

ZOOM : cliquer l’image

Dans ce 17e numéro des Cahiers de Tinbad, nous revenons une deuxième fois sur l’oeuvre de Philippe Sollers, suite à la publication d’un livre posthume, La Deuxième Vie. Nous publions un dossier sur la continuation de la production en cinéma argentique, et sur sa projection sous ce format, avec le Manifeste du Navire Argo et un entretien avec son co-fondateur, Nicolas Rey, auteur du film Autrement, la Molussie. Nous donnons également à lire une étude remarquable de Nicolas Floury sur l’opus magnum du philosophe Mehdi Belhaj Kacem, Système du pléonectique. Pierre Guglielmina y défend une nouvelle fois l’oeuvre de Thomas A. Ravier et analyse les lettres de Neal Cassady. Enfin nous republions un entretien entre Jean-Luc Godard et l’écrivain Elias Sanbar qui eut lieu au Volcan à l’époque de la sortie du dernier film entièrement produit en argentique du cinéaste franco-suisse.
Editions Tinbad
L’article Ciel de Sollers de J.-H. Larché a été publié sur pileface ICI
L’article H une machine de libération de G. Basquin a été publié sur pileface ICI

Sommaire

Christophe Esnault, Techniquement, je suis vivant ..... 2
Guillaume Basquin, Tweet n°1 ..... 15
Guillaume Basquin, H, une machine de libération ..... 24
Claude Minière, Rehabs suivi de La Deuxième Vie ..... 30
Jean-Hugues Larché, Ciel de Sollers ..... 33
Jean-Hugues Larché, Francesca Woodman ..... 35
Julien Bielka, Grotesque muscade ..... 38
Julien Boutreux, La croissance exponentielle du solipsisme ..... 56
Daniel Cabanis, Nécessaire à conversation ..... 58
Nicolas Floury, Le Système du pléonectique de Mehdi Belhaj Kacem ..... 64
Pierre Guglielmina, Lettre de Neal Cassady ..... 82
Pierre Guglielmina, Thomas A. Ravier sur la musique ..... 87
Olivier Rachet, La Passion Depardieu ..... 90
L’Abominable, Manifeste du Navire Argo ..... 93
Nicolas Rey, Entretien à propos de Autrement, la Molussie ..... 98
Jean-Luc Godard-Elias Sanbar, Entretien ..... 105
Philippe Thireau, L’Histoire splendide .....111
Mireille Diaz-Florian, L’écrivain, comme personne ..... 115
Jacques Cauda, Violette Leduc, hommage ..... 118
John Cowper Powys, Ten Best Books ..... 121
Herman Melville, Pyramides ..... 124
Notes de lecture ..... 126

La critique de Jean-Paul Gavard-Perret

Tessons épars pour le grand chambardement
Avec ce 17ème numéro des Cahiers de Tinbad, alors que la « politique » a fait son apparition dans le sous-titre de la revue, et que le point après « littérature » a été enlevé, voici un nouvel éditorial (rédigé par Alain Marc) : « nous sommes la nouvelle avant-garde. Le monde chute, le désœuvrement est grand et durable, la fin est proche. Alors rebalayons tout sur notre passage : retravaillons les mots, le corps, le sexe, le monde et l’être. »
C’est pourquoi la revue envisage et dévisage la littérature, le cinéma, les arts, la politique et la société. Et, de plus, elle revisite la fiction, l’essai, le récit, le chant, la poésie « et même la transe », ajoute le rédacteur. L’objectif est de désarticuler, réarticuler, malaxer, rassembler mots, images, idées. C’est là réaffirmer les valeurs de la complexité face au grand nivellement par le bas. Ici, le futur de demain par le réassemblage de l’hier.
Dans cet immense barouf, la revue republie un entretien entre Jean-Luc Godard et l’écrivain Elias Sanbar qui eut lieu au Volcan à l’époque de la sortie du dernier film du cinéaste franco-suisse. De plus, Pierre Guglielmina défend l’œuvre de Thomas A. Ravier et analyse les lettres de Neal Cassady. Claude Minière retraduit le Voyage au Moyen-Orient, d’Herman Melville et, surtout, Guillaume Basquin présente un extrait de son futur livre-hommage à Jean-Jacques Schuhl et à la liberté d’expression Tweet n°1.
Celui-ci ayant relu, deux fois, le premier chapitre de son futur Tweet n°1 et devant la nouveauté inouïe de sa prose, a vécu la même illumination que Raymond Roussel. Certes, un tel livre suscite de l’incompréhension. L’auteur craint qu’aucune auréole ne l’entoure. Mais sachons apprécier ce que la littérature peut offrir. Elle crée un véritable poison : les docteurs de la littérature ne trouveront pas de vaccin ! C’est rassurant.
jean-paul gavard-perret
Les Cahiers de Tinbad, n° 17, Tinbad, Paris, novembre 2024, 127 p.
Crédit : lelittéraire.com
Parution d’automne 2024 dans la collection TINBAD
Tinbad (14 novembre 2024)
Broché : 74 pages
le livre sur amazon.fr
Un peu plus sur Jean-Claude Hauc

Journal du coureur, la critique de Jean-Paul Gavard-Perret

Don juan – enfin presque

Le héros de Jean-Claude Hauc, comme le titre du livre l’indique, est un diariste et coureur mais aussi un voyageur voire un Don juan. Ce quadragénaire se voyait déjà enlisé dans un ensemble d’habitudes rigides et mortifères. Mais il découvre brusquement une plasticité jusque là insoupçonnée.
Obstinément gourmand de femmes et de séduction, il est venu se reposer quelques jours dans la vieille maison familiale du midi de la France et surgissent des souvenirs qui le ramènent vers son enfance notés dans son journal. Entouré de sa nièce adolescente (Delphine) et d’une amie de celle-ci (Sophie), sans oublier Gustav Mahler dont il est en train de lire une biographie, il se sent comme absent parmi les autres. Et surgit brusquement d’une vieille malle le grand-oncle Hector mort à vingt ans pendant la Grande Guerre, en Serbie.
En quelques enjambées, le coureur foudroyé va rattraper son neveu coureur de jupons. Le passé cesse dès lors de se confondre avec le présent empiété. Pour preuve chez ce diariste, l’instant de la rupture est plus vif dans sa mémoire que celui de la rencontre. Mais le doute est permis. Existe dans le témoignage de sa vie un sentiment de gâchis, de perpétuelles fuites. Peu de ces femmes sont restées des amies après leur départ. Elles éprouvent hostilité, rancœur, ressentiment. Et c’est justifié même si le personnage insiste peu là-dessus. L’inflexion des voix chères qui se sont tues, à sa manière il les « bromure ». Et ce, pour bander avec d’autres lors de ses rapides cures d’oubli.
Sophie et Delphine et bien d’autres sont des citadelles entourées. Même si les circonstances de la mort d’Hector l’obsèdent. Tout cela mêle l’Histoire et ses guerres à la sienne. La première donne du poids à ce qu’il a tenté de chercher pour le monde et pour lui-même : le mystère féminin dont il découvre qu’il n’existe pas. Cette invention des poètes romantiques, n’a de secret que celui de Polichinelle. Sortie possible à son ego : un goût prononcé à refuser de pratiquer une sorte de donjuanisme stérile, un peu mystique. Tout en ajoutant quelques noms sur sa liste.
Bref, pour cet intellectuel savant mais viril, le manque continue toujours d’exister. Porteur de livre en genèse perpétuelle jusqu’au bout, jusqu’à la fin il sait que son dernier ouvrage (à venir) ne contiendrait enfin que le mot de l’énigme qui ne saurait être écrit. Mais après tout, ouvrir deux jambes de femme vaut mieux toute lecture. Et le héros d’ajouter de Mahler : « Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut ». Voilà son semblable son frère, coït aux lèvres si l’on peut dire et si besoin.
Tout s’imagine encore dans un tel journal même si le destin n’existe pour lui que plus tard. Sans dire pour autant que chaque Don Juan vit à ses dépends en guise de justification. Sa voie reste tracée car, bon an mal an, il trouve ce qui lui manque. Comme des femmes le lui firent remarquer, sa vie était vide de sens, sans rien qui puisse donner un but sinon celle à laquelle il pense et imagine déjà nue et allongée sur son lit. Quitte à pratiquer des subterfuges, téléphone aidant si possible.
Après tout, cela ne mange pas de pain. Ou presque. Râles et soupirs voluptueux peuvent être filtrés et flirtés au téléphone. Et qu’importe l’histoire secrète de sa famille et de ses recherche. Mais pour lui, chaque femme est une possible source d’information. Supplications, évocations féminines et intention d’écrire lui tournent un peu la tête. “J’avais l’impression de me pencher sur quelque grimoire à moitié effacé”, dit le héros mais peu comptent ici les nœuds de l’énigme et l’origine de la longue errance que constitue sa vie.
Chaque pièce du puzzle se raccorde parfaitement à une autre. Faute de la quête absurde d’un mystère féminin, la femme fait de lui un agitateur stérile et séducteur. Il est (ou plutôt serait) impuissant d’échecs d’écrivain velléitaire mais avec son goût pour la musique allemande. Quant à Delphine et son amie, pour l’heure elles le cautérisent en une ivresse passagère. Histoire d’attendre ses forces qui lui permettent de reprendre enfin sa course comme les coqs scalpés qui continuent de zigzaguer.
jean-paul gavard-perret
Jean-Claude Hauc, Journal du coureur, Tinbad, 2024, 74 p. — 14,00€.
* Version imprimable





5 Messages
Je préfère, devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire —
Sinon dans le journal ; il dispense, certes, l’avantage de n’interrompre le chœur de préoccupations.
Lire —
Cette pratique —
Adepte des vociférateurs, game over !
Eh oui !
Sollers a toujours raison : que Donald Trump soit un hégélien irrésistible, voilà une évidence qui échappe toujours aux critiques et aux réducteurs de ce personnage "substantiel", sans parler des marmotteurs grotesques à la Haenel.
Basquin, en revanche, l’a parfaitement saisi.
Rappelons que ce même Sollers a signé un sublime "Éloge du porc" – à bon entendeur.
Merci pour vos... remerciements. Figurez-vous que j’échange régulièrement avec Basquin depuis des années. Tweets ou pas, publiés, ces échanges feraient sans doute un gros chapitre de son futur livre ! J’ai publié, le premier, des extraits de L’Histoire splendide, et des articles que d’autres revues ou sites refusaient. Nos accords et désaccords sont connus de tous, pour qui sait lire, et de nous-mêmes d’abord (pas plus tard qu’hier). Pas besoin d’Elon Musk pour défendre la liberté d’expression ! Vous n’aimez pas Haenel ? Au lieu de le ressasser de commentaire en commentaire, dites pourquoi. Argumentez ! Heidegger vous ennuie ? Tans pis. Il a tout le temps devant lui. Quant à Trump, voici ce que Sollers en pensait : "Donald Pig Trump n’a pas fini de nous étonner. Qu’il soit un porc, à l’image du résidu jamais traité de la substance américaine, ne nous surprend pas vraiment. Autre chose est que ce vociférateur grotesque soit saisi de ce que j’appellerai un hégélianisme malgré lui, à savoir la fondation, par la négativité, de l’ère planétaire."
Merci pour cette présentation de Tinbad, sans doute la revue la plus captivante et pertinente aujourd’hui. L’analyse est globalement juste, à l’exception de la dernière partie, où elle s’égare en critiquant l’intérêt croissant de Basquin pour Trump + Musk. Ces réflexions fortes de Basquin se situent aujourd’hui à contre-courant des attaques incessantes contre la liberté d’expression, notamment sous la pression de l’« inclusif » et du « woke ». Basquin s’éloigne ainsi des platitudes politiquement correctes qui envahissent d’autres publications contemporaines, comme celles de Yannick Haenel et ses pauvres et médiocres chroniques dans Charlie Hebdo ou de sa nouvelle revue, plus que décevante. Plutôt que de ressasser du sous-Heidegger inadapté à la situation planétaire actuelle et de répéter sans fin l’éternel refrain « Ô l’empire de la Technique, Ô volonté de puissance planétaire ! », il faut voir l’évidence : l’esprit toujours vivant de Voltaire, Debord et Sollers est du côté de Basquin. Clairvoyant et rationnel, Basquin s’est détourné du pauvre Haenel, définitivement abandonné à une sorte de folie insipide et prévisible. Lisons Tinbad, c’est une machine de libération, à la hauteur de ce que fait Elon Musk dans une autre dimension du réel !
« Nous sommes la nouvelle avant-garde. Le monde chute, le désœuvrement est grand et durable, la fin est proche. Alors rebalayons tout sur notre passage : retravaillons les mots, le corps, le sexe, le monde et l’être » écrit Jean-Paul Gavart, citant un édito d’Alain Marc.
L’avant-garde ? La notion fut toujours liée au XXe siècle à un projet d’émancipation révolutionnaire. Debord d’un côté, et Sollers de l’autre, en ont déclaré la fin vers 1977-1978. J’ai rappelé ces faits en analysant un précédent numéro des Cahiers (cf. Les Cahiers de Tinbad n°12 et le nouveau théâtre des opérations).
Cela dit, je suis abonné à la revue (tirée à 160 exemplaires) et je l’ai lue. J’ai eu beau chercher : je n’ai pas trouvé d’édito dans le dernier numéro des Cahiers de Tinbad. Sans doute a-t-il été publié ailleurs...
Curieux numéro au demeurant. Deux des meilleurs textes ont déjà été publiés sur et même pour Pileface. Il s’agit de H, une machine de libération par Guillaume Basquin et de Ciel de Sollers par Jean-Hugues Larché.
Il y a deux beaux textes de Guglielmina, l’un sur Neil Cassady, l’autre sur Thomas A. Ravier et la musique (je renvoie à mon article sur Sans le baroque, la musique serait une erreur), une belle traduction du Voyage au Moyen-Orient, d’Herman Melville par Claude Minière.
Politique. Guillaume Basquin, fervent défenseur du cinéma argentique, fait mourir Godard au début du XXIe siècle et republie un entretien du cinéaste avec Elias Sanbar que les lecteurs ne comprendront que s’ils ont vu Notre Musique, numérisé, « falsifié » (je plaide coupable) sur Pileface (cf. Notre Musique, de Jean-Luc Godard). Que s’agit-il de défendre aujourd’hui par cette publication et sous couvert de cinéma ? Unilatéralement, le point de vue palestinien dans le conflit qui l’oppose à Israël et un antisionisme qu’on trouve exacerbé chez un auteur qu’ont publié les éditions Tinbad, Alain Santacreu qui, aujourd’hui, après Agamben déclarant « la fin du judaïsme », déclare, quant à lui, l’« extinction du judaïsme » (sic). Rien, bien sûr, sur le pogrom du 7 octobre 2024 qui a traumatisé durablement les Israëliens et, au-delà, les Juifs su monde entier. Rien non plus sur l’antisémitisme qui sévit en France.
Et la politique d’une manière plus générale, me direz-vous ? Eh bien, lisons attentivement puisque le mot a été ajouté en sous-titre de la revue et reconnaissons que cette politique n’a plus rien d’avant-garde au sens classique de ce mot (à moins de penser à certaines avant-gardes futuristes du début du XXe siècle dont il faut dire qu’elles ont mal tourné).
Un extrait d’un livre à paraître de Basquin nous informe : « TWEET N°1 au commencement n’était ni le Verbe ni l’image au commencement était le tweet & Dieu vit que c’était bon le X était partout… » Voilà le nouvel évangile ! Ironie ? Ce serait mal connaître la déférence que, au nom de la liberté d’expression, voue désormais Basquin à Elon Musk, nouvel allié du divin Donald Trump pour qui il nourrit une véritable passion ! Comment Basquin va-t-il réussir à faire converger les positions d’un Trump soutenant ouvertement le gouvernement ultrasioniste d’extrême-droite de Netayahou avec un antisionisme revendiqué ? Cela méritera d’être regardé de près.
Trump + Musk : l’alliance entre le populisme crasse et l’empire de la Technique comme volonté de puissance planétaire.
Guy Debord : « Comme on pouvait facilement le prévoir en théorie, l’expérience pratique de l’accomplissement sans freins des volontés de la raison marchande aura montré vite et sans exceptions que le devenir-monde de la falsification était aussi un devenir-falsification du monde. » (Commentaires sur la société du spectacle, 1988).
On a envie de s’exclamer à l’ancienne : Voltaire, Debord, Sollers, réveillez-vous : ils sont devenus fous !