
La fin
je prends feu au contact de la flamme écrite.
Je suis. Je brûle et tremble et pleure.
Alcide entre dans la salle.
J’écris l’Iliade.
Pierre Michon. J’écris l’Iliade
Cet exergue pour illustrer l’extrait du livre que j’ai choisi de vous présenter « Le grand autodafé de sa bibliothèque » (titrage pileface), en écho de mon premier ressenti à l’écoute et la lecture des premières critiques, conforté par l’extrait du livre présenté.
Pierre Michon a publié ce 6 février « J’écris l’Iliade ». Il aurait pu ajouter en sous-titre : « et je désécris mon mythe ». C’est du moins le trait le plus saillant qui s’est imposé à moi lors la découverte des premières critiques.
Pierre Michon déboulonne la statue du « grand écrivain » que lui ont érigé les critiques depuis la parution de ses « Vies minuscules , et consacré par un numéro de l’Herne. Il brûle tous ses livres.
« En Michon « deux hommes : un amoureux délirant de la littérature, et un autre qui la piétinait ». Continuité sublime, du jeune homme jetant la Pléiade de Saint-Simon au brasier à l’écrivain de légende achevant « J’écris l’Iliade » en un autodafé aux éclats de feu de joie. » (Marceau Cormerais, Les Echos, le 7 févr. 2025)
« Qu’avais-je détruit là ? mes vaisseaux, mon bien, mon être, moi-même ? L’impayable Littérature ? » s’interroge l’auteur, page 228 avant de s’exclamer : « On allait pouvoir tout recommencer sur des bases solides. »
Pierre Michon revient chez son premier éditeur, Gallimard
Comment ne pas rapprocher ce "recommencement" avec le retour de l’auteur chez son premier éditeur : Gallimard ?
Pierre Michon, 79 ans, s’était fait connaître grâce à Gallimard, qui avait publié en 1984 son premier livre, "Vies minuscules", une collection de courts récits de vie saluée depuis comme un chef-d’œuvre.
Depuis 1996, son principal éditeur était Verdier, qui a fait paraître entre autres "Les onze", Grand Prix du roman de l’Académie française 2009, ou son dernier roman, "Les Deux Beune", en 2023.
"« L’amour et la guerre sont père et mère de tout récit, depuis le premier, qui est le Chant d’Homère.
J’ai essayé d’entrevoir Homère dans ses antiques temps et lieux, mais aussi ici et maintenant.
Le Chanteur inlassable hésite entre son époque et la nôtre, sans regret ni nostalgie, ni illusions. Avec étonnement peut-être. Il est aveugle, n’est-ce pas. Nous voit-il ?", écrit Pierre Michon sur la quatrième de couverture.
Un livre Kaléidoscopique
Mais on peut avoir bien d’autres lectures de ce livre kaléidoscopique qui rassemble pas moins de quatorze textes
Table des matières :
Hoplite / Le rêve d’Homère / La bataille d’Éryx/ Éloge de la blancheur. J’invente un dieu /La déesse vient /Une langue pure /Hélène revient /Casque/ Vergina/ Le Rêve d’Alexandre/ Malama Tamaï /L’autre aveugle/J’’écris l’Iliade ?
Quelques Titres de critiques :
- France Culture : « Avec "J’écris l’Iliade", Pierre Michon s’attaque à son propre monument dans un récit déboussolant »
- Frédéric Beigbeder : « J’écris l’Iliade de Pierre Michon, le baroud d’honneur de notre plus grand écrivain »
- Les Echos : Littérature : Pierre Michon, le goût du mythe
Télérama : “J’écris l’Iliade”, l’enivrante odyssée langagière de Pierre Michon
Le livre vu par son auteur
Pierre Michon ne décrit pas son livre comme nous l’avons reçu.
Dans l’entretien de présentation de son livre que l’on peut découvrir sur le site Galimard, il déclare aussi :
Epopée et autofiction
« C’est une épopée autant qu’une autofiction, qui fait la navette entre les actes de bravoure des personnages d’Homère et la vie érotique et littéraire de l’écrivain Pierre Michon – ou de celui à qui je prête mon propre nom. Certains de ces fragments sont la pure vérité, d’autres sont très « arrangés ».
Une réflexion sur la littérature occidentale.
« Oui. C’est une allégorie, ou une réflexion, sur les origines de la littérature occidentale (« Je sentais peser à mon épaule la main d’Homère ») – ses incidences sur l’Histoire (Alexandre le Grand a conquis l’Asie pour égaler Achille), ses évolutions (j’y mets Shakespeare, Proust, Stevenson, etc.), et son état contemporain (jusqu’à Beckett… et Michon).
Comme la plupart de mes livres, c’est aussi l’histoire d’une vocation : « Je devais devenir Pierre Michon et n’avais pas de temps à perdre – j’ai appris à feindre la patience depuis. » De ma part, beaucoup de moqueries et un soupçon de révolte envers cette vocation, mais aucun rejet de fond de la littérature ; pas question de « la fin du roman », et autres sujets à la mode. Ma seule critique des livres récit, J’écris l’Iliade, est un raccourci de la vie et de la mort toujours annoncées du Livre, toujours effectuées, et toujours dépassées, à recommencer, dans un éternel retour – avec une sorte d’optimisme. »
Le grand autodafé de sa bibliothèque (EXTRAIT)
Je suis très modérément bibliophile. Et puis maintenant ce n’est pas si grave, tout est sur la Toile. Mais il y en avait quand même un fameux paquet. Leur imperturbabilité m’enrageait. J’arpentai les salles ; je regardai avec accablement ces volumes, lus et totalement oubliés, ou feuilletés sans profit, et, pour la plupart, non lus. J’aurai passé tous les soirs de ma vie à me dire : lequel vais-je lire ? au lieu de : lequel vais-je écrire ? Ou : laquelle loin d’ici vais-je conduire au plaisir ? – à écarter l’énergie et l’amour vrais au profit de ceux que décrivait le roman dont la lecture m’attendait. C’était mort pour moi. Je sortis au grand soleil d’automne, pour la première fois depuis des jours. Tout resplendissait.
Les livres, point : c’est une marchandise aussi inutile que les plaques de cuivre des Indiens kwakiutl de Vancouver, un tape-à-l’œil de ploutocrate, une abstraction à exhiber. J’étais ploutocrate ; j’étais un Big man. Il fallait sacrifier. Je devais offrir un potlatch. J’ai une aire habituelle de brûlis, au milieu du terrain, entre granges et porcherie ; des digitales liturgiques l’entourent ; j’y amoncelle les chaumes de chaque été et les embrase à l’automne. Depuis quelques jours, d’ailleurs, je me disais que c’était le moment. J’y suis un chamane : c’est mon Burning Ground, l’espace sacrificiel. J’avais sacrifié déjà en ce lieu : cinq ou dix ans plus tôt j’y avais détruit mes écrits et dessins pornographiques. J’enfilai mes bottes en caoutchouc. J’allumai ces fanes. Je n’avais pas l’intention de m’en tenir à cela ; je montai quelques brouettées de fagots et de bûches sèches ;
Cet influx venait d’en bas. Je jetai un œil vers le tourbillon aperçu tout à l’heure sous l’arbre à couilles. Seulement ce n’était plus une fumée, c’étaient deux hommes, que je reconnus aussitôt ; ils montaient de l’arbre à couilles, ils étaient arrivés sous le sureau ; ils bavardaient, mais bizarrement, je n’entendais pas plus leurs propos que les branches brisées sous leurs pas. C’était bien eux : Albert, et avec lui Jean-Loup, leurs feutres sur les yeux. Ah – c’était nouveau, Jean-Loup. L’écrivain Jean-Loup avait été ma première idole littéraire, un gentilhomme rural, un puriste. Pour Albert c’était tout simple, l’acolyte sempiternel, celui qui lit et fait la moue, l’éditeur. Ils avaient mis les costards : Albert, le complet mafieux ou diplomate, un trois-pièces anthracite finement rayé deblanc – alors qu’il venait m’halluciner dans la maison en jogging. Jean-Loup portait son peigné couleur feuille-morte, le même que le jour du colloque de Rennes sur Faulkner, où leur entrée à tous deux avait fait sensation, feutres et fringues, et les bons exégètes s’étaient demandé dans quelle poche ils tenaient leur flingue.
[…] Je revins au feu « d’enfer » avec une première brassée de bouquins. Dans le va-et-vient, je sifflotais. J’avais embarqué ce que j’avais sous la main : d’abord brûlèrent les nouveautés reçues cet été, les plus accessibles, elles étaient en tas dans un coin de la salle. Les jeunes gens m’envoyaient leurs livres ; je les accumulais là avant de les jeter dans l’âtre ou de les classer dans un autre gourbi, un peu au hasard. Je n’arrive pas à mémoriser leur nom d’auteur – si même je suis arrivé à le déchiffrer. Il y en a davantage chaque année, comme celle de toute marchandise leur expansion est mirobolante. Les chutes du Niagara, en volume. La salle dégagée de ces hors-d’œuvre, je passai à l’escalier. La fable séduisante de tous les temps, l’Histoire, était là, avec les textes sacrés. Notre Mère l’Histoire montait l’escalier au gré des marches, classée au petit bonheur. Je brûlai les Capétiens. Je brûlai Bonaparte et les deux guerres mondiales. Je brûlai Henri le Grand promulguant l’incroyable Édit de Nantes ; si j’avais eu l’Édit, il aurait flambé avec ; et avec Henri, je sacrifiai les causettes de Rabelais […]
Je brûlai la guerre de Cent Ans et les Deux Roses, Plantagenêt, York et Lancastre, Tudor, et dans la foulée Shakespeare.
Je continuai. Je brûlai Sienne et Florence, la Rome de saint Pierre, et Dante par-dessus. Je brûlai le siècle des Lumières, puis par le biais d’Alexandre le Grand je sautai à l’Orient. Je brûlai les empires des steppes, les empires des monts, l’inqualifiable Bardo Thödol du Tibet. La Chine, ses printemps et ses automnes, sa Muraille et ses livres, son vin jaune, ses poètes à la lune. Son Yi Qing et son Tao, du vide expansé. Tout un rayonnage sur l’hindouisme que je n’avais jamais touché – pas eu le temps, c’était mon impasse, à laquelle je différais toujours de remédier, mais je possédais sur la question tous les livres, je me les gardais pour plus tard.
[…]
Cependant la littérature de poche, la littérature de gare et son double, l’érudite, les gros in-folio du XIXe, les Poche, le classique et le contemporain, tout flambait sur lit blanc d’Imu ; de temps en temps un volume de la Pléiade ; la Pléiade avait commencé par les romances de cette pauvre Germaine de Staël. Alcide l’avait embarquée dans une brassée de « romans de la rentrée » avec lesquels elle était absurdement classée, et je l’avais jetée au feu, tout ouverte.
À peine a-t-il touché qu’il n’est plus. C’est « l’or des philosophes » qui éclôt sous vos yeux. Il y a un revers : le cuir des reliures fait des grumeaux et se racornit durant des heures. Ainsi en alla-t-il de Germaine de Staël. Puis des quatre tomes de Marguerite Duras. Je les regardais brûler. J’étais leur maître à tous. J’étais bien. Pour une fois, toutes les salades que j’avais lues me servaient à quelque chose. Je les dominais, hautain face à leur fougue servile qui m’encensait de flammes comme si j’étais leur capitaine.
Avec les Pléiades de Lautréamont, Villon, Rimbaud, ce fut du vite fait : des œuvrettes de rien du tout, du trois cents pages à tout casser, quatre cents avec les notes et le baratin, les lettres, les fonds de tiroir. Le très bienveillant Mallarmé, un peu plus épais, me fit de la peine en mourant. Puis toute la smala poétique, de Racine à Celan, Chénier, Yeats, et mon rival attitré, Baudelaire. Je me redis l’incalculable phrase de Yeats : « J’ai souvent eu l’idée qu’il existe pour chaque homme un mythe qui, si nous le connaissions, nous permettrait de comprendre ce qu’il a fait et pensé. » Cette phrase crama comme les autres, comme toutes les phrases, celles qui tiennent en trois coups de couteau, celles que certains font durer tout au long de leur livre, pour faire chic. Elles grillaient, avec leurs phraseurs. J’eus un faible pour l’embrasement interminable de Saint-Simon ; il brûla bien, le grand styliste, le vieux snob ; et l’autre styliste, Proust, le jeune snob. Dieu me pardonne ! mais oui, je me défis aussi de La Recherche, qui tint deux minutes dans son édition vieillotte, reliée d’un mauvais carton. De tout ce temps je n’osais lorgner vers le spectre de Jean-Loup, j’avais peur qu’il n’ait mis la grande perruque de Saint-Simon. Tout en partageant les émois de la grenouille rieuse qui bondissait de temps en temps, je basculai Artaud et Rosny Aîné ; Le Grand Meaulnes et La Philosophie dans le boudoir, Bouvard et Pécuchet et La Chanson de Roland, L’Ami du peuple et Du pape, Sanctuaire et La Nouvelle Héloïse, Les lettres à Lou et La Promenade au phare. Le littérateur absolu qui avait cru toute sa vie être un historien, Michelet ; la vieille édition introuvable en dix-huit tomes de L’Histoire des ducs de Bourgogne, du vieux Barante, qui n’est en rien une histoire, mais un roman ; Dumas, en volumes dépareillés et antiques, superbes ; les trois tomes des Trois Mousquetaires en plein chagrin ; les dix-sept du Vicomte de Bragelonne ; mon exemplaire populaire des Contemplations dédicacé par Hugo, et c’était comme si j’avais calciné un autographe de Dante ; tout Jules Verne et Melville ; tout Faulkner. Tout Pound. Tout Joyce. Tout Dosto. Borges, qui disait non sans justesse qu’ordonner une bibliothèque est une forme silencieuse de l’art de la critique. Walter Benjamin, qui lui aussi un beau jour rangea sa bibliothèque. Ma rainette jouait des palmes, elle sentait venir la pluie. Alcide en était aux vers grecs et latins, qui étaient serrés dans la chambre-cagibi du fond. Il avait commencé avec les ruines préhomériques, les trois pages conservées d’Archiloque qui demande qu’on lui apporte le vin noir, les dix où Sappho supplie qu’on la caresse encore. Il revint avec une brassée d’Homère, les Homère et leurs gloses, tout un barda. Tiens, me dis-je, Homère aussi. Homère est là, lui aussi. La racine du mal. La Blonde originaire. J’avais oublié Homère. Et son Hélène de Sparte. Brûle, blonde, sifflai-je entre mes dents. Cause toujours, Aphrodite. Je portai ma main au-dessus de ma clavicule, je laissai tomber au feu la grenouille rieuse. Alcide s’en foutait, une grenouille parmi d’autres ; mais il resta un moment près de moi à regarder brûler Homère. Il avait depuis longtemps mis bas la chasuble fluo, il était nippé en T-shirt profane.
[…]
Ma cave est surbaissée, taillée dans le roc, sans lucarne ; une vraie tombe ; avec la philosophie, j’y entrepose les romans policiers, les BD érotiques, mes BD d’enfant, mes propres livres traduits, et de vieux magazines – en même temps que Spinoza, je verrais passer tout à l’heure un numéro spécial hors d’âge de Paris Match sur L’Amérique des Kennedy, et une liasse de Folies de Paris et de Hollywood, cette revue déshabillée des années cinquante qui m’a fait tant d’usage. J’ai de même laissé décanter au frais les purs « chercheurs » en de nombreuses disciplines, dont le but le plus clair semble être de s’invalider les uns les autres à tour de bras, quoiqu’ils disent tous en gros la même chose.
[…]
Puis vint Heidegger.
Alcide forçait sur Imu, quelques fagots, c’était un peu reparti. Ces écrits sibyllins de la Germanie avaient rarement été lus en entier, de mes yeux lus. Mais au cœur des forêts, sous les nuées, ils tombaient vaillamment, martiaux, mélomanes, mornes. Heidegger et ses thuriféraires, Heidegger et ses détracteurs, ses délateurs, avec la même fougue basculèrent. Je pensai à ses traducteurs, qui lui avaient voué passionnément leur vie et faisaient tas, là, avec lui. Ressentiments et rancunes, adulation béate, tout se réconciliait. Toute la scolastique moderne et ses hérésies s’abolissaient sous mes yeux, bûchers et contre-bûchers. Les érotiques avaient un peu distrait Alcide ; maintenant plus chagrin, il regardait ces titres, ces hiéroglyphes sentant le soufre ; pour Héraclite c’était Fragments, ça allait ; pour Hegel, Phénoménologie de l’esprit, c’était déjà moins clair ; à Heidegger, Ontologie : herméneutique de la facticité, il écarquilla un instant les yeux sur la couverture, avec un vague courroux. Grand Auteur et Lecteur Difficile eux aussi étaient agacés et distraits. La philosophie new-look, ça les barbe. Ils humaient la cellulose par réflexe. Ils préfèrent l’antique, souvent en peau de veau, qui a des odeurs plus franches.
[…]
Et de la grêle, à présent. Le vent rugissait. Les grêlons tambourinaient comme un chamane.
La pluie engorgeait tout, la grêle taillait ; ça finissait sous le marteau-pilon céleste. La pluie est la continuation du feu par d’autres moyens.
[…]
Je sentais à sa soudaine lenteur qu’Alcide avait la gueule de bois sans avoir bu une goutte
[…].
Le Grand Auteur et le Lecteur Difficile, qu’est-ce qu’ils en disaient ? Albert se tenait tout droit au garde-à-vous sous le porche, comme une statue, les rebords de son feutre avachi en gargouille par l’eau qui cascadait. Quant à Jean-Loup, cabossé de grêlons, il déambulait à pas lents autour des grumeaux de cendre, il les remuait du pied avec dédain. Il avait vu s’abîmer les rivaux. Les deux bougres semblaient accablés et heureux à la fois,
Je partageais leur sentiment. Je les sommai de quitter les lieux. Ils s’envolèrent jusque sous l’arbre à couilles, aspirés par le goulot d’une bouteille invisible. Ça ne pèse pas lourd, un dieu. Tout était sombre. Quelque chose brillait un peu dans le pré de la Font en contrebas sous la pluie, une botte de paille pelliculée, le feu de position d’un tracteur oublié là, allez savoir. Brillez, choses, scintillez, clignotez, éteignez-vous. Mourez. Phares et livres, bottes, rangers, lingots, étuis. Roméo et Juliette. Pantagruel. Bien, me dis-je. Fort bien. Je m’enfuis par l’escalier vide. Avant de dormir je regardai mon Mac, sur la table de nuit. Avais-je sacrifié ? Tout était dans l’ordinateur. Le papier réduit en fumée était aussi ringard que le peigné et le feutre de Jean-Loup – Jean-Loup que Wikipédia a lui-même éjecté de la postérité et ringardisé dans une notice minuscule où un « portrait libre de droits serait souhaité ». Il n’y a même pas ta figure sur le net, se moquent ses petits-enfants. Mon Mac de 19 pouces est mille fois plus féroce que mes tonnes de livres. Des milliers de fois plus efficace en tout. Homo s’éclipse. Mon brûlot n’avait été que redondance accélérée du passage du temps. Je dormis sans boire, comme un assassin ou un justicier. Le lendemain lundi, de nouveau le grand beau temps. Je m’attardai sur le pas de la porte. Je furetai des yeux le terrain : disparus les dieux intimes, mes maîtres, mes voyeurs, mes sales petits oiseaux. Ils avaient compris. Les feuilles et les cosses du sureau et de l’arbre à couilles gisaient déchiquetées, la glycine hachée jonchait le seuil. Juste au milieu, l’immonde amas de cellulose en bouillie, six mètres par trois, deux de haut : le déblai de bouillasse d’une tranchée de Quatorze. Je ne me sentais pas vraiment coupable. J’étais même un peu mieux.
[…]
aucunement celle d’avoir enfilé l’étui pénien, ni d’avoir trafiqué des lingots kwakiutl. Je cherchai. Je vis un lézard sur la pierre chaude. Je pensai un instant à ma rainette rieuse, au petit plop qu’elle avait fait avant même de toucher la fournaise.
; je me laissai aller sur la même pierre du seuil d’où le lézard avait détalé. J’avais dissous le sel de la terre. J’étais une des figures du déshonneur dont nos derniers siècles ont été fertiles. Une chrysalide se déchirait en moi
[…]
Je n’ouvrirai pas le 19 pouces, je l’ai laissé dans la chambre
Et si je vis cent ans, j’écrirai la suite. Je reviendrai au Niagara de la production littéraire. « J’ai souvent eu l’idée qu’il existe pour chaque homme un mythe qui, si nous le connaissions, nous permettrait de comprendre ce qu’il a fait et pensé. » J’ai brûlé cette phrase avant-hier. Yeats y parle du mythe personnel du nommé Shakespeare. Il y avait en Shakespeare, dit Yeats, deux hommes : un amoureux délirant de la littérature, et un autre qui la piétinait. Ce mythe est le mien aussi. Je veux avoir tout écrit et tout détruire. En cela au moins, j’aurai ressemblé à Shakespeare, un jour d’octobre.
Je vais rédiger la phrase souveraine que beaucoup d’écrivains ont postulée, qui saute d’auteur en auteur, asservis à « se faire un nom » parmi leur foule de fonctionnaires anonymes dans les siècles des siècles : tout ce qui a été écrit n’a qu’un seul auteur.
[…]
Je prends feu au contact de la flamme écrite. Je suis. Je brûle et tremble et pleure. Alcide entre dans la salle.
J’écris l’Iliade.
France Culture : « Avec "J’écris l’Iliade", Pierre Michon s’attaque à son propre monument dans un récit déboussolant »

L’écrivain Pierre Michon en 2019 à Prague ©AFP - © Michal Cizek
Avec
• Johan Faerber Editeur, essayiste, critique littéraire.
• Romain de Becdelièvre Auteur, conseiller dramaturgique, producteur à France Culture
J’écris l’Iliade de Pierre Michon,
Un mélange d’autofiction, d’érotisme et de mythologie grecque
Ce récit est souvent érotique. Quand il résiste à l’appel du désir, il écoute les voix des bêtes, des arbres, des pierres, de ceux qu’on a appelés les dieux — les voix de la guerre, aussi. L’amour et la guerre sont père et mère de tout récit, depuis le premier, qui est le Chant d’Homère. Le poète grec est d’ailleurs au cœur de ce récit, tout comme l’est Michon lui-même.
Dans son dernier roman, l’écrivain navigue entre récit d’aventure, texte érotique, réflexion sur la littérature, épopée et loufoquerie. Il dit laisser le "chanteur inlassable", Homère, hésiter entre son époque et la nôtre, sans regret ni nostalgie, ni illusions. Avec étonnement peut-être.
Les avis des critiques
• Johan Faerber : "C’est un texte mal aimable, qui cherche à démolir la stature de grand écrivain de Michon, dans laquelle il est coincé depuis la parution de Vies minuscules. Le texte est sciemment construit par l’auteur pour être détesté par ses lecteurs, il s’attaque aussi aux chercheurs qui travaillent sur lui. Michon veut profaner Michon, détruire son monument. L’argument de l’Iliade, c’est la colère d’Achille, ici, c’est la colère de Michon. Il fait un récit non pas de formation mais de déformation, et joue de ses défauts de manière très habile. Il y a de l’érotisme, de la pornographie même, l’auteur s’en amuse beaucoup. Mais le dispositif, bien que profondément original, a ses limites : le texte bute sur le masculinisme et le féminisme, on a du mal à savoir si le propos joue sur les codes où s’il est complètement daté."
• Romain de Becdelièvre : "Ce texte est une forteresse autour de laquelle on que c’est. C’est un texte fou, grandiloquent, contradictoire, désarçonnant. Michon fait des phrases courtes auxquelles il ne nous avait pas habitués. Dans un montage étonnant, les chapitres alternent entre récits mythologiques antiques et textes qui s’attaquent au contemporain. À travers tout ça, la question centrale est celle du désir sexuel, de l’érotisme dans les deux époques. Son ambition est de faire un texte sur l’amour et sur la guerre, ce qu’est l’Iliade. Le livre est très rusé et n’est jamais ce qu’il a l’air d’être. Il y a un double mouvement, à la fois une brutalité, quelque chose de très concret, et en même temps une grande réflexion méta, notamment sur la littérature. C’est un geste littéraire très étrange, qui donne de très beaux textes, puissants, traversés aussi par le rire. Il faudra le relire dans dix ans pour voir à quelle époque il parle."
Crédit : France Culture
Frédéric Beigbeder : « J’écris l’Iliade de Pierre Michon, le baroud d’honneur de notre plus grand écrivain »
Par Frédéric Beigbeder, pour Le Figaro Magazine
Publié le 7 février

Frédéric Beigbeder. François BOUCHON
CHRONIQUE - Le dernier livre du meilleur prosateur français alterne voyage érotique chez Homère et souvenirs de clochard céleste.
L’Iliade est le premier livre de la littérature européenne et le dernier fantasme de notre plus grand écrivain. Pierre Michon en a clairement assez des vies minuscules : le voici à 26 ans, baisant une inconnue italienne dans un train pour Lyon, puis en 1973, sans argent ni domicile, vivant d’amour et de pastis frais avec des vagabonds, en Sicile et en Grèce. Il imagine Homère chevauché la nuit par Hélène de Troie, la plus belle femme que le monde ait jamais porté, et raconte ensuite comment il ramassait des mégots devant la Sorbonne, se castagnait avec des ivrognes, cassait des portes et des rétroviseurs dans sa jeunesse désargentée.
Le retour de Pierre Michon chez Gallimard est un événement historique : toute son œuvre de dentelle fine a été publiée chez Verdier, un petit éditeur raffiné, et voici qu’à 80 ans, l’auteur des Vies minuscules dépoussière la NRF avec une fougue de jeune rebelle, comme s’il refusait d’être enterré vivant sous les grands prix (celui de l’Académie, reçu en 2009 pour Les Onze ; celui de la Société des Gens de Lettres, décerné en 2004 ; celui de la Bibliothèque nationale de France, ovationné en 2022 ; il ne lui manque plus que le Nobel… l’année prochaine ?).
Michon que le NouvelObs surnomme le « Faulkner de la Creuse » se révèle un ancien noceur parisien complètement obsédé, amateur de péplums pornos à tendance sadienne. On le prenait pour un poète rural et précieux ? J’écris L’Iliade le montre noctambule façon Blondin, lyrique comme Henry Miller et même excité par l’Histoire d’O de Crepax. Au fond, Michon n’a jamais cessé d’être un fornicateur antique, dopé au Maxiton et réformé du service militaire. Si jamais il se prend pour Flaubert, c’est celui, violent et érotomane, de Salammbô (1862).
Ode au désir masculin
Toute son œuvre est une ode au désir masculin, l’énergie qui doit gouverner la planète selon Mark Zuckerberg. La Grande Beune (1996) ne devait-elle pas initialement s’intituler « L’origine du monde » ? Ses textes décortiqués par nos universitaires coincés sont peuplés de jeunes mâles électrisés par des femmes en cage. Il laisse à James Joyce le soin de s’occuper d’Ulysse, ce faux héros qui rentre chez bobonne.
Ce roman est un puzzle de fragments du pervers pépère national, le baroud d’honneur d’un styliste hors pair qui défend le plaisir de jouir dans une époque hypocritement vertueuse
À L’Odyssée, il préfère L’Iliade, ce récit d’une guerre déclenchée par le kidnapping d’une bombasse. Une Hélène aubergiste hantait déjà Les deux Beune ; J’écris L’Iliade est la suite de ce délire lubrique, un puzzle de fragments du pervers pépère national, le baroud d’honneur d’un styliste hors pair qui défend le plaisir de jouir dans une époque hypocritement vertueuse. Pour cela, nous lui devons gratitude infinie et érection éternelle.
Les Echos. Littérature : Pierre Michon, le goût du mythe
Entré en littérature en1984 avec un pied-de-biche intitulé « Vies minuscules » , Pierre Michon publie « J’écris l’Iliade », somme brillante de quatorze textes nimbés d’érotisme et de mythologie. Un peu d’autobiographie dans une nappe de brume ouvragée comme de la dentelle : Homère est-il le véritable héros de ce chant magnifique ?

Pierre Michon à son domicile, maison de Saint-Pardoux-les-Cards, dans la Creuse . (© Bruno Arbesu/REA)
Les Echos, le 7 févr. 2025 Mis à jour le 9 févr. 2025
Des quatorze textes qui composent « J’écris l’Iliade », Pierre Michon dit qu’« Homère est le héros ». Quatorze, comme ces dieux de l’Olympe qui soufflèrent sur les braises de Troie : l’auteur des « Vies minuscules » (1984) et la littérature antique célèbrent leurs noces de fer dans le cliquetis des armures et l’odeur de chair. Second avertissement du maître, son « récit est souvent érotique », aux basques de Thanatos, Eros nous susurre que « l’Iliade est née de la voix d’Homère sans doute, mais surtout du désir d’Hélène ». Tout un programme…
L’auteur de « La Grande Beune » (1995) se mettrait-il au péplum ? On entame la lecture avec un avatar du jeune Michon dans un train de nuit, pétri d’un désir brutal et confus scellé à la jonction de l’érotisme d’une locomotive vapeur et des vers du « Bateau ivre » qu’il déclame en arpentant les wagons. « Future Vigueur » de celui qui publia tardivement, après des années de « lectures » et de « bitures ».
Dans « J’écris l’Iliade », les époques copulent, entre moments antiques et lambeaux biographiques. Au premier flashback succède une foule d’apparitions plus ou moins mythologiques… Pasiphaé s’unit au taureau blanc, un écrivain évoque Circé à La Baule, les « Baigneuses » rencontrent « L’Hallali du cerf » dans une belle réorchestration du mythe d’Actéon ; Michon persona non grata en Grèce, bourlingue en Sicile, monte ivre mort en Intercités vers Paris pour tuer son ancien meilleur ami… Brûler sa bibliothèque devient, dès lors, l’issue logique, « les livres n’étaient plus. Ils y étaient tous passés, les salauds. Ils devenaient boue ».
Autobiographie oblique
En frappant « J’écris l’Iliade » d’un sceau antique, Michon s’offre une plongée charnelle dans la matrice du verbe. Qui a écrit « L’Iliade » ? Homère le poète aveugle a-t-il seulement existé ? Ces interrogations constituent le terrain de jeu de Michon, la possibilité du masque et de la piste brouillée ; autobiographie oblique d’un « pornographe masqué », « né à la campagne », « retors, mais pas insurpassable », qui « pique, lui aussi », des citations, bouts de phrases annexés comme les fragments d’un chant du monde inlassablement réécrit depuis la mort d’Achille.
Son kaléidoscope attique recèle de secrets presque aussi nombreux que ses contradictions, l’auteur ouvre des persiennes sur le sublime puis se dédie… Démiurgique, Michon joue à se neutraliser au beau milieu de ses propres terres, paysage de miroirs et d’apocryphes où Borges cafte qu’Homère aurait plagié Shakespeare !
Retourner à « L’Iliade » comme au texte fondateur, y jeter la luxure et la brume, recommencer. On croit parfois saisir des références, une impression de déjà-vu dans les scènes très « Grande Beune » qui portent le huitième texte intitulé « Hélène revient » ; l’odeur familière du vieux vin sur le tissu lorsque Michon part trinquer avec les fantômes des « Vies Minuscules » dans « J’invente un dieu ». De sexe, de reflets et de mythes, Pierre Michon bâtit « J’écris l’Iliade » comme le palais des glaces de son oeuvre.
On avance plaisamment dans ce labyrinthe textuel où l’écrivain règne en Minotaure surdoué, hanté par ses thématiques récurrentes : imposture, désir et secret. Toujours cette malice magique de Pierre Michon, le sourire de l’oeuvre totale d’un homme qui « vivait son mensonge », pour citer Jean Giono dans « Naissance de l’Odyssée ».
En Michon « deux hommes : un amoureux délirant de la littérature, et un autre qui la piétinait ». Continuité sublime, du jeune homme jetant la Pléiade de Saint-Simon au brasier à l’écrivain de légende achevant « J’écris l’Iliade » en un autodafé aux éclats de feu de joie.

J’écris l’Iliade Récit de Pierre Michon
Gallimard, 272 p., 21 euros
VOIR AUSSi SUR PILEFACE : Pierre Michon, J’écris l’Iliade
Pierre Michon est à l’honneur dans les « Cahiers de L’Herne »
(La Grande Librairie du 3 novembre 2017

Déjà, en novembre 2017, Pierre Michon, lors de l’émission La Grande Librairie déclarait à François Busnel :
« Je n’ai pas de projet global ; j’ai très envie, à chaque fois, de sauter à un sujet tout autre. Je n’ai pas envie de faire tout le temps le même livre. C’est peut-être un tort de ma part car si j’avais continué la ligne des Vies minuscules, de façon ferme, j’aurais maintenant une œuvre d’un mètre au lieu fasse trente centimètres… (et d’ajouter le geste à la parole) »
Un livre kaléidoscopique ouvert à d’autres points de vue
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PAR CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT
Le Point, 6 Mar 2025
Quête. L’écrivain Pierre Michon se branche sur le courant homérique et électrise sa prose dans une odyssée du désir.
« Je n’ai jamais eu un autre mode d’agir que le passage à l’acte. Ici, la notion de sacrilège ne sert pas à grand-chose. Je me dis (je me vante) que c’est très vivable, et même enviable : c’est la façon de faire des dieux grecs. » Ainsi répond, dans la dernière livraison de La NRF, consacrée à Homère (voir encadré), Pierre Michon, non sans hubris (joueur, évidemment), à un Yannick Haenel passionné qui l’interroge sur son nouveau livre : J’écris l’Iliade. Ce titre ! On a beau adorer Borges (dont l’un des personnages récrivait mot pour mot Don Quichotte), en 2025, il faut oser. D’abord parce que l’Iliade a, comme Don Quichotte, déjà été écrite, ou du moins « fixée » en mots (sous Pisistrate, au VIe siècle avant notre ère). Et, avant cela, chantée, par cet homme qu’on appelle Homère, qui n’est sans doute pas un homme, d’ailleurs, ni même un individu, mais peut-être un collectif d’aèdes qui s’est fait appeler Homère. Ensuite, parce que l’auteur qui dit « écrire l’Iliade » en 2025, Pierre Michon, donc, a écrit, jadis, Les Vies minuscules, soit l’exact opposé des destins d’Achille, Ajax ou Ulysse, condamnés par éducation au kléos, la « renommée » des héros, c’est-à-dire à une vie plutôt très majuscule… On ouvre cependant, titillé par la promesse d’un jeu et par l’aura du joueur, et, quelques pages après, on acquiesce en souriant. Bien joué, en effet ! Est-ce que Michon écrit l’Iliade ? Non. Ce putsch énonciatif, c’est une provocation pour hellénistes, un jeu khâgneux, un clin d’oeil épique. Il ne la récrit pas non plus, d’ailleurs, puisqu’il fait du nouveau avec Homère, et Homère, c’est toujours du nouveau, surtout quand c’est Michon qui se frotte à lui : étincelles garanties, puis feu, mieux, incendie. Les dernières pages flamboient d’ailleurs dans l’autodafé d’une bibliothèque entière, voulu par l’écrivain, pour qui tout doit brûler pour que la littérature, peut-être, recommence.
Sur tous les tons. J’écris l’Iliade, ce sont 14 récits où le grand cirque homérique (combats sanglants, surgissement de dieux et de déesses, violence des rapports humains, instinct de prédation au zénith, malédictions, prisonnières forcées, massacres d’innocents, métaphores brûlantes, poussières dans le soleil, rivières d’humeurs, pardons sublimes, sacrifices bafoués) s’invite dans le contemporain d’un écrivain d’aujourd’hui qui voudrait inventer un dieu ou une déesse. Les écrivains le peuvent, et savent qu’ils le peuvent. Michon, il a prévenu, passe à l’acte. On y voit Hélène s’offrir à Homère, enfin récompensé de son invention, une locomotive aux naseaux fumants qu’on dirait sortie de la forge d’Héphaïstos, Pasiphaé entrer dans la vache artificielle où elle va s’accoupler au taureau blanc, on prend acte d’un voyage raté sur le mont Athos (comment est-ce possible ?) et d’un autre, réussi, en Sicile, du moins érotiquement, une lecture à haute voix de Salammbô sous la tente servant de boute-en-train, train d’enfer, notons, avec « salives de plomb fondu » et le tonnerre qui gronde dans le ciel de Trapani. Le sexe, en effet, est omniprésent dans cette fausse autofiction jouée sur tous les tons, du tragique à l’autodérision, où ça bande, où ça s’empoigne, où ça roule, où ça déferle, où ça jouit constamment. Sur un mode par trop monomaniaque, parfois, mais il faut sans doute ces quelques facilités pour que, par contraste, le sacré advienne,
Les dernières pages flamboient dans l’autodafé d’une bibliothèque entière. Pour que la littérature recommence et, chez Michon, c’est toujours par la langue, dont les accents touchent souvent au superbe. « Il avait vaguement cassé la croûte, pompé de la bière au goulot du litre. Maintenant il regardait droit devant lui, une fille évoluait dans le huis clos de son crâne. »
« Hypertexte en constante expansion », comme l’écrivain le dit lui-même d’un passage homérique, vibrante et séminale déclaration d’amour à la littérature par un « senex erectus » (c’est ainsi que Michon surnomme le mois de décembre) qui la désire encore, tel est ce grand récit qui montre qu’on peut écrire l’Iliade sans renoncer aux odyssées ■
J’écris l’Iliade, de Pierre Michon (Gallimard, 272 p., 21 €).
Portrait d’Homère par l’école flamande (1639). Bridgeman Images
Télérama, le 06 février 2025
Tel Minos, Michon nous égare souvent dans ses labyrinthes. La littérature y gagne pourtant, qui sort de ses actuels sentiers sociétaux pour s’épanouir dans l’ivresse langagière. Elle fait autant écho aux fureurs de la Salammbô de Flaubert qu’aux Chants de Maldoror de Lautréamont, aux sortilèges de Shakespeare qu’aux Délires de la vierge folle du cher Rimbaud (auquel Michon consacra, en 1991, Rimbaud le fils). Peu à peu, Michon met ses mots à la place des dieux, là même où ils nous ont abandonnés. Il redonne un caractère dionysiaque à l’écriture — où trop de sexe embrouille parfois sa prose jouissive et jouissante. Sans intrigue, J’écris l’Iliade ne tient que par la puissance quasi visuelle du langage. C’est par le verbe que l’écrivain supporte et aime le monde. On comprend finalement qu’une des dernières scènes du livre soit cet immense autodafé auquel il condamne tout à trac sa gigantesque bibliothèque. Maintenant qu’il n’a plus rien, il peut réinventer la littérature. Et devenir Homère
Telerama