


Martin Heidegger
1. Les positions métaphysiques fondamentales de la pensée occidentale. 2. Pour s’exercer à la pensée philosophique.
Trad. de l’allemand par Alain Boutot
Collection Bibliothèque de Philosophie
Gallimard
Parution : 31-10-2024
Ce volume réunit les notes et les protocoles de deux « séminaires » que Heidegger a tenus durant les semestres d’hiver 1937-1938 et 1941-1942 à l’université de Fribourg-en-Brisgau.
Dans le premier de ces séminaires, Heidegger explore la manière dont la question directrice de la métaphysique : « qu’est-ce que l’étant ? », a été traitée par différents penseurs de la tradition occidentale, et dégage leur position métaphysique fondamentale où s’exprime leur thèse sur l’être. Il montre que toute l’histoire de la métaphysique peut être placée sous un seul et même titre : « être et pensée », et qu’elle se confond à ce point de vue avec l’histoire de l’idéalisme et du platonisme, dans laquelle l’être comme tel demeure manquant.
Le second séminaire est centré sur la question de la vérité envisagée à partir de deux figures majeures de la pensée occidentale, Héraclite et Nietzsche. Heidegger y revient longuement sur la conception traditionnelle de la vérité comme accord de la représentation et de la chose et rappelle qu’elle repose sur une vérité plus originaire à peine entrevue par les Grecs qui a été occultée à l’époque moderne par la relation sujet-objet. À travers la série des questions abordées, ce séminaire veut être d’abord et avant tout un « apprentissage » à la pensée philosophique elle-même, et nous livre à ce titre un aperçu inédit sur la pédagogie heideggérienne.


Heidegger à l’exercice
par Richard Figuier
La dernière livraison de la traduction des Œuvres intégrales de Heidegger nous plonge encore dans les années terribles de la Seconde Guerre mondiale, durant lesquelles le philosophe poursuit son effort de récapitulation de l’histoire de la pensée occidentale issue du premier commencement grec de la pensée à la lumière de ce qui se montre déjà du second commencement.
Avec la traduction du tome 88 des Œuvres intégrales de Heidegger, nous sommes, une fois de plus, au cœur des années décisives, entre 1936 et 1945, durant lesquelles Heidegger déclare préparer à la venue d’un « second commencement de la pensée ». Institutionnellement, il s’agit de deux séminaires destinés à des étudiants, avancés pour le premier, débutants pour le second, placés sous le registre « d’exercices », inscrits dans la quatrième section des Œuvres intégrales dédiée aux « notes et enregistrements ».
Le texte est établi à partir de notes manuscrites auxquelles s’ajoutent un exposé sur Platon, lié au premier séminaire, de l’assistant de Heidegger, Walter Bröcker, ainsi que le protocole du second qui semble rédigé par Heidegger lui-même. Plus profondément, ces deux séminaires sont, comme souvent avec le philosophe de Fribourg, en étroite connexion avec ses autres travaux de la même époque : depuis 1936, il élabore les fameux Beiträge (Apports à la philosophie, Gallimard, 2013), qui font directement écho au premier séminaire sur les positions métaphysiques, et toute la suite des écrits non publiés de cette période de l’immédiat avant-guerre à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Méditation [1938/39], Histoire de l’Estre [1938/40], sans oublier les célèbres Cahiers noirs, pour ne citer que les textes disponibles en français).
À cette même date, il commence une série de cours sur Nietzsche qui s’étaleront jusqu’en 1945. Nietzsche sera au centre du séminaire pour les débutants. Il faut encore noter l’importance pour l’environnement du premier séminaire, le cours de 1937/1938 sur la « question fondamentale » de la philosophie. Nous sommes, en réalité, devant une des pièces, à forte dimension pédagogique, d’un dispositif de résonances et de renvois, qu’il faudrait tâcher d’appréhender ensemble, ce que ne permet pas encore l’édition française.
Un dernier point nous frappe. Le second séminaire se déroule en pleine guerre (hiver 1941-1942), alors que l’offensive allemande en Russie tourne à l’échec. Malgré cette situation, le maître garde un sang-froid sans pareil, c’est à peine si la guerre marque sa présence : une allusion à un officier « tombé récemment » (sur le front russe ?), une autre à une défaite aérienne japonaise rapportée par un journal américain qui omet de préciser les pertes du côté des vainqueurs et qui sert immédiatement à illustrer le sens que donne Nietzsche à la vérité (une espèce d’erreur utile aux vivants pour vivre).

« La révolte », Luigi Russolo (1911).
© CC0/WikiCommons. ZOOM : cliquer sur l’image.

Depuis la parution de la première partie d’Être et temps et l’échec de la rédaction de la deuxième, Heidegger ne cesse de ruminer (au sens que ce verbe pouvait avoir dans le contexte de la lectio divina médiévale) ce qui a été mis en jeu, ou plutôt, pour reprendre le titre d’un chapitre des Beiträge, « ce qui se met en jeu » dans le livre de 1927. Les années 1930 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale sont comme une longue marche paradoxale ‒ Heidegger évoque dans les Beiträge « de longues plages de solitude et de très tranquilles émerveillements auprès du foyer ardent de l’Être » ‒, dont l’objectif n’est pas « d’aller plus loin » mais de « faire du sur-place, en se demandant quelle est [justement] cette place » et si nous ne sommes pas déjà parvenus au but sans même nous en rendre compte. Ce que recherche ce cheminement piétinant, c’est le passage de la « question directrice », « qu’est-ce que l’étant ? », laquelle détermine toute l’histoire de la métaphysique depuis le premier commencement grec de la pensée, à la « question fondamentale » : « qu’est-ce que l’Être ? », désormais détachée de son horizon herméneutique (question sur « le sens » de l’Être) qui était encore celui du livre de 1927. Elle témoigne par la seule possibilité de sa formulation que quelque chose du second commencement est advenu. La possibilité même que ce passage soit recherché signifie que nous devons déjà être entrés dans ce second commencement. L’apparition de la question de l’Être dans Être et temps, même encore dépendante de l’histoire de la métaphysique, ne fut possible que parce que celle-ci, parvenue à la fin de son déploiement, c’est-à-dire au point le plus haut, laisse apparaître sa structure générale depuis Platon jusqu’à Nietzsche.
D’où la nécessité, dans cette saison des cours « historiaux », c’est-à-dire tout sauf historiographiques ou pièces d’une histoire historisante de la philosophie, d’une « réappropriation » pensante, une « répétition » (« reprendre », « questionner à nouveau », « risquer l’explication avec », Heidegger multiplie les verbes de reprise) de la question directrice de la métaphysique. Cette « remémoration », autre terme désignant le même effort, ne concerne pas un passé de la philosophie, mais « le déploiement continu de son essence » dans lequel toute pensée se trouve encore prise et dont il faut se déprendre. Ce dépliement de la question directrice, préalable au « saut » vers la question fondamentale, suppose que l’on interroge encore et encore les « positions métaphysiques de la pensée occidentale ». Ce que va accomplir Heidegger avec ses étudiants à l’occasion d’exercices, complémentaires des cours.
Mais il ne s’agit pas tant pour lui de se faire le propre répétiteur de son enseignement magistral que de permettre à ses auditeurs d’accéder à « l’expérience fondamentale », surmontement de « l’expérience directrice », laquelle n’expérimente que l’étantité de l’étant et non l’Être et, qui plus est, a toujours déjà résolu la question (déclassée en « problème ») du « qui » expérimente, à savoir « l’homme », dont par là même l’essence est manquée. L’expérience fondamentale accepte d’endurer le non-recouvrement de la question de l’Être par celle de l’étant, le non-recouvrement de la vérité, l’Être et la vérité se co-appartenant, par son interprétation en termes d’adéquation, elle « transforme celui-là même qui questionne » (de l’étant à l’Être, de l’homme au Dasein).
Avec les débutants, Heidegger se livre au même entraînement, en choisissant de commenter (de penser avec une pensée plutôt que sur la pensée) un logion d’Héraclite et un texte de Nietzsche : soit, pour lui, l’aube du premier commencement de la pensée, dont le destin est encore en balance, et son crépuscule métaphysique achevé. Fidèle au piétinement, le maître énonce que, du point de vue de la pensée, le philosophe reste toujours un « débutant », réinterrogeant sans cesse, parcourant toujours les mêmes sentiers. Il les invite à ne rien présupposer, sauf leur « volonté de questionner », et surtout rien de philosophiquement « livresque ». Chacun doit restituer la séance précédente du séminaire, non à partir des notes prises, mais à partir de ses « propres mots en le pensant à fond » en tentant de discerner « l’essentiel ».
Les résonances avec les travaux contemporains du philosophe sont nombreuses dans ces séminaires. Heidegger, voulant comprendre ce qui avait eu lieu dans Être et temps, comprend en même temps combien cette œuvre (inachevée) revêt un caractère de « transition » et toutes ces années de 1936 à 1945 sont le reflet de cette prise de conscience. Mais le mot de « transition » n’est pas à prendre au sens de quelque chose d’épisodique, bien plutôt il s’agit d’un aspect de la fameuse Kehre, sur laquelle tant d’encre a coulé et coulera, c’est-à-dire, non pas le virage ou le tournant, mais l’arrachement à l’attraction du premier commencement, ou la « conversion » vers le nouveau. Elle justifie cette nécessité obsessionnelle de « tout reprendre de fond en comble », selon l’expression du Coup d’œil rétrospectif (1936/1937) placé en annexe de Méditation (Gallimard, 2019, p. 399-406), de la relecture de l’histoire de la pensée occidentale depuis son premier commencement.
En attendant Nadeau, 18 janvier 2025.


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Parution de la correspondance inédite entre Heidegger et Gadamer
16 Janvier 2025 - EN- FR

Jean Grondin a codirigé la publication de la correspondance
entre Gadamer et Heidegger.
Crédit : Courtoisie. ZOOM : cliquer sur l’image.

La publication de la correspondance entre Gadamer et Heidegger, codirigée par le professeur de philosophie Jean Grondin, offre un aperçu inédit de leur relation personnelle et intellectuelle.
La correspondance entre Hans-Georg Gadamer et Martin Heidegger, deux figures incontournables de la philosophie du 20e siècle, vient d’être publiée pour la première fois en allemand par les éditeurs Klostermann et Mohr Siebeck. Éditée par Jean Grondin, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, et par Mark Michalski, professeur à l’Université de Patras, cette publication réunit 219 lettres échangées entre 1922 et 1976, offrant une plongée unique dans leur pensée, leur relation personnelle et leur époque. Cette riche correspondance est suivie de 150 pages de notes explicatives et de 50 pages d’annexes comprenant entre autres le rapport que Heidegger a rédigé sur la thèse de son élève Gadamer en 1929, le texte des allocutions que Heidegger a prononcées dans les cours de Gadamer dans les années 1960 et la lettre de condoléances que Gadamer a adressée à la veuve de Heidegger après sa mort, en 1976.
Nous nous sommes entretenus avec Jean Grondin.
Mon lien avec Hans-Georg Gadamer remonte à plusieurs décennies. J’ai traduit cinq de ses ouvrages de l’allemand vers le français et, en 1999, j’ai publié la première biographie à lui être consacrée. Ces recherches m’ont naturellement conduit à m’intéresser de près à ses archives. Lorsque sa fille, Andrea Gadamer, m’a proposé de coéditer cette correspondance, j’ai saisi l’occasion.
J’ai alors eu accès aux lettres manuscrites conservées dans les archives littéraires de Marbach, en Allemagne. La correspondance couvre une période de 54 ans, de 1922 à 1976, avec quelques interruptions. Elle permet de retracer l’histoire de leur relation et surtout de comprendre les dynamiques de leur pensée, de leur vie et de leur temps.
La publication de ces lettres avait été envisagée à plusieurs reprises par le passé, mais elle n’avait jamais abouti pour des raisons qui sont complexes. Il a fallu attendre ces dernières années, avec l’accord des ayants droit, pour que
Les lettres échangées entre Heidegger et Gadamer abordent des sujets personnels comme la famille, racontent des potins universitaires, mais parlent aussi des projets philosophiques des deux penseurs et des bouleversements qui ont marqué l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, Gadamer s’informe régulièrement de la situation de Heidegger, dont les fils sont mobilisés sur le front de l’Est. À un moment donné, Heidegger perd tout contact avec eux parce qu’ils ont été faits prisonniers. Ils ne seront libérés que quelques années après la fin du conflit. Tous deux ont traversé des périodes critiques de l’histoire allemande. On sait que Heidegger a été un partisan d’Hitler en 1933 et que Gadamer conservait en revanche une certaine distance.
Les périodes de guerre et de reconstruction sont au coeur de leur correspondance. Gadamer, notamment, a vécu une expérience particulière après la guerre, étant recteur de l’Université de Leipzig de 1946 à 1947, dans la zone occupée par les Soviétiques. Les lettres échangées révèlent les tensions politiques de l’époque et la manière dont les deux philosophes naviguent dans ces eaux troubles.
Les échanges portent également sur des sujets philosophiques. Heidegger montre un intérêt marqué pour les publications de Gadamer qui, pour sa part, réagit aux nouvelles publications de son maître. Cette correspondance est aussi importante pour comprendre l’évolution de la pensée de Heidegger au fil des décennies. Dans les années 1930, il prend ses distances avec son oeuvre maîtresse Être et temps et développe une toute nouvelle philosophie, inspirée entre autres par la poésie de Hölderlin. Gadamer suivra de près cette évolution et l’intégrera à son propre travail.
J’ai découvert la profondeur et l’intensité de leur relation. Ce qui m’a particulièrement frappé, voire surpris, c’est l’estime que Heidegger avait pour l’oeuvre de Gadamer, dont il n’a jamais parlé publiquement. Dans cette correspondance, on découvre que Heidegger appréciait les travaux de son élève, mais aussi sa notoriété. On découvre aussi qu’il lisait attentivement ce que Gadamer écrivait, notamment les hommages que ce dernier lui rendait dans les grands journaux allemands à l’occasion de ses anniversaires significatifs en 1964, 1969 et 1975.
Du côté de Gadamer, il apparaît clairement qu’il considérait Heidegger comme une figure paternelle. Gadamer avait perdu son père en 1928, alors qu’il était encore assez jeune. Dans sa correspondance, il confie à Heidegger que, spirituellement, il l’a vu comme un second père. La correspondance fait aussi état des nombreuses visites que Gadamer a rendues à Heidegger.
La correspondance nous permet d’en apprendre davantage sur la période qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, notamment de 1945 à 1951, lorsque Heidegger était suspendu de ses fonctions en raison de son passé nazi, en raison de la dénazification des universités. On découvre dans leurs lettres leur incertitude à propos de leur avenir personnel et de la situation de l’Europe.
Ce travail m’a d’abord demandé de déchiffrer, avec Mark Michalski, l’écriture de Gadamer et de Heidegger, qui n’est pas toujours facile à lire. Certaines lettres plus tardives de Gadamer étaient dactylographiées, mais la majorité étaient manuscrites.
En plus de la transcription, il a fallu ajouter des notes explicatives pour éclairer le contexte, les allusions, les personnes et les évènements mentionnés. L’objectif était de rendre cette correspondance accessible et de permettre aux lecteurs d’approfondir leur compréhension du 20e siècle tout en apportant un éclairage unique sur la pensée de Gadamer et Heidegger.
Nous avons également mené des recherches pour retrouver des lettres manquantes, notamment en contactant les ayants droit. C’est ainsi que le petit-fils de Heidegger a retrouvé quelques lettres parmi des documents familiaux et nous avons aussi trouvé des lettres de Heidegger dans des livres de Gadamer. Ces découvertes étaient essentielles pour compléter cette édition.
Nous espérons que la publication de cette correspondance incitera d’autres personnes à faire connaître des lettres qu’elles possèdent et que nous pourrons les inclure dans une future édition augmentée. Cela enrichirait encore davantage notre compréhension de leur relation et de leur époque.
Les premières pages de cette correspondance sont en libre accès à l’adresse suivante : Hans-Georg Gadamer/Martin Heidegger : Briefwechsel 1922 bis 1976 und andere Dokumente.

Un autre livre de Jean Grondin
Jean Grondin vient également de publier Metaphysical Hermeneutics. C’est grâce à la bourse accompagnant la Médaille d’or du Conseil de recherches en sciences humaines qu’il a reçue en 2018 qu’il a pu financer le libre accès à l’ouvrage.

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