Autant vous le dire tout de suite, Kristeva m’intimide. S’il est vrai que le nom propre est cet « objet précieux, comprimé, embaumé » dont Roland Barthes disait qu’il faut « l’ouvrir comme une fleur [1] », alors dans ce nom – Kristeva – se rencontrent en une incantation mystérieuse le Christ et la première femme dans le jardin d’Éden.

On ne parle d’elle qu’à la troisième personne (Kristeva a dit, ouvrez les guillemets), le monde entier l’honore. Aujourd’hui Cerisy.
Kristeva m’intimide. Je préfère aujourd’hui m’adresser à Julia. Je voulais, chère Julia, vous écrire une lettre en rêvant au petit point gris dans le camaïeu d’un cliché pris lors d’un match de foot avec votre père à Sofia. Je voulais vous faire un cadeau, mais on ne fait don que de soi. J’aurais voulu broder une marquette, un abécédaire pour Julia. Je l’aurais brodé au fil rouge, un fil incarnat et brillant. Parce que la marquette, c’est un champ clos, c’est un espace intime, le pré carré d’un canevas où s’est écrit durant des siècles au point de croix un savoir quotidien transmis de mère à fille, l’écriture si dense et complexe, trop longtemps méprisée, de la féminité. Les filles y brodaient au fil rouge l’alphabet qui écrit la vie, elles marquaient le canevas d’un alphabet brodé dans ce temps de la puberté où le sang perdu chaque mois imprimait une autre marquette, celle de leurs fleurs rouges sur un linge secret. Et quand la fille découvrait le sang de ses premières règles, on disait qu’elle voyait pour la première fois. Voir, disait-on intransitivement. La jeune fille voyait. Elle était dessillée.
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J’aurais brodé d’un fil sensible un abécédaire pour Julia parce que « l’alphabet écrit le monde et que le monde advient par l’alphabe [2] », parce que le 24 mai, c’était dans son enfance une fête pas comme les autres, celle de l’alphabet cyrillique. Écoutons ce qu’en dit Julia :
Mock, Keren ; Santos, Beatriz ; Crevier Goulet, Sarah-Anaïs ; Rabain, Nicolas. Julia Kristeva (p. 141). Hermann. Édition du Kindle.

« Chargée de roses et de pivoines, soûlée de leur beauté épanouie et de leurs fragrances qui me brouillaient la vue jusqu’à me faire faire perdre mes propres contours, j’arborais, à chaque défilé, une lettre différente de l’alphabet slave. J’étais une trace parmi d’autres, insérée dans une « règle qui guérit de tout » – même du communisme – et cependant disséminée parmi tous ces jeunes corps dénudés par le printemps, entrelacée dans les voix offertes aux chants antiques, dans la soie des chemises et des cheveux, et dans ce vent ocre qui, à Byzance ou dans ce qu’il en reste, s’alourdit d’un obstiné parfum de fleurs. Imprimé en moi, l’alphabet avait raison de moi, tout autour de moi était l’alphabet, pourtant il n’y avait ni tout ni alphabet : rien qu’une mémoire en liesse, un appel à écrire qui n’était d’aucune littérature, une sorte de vie en plus, « fraîchissante et rose », comme aurait dit Marcel Proust » [3].


Cette chanson de l’alphabet, vos initiales déjà la chantent. JJ – Julia Joyaux –, cette initiale redoublée, et JK – Julia Kristeva. Voilà que désormais les initiales se succèdent dans la ronde de l’alphabet, dans la farandole des lettres. JK. Et c’est une avancée dans la forêt des signes.
JK. Vous voilà en chemin, et moi, je vous envie, moi qui suis depuis tant d’années condamnée au lourd redoublement du B. De ces êtres marqués d’un B qui sont, dans la tradition populaire les serviteurs du diable. « Bigle, Borgne, Bossu, Boiteux. Ne t’y fie pas, si tu le peux. » Bernadette Bricout. Il y aurait bien un conte populaire, dûment répertorié, pour célébrer mon pedigree. C’est une randonnée, La Chanson du petit Bricou, qu’ont chantée les Quatre Barbus, quatre artistes marqués du B. La chanson de Bricou, c’est l’histoire d’une chèvre obstinée qui ne veut pas planter les choux mais devra les planter quand même. Vous voilà prévenus. Ouvrons l’abécédaire.
A comme cet amour qui est au coeur de toutes les histoires d’amour – un mal et un mot qui résonnent comme dans une chambre d’écho. B comme Byzance et comme Bulgarie.
C comme le champagne.
Ici me revient en mémoire un lointain souvenir de Jussieu. J’avais accepté de reprendre les enseignements de Marc Soriano lorsqu’ils furent interrompus par la maladie – Marc s’était trouvé par elle progressivement privé de voix. C’est alors que j’ai découvert l’UFR de Sciences des Textes et Documents. STD. Je venais d’y être élue, mais je n’y connaissais personne. Première fête de l’UFR. Une femme s’approche de moi. Elle sourit et me dit : « J’ai demandé qu’on serve aujourd’hui du champagne Bricout. Ainsi vous vous sentirez plus chez vous. » C’était un vrai geste d’accueil. Ma première rencontre avec Julia.
C comme un chant d’oiseau dans le silence de l’aube. D comme le prénom de ce grand roi David autour duquel votre monde s’ordonne.VOIR AUSSI
E comme l’Écureuil (ainsi nomme-t-on Olga dans Les Samouraïs).
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E comme l’Étrangère (ainsi vous nommait-il).
E comme exil, l’exil de la langue.
F comme femme. Seule, une femme.
G comme ce Génie féminin qui prend avec Julia la forme d’un triptyque [4].

H comme Handicap, le combat de Julia.H comme Holberg
H L’Horloge enchantée Le chef-d’oeuvre de Passemant. La pendule capable de dévider le temps jusqu’en 9999. Et cependant « nul ne connaît le coeur secret de l’Horloge ».
1605I comme isolé, si isolé c’est être comme une île.
Me revient en mémoire une vieille dentellière d’un village perdu des monts du Livradois qu’elle n’avait jamais quitté. Elle racontait ainsi : « Alors, ils sont arrivés près d’une île. C’était au bout du monde. C’était au bord de nuit. Vous savez ce que c’est, une île ? Moi, je ne le sais pas. Je n’en ai jamais vu. »
J comme Julia. Jubilante jeunesse. « La jeunesse, c’est quand on ne sait pas ce qui va arriver », disait Michaux. Jaillissement du jour dans le jardin obscur. Jaillissement des gouttes de sang, celui de Hyacinthe que le dieu Apollon va transformer en fleurs. La jacinthe, c’est la joie du coeur.
JJ Gigi. Non pas cette ingénue qu’a chantée Louis Jourdan au bas de l’escalier mais Julia Joyaux, dont j’avais acheté aux PUF en 1970 un livre, Le Langage, cet inconnu, quand je ne la connaissais pas.
K comme les Kulta Beats qui font danser le monde avec un balai de sorcière.
K comme Kristeva.
L comme la lumière qui émane de vous.L comme Liberté. Liberté chèrement conquise mais qui ne saurait se réduire aux combats contre le pouvoir, aux luttes contre les interdits, au déboulonnement des statues, aux grandes marches de la colère. Après la victoire sur l’obstacle, la liberté suppose un projet véritable, un « renouvellement du monde et de soi ».
M ou le mariage si on le considère, avec Philippe et vous, comme l’un des beaux-arts.
M mélancolie sonore, le chant de Mélisande à sa tour solitaire.
M comme la mort.
« La mort, disait Colette, n’est qu’une banale défaite. » Plutôt qu’une danse macabre, j’aimerais évoquer une ronde enfantine. Elle scande le jeu de la vie, mais elle rappelle aussi que le temps est compté. Les écoliers américains font une ronde et ils chantent, avant de se laisser tomber tous ensemble par terre avec de grands éclats de rire :
Dansons autour du rosier,
Les poches remplies de fleurs.
Cendres, cendres,
Nous tombons tous !
Comme le dit Françoise Loux, « l’enfant est notre père ». Il connaît les secrets de la nuit d’où il vient. Comme l’aveugle qu’il est en naissant, il a exploré les ténèbres, il a tâtonné dans le noir, il s’est bercé dans l’antre obscur et de cette vie antérieure quelque chose en lui se souvient.
N comme la nuit.
« Je compris alors, écrit Proust, que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »
O comme obscurité.
Proust encore : « Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas à nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. »
P comme une passerelle jetée entre deux rives.
P comme la passion.
Q comme la question.
R comme Révolte et comme Reliance. [Deux concepts au coeur de l’oeuvre de J. Kristeva et du coloque de Cerisy de 2021. VOIR ICI ]
R comme Renouveau et comme Renaissance.
« Renaître n’a jamais été au-dessus de mes forces », écrit Colette. Cette citation m’évoque d’abord l’éternel retour de la vie – la sève qui chemine au creux des rameaux verts, le bourgeon frémissant, le nouveau-né fragile. « Renaître n’a jamais été au-dessus de mes forces. » Dans le cimetière de l’île de Ré, on peut lire ces mots sur une dalle que le vent caresse. C’est une promesse et un défi.
S comme le soleil de la mélancolie. Mais c’est un soleil noir. T comme le temps sensible. T comme un temps soufflé.
Je ne sais depuis combien de temps je suis ici, écrit Julia. Si l’on reste perméable aux éléments de l’île – aux parfums des algues, aux cris des mouettes, au vent qui relève le soleil – le temps se dilate, il vous soûle. Flashes d’enfance, rêves éveillés, abrutissements d’où ne subsistent que des sensations, et puis rien. Ce temps soufflé, qui double toujours mon calendrier dans l’île, est la perception la plus concrète, ou, si l’on veut, l’image la plus exacte que je puisse donner du temps logique à partir duquel j’observe mes rêves [5]
U comme Unheimlichkeit. [[Das Unheimliche est le titre, souvent traduit par (L’inquiétante étrangeté), d’un essai de Sigmund Freud paru en 1919. (plus sur Wikipedia]
Inquiétante étrangeté d’une rencontre de l’altérité qui me renvoie à l’étrangeté qui est en moi. Étrangers à nous-mêmes.
V comme le voyage.
Voyages de l’écriture. Voyages de la vie. Parce que la psychanalyse elle-même est un voyage qui reconstitue l’identité psychique. Il s’agit de renaître à soi par le langage. « Que faire d’autre dans cette vie sinon passer ses propres frontières ? Je me voyage. »
W comme ce monde, devenu même en anglais, un peu trop exigu pour vous. Le Kristeva Circle ne devrait-il pas être élargi aux autres mondes ?
X comme la croisée des chemins.
Y comme les yeux.
Julia Kristeva, « elle a les plus beaux yeux du monde », disent les étudiants chinois.
La promesse de l’aube au seuil d’un nouveau jour.
Z comme zoè (c’est la vie même).
Ici finit l’abécédaire.
Un abécédaire pour Julia.
Credit :
Actes du colloque de Cerisy 2021. Julia Kristeva Révolte et reliance
Centre culturel international de Cerisy
A propos de Bernadette Bricout

Colloque international de Cerisy, du 26 juin au 3 juillet 2021 Julia. kristeva.fr
Bernadette Bricout, née le 11 août 1947, est une universitaire et essayiste française. Spécialiste de littérature orale, elle est professeur émérite de l’université Paris-Diderot.
Ancienne élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Elle est agrégée de lettres modernes.
Documentaire "Empreintes" dédié à Julia Kristeva
Julia Kristeva, histoires d’amour et de passerelles
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Documentaire Écrit et réalisé par Teri Wehn Damisch
Produit par Cinétévé (2011)



"Toutes les histoires reviennent à parler d’amour", dit Julia Kristeva."L’amour des êtres dont je me soucie". De son père Stoyan et de sa mère Christine en sa Bulgarie natale, de la France qui est son pays et des Etats unis qui l’ont adoptée. De son fils David, de son mari l’écrivain Philippe Sollers. De sa vie intime qui est indissociable de son travail de psychanalyste et d’écrivain ; de son combat pour la liberté des femmes, l’accompagnement des personnes handicapées, la francophonie à réinventer. Elle en parle avec franchise, parfois avec colère. En toutes circonstance, Julia Kristeva ne cesse de traverser les identités et les frontières, en tissant des passerelles entre les amours, les disciplines, les engagements.


La réalisatrice tire un portrait fidèle de son amie, Julia Kristeva.
Entre les sphères privée et publique, l’écrivaine révèle ses univers : le couple qu’elle forme avec Philippe Sollers dans leur maison de l’Ile de Ré et sa vie littéraire à Paris.
Ce portrait la fait sortir de l’icône intellectuelle et la révèle comme femme d’action dans la société.
La vie de Julia Kristeva est fondée sur une trinité : son père, son fils et son époux. Tous trois sont le fil conducteur de ce film...
[1] Roland Barthes, « Proust et le nom », Nouveaux essais critiques, 1972.
[2] Julia Kristeva, Le Génie féminin. Colette, Paris, Fayard, 2002.
[3] Ibid
[4] La triologie :
Le Génie féminin, tome I, Hannah Arendt, 1999 (Folio « Essais » n° 432)
Le Génie féminin, tome II, Mélanie Klein, 2000 (Folio « Essais » n° 433)
Le Génie féminin, tome III, Colette, 2002 (Folio « Essais » n° 442)
[5] Julia Kristeva, « Longtemps le temps », Le Temps sensible, Paris, Gallimard, 2000.
Colloque international de Cerisy, du 26 juin au 3 juillet 2021
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