une fidélité à ce qu’il y a de plus simple, trésor qui s’est perdu avec l’américanisation de la planète. « Je suis très pauvre » résonne ainsi avec l’exclamation de Rimbaud : « Je suis mille fois le plus riche ! »
Il n’y a pas plus affranchi qu’Henry Miller. Lorsqu’il arrive en Grèce, à quarante-huit ans, en un sens, il a déjà tout traversé : les aléas infernaux et la chance érotique, les tribulations sordides et la grâce des rencontres, l’intensité des instants libres et le broyage économique. Il a fait mille boulots, rencontré des personnages insensés, évalué l’hostilité du genre humain et les faveurs qu’il peut dispenser. Il a souffert et joui puissamment, avec la noblesse des insatiables ; a subi ce délire du monde du travail en train de formater tous les corps ; a fait l’épreuve du puritanisme américain, c’est-à-dire mondial : l’hystérie féminine, la connerie masculine. Et pourtant, il suffit d’un bosquet de citronniers sauvages sur la plaine argienne : tout se remet à naître.
La Grèce de Miller n’est pas seulement une cure de jouvence, mais un rappel que le temps lui-même est jeune – qu’il l’est à chaque instant. Miller, comme tous les grands écrivains, trouve la nervure : cette brèche par laquelle s’ouvre l’espace libre pour le jeu du temps. À travers la Grèce, c’est le temps qu’il rencontre : son jaillissement ouvert, la jouissance qui vient simultanément de toutes les époques.
Dans Printemps noir, un autre de ses livres de feu, Miller note sobrement : « C’était une période bénéfique où je détenais presque le secret. » Eh bien, le secret, c’est en Grèce qu’il semble l’avoir trouvé. Le secret, c’est qu’on se baigne dans le temps – le temps est baignade.
Il y a cette montée vers Phaestos, parmi les orangers et les citronniers, dans la lumière violette. Les arbustes sur la pente sont « semblables aux soies bleues et lavande d’un porc-épic ». À force de marcher, l’espace et le temps se disloquent : la transe est un ruisseau qui pense. Miller, halluciné de soleil, se voit soudain entouré de chevreuils ; et, grimpant vers la citadelle des reines de la famille Minos, il devient tout à la fois Étrusque, Indien pueblo, voyageur de Mésopotamie et Van Gogh.
Au sommet, un sanctuaire minuscule, bleu et blanc. Le ciel et la terre coïncident : « En Grèce – écrit-il –, on est pris du désir de se baigner dans le ciel. » Là, un certain Kyrios Alexandros surgit, il est seul dans les ruines du palais. Il semble ici depuis toujours, au milieu du ciel, comme un titan modeste. Il dresse une table et sert à Miller, stupéfait, un vin noir, des olives, un peu de fromage et du jambon.
À Thèbes, autre expérience. La descente vers la grande plaine – « vaste espace tout dansant de lumière violette » – ouvre Miller à cette « vieille Thèbes de l’enfance, la mère de toutes les fictions ». Il fond en larmes.
On découvre alors avec un peu de surprise, si l’on connaît la frénésie déferlante des deux Tropique, un Miller recueilli, à l’écoute du calme fondamental. L’intensité tragique relève, écrit-il, de ce « tendre silence qui absorbe jusqu’à la respiration des dieux ». Oui, un silence se met à envelopper le corps de Miller, un silence qui s’oppose à la fureur américaine ou française, silence qu’il ne vit pas comme une extinction ou un retrait, mais comme le cœur même de ce qui vibre dans le temps – comme un événement dont il a la révélation.
« L’événement lui-même, précise-t-il, n’est pas enregistré ici – ne sont notés que son passage, le doux éclat de son sillage. » En cela, l’événement millerien a l’allure d’un dieu, il ne se montre pas – il passe. Et s’il est impossible de le représenter, on peut le faire entendre depuis sa réserve même : c’est, dit-il, un « calme silence ».
L’événement, c’est ça : ce silence, toujours nouveau. La simplicité d’un silence qui ne serait pas privé de parole, mais qui aurait traversé toutes les paroles, et qui, en un sens, serait parole – « parenthèse haletante », écrit Miller, comme le « corridor invisible du temps ».
Expérience métaphysique, donc expérience poétique. Mais voici que la révélation s’approfondit. Miller va à Mycènes, puis à Épidaure. C’est là, dans ce double lieu, que la grande chose a lieu : « À Mycènes, j’ai marché sur des morts incandescents ; à Épidaure, j’ai senti un silence si intense que, une fraction de seconde, j’ai entendu battre le cœur immense de l’univers. »
En descendant dans la tombe d’Agamemnon, à Mycènes, Miller est pris d’une extase. Cette extase l’ouvre à une connaissance immédiate, quasi immémoriale, de l’histoire : « Je dis que le monde entier, s’ouvrant en éventail en tous sens à partir de ce lieu, a vécu jadis à un degré dont jamais personne n’a rêvé. Je dis que les dieux erraient en tous lieux. » Il voit la suite des temps, la fracture qui s’est installée dans l’humanité avec le meurtre d’Agamemnon. Il prend conscience de ce qu’il nomme le « Zéro » – l’« idée du Zéro absolu » : « Quand on met le doigt sur n’importe quoi de clair et de vrai – écrit-il – on est à Zéro. Zéro, c’est le grec pour vision pure. »
Zéro, c’est aussi le nom de l’origine. Entrer dans le commencement, est-ce possible ? Le commencement n’est-il pas ce qui se destine à exister à chaque instant ? Sans doute faut-il s’être mis à nu, comme Miller lorsqu’il pénètre dans la tombe du roi de Mycènes, sans doute faut-il avoir ôté son masque, tous ses masques, et être tombé en miettes, ne plus être rien ni personne, pour entendre une telle énigme. Pour l’aimer. Car la révélation de Mycènes – implacable, logique, solaire – est le noyau même de la tragédie : « Nous saurons un jour, inéluctablement, ce que c’est que la vie éternelle – le jour où nous aurons cessé d’assassiner. »
Cette « vie éternelle », dont la métaphysique occidentale répète gentiment la promesse depuis des siècles, relève ainsi d’une simplicité que les humains ont rendu impossible, et que Miller rappelle avec l’évidence des voyants : il su rait, pour être sauvés, d’arrêter la tuerie.
On peut lire Le Colosse de Maroussi comme un traité sur la pulsion de mort qui habite l’espèce humaine, un essai contre le nihilisme européen. La guerre qui éclate donne raison à Miller : les humains veulent le carnage, leur jouissance est démoniaque. Revenir au point d’effervescence originaire n’est pas retourner en arrière, mais se donner une nouvelle chance de vaincre les démons, c’est-à-dire de voir le mal.
L’épisode de Mycènes est le centre vibrant du livre, Miller y revient sans cesse, comme si quelque chose lui était arrivé là qui relève du sacré : « Ici, en ce lieu maintenant dédié à la mémoire d’Agamemnon, un crime hideux et secret a anéanti l’espoir humain. Deux mondes gisent côte à côte : celui d’avant et celui d’après le crime. Le crime recèle l’énigme, et il est aussi insondable que le salut. »
Son écriture semble baignée dans un volcan qui lui tire des éclats de joie – une joie sombre et grave, qui rapproche parfois ce livre de l’Hypérion de Hölderlin. Car la rencontre avec la Grèce est avant tout une rencontre avec le feu de sa propre parole : « Par quel miracle le magma brûlant de la planète se transforme-t-il en ce que nous appelons la parole ? » Miller, sans s’en prévaloir, est constamment au plus près des Présocratiques : la pensée n’est pas le contraire de la violence, elle est la sœur du feu, une étincelle divine. Rien à voir avec le nivellement de la technique, qui a fourvoyé la puissance même de la parole-volcan, et qui donne logiquement sur la guerre, dont Miller entend en Grèce, à la radio, les premières nouvelles à travers les éructations d’Hitler.
Comme tous les grands écrivains, Miller est un gnostique : il perçoit le monde comme prisonnier du mal. À Épidaure, allongé sur les gradins de l’amphithéâtre, alors qu’il lui semble avoir « atteint le point, au centre des centres, où le plus léger murmure monte tel un oiseau joyeux et va se perdre par-delà l’épaule de la colline basse », il a une vision : les humains aiment s’entre-tuer, au fond ils n’aiment que ça, et si le massacre les lie aussi passionnément, c’est parce que le mal est installé en eux depuis toujours. En un sens, le mal est dans l’être : « Ce n’est la faute ni de Dieu ni du Diable ; ni certainement de ces monstres chétifs qui ont nom Hitler, Mussolini, Staline et tutti quanti. Non plus, assurément, de ces épouvantails à moineaux qu’on appelle Catholicisme, Capitalisme, Communisme. Qui a installé les démons à demeure dans notre cœur ? »
Miller répète plusieurs fois la question : « Mais qui a installé les démons ? » Il a raison : il n’en existe pas de plus importante. L’amour et la littérature ont à voir précisément avec cette question ; leur existence dépend de la façon dont chacun en fait l’expérience, dont chacun vit cette question – sans l’éviter, sans y répondre trop facilement. Un écrivain dont les phrases ne sont pas, d’une manière ou d’une autre, imprégnées par ce tourment, en réalité n’écrit pas.
Alors voilà, il s’agit d’un combat. Sa nature est spirituelle. Ses occasions, permanentes. La parole dont Miller découvre en Grèce qu’elle est le cœur même du temps, cette parole qui s’incarne en la personne de son ami Katsimbalis – le Colosse, l’homme intarissable et secret que tout lecteur de ce livre aime comme son meilleur ami –, cette parole, avec son « aura violette », semble seule capable à la fi de résister à l’aberration d’un monde détraqué, à ce « brouillard congelé » qui empêche la lumière d’agir.
Miller en a une conscience très claire : « Deux mondes distincts se heurtent en une mêlée farouche – celui, héroïque, de la lumière, et celui, claustral, du poignard et du poison. » Dans l’écart, le plus souvent étrange, avec la pensée, la parole (la littérature, la poésie) recèle et met en jeu ce dont, précisément, la pensée se détourne ; elle rend ainsi possible un saut hors du crime, elle opère une rupture radieuse avec les amis de la mort.
Cette vie de la parole, Miller l’appelle le « miracle ». Ce n’est pas une question de croyance. Plutôt un art de vivre : « La tâche du génie – écrit-il – (et l’homme n’est rien sans le génie) est d’empêcher que le miracle ne meure, de vivre sans cesse dans le miracle, de rendre le miracle de plus en plus miraculeux, de ne jurer allégeance à rien, mais de ne vivre que miraculeusement, de ne penser, de ne mourir que miraculeusement. »
Vivre sans cesse dans le miracle, rendre le miracle de plus en plus miraculeux : quoi de plus urgent ? – de plus actuel ? La planète pue le nihilisme. Son arrogance même semble sans réplique. Le nouveau puritanisme, celui qui conditionne les corps, ne relève plus d’une attaque contre la sexualité, mais d’un aveuglement organisé contre la poésie. L’inaccès à la poésie est voulu, c’est un programme. L’événement que décrit Miller à Mycènes, puis à Épidaure, est son exact contraire : la rencontre avec le miracle deviendra bientôt l’unique manière d’être vivant.
Le Colosse de Maroussi, comme tous les livres essentiels, raconte comment remettre en jeu dans sa vie l’éblouissement de la poésie : comment il est possible de se rendre disponible au miracle.
Dans son très bel essai consacré à Rimbaud – Le Temps des assassins – Miller précise : « Je n’appelle pas poètes les gens qui font des vers, avec ou sans rimes, mais celui ou celle qui est capable de changer profondément le monde. »
Lire Miller, c’est entrer dans la baignade bleue et blanche de la parole. C’est vivre à l’intérieur d’un poème rieur, que la foudre éclaire. Redécouvrir le sens de la nage et de la soif – se baigner dans sa propre soif, dans la soif du monde. Redevenir un anarchiste clair. Tendre vers les révoltes logiques. Ne plus être étonné qu’on associe joie et solitude. Entrer, un soir d’hiver, dans un bordel crétois, et en ressortir au printemps. Vouer sa vie aux phrases les plus folles, et les plus heureuses.
Yannick Haenel




- Miller sur l’île d’Hydra, 1939.
Photo : George Seferis.
La Grèce… « Pourquoi diable n’y êtes-vous jamais retourné, depuis le temps, et surtout ayant écrit ce livre ? » …« Vraiment, vous n’avez pas pris date pour un second voyage là-bas ? »… « Elle ne vous manque pas, la Grèce ? » … Que de fois mes amis, mes lecteurs, ne m’ont-ils pas lancé ce genre de question à la tête. Mais si, j’y suis retourné, en Grèce, et je ne sais combien de fois – en esprit. Qui pourrait oublier ce paradis, après y avoir goûté ? Pour moi, la Grèce n’est plus un endroit, un pays ; elle est un état d’esprit.
Et il me semble que cela vaut mieux ainsi. C’est le meilleur moyen de la garder intacte au fond du cœur, d’éviter toute désillusion. Je ne vois pas en quoi j’aurais pu contribuer le moins du monde, et de façon vitale, au bien-être des Grecs, en revenant dans leur pays. Ce n’est ni d’écrivains ni de gens bien intentionnés qu’a besoin ce peuple ; c’est de faiseurs de miracles. En découvrant de mon côté ses vertus exceptionnelles, j’ai eu la révélation de celles de l’humanité tout entière, qu’elle soit chinoise, arabe, mexicaine ou hottentote.
Dans n’importe quel pays, même parmi les étendues désolées et sinistres du Grand Nord, la beauté de la nature est présente, à défaut de celle de l’homme. La Grèce a bénéficié des faveurs spéciales des dieux. Jusqu’à la fin des temps, ses rivages resteront un lieu de migration pour des milliers et des milliers d’humains venus des quatre coins de la Terre. Les Grecs ont survécu à tout, aux pires des régimes, aux infamies les plus cruelles. Rien ne peut souiller la mer grecque, le ciel grec. Et la lumière – cette lumière surnaturelle propre au monde méditerranéen – l’emportera toujours sur tout.
Ce n’est pas un hasard si ce pays a été de tous temps la terre des héros et des poètes, la terre où l’homme était l’égal des dieux et où les dieux eux-mêmes prenaient stature humaine. Le mythe y est toujours vivant. La matière dont sont faits mythes et légendes est ineffable. Les ténèbres ont eu beau recouvrir maintes et maintes fois la Grèce, jamais elles n’ont pu éclipser entièrement l’espoir de la résurrection, la foi de l’homme en l’homme. Être grec, c’est être homme, dans toute la force et toute la plénitude du terme.
Pendant que j’y suis, j’aimerais dire un mot d’un autre problème. Tout auteur, quel qu’il soit, en vient fatalement à se demander, un jour ou l’autre, ce qu’a pu devenir son œuvre entre les mains des traducteurs, surtout lorsque les traductions sont dans des langues qu’il ne connaît pas du tout.
Chaque fois que j’ai chez moi un visiteur intelligent – un écrivain, disons – venant d’un coin éloigné du globe, je lui mets entre les mains un de mes livres casse-tête, comme Tropique du Cancer, dans la version qu’on en a tirée dans sa langue maternelle, et le prie de m’en traduire des pages à voix haute en anglais. Je recommande l’expérience ! Prenons par exemple des langues comme le japonais, l’hébreu, le croate, le turc, le finlandais – on n’a pas idée des diableries dont sont capables ceux qui les manipulent !
L’étrange, dans le cas des traducteurs en général, c’est qu’ils demandent rarement à l’auteur l’explication des passages qui leur posent un problème. Souvent, quand il m’arrive de relire, dans un de mes livres, une page humoristique, argotique ou surréaliste, je me renverse sur mon siège et me prends à rire tout seul en essayant d’imaginer comment on pourrait la rendre en cantonais, en ourdou ou en tagalog. Par chance, je crois savoir assez bien le français pour pouvoir distinguer une bonne traduction d’une mauvaise. Il n’empêche que, comme la plupart de mes compatriotes – et voilà qui donne à réfléchir, soit dit en passant – je dois presque toute ma connaissance de la grande littérature mondiale à la lecture de traductions.
Quant à cette nouvelle version du Colosse en français, je sais qu’elle a été faite avec amour, puisqu’elle est l’œuvre de mon grand ami Georges Belmont. Peu de gens, j’imagine, se rappellent, ou se doutent, non seulement qu’il fut le premier à me traduire avant la guerre, mais qu’il a traduit, à travers les années, quelque soixante ou soixante-dix ouvrages, si ma mémoire est bonne – et cela, souvent, à côté de bien d’autres choses, de bien d’autres travaux, personnels ou non. Il m’est arrivé de le voir travailler vingt-quatre heures d’affilée, parfois même quarante-huit ou soixante-douze heures sans prendre une minute de sommeil. Dire qu’il va de soi, pour moi, que sa traduction du Colosse ne peut être qu’un chef-d’œuvre du genre est une faible récompense pour une activité aussi prodigieuse. J’ajouterai seulement que je tiens pour un grand bonheur d’avoir, pour ami et pour traducteur, un homme de cette trempe.
Henry Miller, 9 février 1972.



Henry Miller : Le Colosse de Maroussi (Extraits)

0:00 1) Le départ, Athènes
23:58 2) Corfou, Calami, Athènes
48:09 3) Séfériadès (Georges Séféris), Poros
1:12:07 4) Hydra, Nauplie, Epidaure
1:36:36 5) Le retour
Henry Miller : Le Colosse de Maroussi (Extraits) [France Culture / Le Feuilleton]. Série de cinq épisodes de l’émission “Fictions / Le Feuilleton”, diffusés sur France Culture du 29 février au 4 mars 2016. « En Grèce, on a envie de se baigner dans le ciel. » Henry Miller. © Photograph by Larry Colwell/Anthony Barboza/Getty. Traduction : Georges Belmont. Réalisation : Etienne Vallès. Conseillère littéraire Emmanuelle Chevrière. Texte dit par Olivier Claverie. Prise de son et mixage : Olivier Dupré. Assistance technique et montage : Nicolas Depas Graf, Clotilde Thomas. Assistante à la réalisation : Louise Loubrieu. Production : Blandine Masson. “Le Colosse de Maroussi” d’Henry Miller est publié aux éditions Buchet-Chastel.
« Ce n’est pas un hasard si ce pays a été de tous temps la terre des héros et des poètes, la terre où l’homme était l’égal des dieux et où les dieux eux-mêmes prenaient stature humaine. » (in “Le Colosse de Maroussi”) : portrait de la Grèce par l’écrivain américain Henry Miller.
Henry Miller, célèbre écrivain américain, né en 1891, auteur entre autres de la trilogie “Plexus”, “Nexus”, “Sexus” et des “Tropiques”, écrit “Le Colosse de Maroussi” à la fin d’un voyage en Grèce qu’il fait en 1939, en quelque sorte ses premières vacances depuis plus de vingt ans, une parenthèse dans une vie jusque-là tumultueuse, scandée par de nombreuses ruptures et controverses. Le livre sera publié en 1941 et magnifiquement traduit en français par Georges Belmont en 1958. Miller le considérait à la fin de sa vie comme “son meilleur livre”. Il constitue, sur un mode autobiographique propre à l’auteur, la chronique d’une rencontre avec un pays, une nature et ses habitants. C’est sa réponse au “choc” qu’a constitué pour lui ce voyage. Cette découverte de la Grèce s’établit en contraste avec une Amérique honnie, qu’il avait quittée huit ans auparavant, et avec un exil français difficile, impécunieux, chaotique. Le texte se présente, au-delà du récit et de la chronique, comme un essai brillant, truculent et impertinent, contrasté dans ses thématiques, son style et son propos. Le voyage de Miller en Grèce est dû au hasard de l’invitation d’un de ses plus fidèles amis, Lawrence Durrell. Le choc, l’éblouissement que lui procurent la découverte de la Grèce constituent la trame constante du récit, qui alterne anecdotes, portraits, considérations philosophiques, digressions diverses. Il a été écrit, un peu à la manière d’un journal, pendant le séjour, entre 1939 et 1940, et terminé juste après, lors de son retour aux USA, à New-York, en 1940. “Le Colosse de Maroussi” est un des textes de Miller les plus empreints de métaphysique et de religiosité, mais ses développements sont à interpréter dans une acception poétique et dans une tonalité qui nous dresse avant toute chose “le portrait d’un pays”. Quelle que soit notre propre sensibilité, notre rapport à la métaphysique, à la religiosité ou au mysticisme, le bouleversement de l’écrivain devant ce qu’il voit ou ressent s’y découvre de manière explicite, directe, vivante, dans une intimité constante. C’est sa manière d’honorer tout un peuple et de nombreux personnages hauts en couleur, d’une humanité bouleversante (dont Séfériadès, alias Georges Séféris ou Katsimbalis, le Colosse) et, dans le même mouvement, de peindre la beauté de la nature ou celle des sites archéologiques. L’expérience de la Grèce constitue pour Miller, à 48 ans, un tournant profond dans sa carrière d’écrivain.
Source : France Culture
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