

Entretien avec Philippe Sollers
VOIR AUSSI
Entretien réalisé par Patrick Amine & Vincent Di Rosa, à Paris le 10 septembre 2019, aux Editions Gallimard.
Musiques de Miles Davis, At Carnegie Hall, Oleo, Flamenco Sketches, Concierto de Aranjuez 1954-1959.
Patrick Amine
Paris, septembre 2019.

« Francis Bacon est, avec Picasso, le plus grand peintre du vingtième siècle, un siècle qui s’est surpassé en massacres, tortures et horreurs.
La peinture, après cette épreuve de fond, était-elle encore possible ? N’allait-elle pas devenir une décoration inutile, une abstraction, une illustration ? Bacon répond non à cet affaissement diffus de l’art. Il contre-attaque en pleine figure, avec une énergie qui ne peut être comprise qu’à travers la grande poésie, celle des tragiques grecs, celle de Shakespeare. De façon complètement imprévue, c’est bien un peintre anglais qui, après la Deuxième Guerre mondiale, reprend le flambeau.
L’art, on l’oublie trop dans l’animation "culturelle" ambiante, est d’abord une guerre. Il n’a besoin d’aucune prédication, d’aucun espoir. Il est, dit Bacon, "optimiste à propos de rien." Le génie de ce joueur libre le prouve. »


Francis Bacon (1909-1992), entre sensualité et animalité

- Le peintre Francis Bacon, en 1984
© Ulf Andersen/Gamma-Rapho

France Culture, Toute une vie, 16 février 2025

La première violence, c’est celle de la Première Guerre mondiale qui traverse son enfance et qui se poursuit dans les années 1920 par la lutte pour l’indépendance de Irlande et la guerre civile. L’IRA combat l’occupant anglais, et la famille Bacon (dont le grand-père est chef de la police du comté) devient une cible privilégiée. À cette brutalité de l’époque, s’ajoute celle du père de Bacon, un ancien capitaine de l’armée britannique devenu éleveur de chevaux de course. Ce personnage tyrannique et destructeur fait fouetter son fils par les palefreniers à chaque fois qu’il en a l’occasion et s’installe pour regarder la scène.
Un jour, le père découvre le jeune Francis, âgé de 16 ans, vêtu des sous-vêtements de sa mère, et le chasse définitivement de chez lui. Cet environnement cruel laisse des traces indélébiles de violence que l’on retrouvera aussi bien dans la peinture de Francis Bacon que dans sa vie personnelle. Heureusement pour lui, d’autres figures ont été présentes dans son enfance pour l’aimer et le protéger. C’est notamment le cas de sa nourrice anglaise (nanny), Jessie Lightfoot, qu’il considère comme sa mère (sa véritable mère s’étant peu occupée de lui) et qui vivra avec lui, quelques années après son départ de la maison, dans son atelier de Londres.
Selon les témoignages des amis de Bacon, Nanny a régenté sa vie de façon bienveillante jusqu’à sa mort (Bacon était alors âgé de 40 ans), lui a permis d’éviter de sombrer dans certains excès (alcool…) et a créé les conditions favorables pour qu’il puisse peindre. Son décès a été une perte immense pour le peintre. Sa vie est alors devenue d’une intensité folle, partagée entre le monde de la nuit, des bas-fonds de Londres, des amants violents, et son travail visant à élaborer une « peinture pour les nerfs ». Cette existence précaire, qui expose son corps à une mise en danger permanente, nourrira son travail et fera de lui l’un des artistes les plus marquants du 20ème siècle.

Francis Bacon, Trois Personnages dans une pièce, 1964.
Musée national d’art moderne. ZOOM : cliquer sur l’image.


Yves Peyré, écrivain
Franck Maubert, écrivain
Margarita Cappock, historienne de l’art, responsable de l’atelier Bacon de la Hughlane Gallery de Dublin jusqu’en 2018
Jean Frémon, écrivain, marchand d’art et galeriste, PDG de la galerie Lelong
Archives sur Francis Bacon (émissions radiophoniques)

Francis Bacon en toutes lettres, Le Book Club, 58 min

Michel Leiris, Francis Bacon : Face et profil, éditions Hazan, 2015
Margarita Cappock, Francis Bacon : l’atelier, La bibliothèque des arts, 2006
Franck Maubert, Avec Bacon, collection "blanche", éditions Gallimard, 2019
Yves Peyré, Francis Bacon ou La mesure de l’excès, Gallimard, 2019
Mark Stevens, et Annalyn Swan, Francis Bacon, Revelations, Harper Collins, 2021

Study for Portrait of P.L., 1962
Portrait of Henrietta Moraes, 1963
Three figures in a room, 1964
In Memory of George Dyer, 1971

L’enfance de Francis Bacon, entretien avec la romancière Maylis Besserie
Francis Bacon et sa folle passion pour un tableau de Velázquez, L’inconscient, 54 min.

Exposition "Francis Bacon et l’Age d’Or du Design" qui s’est tenue du 9 juin 2024 au 5 janvier 2025 à l’Espace de l’art concret à Mouans-Sartoux, près de Nice.
Site de la MB Art Foundation Francis Bacon, à Monaco.
Site The Estate of Francis Bacon (biographie, bibliographie...)
Republication des Mémoires d’un petit biquet, sa série d’entretiens avec David Sylvester, janvier 2025.

Un documentaire de Maylis Besserie, réalisé par Yvon Croizier. Prises de sons, Ruben Carmazine et Yvon Croizier. Traductions, Clíona Ni Riordain. Coordination, Emmanuel Laurentin. Chargée de programme et édition web, Sandrine Chapron.


Franck Maubert, Avec Bacon
« Francis Bacon incarne, plus que tout autre artiste, "la" peinture. Il est l’homme le plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de connaître. Dans les années 1980, je l’ai rencontré à plusieurs reprises. À Londres, tout d’abord, dans son atelier de South Kensington, puis en diverses occasions, lors de ses passages à Paris. Nous conversions aussi parfois au téléphone, tôt le matin. Il parlait en toute liberté, sans tabou, de tout et de choses sans importance. Bacon adorait parler, parler l’excitait.
Je l’observais, l’enregistrais, prenais des notes, rien ne le gênait.
Rendez-vous dans son atelier, dans les restaurants, les bars londoniens ou parisiens, de jour comme de nuit, à discuter, boire, manger, jouer : ce livre retrace ces moments rares partagés avec Bacon, joyeux nihiliste, et éclaire l’homme exquis qu’il fut, loin de sa réputation de "monstre" ». Franck Maubert.

7, REECE NEWS, LONDRES

La première fois que j’ai vu une de ses œuvres, j’ai tout de suite su que j’aimerais Bacon. Ce jour-là ma vision de la peinture a changé, a été bouleversée. En fait, la première fois ne fut qu’une reproduction, une image arrêtée sur un écran de cinéma : au générique du film de Bernardo Bertolucci, Le Dernier Tango à Paris. Et durant ces quelques secondes, ce fut une sorte d’apparition, un électrochoc même. Un corps nu et isolé, un corps qui se tord, enroulé sur lui-même, criant sa douleur. Et alors que j’allais juste regarder un film, j’ai ressenti cette souffrance comme une déflagration. L’image de cette chair de cadavre fardé s’imposait jusqu’à se mêler à celles du film. Je n’avais jamais rien vu de tel. Cette vision ne cessait de me hanter. Les artistes ont ce pouvoir de changer le monde, d’agir sur nous. Après m’être renseigné sur Francis Bacon, être allé voir quelques-unes de ses œuvres dans des musées, des galeries, mon regard était autre, je voyais autrement. Et chaque fois, je restais paralysé devant ses tableaux, souvent des portraits, des autoportraits, comme sous hypnose. J’ai lu des livres, étudié de plus près ses œuvres. Et plus j’essayais de comprendre, plus j’étais fasciné par la violence de ses corps enchevêtrés, ses personnages qui semblent en conflit avec eux-mêmes, ses cris d’horreur, toutes ces figures isolées sur des à-plats de couleurs vives avec pour seul décor une ampoule nue, tous ses portraits ou ses autoportraits. Je ne parvenais pas à me débarrasser de ces visions. Je faisais le deuil de nombre d’œuvres, disons « classiques », admirées auparavant, Bacon les avait balayées. La peinture bitumeuse des églises comme la lumière des impressionnistes avaient été emportées. Bien sûr, j’y reviendrais plus tard. La force des images de Bacon s’accroche à nous, vit en nous, ne nous quitte plus.
Et, paradoxalement, je déchiffrais beaucoup d’humanité à travers la cruauté de ses hommes blessés. À côté de ses toiles éclairées d’une étrange beauté, la plupart des tableaux d’autres peintres paraissaient sans mystère. Je lisais là une présence insoupçonnée jusqu’alors. Depuis, Bacon et sa dimension tragique avaient fait irruption dans ma vie. Mes nuits étaient habitées, bousculées de ses images où régnaient tout à la fois harmonie et fureur. J’avais la sensation d’être le seul à comprendre sa peinture, elle représentait pour moi ce qu’est un être humain dans toute sa complexité et ses contradictions, avec ses doutes et ce sentiment qu’il n’y aurait jamais de résurrection. Qui avant lui avait peint nos contemporains ainsi ? Ses tableaux n’étaient que le reflet de nos propres souffrances, de notre solitude, de notre peur de la mort, de tout ce qui peut nous menacer, et de nos échecs aussi.
Rencontrer l’artiste, parler avec lui m’était devenu une obsession secrète. Dès que je suis entré à L’Express, en 1979, jeune journaliste d’art, j’ai eu une seule idée en tête : interviewer Francis Bacon. J’ai commencé par téléphoner à sa galerie londonienne, la Marlborough Fine Art. La réponse fut sans appel : Monsieur Bacon ne reçoit personne. Je réitérais deux ou trois fois l’an. Et j’essuyais toujours un refus. Ce n’est qu’après avoir patienté plus de trois années, au moment où je m’y attendais le moins, en plein été – je m’apprêtais à partir pour la Grèce –, que la voix frêle et pointue de Miss Valerie Beston de la Marlborough Fine Art m’annonça : Monsieur Francis Bacon vous attend en fin de semaine, à Londres. Mes jambes se mirent à trembler. Je retarderais mes vacances. Quand je prévins mon rédacteur en chef que j’allais à Londres rencontrer Francis Bacon, il me dit : Qui ça ? Puis il haussa les épaules. Je partis tout de même. À l’aéroport de Heathrow, au contrôle, j’ai dû accrocher le regard du douanier qui m’arrêta et me demanda ce que je venais faire à Londres. Sur un ton victorieux je répondis, comme si j’allais rendre visite à la reine d’Angleterre : J’ai rendez-vous avec Francis Bacon. Il me fixa et d’une voix lasse lâcha : Who ?
J’avais réservé une chambre dans une petite pension familiale, l’Alexander Hotel, située non loin de la station de métro South- Kensington. N’ayant pas de connaissances dans la ville, à peine mon bagage déposé je composai le numéro de téléphone de Bacon, 584- 2925. Au bout de la ligne, une voix presque familière : Ah ! Franck ! Où êtes-vous ? L’Alexander ! Mais c’est à deux pas, c’est l’hôtel le plus proche de chez moi. Je vous attends demain matin. Je me lève tôt. Je lui confiai : Moi aussi. Le rendez-vous fut pris pour sept heures. Il ajouta : La sonnette est hors d’usage, montez directement, je laisserai la porte entrouverte.
Après une nuit agitée de cauchemars, visions de genou bandé, mâchoire déformée, bouche pleine de sang, au petit matin le miroir de la salle de bains me renvoya la forme brouillée d’un visage, un visage comme désarticulé, tout en courbes et contre-courbes, nez et bouche distordus, visage où les traits se confondaient, les ombres se superposaient, les yeux pivotaient dans leur orbite. Difficile de se débarrasser de Bacon. A fortiori quand il vous a donné rendez-vous. Après avoir marché dans ce coin paisible de Londres, un quartier devenu chic, je traverse une cour pavée et j’arrive devant le 7, Reece Mews : un petit bâtiment en briques peintes, d’anciennes écuries et un abri de cocher, désormais garage au rez-de-chaussée et, à l’étage, résidence et atelier du grand artiste. Comme annoncé, la porte est entrouverte. Au pied d’un escalier de meunier, raide et étroit, qu’il vaut mieux escalader à jeun, je suis parvenu à maîtriser mes jambes qui ne demandaient qu’à trembler. J’ai gravi les marches en me cramponnant à la rampe en corde, comme on se hisse à bord d’un bateau.
Son sourire tout d’abord m’accueillit, suivi d’un rire de gaieté et de chaleur. Le peintre m’attendait sur le palier. Il n’arborait rien, bien sûr, de l’accoutrement de ceux qui jouent à faire l’artiste, affublés d’un foulard et d’un chapeau. Élégance irréprochable dans sa veste croisée, sa chemise à rayures jaune et bleu, sa cravate sombre en tricot de soie, son pantalon de flanelle grise serré aux chevilles et ses bottines de cuir lacées. Il a la tête d’un homme sans âge, une tête d’oiseau de proie. J’avais lu quelque part la description de son visage par Louise Bourgeois : « Gras, écrasé et tordu comme un melon trop mûr sur lequel on se serait assis. » Moi, je le trouvais beau, d’une curieuse beauté plutôt, mais beau. La couleur de ses cheveux est – comment dire ? – indéfinissable, je cherche le mot. Acajou ? Bordeaux ? Non, pas roux. Presque rouge basque, mais d’un rouge éteint. Plus tard, j’apprendrai qu’il se passe souvent du cirage dans les cheveux. Il me tend la main en me regardant de ses yeux clairs. Émane de lui une odeur d’essence, un mélange de térébenthine et d’eau de Cologne. Je réalise que j’ai devant moi Bacon vivant, un autoportrait vivant. Toujours en mouvement, son visage s’anime, sa paupière plisse, son œil tourne, sa bouche se distord. Oui, une tête comme écrasée et tordue. Est-ce cette curieuse asymétrie qui le rend désarticulé ? Il a les visages de ses tableaux, ceux de ses autoportraits ou ceux de ses modèles. De toute façon, c’est toujours lui qu’il dépeint. Il rit encore et, comme pour ajouter à sa légende une fois de plus, assène : Ma vie n’est qu’un vaste désordre, excusez-moi.
Combien de fois a-t-il déjà servi cette phrase comme un automatisme ? J’ai envie de lui dire : Le contraire de ce qu’expriment vos peintures, mais je ne l’interromps pas. J’ai mal dormi, encore une de ces crises d’asthme. Il dépose mon imperméable sur le couvre-lit brodé, troué par endroits, mangé par les mites. Oui je bois, je bois, j’aime être ivre, mais ça ne mène à rien, ça ne m’aide pas. Au contraire ça m’attire des ennuis. Hier je ne me suis pas bagarré ! Hier, non. Il rit encore : Non, non, pas hier. Vous voyez, pas d’œil au beurre noir. Allez, je vous prépare un petit café.
Son français m’épate et son accent, dont il abuse peut-être, lui donne un certain charme. Il m’explique qu’il est arrivé dans cet endroit en 1961 et que dès qu’il a franchi la porte il a su qu’il pourrait y travailler. L’atmosphère, la lumière lui ont tout de suite convenu, même l’exiguïté du lieu. Ce sont des choses qui ne s’expliquent pas, vous savez. Nous sommes passés dans la cuisine qui ressemble plus à une salle de bains, avec sa baignoire sabot au fond de la pièce et ses sous-vêtements qui sèchent au-dessus sur un étendoir. J’avais entendu dire qu’il se savonnait la barbe avec une vieille chaussette et qu’il se brossait les dents avec de la crème à récurer. Toutes sortes de légendes assez vivaces circulaient. Avec lui on pouvait s’attendre à tout. Rien ne me surprenait vraiment. Tout de même, je n’imaginais pas ce dénuement, quasi misérable, comme si nous étions dans une soupente avec ses murs en bardage de bois barbouillés d’une couleur incertaine, crasseuse presque. Il vit ici depuis les années 1960. Punaisées au-dessus de l’évier des reproductions de quelques-unes de ses peintures récentes, celles au fond orangé, comme je faisais moi-même dans ma chambre d’étudiant, avec des images de Picasso ou de Giacometti. Lui, ce sont ses propres œuvres qu’il épingle au-dessus de sa gazinière et d’une poêle à frire. C’est pour vivre avec, m’en imprégner, et puis quoi mettre d’autre ? Une bombe de mousse à raser voisine avec un flacon d’huile d’olive. Il fait couler l’eau dans une vieille bouilloire entartrée, installe le filtre à café. Il est d’une courtoisie et d’une gentillesse rares. Un morceau de sucre ? No sugar ? Nous repassons, tasse en main, dans sa chambre. […]



Bacon - "Trois Personnages dans une pièce" - Les Figures de l’excès
Un film de Alain Jaubert (Collection Palettes, 1996)
Une plongée dans le monde étrange et fascinant de Francis Bacon, dont la peinture s’acharne à conjurer la violence et la mort. L’univers angoissant et très personnel d’un des plus grands peintres du XXe siècle se révèle peuplé de multiples références à la peinture classique.

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