
- L’épisode des sirènes dans l’Odyssée d’Homère
©Getty - Relief étrusque

vendredi 16 mai 2025
Barbara Cassin et Olivier Rolin sont invités des Matins de FC pour une émission dont les manettes ont été confiées au grand poète grec du VIII siècle av. J.-C : Homère.



« Je m’intéresse à ceux-là qui ont contribué à ressusciter Ulysse, à lui faire traverser la mort. Ulysse n’est pas un dieu, mais il lui a été donné, comme à Dante, d’avoir pu traverser la mort. Les dieux le guident, ne l’oublions pas, et une déesse en premier lieu. Nous qui lisons ses aventures sommes traversés à notre tour. Dante a inventé, pour dire cela, le plus beau des néologismes : trasumanar, « transhumaner ». Ulysse « transhumane » par ceux qui savent s’identifier à lui. Sa navigation peut donc être sans fin. C’est ce que nous lui souhaitons. Je préfère dire Transhumain que Surhomme.
Nous arrivons logiquement à Nietzsche... »
Philippe Sollers, Guerres secrètes, 2007, folio, p. 53
Quelle meilleure ouverture pour lire L’Odyssée au Louvre, le dernier livre de la subtile Barbara Cassin qui, elle-même, se réclame de Nietzsche écrivant dans Homère et la philologie classique : « Homère, l’auteur de l’Iliade et l’Odyssée, est un jugement esthétique » ?



L’Odyssée au Louvre
Un roman graphique
Ulysse aux mille tours est un héros contemporain, naufragé et inventif, nostalgique d’un ailleurs et nostalgique de chez lui. C’est un héros grec, bien sûr, qui choisit d’être mortel, d’avoir un nom, d’être un soi-même racontable, d’inventer un discours qui gagne, et d’être reconnu.
Les mots de l’Odyssée sont mis devant nos yeux par les vases qui écrivent au Louvre, galerie Campana, un roman graphique. Nous comprenons alors ce qu’est un monde païen, et comment Homère, la Bible ou la science ne nous tyrannisent pas de la même manière.
Au terme de ces conférences de la Chaire du Louvre, j’ai cru voir comment nous étions grecs.
B. C.
Catalogue d’exposition, musée - Musée du Louvre
Paru le 27/11/2024
ENTRETIEN A LA LIBRAIRIE MOLLAT. 3 décembre 2024.



La Chaire du Louvre, par Barbara Cassin, de l’Académie française
Conférences
27 novembre – 11 décembre 2023
« Homère, l’auteur de l’Iliade et l’Odyssée, est un jugement esthétique »
Nietzsche, Homère et la philologie classique
« A l’occasion du redéploiement de la Galerie Campana, je voudrais déchiffrer au sein du Louvre l’Odyssée d’Homère comme un roman graphique, en ajointant des textes et des œuvres, en particulier ces dessins capturés sur les vases. Je souhaite inventer des traversées non pas en historienne d’art mais en visiteuse, pour établir, avec l’appui des conservateurs, des ponts entre les départements et les collections, en amont et en aval de l’Odyssée. J’envisage des conférences instables comme des performances, des parcours de résonance dans l’espace et dans le temps tels que seul le Louvre peut en offrir.
Cette Chaire du Louvre prend pour fil conducteur la façon dont Homère construit l’identité d’Ulysse tout au long du périple. Homère non, mais « Homère », aède aveugle très inexistant devenu le nom même de la poésie, « un Grec rêvant » dit Nietzsche. Homère en philosophe, car Homère lu par une philosophe et comme s’il était lui-même un philosophe, en prélevant des scènes pour leur sens —une toute première « BD » philosophique au sein d’un kosmos païen où l’on distingue les femmes de l’Odyssée (Calypso, Circé, Hélène, Nausicaa, Pénélope, à côté d’Athéna et des Sirènes).
Ulysse ? C’est un mortel, il a un nom, il est ligoté à soi comme l’Être de Parménide, il invente un discours qui gagne, mais pour être Ulysse il doit être reconnu. Le signe de reconnaissance est le lit enraciné qu’il partage avec Pénélope : ce sera le jour du retour. »
Barbara Cassin


Barbara Cassin : L’Odyssée : un roman graphique
14 septembre 2024. Dans le cadre des 19es Rencontres de Chaminadour : Olivier Rolin sur les grands chemins de Homère.

Table Ronde avec Barbara Cassin, François Hartog, Pierre Michon, Olivier Rolin : Iliade ou Odyssée ?



Barbara Cassin nous plonge dans sa lecture de l’Odyssée d’Homère... Un poème pertinent pour repenser l’hospitalité...

Barbara Cassin : "On ne sait pas si Ulysse est un sale petit bourgeois ou l’être par excellence"
οὖτις (pas quelqu’un, personne) et Μῆτις / Mêtis (l’intelligence, la ruse)

- Mosaïque "Ulysse et les sirènes" de Dougga,
IIIème siècle après J.C., musée du Bardo ©Getty
Le souffle de la pensée, vendredi 6 décembre 2024
Aujourd’hui, notre invitée, la philosophe et académicienne Barbara Cassin, a choisi d’évoquer le poème des poèmes, celui qui nous entraîne vers l’ailleurs des cyclopes et des sirènes, de l’île de Calypso au royaume des morts, mais qui reste le poème du retour chez soi : "L’Odyssée" d’Homère.
Barbara Cassin Philosophe, philologue, académicienne et directrice de recherche au CNRS

Barbara Cassin a décidé de parler de L’Odyssée car c’est le premier texte grec qu’elle a eu entre les mains : "j’ai un souvenir de récitation de vers dans le métro en allant au lycée. Le son et le sens dans les grands textes sont appareillés, et je me souviens de cette joie de comprendre que quand on parle, ça fait de l’effet".
Qu’est-ce qui fait un homme ?
L’Odyssée commence par un appel de la Muse : "c’est elle qui donne les mots. Le cosmos existe, mais il n’est tel que parce qu’il y a en même temps une doublure divine de ce monde. Et les mots viennent de cette doublure-là.." Ce qui correspond aussi à l’exercice de la traduction, que Barbara compare au geste de "retourner une soie brodée : le dessous n’est pas comme le dessus, et pourtant, c’est la même chose".
Tout ce texte est donc, au-delà d’un récit d’aventure, un jeu sur la langue : Barbara Cassin perçoit ainsi dans l’épisode du Cyclope l’invention du signifiant, puisqu’en se présentant comme "Personne", Ulysse se définit comme rusé, et se nomme ainsi tout en prétendant ne pas donner son nom. "Ulysse existe par le biais d’un jeu de mot." Ulysse définit donc son être par son nom, puis éprouve la fermeté de son attachement à son identité en se confrontant aux Sirènes : "les Sirènes lui parlent de ses exploits, donc il s’entend dire qui il est, soit ce qu’il sait sans le savoir - ce qui ressemble à la psychanalyse".
"On ne sait pas si Ulysse est un sale petit bourgeois, comme le prétendent Adorno et Horkheimer, ou l’être par excellence de la double nostalgie."
"Céline, ce n’est pas pour moi"
Barbara Cassin rejette Céline pour sa misogynie, pour son antisémitisme : "Céline, c’est tout ce que m’ont interdit mes parents. Pourtant, je sais que c’est un auteur magnifique, je suis allée voir sa maison, je sais que c’est intéressant, mais ce n’est pas pour moi. J’ai une parade, c’est que je m’endors en le lisant."
Extraits sonores :
Lecture par Barbara Cassin du Chant I, 1-5 de sa traduction de L’Odyssée d’Homère
Extrait de l’Odyssée, adaptation radiophonique du 11 novembre 1956, “Le sillage des ondes”, chaîne nationale
Extrait de l’adaptation radiophonique Les Aventures d’Ulysse, 7ème épisode, datant du 25 juin 1954, Paris Inter
Lecture par Barbara Cassin du Chant XXIII, 153 -209 de sa traduction de L’Odyssée d’Homère
J’me déteste, chanson de Vitaa



Avec Barbara Cassin dans l’exposition "Homère" au Louvre-Lens
L’exposition "Homère" au Louvre-Lens s’est terminée le 22 juillet 2019.



Philippe Sollers Les figures d’Ulysse à Dionysos
Les vivants et les dieux : Symboles et religions
par Michel Cazenave

Et évidemment, il faut lire dans Guerres secrètes (2007), les chapitres que Philippe Sollers consacre à « La guerre secrète d’un héros : Ulysse » (folio, p. 31-101) et au « massacre des prétendants » (idem, p. 103-197).
Paru le 27/11/2024
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La sculpture d’Ulysse par Christophe Charbonnel aux Sables d’Olonne © DR
Acquisition par la Ville - Juillet 2024.
VOIR ICI
- Carte postale de l’été avec Ulysse le Grec
- Sylvain Tesson et Christophe Charbonnel : complices d’un Ulysse face à l’océan aux Sables-d’Olonne
- IL ETAIT UNE FOIS…ULYSSE avec Sylvain Tesson
Ulysse au musée. La traduction de l’Odyssée par Victor Bérard, datant des années 1920 et encore disponible notamment en édition bilingue aux Belles Lettres, est, quoique belle, un peu trop marquée, selon Barbara Cassin, par l’effort positiviste de son auteur obnubilé par la cohérence d’un plan absent de l’original. Elle lui reconnaît certes ce charme à la fois suranné et intemporel qui en fait un classique, à l’instar d’un Chanel N° 5. Avec L’Odyssée au Louvre, la philosophe et philologue ne nous propose pas tant une nouvelle version française du texte homérique qu’elle nous invite à le lire autrement - à savoir, comme « un roman graphique ». Invitée par la « Chaire du Louvre », cycle de conférences par des chercheurs de renom en archéologie et histoire de l’art liées aux collections du musée, Barbara Cassin livre ici sa lecture poétique et philosophique des tribulations du roi d’Ithaque à travers les vases grecs de la galerie Campana au Louvre. Cette collection d’antiques de l’éponyme marquis italien, acquise par Napoléon III, incarne le kairos, ce « moment opportun », pour l’insigne helléniste - une manière de porte d’entrée au Louvre. Barbara Cassin ne s’est pas contentée de déployer son interprétation de l’Odyssée au prisme de l’iconographie de ces céramiques où évoluent des figures rouges ou noires de ladite collection. En tant que penseuse de la langue et par les langues, et considérant le musée comme une langue, la philosophe a tissé sa réflexion en faisant courir loin la navette de ses idées : « Il faut sans aucun doute aujourd’hui plus d’un musée pour être soi-même un "musée", musée parce qu’en rapport avec d’autres musées. [...] J’ai donc choisi me promener non seulement à l’intérieur du Louvre [...]. Mais aussi partout à l’extérieur dans les musées du monde. Ce sera une promenade dans l’espace et le temps. » Ici, c’est le Cratère des prétendants (vers 330 av.J.-C.), attribué au peintre d’Ixion, exposé au Louvre, où s’agitent dans une promiscuité émulatrice les candidats à la main de Pénélope ; là, c’est Aristote contemplant le buste d’Homère de Rembrandt, accroché au Metropolitan Museum of Art de New York, qui illustre à merveille « la porosité des genres, entre poète, philosophe et conquérant ».
Avec Barbara Cassin au timon, nous sommes embarqués (outre le plaisir esthétique pour boussole) dans un itinéraire au cap clair. Ainsi s’enchaînent les épisodes du héros aux mille ruses : chez Calypso, aux enfers, avec le Cyclope, face aux sirènes, rencontrant Nausicaa, et enfin retrouvant la fidèle Pénélope au bout de son périple. Et, tour à tour, d’aborder les thèmes de la mortalité, de la nomination, de la parole et du discours, de la reconnaissance... Autant d’étapes permettant de progresser dans la pensée, de tenter de restituer les délinéaments du visage d’Ulysse et de définir son identité. Livre hebdo.