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André S. Labarthe, le trublion

par Jacques Henric

D 5 février 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


André S. Labarthe, Labarthe/Limelight.
Chroniques, entretiens. 1992-1997
.

Médiapop, 256 p. 33 euros

De décembre 1991 à l’été 1997, la revue Limelight a exploré avec impertinence les sentiers de la culture contemporaine (60 numéros). Un format à l’italienne, celui du grand écran, un look référenciel jaune et noir, entre les Cahiers et la Série noire… une volonté de s’affranchir le plus possible de l’actualité et du discours critique au profit de la diversité, des rencontres.

André S. Labarthe était une des figures les plus singulières, les plus inclassables de la critique et du cinéma français.

Comme l’écrit Jacques Henric dans Art Press : un homme et une revue étaient faits pour se compromettre : ASL et Limelight. Une revue de cinéma ce sobre cahier qui paraît tous les mois à Strasbourg ? Si on veut, mais habitée par la littérature, la musique, la peinture… Bien impure, donc. Et donc toute prête à se compromettre encore un peu plus avec un des regards – je veux dire bien sûr, une des écritures les plus impures de notre temps.

Durant plusieurs années, ASL a donné à la revue une chronique participant à la fois de la critique, du journal intime, de la correspondance suivie. C’est la première fois qu’il s’engageait ainsi dans une collaboration éditoriale à laquelle il ne manqua jamais. Un premier texte qui touche volontairement à plusieurs domaines : théâtre, photographie, cinéma, fétichisme. De manière à bien marquer que cette chronique ne sera pas exclusivement vouée au cinéma. Une chronique insolite qui passe par la conversation, la correspondance, les notes et fragments, les aphorismes, les entretiens.

Au générique : les frères Lumière, Alfred Hitchcock, Orson Welles, Shirley Clarke mais aussi Georges Bataille, Roy Liechtenstein, Saul Steinberg… des entretiens avec Jean-Luc Godard, Martin Scorsese, Joseph Losey, Alain Cuny… Et pour finir un entretien avec Paul Gégauff, compagnon oublié de la Nouvelle Vague. Les Cahiers du Cinéma préfèrent laisser cet entretien – réalisé en 67/68 par ASL, Jean Eustache et Bernadette Lafont – dans les tiroirs pour ne pas s’attirer d’ennuis. À la lecture hilarante on comprend pourquoi : on y découvre la croustillante petite histoire, pas très respectueuse de la Nouvelle Vague.

Bruno Chibane


L’Alsace (3 novembre 2024).
ZOOM : cliquer sur l’image.

Les groupes humains ont leur logique, nous avons souvent vu celle-ci à l’œuvre dans les domaines de la littérature, des arts, voire du cinéma. Cela vaut particulièrement pour les avant-gardes du siècle passé qui en ont donné plus d’une fois une image frisant la caricature. Je pense au surréalisme. avec son « pape », Breton, ses cardinaux et ses archevêques, leurs querelles, leurs procès, leurs mises à l’index. Tel Quel a connu ce type de conflits, les Cahiers du cinéma aussi, sur un mode de moindre intensité : pas de chef, mais vu son âge (né en 1920), une figure paternelle, Éric Rohmer. Et dans ce groupe s’est manifesté, en toute logique, non un révolté, un bagarreur, mais un homme goûtant « le plaisir de la marge », un « désobéissant », disons une sorte de mouton à cinq pattes au sein de la noble assemblée de ses amis Godard, Rivette, Chabrol, Truffaut, l’homme aux mythiques chapeau noir et cigarette Gitane papier maïs, André S. Labarthe. Les anciens des Cahiers tournaient des films racontant des histoires, lui a donc décidé de tourner des films sur les cinéastes qui font des films racontant des histoires, sur les plus grands d’entre eux. Abel Gance, Max Ophüls, Alfred Hitchcock, Orson Welles, Jean Renoir, Nicholas Ray, Georges Franju, Godard...

NUES DE PRÉFÉRENCE

Un magnifique album, indispensable à tout cinéphile, est consacré à Labarthe. Il réunit les chroniques et les entretiens qu’André publia dans une petite revue, Limelight, devenue aujourd’hui aussi « culte » que la clope et le galure noir du déroutant dissident.
Quelques mots sur Limelight, cette publication née à Strasbourg. On doit son existence à de jeunes passionnés de cinéma et d’art, dont Bruno Chibane, qui ont rencontré Labarthe à l’occasion d’une rétrospective Orson Welles. Ils ne se sont plus quittés, Labarthe ayant trouvé le lieu où il pouvait écrire le plus librement possible sur tous les sujets qui lui tenaient à coeur, le cinéma, bien sûr, la peinture, la sculpture, les écrivains, les actrices et acteurs (lire notamment la passionnante interview d’Alain Cuny menée par lui et Bruno Chibane).
Il y a les écrits de Labarthe, modèles d’essais critiques en même temps que vrais textes d’écrivain, d’autant plus beaux que cet ironiste ne s’est jamais pris pour tel, l’humour le protégeant contre toute enflure de l’égo ; les écrits. mais il y a aussi les images les illustrant et qui font la richesse de cet album. Frappante beauté des visages des cinéastes qu’il admirait, beauté des nombreuses femmes photographiées. nues de préférence. On connaît Ia réjouissante et assumée monomanie de Labarthe qui l’amenait à faire traverser presque tous ses films par une femme dénudée. Dans l’un d’eux. on voit au cours d’un concert dans une église une cantatrice au corps énorme, nue. Pourquoi cette femme à poil, lui demande Josyane Savigneau présente dans la salle. Réponse de Labarthe : « Une femme nue a plus de puissance que vêtue. » Je l’ai vérifié de près quand Labarthe tournait chez moi un film pour la télévision titré la Censure n’existe pas, en réponse aux ennuis qu’avait eus avec ladite censure mon roman Adorations perpétuelles (1994), à cause du Courbet en couverture, l’Origine du monde. Gaëlle V est allongée nue, la caméra de Labarthe caresse son superbe corps, s’attarde en gros plan sur la toison pubienne de Gaëlle pendant qu’est lu le non moins superbe texte d’Aragon le Con d’Irène (1928). Des femmes nues, voire un homme, charité bien ordonnée commençant par soi-même, personne autant qu’André n’aimant tant à se mettre fréquemment en tenue adamique. Voyez la photo de lui prise par le fidèle et excellent photographe Patrick Messina (p. 10) : décor champêtre, une femme allongée en arrière-plan, lui est debout, socquettes blanches et grosses pompes aux pieds un improbable manteau à rayures ouvert.chapeau, clope au bec, et queue à l’air.
Il est arrivé que Labarthe ait eu à son tour le projet de tourner un film de fiction. La fille de Bataille lui avait donné les droits du roman de son père le Bleu du ciel (1957), pour qu’il en fasse une adaptation cinématographique. Après maints essais de scénarios, il a abandonné. Même échec avec son essai d’un film tiré du récit de Bataille, Madame Edwarda (1976). Il n’est guère allé plus loin que le filmage du sexe de l’actrice en gros plan (photos en dernières pages de l’album).
Ses amis de Limelight ne pouvaient se priver, pour clore en beauté le dernier numéro de la revue, de donner à Labarthe une nouvelle occasion de manifester son penchant pour la profanation, à savoir, en l’occurrence, la publication d’une interview de Paul Gégauff menée par lui et Jean Eustache en 1967-68, « sous le regard narquois de Bernadette Lafont ». Les propos de Gégauff étaient destinés aux Cahiers, qui les refusèrent, et pour cause : « Tout le monde morfle. » Paul Gégauff le Maudit, assassiné en Norvège par sa compagne quelques années après l’interview, fut le brillant scénariste des films les plus renommés de la Nouvelle Vague. Un écrivain doué, (faux) méchant, joueur, menteur, provocateur. Quelques jugements sur ses amis : Rohmer, qu’il appelle Le Grand Momo, « il faut le dire, qu’il pourchassait les petites filles, ça le fera chier » ; Godard, « obsédé sexuel » et voleur n’ayant « pas un rond ». Jean­ Luc « fait les sacs à main des petites vieilles » ; Chabrol, « metteur en scène remarquable mais goût atroce ». Illustration ad hoc des propos de Gégauff, une photographie, lui, dans sa cuisine, en pleine action d’un coït a tergo avec une femme. Ainsi allaient quelques trublions de la Nouvelle Vague.

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André S.Labarthe.(© Patrick Messina)

La censure n’existe pas

Le tableau de Gustave Courbet, "L’origine du monde", a failli déclencher un scandale sans précédent dès lors où Jacques Henric, auteur du livre "Adorations perpétuelles", a décidé de le reporter sur la couverture de son livre. L’affaire commence à Clermont-Ferrand lorsque trois gardiens de la paix demandent à un libraire de retirer le livre de sa vitrine. Dans la plupart des librairies de France, le livre sera caché. La presse s’empare de l’affaire. Son auteur ne sera jamais invité aux émissions littéraires ni au journal télévisé. Jacques Henric décrit le tableau de Courbet et explique pourquoi il a tant scandalisé. Il explique son rapport à l’image. Selon lui, "une image n’est scandaleuse que parce qu’on peut la parler". Pour Philippe Sollers, le fond du problème est que cela soit un tableau. Les gens, face à ce tableau, pensent que c’est une photo pornographique. Comme il l’explique : "Le choc est tel qu’il faut absolument que cela soit une image, or c’est un tableau". Les propos des deux hommes sont entrecoupés par les images d’une jeune fille nue lisant un passage du livre de Jacques Henric. Un peu plus loin, la caméra se promène en gros plan sur le corps de la jeune fille, des seins au pubis.

André S. Labarthe vivant (la trilogie : Bataille, Sollers, Artaud et autres films)

TOUT ANDRE S. LABARTHE SUR PILEFACE