

Une Citroën DS présentée au Mondial de l’Auto en 1968 à Paris.
© (Photo AFP)
La Citroën DS fête ses 70 ans
Par LA NOUVELLE RÉPUBLIQUE AVEC AFP
Publié le 03/02/2025
Voiture des présidents français, l’iconique modèle de Citröen célébre ses 70 ans à l’occasion du salon Rétromobile, qui ouvre mercredi 5 février à Paris. Le constructeur profitera de l’occasion pour présenter son dernier modèle, la DS8 électrique.
L’écrivain et sémiologue français Roland Barthes la cite en symbole de l’automobile « consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique ».
Selon lui, « " la Déesse " a tous les caractères d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie (passion de la nouveauté) du 18e siècle et celle de notre science-fiction ».
Révélée le 6 octobre 1955 au Grand palais, lors du Mondial de l’automobile de Paris, la DS surprend alors par ses lignes avant-gardistes, très aérodynamiques. Élégante, rapide, elle inaugure également un système hydropneumatique (avec de l’huile à haute pression) qui rend ses suspensions très confortables et lui permet de freiner fort.
Près de 1,5 million d’exemplaires produits
André Lefèbvre, ingénieur aéronautique de formation, et Paul Magès, créateur du système de suspension, y ont travaillé avec le designer et sculpteur italien Flaminio Bertoni, déjà connu pour les lignes affûtées de la Citroën Traction Avant.
Assemblée dans l’usine parisienne de Javel mais aussi en Grande-Bretagne, en Belgique et en Afrique du Sud, la DS a été un des grands succès de Citroën jusqu’en 1975.

Au cinéma et à l’Élysée
La DS gagne le rallye de Monaco en 1959 et 1966, mais c’est aussi une star qui apparaît dans de nombreux films, avec Alain Delon dans Le Samouraï (1967) ou Louis de Funès dans Rabbi Jacob (1973).
Elle transporte plusieurs chefs d’État, dont le général de Gaulle, qui survit en DS en 1962 à l’attentat du Petit Clamart, en région parisienne. Fin 1968, l’Élysée en commande une version d’apparat : son cahier des charges prévoit qu’elle soit plus longue que la Lincoln alors utilisée par le président des États-Unis, selon Citroën.
Mythologies de Roland Barthes (1957)
Roland Barthes mythifie si bien ce qu’il dénonce qu’on peut lire aujourd’hui son encyclopédie subversive avec nostalgie.
C’est en février 1957 que paraît, sous le titre « Mythologies ».. Alors que le pays succombe au charme pulpeux de Brigitte Bardot dans « Et Dieu créa la femme » et chante avec Boris Vian la fièvre de l’électroménager, « son Frigidaire et son atomixeur », Barthes fait donc le portrait brillant et acide de la société de consommation française à travers ses icônes économiques, domestiques, politiques et culturelles. Ce tableau de moeurs a gardé tout son éclat.

Un essai fondateur, qui décrypte les mythes de la vie quotidienne
Quatrième de couverture
Au travers de la DS, du bifteck-frites, du strip-tease ou du plastique, les Mythologies ne sont pas seulement un formidable portrait d’une France entrant, avec les années 50, dans la culture de masse moderne, elles sont aussi l’invention d’une nouvelle critique de l’idéologie : d’une part celle-ci ne loge pas dans les grandes abstractions mais dans les objets les plus quotidiens, d’autre part elle n’appartient pas au monde des idées, elle est d’abord langage, ou plus précisément un certain système de langage que seule une sémiologie – une science des signes – est en mesure de décrypter.

Sémiologue, essayiste, Roland Barthes (1915-1980) a élaboré une pensée critique singulière, en constant dialogue avec la pluralité des discours théoriques et des mouvements intellectuels de son époque, tout en dénonçant le pouvoir de tout langage institué. Il est notamment l’auteur du Degré zéro de l’écriture (1953) et de Fragments d’un discours amoureux (1977).


Les Nouveaux chemins de la connaissance Émission diffusée sur France Culture le 18.01.2010. Par Raphaël Enthoven et Christine Robert.
Intervenants :
- Tiphaine Samoyault : critique et écrivain, biographe et spécialiste de l’œuvre de Roland Barthes.
- Eric Marty : professeur de littérature contemporaine à l’université Paris-Diderot, écrivain, essayiste et membre de l’Institut Universitaire de France.

La nouvelle Citroën,
extrait de Mythologies
de Roland Barthes

Martin Bruneau : Mythologies. Installation 01 juillet 2004 - 30 septembre 2004, Autun

« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente d’abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que l’objet est le meilleur messager de la surnature : il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. La « Déesse » a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction : la Déesse est d’abord un nouveau Nautilus.
C’est pourquoi on s’intéresse moins en elle à la substance qu’à ses joints. On sait que le lisse est toujours un attribut de la perfection parce que son contraire trahit une opération technique et tout humaine d’ajustement : la tunique du Christ était sans couture, comme les aéronefs de la science-fiction sont d’un métal sans relais. La DS 19 ne prétend pas au pur nappé, quoique sa forme générale soit très enveloppée ; pourtant ce sont les emboîtements de ses plans qui intéressent le plus le public : on tâte furieusement la jonction des vitres, on passe la main dans les larges rigoles de caoutchouc qui relient la fenêtre arrière à ses entours de nickel. Il y a dans la DS l’amorce d’une nouvelle phénoménologie de l’ajustement, comme si l’on passait d’un monde d’éléments soudés à un monde d’éléments juxtaposés et qui tiennent par la seule vertu de leur forme merveilleuse, ce qui, bien entendu, est chargé d’introduire à l’idée d’une nature plus facile.
Quant à la matière elle-même, il est sûr qu’elle soutient un goût de la légèreté, au sens magique. Il y a retour à un certain aérodynamisme, nouveau pourtant dans la mesure où il est moins massif, moins tranchant, plus étale que celui des premiers temps de cette mode. La vitesse s’exprime ici dans des signes moins agressifs, moins sportifs, comme si elle passait d’une forme héroïque à une forme classique. Cette spiritualisation se lit dans l’importance, le soin et la matière des surfaces vitrées. La Déesse est visiblement exaltation de la vitre, et la tôle n’y est qu’une base. Ici, les vitres ne sont pas fenêtres, ouvertures percées dans la coque obscure, elles sont grands pans d’air et de vide, ayant le bombage étalé et la brillance des bulles de savon, la minceur dure d’une substance plus entomologique que minérale (l’insigne Citroën, l’insigne fléché, est devenu d’ailleurs insigne ailé, comme si l’on passait maintenant d’un ordre de la propulsion à un ordre du mouvement, d’un ordre du moteur à un ordre de l’organisme).
Il s’agit donc d’un art humanisé, et il se peut que la Déesse marque un changement dans la mythologie automobile. Jusqu’à présent, la voiture superlative tenait plutôt du bestiaire de la puissance ; elle devient ici à la fois plus spirituelle et plus objective, et malgré certaines complaisances néomaniaques (comme le volant vide), la voici plus ménagère, mieux accordée à cette sublimation de l’ustensilité que l’on retrouve dans nos arts ménagers contemporains : le tableau de bord ressemble davantage à l’établi d’une cuisine moderne qu’à la centrale d’une usine : les minces volets de tôle mate, ondulée, les petits leviers à boule blanche, les voyants très simples, la discrétion même de la nickelerie, tout cela signifie une sorte de contrôle exercé sur le mouvement, conçu désormais comme confort plus que comme performance. On passe visiblement d’une alchimie de la vitesse à une gourmandise de la conduite.
Il semble que le public ait admirablement deviné la nouveauté des thèmes qu’on lui propose : d’abord sensible au néologisme (toute une campagne de presse le tenait en alerte depuis des années), il s’efforce très vite de réintégrer une conduite d’adaptation et d’ustensilité (« Faut s’y habituer »). Dans les halls d’exposition, la voiture témoin est visitée avec une application intense, amoureuse : c’est la grande phase tactile de la découverte, le moment où le merveilleux visuel va subir l’assaut raisonnant du toucher (car le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, au contraire de la vue, qui est le plus magique) : les tôles, les joints sont touchés, les rembourrages palpés, les sièges essayés, les portes caressées, les coussins pelotés ; devant le volant, on mime la conduite avec tout le corps. L’objet est ici totalement prostitué, approprié : partie du ciel de Metropolis, la Déesse est en un quart d’heure médiatisée, accomplissant dans cet exorcisme, le mouvement même de la promotion petite-bourgeoise »

Roland Barthes, 1957, dans « Mythologies », extrait des Œuvres complètes I, Editions du Seuil
Roland Barthes sur pileface
Sélection
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