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Prélude à une éthique du féminin. Julia Kristeva « corps français »

art press 528, janvier 2025

D 3 février 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


3 décembre, 20h. Julia Kristeva présente son ouvrage "Prélude à une éthique du féminin" aux éditions Fayard. Entretien avec Clotilde Leguil.

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art press, janvier 2025.
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Julia Kristeva, Prélude à une éthique du féminin
Fayard, 436 p., 24,90 euros

Ce recueil d’interventions, d’articles et d’entretiens donnés par Julia Kristeva en des occasions diverses et sur une dizaine d’années, reprend et approfondit la polyphonie des sujets chers à l’auteur du Génie féminin (1999), dont les livres constituent la théorisation interrogative autant que la célébration spéculative.

■ La question féminine (ou plutôt l’exclusion du féminin de la sphère de l’éthique) demeure toujours dans le prélude, c’est-à-dire dans l’incessant combat pour l’émancipation du sujet féminin. Or, ce Prélude ne se limite pas aux lectures psychanalytiques ; il constitue aussi une belle introduction à la topologie de l’œuvre complexe de Julia Kristeva : on découvre sa vie, sa pensée et ses interrogations politiques actuelles — notamment les problèmes que posent l’hyperconnexion, la société laïque à la française, la question de la justice, celle de l’identité européenne qui, aujourd’hui en crise, se limite à une vague notion de « tolérance », mais n’invite pas les autres à se mettre en question, car il y a très peu de « culture de l’interrogation et du dialogue dans des rencontres qui problématisent tous les participants ». Nous découvrons également un touchant éloge à son amie, la poétesse bulgare Blaga Dimitrova (« le mariage de la raison avec l’émotion, de l’intellect avec la féminité »), ses conversations et lettres aux « corps singuliers » : ceux des artistes Anish Kapoor et Adel Abdessemed, dont les identités d’artistes et d’étrangers trouvent de nouveaux échos dans le prisme des lectures de Kristeva.
Comme le montre sa trajectoire personnelle (de l’enfance bulgare, entre un père orthodoxe et une mère biologiste darwinienne, à l’exil parisien et son mariage avec Philippe Sollers, issu de la bourgeoisie bordelaise, et de parents gaullistes de gauche, l’identité de Kristeva est tout aussi singulière, et c’est peut­ être grâce à elle que sa pensée ne se limite pas au militantisme utopique d’« accueil » et de « tolérance », mais se fonde sur l’approche de la singularité de chaque individu.
Quoique Kristeva soit devenue française, de culture européenne, voire américaine d’adoption par ses livres, elle demeure cette étrangère (comme l’avait définie Barthes). cette fille de l’Est venue d’un pays oblitéré par le communisme — la Bulgarie —, où l’individu n’avait pas le droit d’exister, mais où les « masses populaires » maintenaient la vitalité du régime. L’auteur mentionne d’ailleurs la Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique de Soljénitsyne, qui reste toujours actuelle, « face aux débris du totalitarisme qui survivent dans l’idéologie et les politiques des ex-pays communistes ». Dans de telles conditions, cultiver sa singularité paraît une tâche presque impossible, et c’est la littérature française qui lui vient au secours : « [...] je me considère comme une enfant de l’Alliance française qui m’apprenait le français par les textes de Victor Hugo, Voltaire ou Colette, la plus savoureuse pour l’enfant et la jeune fille que j’étais. »


Julia Kristeva. (© John Foley/Opale/Fayard).
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IVRESSE

Viennent ensuite le féminisme et l’« ivresse de participer au corps français », avec ces « élégants paquets-cadeaux suivant la messe de Noël à Notre-Dame, des ombres, entassées dans le métro, qui rêvaient que le communisme améliorerait leurs acquis sociaux ». Cette phrase est la plus paradoxale du livre. Venant, moi aussi, d’un pays de l’Est grâce à une bourse de l’État français, je puis me demander si cette fascination exercée par la France ne venait pas du désir matérialiste individualiste personnel (pour reprendre les vocables du langage communiste), presque inconscient, qui, dans les pays soviétiques et leurs satellites socialistes, avait valeur de crime (d’où le nombre de poètes fusillés par Staline et Mao). Mais c’est sans doute au prix, très élevé, de cet individualisme que Kristeva a nourri sa vision sensée et sensible du féminisme : « Pour que l’émancipation féminine ne sombre pas dans la guerre des sexes mais favorise cette exception spécifique à l’espèce humaine, unique parmi tous les vivants, dans laquelle chaque individu invente son sexe en recomposant sa bisexualité psychique et en reliance avec l’infini du monde. »
Cette « reliance » se construit dans le temps, qui est au cœur du couple constitué d’un homme et d’une femme, comme dans la question de la maternité. Et la littérature aussi, avec des textes de Saint-Simon, Dostoïevski, Barthes, Proust, Colette... « Les gens qui ne savent plus lire ou mémoriser ne savent plus aimer non plus. Ils n’ont pas impliqué leur histoire et leurs affects dans leur lecture, dans leur manière de penser. Alors que cette réciprocité est la base du lien humain. » C’est là que se trouve tout le sens de la créativité de l’individu, et c’est précisément cela qui fonde la pensée analytique et littéraire de Julia Kristeva. ■

Mariia Rybalchenko, art press 528, janvier 2025

Signalons la publication de deux ouvrages de et sur l’auteur : Julia Kristeva. Polylogue, éditions des Compagnons d’humanité. 560 p., 25 euros. Et Colloque de Cerisy. Julia Kristeva : révolte et reliance (sous la direction de Sarah­ Anaïs Crevier Goulet, Beatriz Santos, Keren Mock, Nicolas Rabain). Hermann. 548 p., 35 euros.