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Révolte et reliance - chez Julia Kristeva

D 27 novembre 2024     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Révolte et reliance sont des concepts au coeur de la pensée de Julia Kristeva et ce n’est pas un hasard si le titre du recueil des actes du Colloque de Cerisy de 2021 qui lui était dédié est justement « Révolte et reliance », même si ce recueil traite de beaucoup d’autres aspects de son œuvre.

Les concepts de révolte et de reliance chez Julia Kristeva sont à la fois complémentaires et en tension. Ces deux notions jouent un rôle central dans sa réflexion sur la condition humaine, en particulier sur le plan de la subjectivité de l’altérité, et du lien social. Voici, un libre développement sur ces concepts :

Le premier terme, celui de révolte, croise les champs politiques, sociaux, littéraires et philosophiques. Quant au second terme, celui de reliance, son étymologie est d’emblée double. Le mot vient du latin ligare, unir par un LIEN, qui renvoie également à celui de religion. Un mot qui existait en vieux français, puis est passé par l’anglais et nous revient. Les significations de la reliance se multiplient alors avec Julia Kristeva pour dénoter un rapport qualitatif au lien, tantôt dépendance, tantôt confiance ou autonomie

Qu’il me soit permis de réhabiliter donc ce mot, RELIANCE, dans le va-et-vient entre le vieux français, le français et l’anglais. RELIANCE : relier, rassembler, joindre, mettre ensemble ; mais aussi adhérer à, appartenir à, dépendre de ; et par conséquent : faire confiance à, se confier en sécurité, faire reposer ses pensées et ses sentiments, se rassembler, s’appartenir.
Julia Kristeva :
(in « La reliance ou de l’érotisme maternel », J. Kristeva)

Nous vous proposons ci-après une libre synthèse sur ces concepts, en vous invitant à lire Julia Kristeva pour vous faire votre propre opinion sur une pensée, riche, en mouvement, sans cesse approfondie au fil du temps, de livre en livre, de conférence en conférence. Une pensée protéiforme, fertilisée par le croisement de la psychanalyse avec la philosophie, la sémiotique, les grands enjeux du siècle, et son livre Pulsions du temps peut aussi en être une des entrées.


PARTIE 1

De la genèse des notions de révolte et relance chez Kristeva

Ces deux notions – révolte et reliance – sont nées, chez Kristeva, à distance l’une de l’autre, dans des contextes théoriques contrastés. Pour ne citer que certains ouvrages où apparaît la notion de révolte, citons Sens et non-sens de la révolte (1996), La révolte intime (1997) ou encore la publication du séminaire universitaire L’avenir d’une révolte (1998) qui garde la mémoire de Mai 68.

La reliance apparaît plus tardivement dans ses écrits, dans une conférence du Congrès des psychanalystes de langue française (2011), puis notamment dans Pulsions du temps (2013). Pensées comme des mediums, ces notions émergent dans l’échange, c’est-à-dire à partir d’un dialogisme à la fois oral et écrit, en séminaire à l’Université Paris Diderot et en conférence
In « Genèse des concepts de révolte et reliance », Keren Mock (Actes du colloque de Cerisy Révolte et reliance de 2021)

1. La révolte comme processus individuel et intérieur

Pour Kristeva, la révolte n’est pas seulement politique ou sociale, mais avant tout intérieure et subjective. Elle la définit comme un mouvement psychique, une remise en question constante des normes, des dogmes et de soi-même. Cette révolte intérieure est liée au langage et à la pensée critique, et elle s’exprime dans des actes comme l’interrogation, le doute, et la créativité.
• Finalité de la révolte : la révolte permet de préserver l’individu contre l’aliénation, de lui donner un espace pour exister pleinement, en dehors des attentes sociales et culturelles. Elle est une quête de liberté individuelle.
• Une révolte constructive  : Kristeva insiste sur le fait que cette révolte est constructive, car elle aide l’individu à se renouveler et à se réapproprier son identité.

2. La reliance comme quête de lien

Contrairement à la révolte, qui tend à remettre en question les cadres établis, la reliance est un processus de reconstruction du lien. Elle se manifeste dans la capacité à se connecter aux autres, au langage, et à une communauté, tout en respectant la singularité de chacun. La reliance vise à surmonter l’éclatement du lien social et les effets de l’isolement.
• Finalité de la reliance : créer un tissu relationnel qui réunit des individus tout en respectant leurs différences.
• Une reliance dynamique : elle ne repose pas sur une homogénéité forcée, mais sur la coexistence des singularités, ce qui implique de maintenir un dialogue entre l’individu et le collectif.

3. Points de rencontre entre révolte et reliance

Malgré leurs différences, la révolte et la reliance partagent des objectifs communs et se nourrissent mutuellement dans la pensée de Kristeva :
• Un humanisme en mouvement : les deux concepts participent à un projet humaniste qui valorise à la fois l’émancipation individuelle et la solidarité collective.
• Langage et subjectivité : la révolte passe par le langage, qui est aussi l’outil fondamental de la reliance. Les deux impliquent une dynamique d’échange, d’expression et de communication.
• Transformation personnelle et collective : la révolte amène l’individu à se réinventer, tandis que la reliance permet de recréer un monde relationnel plus riche et ouvert. Ensemble, elles participent à un processus de transformation continue.


4. Tensions ou oppositions entre révolte et reliance

Cependant, révolte et reliance peuvent aussi entrer en tension :
• Révolte et rupture des liens : la révolte peut entraîner une distance, voire une rupture, avec les cadres établis et les liens sociaux. Elle peut être vécue comme un rejet des normes qui sous-tendent la reliance.
• Reliance et conformisme : à l’inverse, une reliance excessive ou mal comprise pourrait favoriser un conformisme ou un aplatissement des singularités, contre lequel la révolte s’insurge.
• Temporalité : la révolte est souvent instantanée, marquée par un élan disruptif, alors que la reliance s’inscrit dans une temporalité longue, visant à bâtir et maintenir des liens.


5. Une dialectique nécessaire

J. Kristeva ne voit pas ces concepts comme strictement opposés, mais comme les deux faces d’un même processus d’humanisation. La révolte est indispensable pour ne pas sombrer dans l’aliénation ou le conformisme, tandis que la reliance permet d’éviter l’isolement et le nihilisme.
Elle propose une dialectique entre révolte et reliance, où la tension entre rupture et lien devient créative. L’individu peut ainsi se redéfinir en permanence tout en tissant des relations authentiques avec les autres. Ce mouvement dialectique répond au défi de trouver un équilibre entre liberté individuelle et appartenance collective.


6. En conclusion

La révolte et la reliance, chez Julia Kristeva, sont des forces à la fois antagonistes et complémentaires. La révolte permet de remettre en question et de se réinventer, tandis que la reliance offre un cadre pour renouer avec autrui et la communauté. Leur dialogue constitue le moteur d’une subjectivité dynamique, où la singularité de l’individu et la richesse des liens sociaux coexistent dans une tension créative.


GIF PARTIE 2

De la dualité pulsionnelle freudienne : Éros et Thanatos

Pour la psychanalyste qu’est Julia Kristeva la relation entre les concepts de révolte et de reliance et la dualité des pulsions (Éros et Thanatos) proposée par Freud s’impose naturellement. J. Kristeva réinterprète la dynamique pulsionnelle en y intégrant ses propres concepts, pour montrer comment révolte et reliance s’inscrivent dans un jeu constant entre forces de vie et forces de mort.

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Sigmund Freud (Eros et Thanatos)

Chez J. Kristeva, la révolte et la reliance sont deux expressions complémentaires de la dualité pulsionnelle freudienne. Tandis que la révolte mobilise Thanatos pour détruire et remettre en question, la reliance s’appuie sur Éros pour reconstruire et maintenir des liens. Cette dialectique pulsionnelle est au cœur de la dynamique humaine : elle traduit la lutte constante entre les forces de vie et de mort, tout en montrant comment le langage et la créativité permettent de dépasser cette opposition pour transformer l’existence.

Yin/Yang et Révolte/Reliance

Comment ne pas penser à un parallèle entre les concepts chinois du Yin et Yang et les concepts de Révolte et Reliance de Julia Kristeva ? Bien que ce parrallème n’ait pas du tout été esquissé dans le colloque de Cerisy, permettez-moi de l’évoquer.

Le Yin et le Yang sont deux concepts fondamentaux de la philosophie chinoise, en particulier du taoïsme, qui décrivent les forces opposées mais complémentaires qui régissent l’univers et toutes ses manifestations. Et cette dualité omniprésente en tout, dans le monde humain et cosmique, a présidé au choix du nom de ce site : pileface !

Symbolisme

Le Yin et le Yang sont représentés par un cercle divisé en deux parties, une noire (Yin) et une blanche (Yang), avec un point de la couleur opposée dans chaque moitié.
Il illustre l’idée que ces deux forces sont interconnectées et interdépendantes.

Bien que ces notions du Yin -Yang d’une part et Révolte-Reliance d’autre part, proviennent de contextes philosophiques et culturels très différents. Voici comment ces concepts peuvent se connecter ou être mis en dialogue :


1. Opposition et complémentarité : Yin/Yang et Révolte/Reliance

• Yin et Yang  : Ces deux forces représentent une opposition dynamique où chacune existe en relation avec l’autre. Leur interaction perpétuelle crée l’équilibre et la transformation.

• Révolte et Relinace : Dans la pensée de J. Kristeva, la révolte est une force de rupture, de critique et de dépassement (dynamique Yang), tandis que la reliance est une force de connexion, d’attachement et de soin (dynamique Yin). Les deux ne sont pas exclusives, mais complémentaires, car une révolte sans reliance risque de sombrer dans le chaos, et une reliance sans révolte peut devenir stagnante ou oppressive.

Parallèle :

Les deux dualités décrivent des processus interdépendants : l’un ne peut se réaliser pleinement sans l’autre. Comme le Yin contient une part de Yang et vice versa, la révolte contient en elle une recherche de reliance, et la reliance suppose une rupture ou une distance critique pour être authentique.


2. Dynamique de transformation : Taoïsme et Psychanalyse

• Taoïsme (Yin/Yang)  : La vie est perçue comme un flux constant où l’équilibre se construit par l’interaction des forces opposées. Chaque extrême appelle l’autre dans un cycle naturel.

• Kristeva (Révolte/Reliance) : Dans une perspective psychanalytique, la révolte n’est pas seulement politique ou sociale, mais intérieure. Elle est un processus d’individuation, où l’on se sépare des normes ou des influences pour mieux se relier à soi-même et aux autres. La reliance, elle, est un besoin fondamental d’attachement et de sens partagé, qui donne une direction à la révolte.

Parallèle :

La révolte peut être vue comme un moment "Yang" d’affirmation et d’action, tandis que la reliance est un moment "Yin" de réflexion, de réceptivité et d’intégration. Ensemble, elles participent à un processus cyclique de transformation personnelle et collective.


3. Éthique de l’équilibre et du soin

• Yin/Yang : L’harmonie est atteinte non pas en éliminant une force, mais en trouvant un équilibre dynamique entre elles.

• Révolte/Reliance : Kristeva insiste sur le fait qu’une révolte qui ne débouche pas sur une reliance constructive risque de devenir destructrice. De même, une reliance dénuée de critique peut mener à une forme de soumission.

Parallèle :

Dans les deux cas, il y a une recherche d’harmonie : dans le taoïsme, c’est un équilibre cosmique et énergétique ; chez J. Kristeva, c’est un équilibre psychique et relationnel.


4. Temporalité et cycles

• Yin/Yang : Les cycles naturels (jour/nuit, saisons, etc.) sont une expression du passage constant entre Yin et Yang.

• Révolte/Reliance : Ces concepts peuvent également être perçus comme cycliques dans la vie humaine : périodes de remise en question (révolte) suivies de phases de reconstruction et de réancrage (reliance).

Parallèle :

Les deux systèmes mettent en avant l’idée que le changement et l’équilibre se réalisent dans un mouvement cyclique, où chaque phase prépare la suivante.


Conclusion : un dialogue interculturel

Le Yin et le Yang, issus de la pensée chinoise, et la Révolte et la Reliance, développés dans une perspective occidentale psychanalytique et philosophique, peuvent se rencontrer dans une vision holistique de l’être humain. Tous deux insistent sur la complémentarité des forces et sur l’importance d’un équilibre dynamique entre rupture et continuité, opposition et intégration, action et introspection.

Ainsi, on pourrait dire que Kristeva réinterprète, à sa manière, une dynamique universelle que le taoïsme a exprimée à travers le Yin et le Yang, mais dans un cadre moderniste et psychanalytique.

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