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Yannick Haenel, chroniques de janvier 2025

Charlie Hebdo

D 29 janvier 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Haenel par Riss

L’avenir du rire

Depuis dix ans, c’est-à-dire depuis les attentats islamistes de janvier et de novembre 2015, l’humour est devenu dangereux. Il est impossible de se foutre carrément de tout, comme disait Stendhal. Je crois qu’on est de moins en moins libres. Ou plutôt, et c’est la même chose, qu’on est devenus de plus en plus cons.

Ce qui a changé, depuis 2015, ce n’est pas seulement que l’humour fait peur, c’est avant tout que la connerie a pris le pouvoir : on ne peut certes plus rire sans fâcher (et être réprimé) parce que le rire, appartenant à l’intelligence, produit des vérités (qui, c’est connu, ne sont pas bonnes à dire). Mais surtout, la connerie, qui jusqu’ici était minoritaire, s’est mise à régner. Or, par définition, elle est contre l’humour, c’est-à-dire contre les niveaux de subtilité : la connerie vise le semblant, elle se contente d’apparaître pour dominer. Ainsi, les figures grotesques (Trump, Milei, Orbán, Salvini) gouvernent-elles avec ce sérieux flippant des tortionnaires  ; l’empire du «  discrédit  », comme l’appelle Christian Salmon, enveloppe – détruit – les discours, surtout les plus ouverts  ; et la numérisation binaire a entraîné une démocratisation de la crétinerie qui confond l’opinion avec la pensée.

La connerie mène au crime

On sait que la connerie mène au crime : les frères Kouachi, responsables de la tuerie contre Charlie [1], et Amedy Coulibaly, qui a assassiné quatre Juifs lors de l’attaque de l’Hyper Cacher, étaient avant tout des adeptes de la connerie. Leur islamisme radical n’était qu’un alibi à la pulsion de mort qui les animait. J’ai passé avec Boucq et nos amis de Charlie trois mois et demi en 2020 à suivre le procès de ces attentats au tribunal de Paris, porte de Clichy  ; et à étudier leur cas. Verdict : absence de liberté, absence totale d’humour, connerie illimitée  ; veulerie, vénalité  ; simulation de piété, souillure de l’âme  ; et, en toute logique, pulsions criminelles. La connerie mène bel et bien au crime.

Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre de la socié­té française, cette passion pour la connerie (le fana­tisme) n’a fait que s’intensifier. J’imaginais une prise de conscience politique, quelque chose comme une sanctuarisation républicaine de la liberté d’expression, un droit d’avoir le droit de se moquer, une carte blanche à l’irréligion, et c’est tout le contraire qui a eu lieu : à travers la prolifération des communautarismes offusqués, la violence, en se diffractant dans une multiplicité de revendications, s’est exacerbée. C’est la guerre des opinions, et si l’opinion ne relève pas a priori du crime, le désir d’avoir raison en est devenu un : les humains ­s’assassinent pour se venger d’un mot de haine.

L’assassinat des professeurs Samuel Paty, le 16 ­octobre 2020, et Dominique Bernard, le 13 octobre 2023, découle directement de l’abandon politique dans lequel sont tenus celles et ceux qui, en France, pensent sans avoir peur d’offusquer les idéologies religieuses. Croit-on vraiment que les choses se sont calmées  ? La tentative d’assassinat contre Salman Rushdie, le 12 août 2022, est à elle seule un rappel historique. Ces dix dernières années, l’histoire de l’infamie a pris la forme expéditive de la mise à mort.

La liberté de pensée contre les fanatismes religieux

Elon Musk par Boucq.
ZOOM : cliquer sur l’image.

On parle de liberté d’expression, mais peut-être ­serait-il préférable de dire « libre-pensée » (car la liber­té d’expression est désormais l’étendard brandi par Elon Musk, et son absence de limites est pire qu’une ­morale : la poubelle des instincts, le «  tourbillon de rancune  » dont parle Nietzsche, le déballage des ressentiments, le n’importe quoi criminel de la vengeance). La pensée libre ou la libre-pensée n’est pas qu’une manière de s’exprimer (tout le monde s’exprime, allez sur les ­réseaux, ils ne font que ça, exprimer leur opinion merdicole). La pensée qui fait parler sa liberté affirme au contraire ce qu’elle ne veut pas vivre : elle manifeste l’intolérable. Presque tout, aujourd’hui, est devenu insupportable  ; et nous devons pourtant ­supporter l’insupportable.

La liberté d’expression comme produit d’importation américain relève de l’agressive impunité des mâles blancs qui réclament d’étendre leurs droits  ; la liberté de pensée française s’adresse aux limites imposées par les fanatismes religieux catholique, juif et musulman. La liberté de pensée, héritée de la clarté de l’esprit du XVIIIe siècle, combat le pouvoir des trois monothéismes.

L’obscure prémonition de sa propre inconsistance menait encore il y a quelques années le genre humain  ; n’importe quel quidam réflé­chissait avant de proférer une ineptie narcissique, revendicative ou haineuse (ce qui revient au même)  ; désormais, le siphon communicationnel absorbe la moindre saillie spontanée. Puisque tout est remplaçable, tout peut en toute impunité être de la merde : la merde a ceci de singulier qu’elle ne bouche plus la canalisation planétaire. Au contraire, elle semble la nourrir. ­Scatologie mondiale de l’absence de pensée.

Je vais de l’horreur sans nom à l’hilarité insensée. Je ressens cet excès en permanence : le monde accélère son sprint vers l’abjection, et si je contiens mon écoeurement, je ne retiens pas mes rires. Nous autres humains avions cette chance : nous n’étions pas condamnés à juger, mais nous sommes devenus des moralistes involontaires, de ceux qui se surveillent et réclament du respect pour leurs petites actions. Nous oublions de rire de nous-mêmes et de nous moquer a priori des pensées dont nous sommes capables  ; nous avons désormais tellement d’estime pour nous-mêmes que nous en exigeons de la part des autres. Ainsi l’oubli du rire fait-il de nous des petits tyrans potentiels.

Charlie, un journal nietzschéen

Tout le monde veut être acceptable. Même les terroristes se donnent des raisons : ils estiment qu’on les a offensés. Ils se sentent victimes, ils exigent qu’on les respecte. C’est pourquoi, depuis dix ans, depuis l’année 2015, où la France, par deux fois, en janvier puis en novembre, a été le lieu et l’objet d’un massacre perpétré au nom de l’islamisme, la liberté n’a cessé de perdre du terrain, et l’humour qui la rend possible a quasiment disparu.

Deux semaines après les attentats du 7 et du 9 janvier 2015 contre Charlie et l’Hyper Cacher, j’avais rendez-vous dans un café de la place de la République, à Paris, avec Gérard Biard. Mon amie Marie Darrieussecq venait de m’appeler au téléphone : voulais-je écrire pour Charlie ? Le journal cherchait des écrivains, elle avait accepté. J’ai dit oui sans réfléchir. J’ai pensé spontanément que c’était la chose à faire : s’il y avait «  quelqu’un  » à soutenir, c’était bien ­Charlie – ce «  quelqu’un  » en Charlie qui rassemblait non seulement les voix des morts, mais aussi le silence criant des vivants. Je me souviens que nous avons parlé, Gérard Biard et moi, de Nietzsche. Il ne faudrait considérer que les pensées dont on a d’abord pu rire, dit le philosophe : ça a été notre pacte implicite, à Gérard et moi. Depuis ce jour, Charlie est à mes yeux un journal nietzschéen : c’est ainsi que je me le représente, comme le lieu où l’on tient bon sur ce dont il vaut mieux rire pour prétendre penser. Autrement dit Charlie, en essayant de penser l’époque, veille sur l’avenir du rire.

J’aime ces phrases de Georges Bataille, le plus grand des nietzschéens, sur l’innocence du rire, écrites au printemps 1944, en pleine guerre mondiale : «  Le rire frais, sans réserve, ouvre sur le pire et maintient dans le pire (la mort) un sentiment léger de merveille (au diable Dieu, les blasphèmes ou les transcendances  ! L’univers est humble : mon rire en est l’innocence).   »

Le journal le plus seul de France

Ces dix années avec Charlie m’ont beaucoup appris sur la solitude politique. Je pense chaque jour à la phrase de Riss : « Face à la violence, on est toujours seul. » Charlie Hebdo est le lieu d’une solitude inassignable  ; le journal le plus seul de France. Une telle solitude est bien sûr sacrificielle : elle assume ce que les autres ne veulent pas assumer. Elle prend pour tous. J’ai compris que l’innocence – c’est-à-dire ce que je cherche à travers la littérature – n’est pas seulement une forme de l’esprit, mais sa vérité, et qu’elle est donc la cible du mal. Je pense tout le temps à cette blague de Simon Fieschi : «  Dieu existe puisqu’on en parle tout le temps dans Charlie.  » J’ai compris que Charlie était devenu à son insu l’un des lieux où se focalise en France la tension politique entre le profane et le sacré. Dans sa plus simple définition, le sacré désigne le lieu où il y a des morts. Étrange destin pour un journal qui se veut si laïque.


David Lynch est mort juste après que les incendies de Los Angeles ne défigurent le paysage de Mulholland Drive.

Fire walk with David Lynch

Yannick Haenel

Publié le 22 janvier 2025

Le monde n’en finit plus de brûler, et il aura fallu ces derniers jours pour que l’incen­die qui le ravage désormais intégralement atteigne Hollywood, c’est-à-dire le cœur pourri du capitalisme, et emporte dans son sacrifice le dernier génie du septième art. Atteint depuis plusieurs mois d’un emphysème pulmonaire, David Lynch (né en 1946) a été chassé de sa maison de Laurel Canyon par les flammes qui ravageaient ce secteur de Los Angeles : le monde est devenu irrespirable, Lynch en est mort.

Il avait beau être l’un des cinéastes les plus célèbres au monde, et sans doute le plus grand, il demeurait étranger à l’industrie : depuis 2006 et l’échec commercial d’Inland Empire, plus personne ne voulait produire ses films. Mais il était le contraire d’une victime du système : il était marginal dans son art, c’est-à-dire qu’il jouait avec le feu, comme le font les grands poètes.

Ses films, 10 en trente ans (plus une série en trois saisons, l’époustouflant Twin Peaks, aussi crucial dans ma vie qu’À la recherche du temps perdu), sont tous des chefs-d’œuvre. Eraserhead (1977), film préféré de Kubrick, Elephant Man (1980), Blue Velvet (1986), Sailor et Lula (1990), Lost Highway (1997) ou Mulholland Drive (2001) sont des thrillers schizoïdes, des poèmes déchirants, des gestes illuminés de rupture : leur innocence est avant tout réfractaire à la représentation, c’est-à-dire au principe d’un cinéma à rentabilité automatique.

Images illuminées

Visions soudaines d’une oreille humaine rongée par des fourmis sur une pelouse, d’une femme qui porte une bûche comme un bébé, d’un inspecteur du FBI qui enquête à l’aide de ses rêves, d’un vieil homme qui traverse l’Amérique en tondeuse à gazon pour rejoindre son frère malade.

On ne se remettra jamais de la mort de Laura Palmer, l’héroïne de Twin Peaks : tous les hommes l’ont tuée. La réalité, c’est le crime. L’origine, c’est le féminicide. Derrière le rideau, dans la Red Room où se fomente la diffraction vénéneuse des perceptions, des démons nains orchestrent un cauchemar.

Parfois, un lampion quantique s’allume dans un motel qui, en clignotant, fait surgir un champignon atomique dans le désert. C’est juste un rappel : nos sensations nous embarquent dans un labyrinthe dont personne n’a la clé. Le diable lui-même n’est qu’un crétin qui ne sait plus pourquoi il rit : sans doute a-t-il vu trop de mauvais films.

Lynch est mort quelques jours avant l’investiture de Trump. Ainsi ne l’aura-t-il pas vu rafler la mise d’un désastre qu’il a organisé consciencieusement avec Elon Musk afin d’en tirer profit. Une telle mise à sac implique une confiscation des images : pullulent déjà sur tous les écrans du monde celles, binaires, misogynes et xénophobes, qui attaquent nos cerveaux. Quelles autres images est-il possible de leur opposer  ? David Lynch en avait le secret : rouvrons la boîte bleue.

Dialogue avec David Lynch (À propos de Mulholland Drive, 2001)

A l’occasion de l’ouverture du cycle David Lynch à la Cinémathèque française, le 13 octobre 2010, Serge Toubiana s’entretient avec le réalisateur.

Source : [Vidéo]. Canal-U. https://doi.org/10.60527/348c-r302.

Une petite fiction

Yannick Haenel

Publié le 29 janvier 2025

Cette semaine, je ne vais pas vous ­parler d’actualité, mais vous raconter une ­histoire. Je vais l’improviser pour vous. J’aime bien écrire comme ça vient, et j’espère que vous allez me suivre. En tout cas, vous êtes conviés à Mycènes, sur cette colline maudite où, plus de dix siècles avant J.-C., une famille entière s’entretua. J’y étais en avril 1998, avec une vingtaine de lycéens, durant les vacances de Pâques. À l’époque, j’étais prof de français et j’en avais marre. Je rêvais d’une existence libre à la Rimbaud et, au lieu de cela, je passais mes nuits à corriger des copies. Durant l’hiver, Claire m’avait foutu à la porte. En attendant mon retour en grâce, je louais une soupente où j’avais entassé mes cartons de livres et ma vaisselle de célibataire  ; le soir, allongé sur un matelas, je rêvassais en fumant des cigarettes à ce grand roman auquel, un jour, je me consacrerais enfin.

Nous traversions la Grèce en car. Il faisait 35 °C et chacun somnolait. La route longeait le golfe de Corinthe. Nous avions passé une matinée radieuse dans le sanctuaire de Delphes, où les élèves s’étaient relayés pour lire à voix haute des Hymnes homériques et nous cheminions maintenant vers le Péloponnèse. Debout dans le car, Catherine, ma collègue d’histoire, racontait au micro des histoires tirées des textes antiques que les lycéens, affalés par groupes de trois sur les banquettes, faisaient mine d’écouter.

C’est elle, Catherine, qui nous avait concocté cet itinéraire en Argolide. Elle était déjà très malade à cette époque, mais elle tenait pourtant à ce voyage annuel, et c’était un plaisir de l’écouter déclamer du grec ancien et de nous raconter le détail des généalogies royales de l’Helladique. Le soir, à table, après quelques verres d’ouzo et de raki, elle chantait les mérites du Parti communiste, dont elle avait encore la carte. Je ne sais pas trop pourquoi elle m’emmenait chaque année comme accompagnateur dans ses voyages. Elle savait bien que j’étais plutôt fumiste et tire-au-flanc, mais je crois qu’elle s’en foutait : quand le cancer vous tombe dessus, les défauts des autres sont divertissants. Et puis ma tristesse amoureuse nous liait mieux qu’aucune entente : je ne pensais qu’à Claire, et ma plainte lui semblait peut-être fraternelle.

À travers la vitre du bus, Mycènes, aperçue de loin, s’élevait comme un mirage parmi les ruines de l’Histoire  ; ses murs cyclopéens se dressaient en terrasses étagées d’oliviers en fleur où miroitaient des feuillages mauves.

Est-ce la colline de pierres ou ce ciel bleu vif, comme je n’en avais plus vu depuis des lustres  ? Voilà que je me mis à trembler de bonheur. La joie surgit follement et nous inonde le cœur : en elle se déchiffrent les énigmes de l’existence. Catherine avait raison : c’était ici qu’il fallait venir…

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Le rire de Céline
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Le principe d’ironie
Subversion de Voltaire



[1] L’un des frères Kouachi a résidé à Reims, dans un quartier que je connais bien puisque j’y ai travaillé comme documentaliste et que j’y habite encore. Voici ce qu’on pouvait lire dans la presse locale le 9 janvier 2015. Voir aussi : Saïd Kouachi a été enterré à Reims. A.G.