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Entretiens avec Pierre Michon à propos de J’écris l’Iliade

La Grande Librairie, 12 février - Nouvelles critiques

D 12 février 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pierre Michon à La Grande Librairie, 12 février.
Entretien réalisé par Augustin Trappenard dans la Creuse.

Dans un entretien exceptionnel réalisé 10 jours avant le 6 février 2025, date officielle de la sortie en librairie, Pierre Michon s’entretient avec Jean-Michel Arnaud au sujet de J’écris L’Iliade.

Mise en Page-Radio Vassivière.
Production, réalisation, présentation, choix musicaux : Jean-Michel Arnaud

AUTRES ENTRETIENS AVEC PIERRE MICHON SUR LE SITE DE MISE EN PAGE

La hache Leborgne

Yannick Haenel

Charlie Hebdo 1699
Publié le 12 février

On l’attendait depuis des années, et ça y est, le voici, il vient de paraître : J’écris l’Iliade, de Pierre Michon (éd. Gallimard), est un grand livre, l’un de ceux qu’on lit avec stupeur, avec aussi la peur d’être déçu. Alors on lit vite, trop vite, comme un affamé, puis on y revient pour souligner des phrases, les savourer, relire des scènes et vérifier qu’on n’a pas rêvé : la littérature existe encore, quelqu’un l’a prise en charge personnellement, glorieusement, exagérément, et s’en amuse.

Événement poétique, coup de force verbal, assomption des phrases : quelque chose d’incontestable s’écrit sous le nom de Pierre Michon, qui tient à sa foi dans la littérature et à sa manière de dompter le langage. Détournant à propos d’une femme qui le trompe la phrase célèbre de Proust sur la littérature comme vie vraiment vécue, le narrateur d’«  Une langue pure  », l’un des 14 récits qui composent J’écris l’Iliade, note : «  la vraie littérature, la vraie phrase, la vivante, en cet instant peut-être, nue et empoignée  ».

Lorsqu’on ouvre un livre de Michon, on ressent précisément dans la matière des mots ce regain tendu d’érotisme qui vous électrise. C’est développé au forceps, avec de l’amplitude, qui scande le soulèvement des émotions.

J’écris l’Iliade raconte 14 histoires. Ça démarre avec un voyage initiatique en loco à vapeur pour les trois jours du service militaire (le jeune Michon va se faire réformer). Puis voici le vieil Homère qui, la nuit, sous une tente, rêve d’Hélène : il l’a inventée, elle vient s’offrir à lui. Il y a une virée chatoyante en Sicile pour en finir avec la dèche et une noyade spirituelle à La Baule, tandis qu’un certain Michon se fait lecteur consolant. Il y a, lors d’une résidence à Thessalonique, une femme puissante qui lui montre le tombeau du père d’Alexandre le Grand.

Il y a ce face-à-face de nacre chaude en Bretagne, entre une mère couturière et une pin-up bourgeoise lectrice de Proust qui émoustille le garçon Michon. Il y a une sauterelle qui pourrait être un dieu, une grenouille parmi les flammes, Stevenson, Borges et le génial poète oublié Gilbert Lely, qui écrivit naguère une impeccable biographie du Marquis de Sade, et un autodafé par lequel Michon détruit l’entièreté de sa bibliothèque. Il y a enfin une hache avec laquelle le grand auteur bafoué par sa jeune maîtresse va châtier son rival : c’est mon récit préféré, féroce, affreusement drôle. Michon prend l’Intercités de nuit depuis son bled de la Creuse et débarque à Paris, allumé au J&B, avec sa hache Leborgne (c’est la marque). Qui n’a jamais eu envie de trucider un salopard  ? Ça s’appelle «  Malama Tamaï  », et rien que pour ce petit récit loufoque, précipitez-vous. Vous pouvez aussi le lire debout chez votre librairie. Seize pages. Pas discret, mais faisable. Vous pourrez toujours montrer cette chronique si on vous chope.

Beau comme l’antique

Par Jean-Claude Perrier

Livre Hebdo, 30 janvier 2025.

Beau comme l’antique. À bientôt 80 ans, Pierre Michon, l’ermite de Châtelus-le-Marcheix (Creuse), qui vit toujours dans sa ferme familiale du hameau des Cards, est l’un des plus importants écrivains de notre temps. Avec une œuvre assez rare (une vingtaine de livres, tous titres confondus, depuis ses débuts tardifs en littérature en 1984), une exigence qui n’exclut pas le succès populaire (Vies minuscules, Gallimard, 1984 ; Le roi vient quand il veut, Albin Michel, 2007 ; Les onze, Verdier, 2009, Grand Prix du roman de l’Académie française), et un statut de vache sacrée nobélisable. Il en est fier, affirmant ainsi avec aplomb dans « Hoplite », le premier des quatorze textes qui, presque comme des nouvelles, composent J’écris l’Iliade : « Je devais devenir Pierre Michon et n’avais pas de temps à perdre. » L’histoire se passe dans un train, alors qu’il se rendait à Lyon, à 26 ans, pour faire ce qu’on appelait alors les « trois jours » en vue du service militaire. Michon sera réformé définitif. En chemin, il aura vécu une expérience déterminante : il aura fait l’amour sans un mot, dans un compartiment, avec une séduisante inconnue, et subi une véritable fascination pour la puissante locomotive à vapeur qui tirait son train.

Malgré tout, Pierre Michon se moque aussi parfois de lui-même. Ainsi, il reproche à ses éditeurs de publier ses « croûtes » et de refuser ses « chefs-d’œuvre », et à la critique d’encenser, parmi ses livres, ceux qu’il ne faudrait pas. Dans ce nouvel ouvrage, il mêle l’autofiction contée avec un humour jubilatoire et pas mal d’autodérision. Comme dans « La bataille d’Eryx », où il revit un mois en Sicile en compagnie de La Vire, sa maîtresse, une femme dominatrice, qui finira par rompre. Ou encore dans J’écris l’Iliade, récit apocalyptique d’un autodafé de sa gigantesque bibliothèque, où il brûle, dans une espèce de folie, de transe chamanique, tous ses auteurs fétiches, ses précieux livres, même ses « Pléiade », afin de faire table rase et de revenir à l’essence même, à ses yeux, de la littérature, l’aède légendaire par qui tout a commencé : Homère. Et c’est encore Homère qui, en juin 323 av. J.-C., apparaît, à Babylone, devant un Alexandre le Grand moribond, afin de dialoguer avec lui à la manière des philosophes. Le poète sait la fascination du jeune roi pour son œuvre, l’Iliade surtout, dont une copie l’avait accompagné dans toutes ses conquêtes. Il sait aussi qu’il se rêvait en nouvel Achille, demi-dieu cependant mortel. Ne reculant pas devant l’anachronisme, Homère dit de Philippe II de Macédoine, le père d’Alexandre, qu’il était « une tornade shakespearienne », et, à la fin, affirme au conquérant de la moitié du monde connu, qui, à 32 ans, vit ses derniers instants : « Tu es le dernier dieu que j’ai inventé. »

C’est beau comme l’antique, presque malrucien, et cette foi absolue en la littérature, quitte à s’en gausser parfois, est assez admirable.

Pierre Michon, une odyssée en Creuse

Jean de Saint-Cheron

Portrait. Écrivain exigeant et rare, Pierre Michon vit en Creuse, dans son village natal. Homme de lettres, les pieds sur terre, il se livre avec humour et passion.

La Croix, le 09/02/2025.

«  C’est vous ? », lance Pierre Michon à l’autre bout de la maison dont je viens de franchir le seuil. Michon c’est d’abord ça : une voix goguenarde. Son statut de grand écrivain, la rareté de ses livres, son existence au fin fond de la Creuse pourraient faire croire à un personnage distant, peu disert, jouant de son mystère. Mais l’imagination est « maîtresse d’erreur et de fausseté », comme disait Pascal. Non seulement Michon est affable et drôle, mais il est loquace. En ce jour d’hiver, aux alentours de neuf heures du matin, tout démarre par un café. La conversation s’étirera jusqu’à six heures du soir. Sans préambule, nous parlons de J’écris l’Iliade (voir ci-dessous).

C’est son livre le plus épais – peut-être le plus abouti – depuis le tout premier, Vies minuscules, paru en 1984. « Cela dit, ce que j’avais fait de mieux jusqu’ici, c’était peut-être Les Onze (2009) », souffle-t-il. Incarné, Michon commente l’amertume du café dont nous enchaînons les tasses, installés parmi les piles de livres qui jonchent le sol, couvrent les tables, occupent le lit et les fauteuils autour de cet homme qui n’a jamais cessé de lire et de relire…

À lire aussi« Pierre Michon associe le vertige de la création à un moment divin »

Styliste absolu, il ne restreint pourtant pas sa fréquentation de la littérature d’aujourd’hui à Echenoz ou Modiano. À 79 ans, son appétit d’enfant continue de dévorer aussi bien des romans américains tout juste traduits que les livres d’anthropologie, de philosophie ou de biologie. Entre deux phrases il se prend à déclamer des vers d’Hugo à pleins poumons. Puis parle pêle-mêle de Rabelais, Proust, Bougainville, de la Bible et, bien sûr, d’Homère. C’est alors qu’il se lance sur le langage et le désir : c’est dans le lien entre les deux qu’est tout son nouveau livre.

Le langage et le désir

« Avec J’écris l’Iliade, j’ai fait l’inverse des Vies minuscules. Mon récit est tout sauf doloriste. C’est un grand “oui” nietzschéen. C’est le livre d’un écrivain qui se prend pour un écrivain, mais avec un sourire, une distance. Et il n’y a dans mon texte aucun discours moral.  » Mais où le feu du désir le conduira-t-il ? Jusque dans quel brasier ? Dans l’un des passages les plus ahurissants et sublimes de J’écris l’Iliade, Michon brûle toute sa bibliothèque, tous ces grands morts qui l’écrasent tout en constituant sa seule richesse. Car il s’agit d’être pauvre, de se dépouiller.

« Tout acte littéraire nécessite un sacrifice, affirme-t-il, mais surtout, le sacrifice rend de nouveau libre.  » Et le personnage Pierre Michon, qu’on dirait tout droit sorti d’une nouvelle de Borges, entreprend de réécrire de mémoire toute la littérature mondiale en commençant par Homère : «  J’écris l’Iliade. »

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Après le déjeuner, il évoque aussi bien ses souvenirs d’enfance que son rude désir d’homme. Ses amis paysans de Creuse voudraient bien lire les livres de l’ami Pierrot, mais ne parviennent jamais à dépasser la page 3.

Avec ce nouveau livre, qui est avant tout une éblouissante méditation sur le langage et le désir, il a également voulu rendre hommage aux bêtes. Il parle des oiseaux, merles, fauvettes ou bergeronnettes, pour lesquels il confesse une fascination : « Étant physiquement amoindri, les souvenirs refluent de façon merveilleuse. J’ai de ma vie aux Cards, qui est en pleine forêt, mille souvenirs de mes contacts avec les animaux. Je parle dans mon livre d’une salamandre. Elle ressemblait à un dieu. Évaporée en une seconde. Les dieux surgissent et disparaissent. C’est le langage qui les fait surgir. Qui donc est ce néandertalien qui le premier a prononcé le nom d’un dieu ? »

Il parle aussi des loirs – avec lesquels il converse volontiers –, puis des bêtes en tout genre qu’il aime et contemple comme un ami, presque comme l’un d’eux, et encore des arbres, ou des pierres. « Je suis un peu animiste, dit-il. J’ai conscience de n’être différent d’une pomme de terre que par d’infimes variations chromosomiques. » Pierre Michon médite son affirmation sans trop se prendre au sérieux, éclate de rire avant de conclure, le visage grave : « Parmi toutes les espèces animales, la nôtre est faite pour porter la vie terrestre à son plus haut point, mais aussi pour y mettre fin. »

Érudition malicieuse

Traversée hallucinée – mais extraordinairement précise et convaincante – du désir sexuel et de la violence libératrice qui anime l’auteur lui-même – lequel se peint tantôt en semi-clochard plein de rêves littéraires immatures, tantôt en monstre sacré des lettres françaises bien conscient de la grandeur et de la misère de l’homme comme des livres –, J’écris l’Iliade est aussi une réflexion somptueuse sur la création littéraire depuis le surgissement des mythes et des dieux. C’est-à-dire depuis Homère.

Jouant avec érudition et malice autour du rapport de l’écrivain à ses propres personnages et à sa vie, Michon se jette dans la pure narration, sans fards, ventre à terre, magnifique : l’élan du conteur égale l’excellence du styliste. « Le purisme est un dolorisme, clame-t-il. Et un maquillage pour cacher qu’on a du mal à écrire. »

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