Un écrivain doit se confronter à la réalité du Mal. Du mal radical. Celui-ci peut prendre des formes très diverses : massacres, crimes de guerre, attentats terroristes. Yannick Haenel a couvert pour Charlie le procès des attentats de janvier 2015. Cette semaine, il parle, en écrivain animé par le "désir de savoir", du procès de Mazan, de "la personnalité exceptionnelle de Gisèle Pelicot" et de ce que ce procès hors du commun nous révèle "des bas-fonds de l’âme humaine", d’une certaine forme de "domination masculine" — tristement illustrée par un Dominique Pelicot sorti d’un mauvais film de Pasolini — et de la misère sexuelle qui a pu mener tous les accusés (cinquante et un !) au viol — au crime — et, d’un même mouvement, à leur dénégation ou, plus exactement, à leur déni.


L’écriture une arme pour transformer les consciences
Alors que le procès Mazan a profondément bouleversé l’opinion publique depuis son ouverture le 2 septembre 2024, de nombreux écrivains ont pris la plume pour penser ce moment judiciaire, ses répercussions sur la société et mettre des mots sur les atrocités que révèle cette affaire.
Avec Yannick Haenel écrivain

Le procès des viols de Mazan a débuté devant la cour criminelle d’Avignon le 2 septembre dernier. Sont jugés, jusqu’au 20 décembre 2024, 51 hommes accusés d’avoir violé Gisèle Pelicot alors qu’elle avait été préalablement droguée par son mari. Le retentissement énorme de cette affaire en France et à l’étranger s’explique par l’ampleur et la durée de ces crimes, mais aussi par le courage de la victime qui a décidé de refuser le huit-clos en témoignant publiquement. Depuis le début de ce procès historique, nombreuses sont les romancières, qui tentent par leurs mots de penser l’impensable : Lola Lafon, Martine Delvaux, Isabelle Sorente, Camille Kouchner ont par exemple écrit des tribunes pour le journal Libération.
L’écrivain Yannick Haenel, chronique lui aussi ce procès pour Charlie Hebdo et raconte la difficulté d’un tel exercice, force est de constater que le statut d’écrivain s’efface devant celui de citoyen : "Je pense que le doute, le questionnement, relèvent d’une culture de la nuance qui est tout le contraire de la culture du viol. Je m’y suis rendu, j’ai envie de dire, comme citoyen. Je ne suis pas du tout le chroniqueur de ce procès, même pas pour Charlie Hebdo. J’ai écrit quelques textes parce que je veux savoir. Pour moi, l’écriture, c’est ça ; ça obéit au désir de savoir. Et je sens que précisément, les violeurs de Mazan sont des gens qui ne veulent pas savoir, qui n’ont jamais voulu savoir. Alors certes, leurs vies ont été compliquées, ils sont pour la plupart dans la misère sexuelle, mais il y a avant tout, chez eux, ce désir de ne pas savoir."
À écouter : Affaire Mazan : contre la soumission chimique



Procès de Mazan : Être à la hauteur
Mis en ligne le 4 novembre 2024
Le procès des viols de Mazan reprend après une semaine d’interruption. L’écrivain Yannick Haenel vient pour la première fois au tribunal judiciaire d’Avignon : on est le lundi 4 novembre et en entrant ce matin dans la salle d’audience, il ne peut s’empêcher de penser qu’en même temps débute un autre procès qui lui tient à coeur, celui des personnes impliquées dans l’engrenage qui a mené à l’assassinat de Samuel Paty.
J’ai dans mon sac le livre extraordinaire que Mickaëlle Paty a écrit à propos de son frère, Le cours de Monsieur Paty (Albin Michel). Je continuerai à le lire et vous en parlerai dans Charlie, mais ce matin, c’est sur une autre violence fondamentale que j’essaie de me concentrer : le viol de Gisèle Pelicot par cinquante et une personnes, et la dénégation que chacun de ces accusés, sur des modes différents, oppose au mot de viol.
Je suis venu ici pour écouter, pour comprendre — une telle chose est-elle possible ? —, en tout cas pour réfléchir sur ce qui pousse des hommes à pénétrer le corps d’une femme endormie qu’ils ne connaissent pas.
Comment une telle violence est-elle possible ? Qui sont ces hommes ? Est-ce qu’ils sont comme tous les hommes ? D’ailleurs, est-ce qu’ils sont tous les hommes ? Ou au contraire, et comme le dit un hashtag, pas tous les hommes, c’est-à-dire des exceptions ? Si c’est le cas, qu’est-ce qui fait d’eux des exceptions ? Qu’est-ce que ces viols nous disent des rapports entre les hommes et les femmes (de ce que les hommes ont en tête à propos des femmes) ? Qu’est-ce qu’ils nous font comprendre du monde dans lequel on vit ?
J’avoue ne pas comprendre comment on peut se retrouver à enfoncer son organe sexuel dans le corps d’une femme sédatée, et à jouir à l’intérieur d’elle (rien qu’écrire ces phrases me sidère) ; mais ce procès — et plus encore la personnalité exceptionnelle de Gisèle Pelicot — nous invite à faire usage de notre intelligence, et à forcer à la fois notre répugnance et notre confort : ce qui nous dérange est précisément ce qui ne doit pas être exclu de la pensée. Il ne faut pas que nous fassions comme les accusés, qui sont dans le déni. Le déni est l’ennemi de la pensée. Le déni est l’arme qu’ont trouvée les humains pour ne pas affronter ce qui les met en cause. Ne nous cachons pas derrière ce que nous ne comprenons pas : il faut que nous cherchions à comprendre, d’abord parce que Gisèle Pelicot nous y invite, et ensuite parce que comprendre n’est pas pardonner ni relativiser, mais au contraire mettre en lumière ce qui a préféré rester caché. Comprendre un crime, c’est le mettre à jour : c’est rendre impossible qu’il se prétende autre chose qu’un crime. Ainsi ce procès est-il une occasion unique, fondamentale, urgente : comme me l’a dit une amie, « Mazan est le centre du monde ».

Je répète exprès les questions que je me pose (que je me pose en vous écrivant) car rien ni personne ne sera de trop pour les affronter : Comment une telle violence est-elle possible ? Qui sont ces hommes ? Est-ce qu’ils sont comme tous les hommes ? Est-ce qu’ils sont tous les hommes ? Ou au contraire, et comme le dit un hashtag, pas tous les hommes, c’est-à-dire des exceptions ? Si c’est le cas, qu’est-ce qui fait d’eux des exceptions ? Et qu’est-ce que ces viols nous disent des rapports entre les hommes et les femmes (de ce que les hommes ont en tête à propos des femmes) ? Qu’est-ce qu’ils nous font comprendre du monde dans lequel on vit ?
Tout de suite, et avant même que l’audience ne commence, je découvre, trônant seul dans un box en plexiglas, Dominique Pelicot, l’homme qui a invité les cinquante autres à venir violer sa femme. Car il trône, c’est indéniable : la position surélevée de sa chaise — laquelle s’explique, paraît-il, par ses problèmes de santé —, lui donne une vue plongeante sur la salle.
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Le mot de « domination » s’impose immédiatement à mon esprit, son évidence saute aux yeux : Dominique Pelicot, incarnation de la domination masculine, continue à exercer sur le tribunal la même attitude qu’il avait lors des viols de sa femme : il les regarde. Il me fait penser à ce tableau de Delacroix représentant le tyran Sardanapale qui jouit sombrement de voir ses sujets mis à mort autour de son lit.
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La politique de la terre brûlée, illustrée par ce tableau, est-ce celle de Dominique Pelicot ? J’ai lu que les semaines précédentes, il s’était employé à enfoncer ceux qui, parmi les cinquante, se cherchent des circonstances atténuantes (de telles circonstances sont-elles possibles, vu les faits ? On a du mal à le croire). Le maître est un voyeur. Le voyeur est un jouisseur. La domination jouit d’elle-même. Et quand elle est masculine, elle se donne des airs de père. Dominique Pelicot, c’est le patriarcat incarné : l’homme qui a poussé si loin l’idée que sa femme lui appartient qu’elle n’est plus qu’un objet sexuel qu’il offre à d’autres que lui.
J’ai remarqué qu’il était le seul à ne pas se lever lorsque la cour est entrée : est-ce en raison de sa mauvaise santé ou parce qu’il continue à se vivre comme un maître symbolique ?
Aujourd’hui, des enquêtrices sont venues à la barre pour faire le portrait des accusés qui seront interrogés cette semaine. À travers les différents récits de vie qui nous ont été transmis, on plonge dans un marécage de malheurs illimités, dans l’opacité des vies mangées par la précarité, dans le tumulte de la violence subie et propagée. Plusieurs accusés ont été violés lorsqu’ils étaient enfants, du moins c’est ce qu’ils prétendent. Plusieurs ont développé des addictions qui ont rendu leurs vies tumultueuses : l’alcool, le cannabis, mais aussi le sexe, à propos duquel plusieurs accusés disent qu’ils y ont recours de manière compulsive. Devient-on un violeur parce qu’on a un grand appétit sexuel ? C’est aberrant : il n’y a aucun rapport entre aimer faire l’amour et violer.

J’ai surtout entendu aujourd’hui des témoignages de misère sexuelle, de déréliction sociale, de vies détruites par la violence. Mais chaque fois qu’on entendait une enquêtrice raconter la vie terrible d’un accusé, et quand bien même celle-ci relevait d’un drame épouvantable (l’un d’eux, par exemple, a été victime de la barbarie de ses parents qui l’ont affamé jusqu’au rachitisme, comme des Thénardier), on ne pouvait s’empêcher de se dire qu’en dépit de ce déferlement de malheurs, les victimes, ce n’étaient pas eux : il n’y a qu’une seule victime, et c’est Gisèle Pelicot.
Parmi les enquêtes que nous avons écoutées aujourd’hui, il y a celle portant sur l’un des accusés qui est séropositif. Une grande agitation a soudain animé les travées de la salle d’audience : cet homme qui a violé Gisèle Pelicot à huit reprises devant son mari était donc en situation de lui transmettre le virus. Comment écrit-on, comme on le fait en mathématiques, un crime puissance 2 ?
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J’ai entendu tant de choses effrayantes en une matinée qu’il m’est difficile d’écrire cette chronique avec toute ma tête : l’effarement et la tristesse rivalisent. L’écoeurement aussi. Je suppose que chaque auditeur de ce procès a commencé par ressentir ces sentiments qui nous empêchent de réfléchir. L’espèce humaine, ce soir, me semble un dépotoir. Violences, viols, dénégations : depuis le mois de septembre, au tribunal judiciaire d’Avignon, la destruction de la vie s’énonce de ces trois manières. À nous de les écrire autrement, c’est-à-dire de les rendre impossibles. Je continuerai demain sur cette lancée, et vous parlerai plus en détail des sept accusés qui comparaissent cette semaine. J’espère être capable de penser, je veux dire capable de porter la pensée, l’écriture, la réflexion à la hauteur de ce qui — à travers le face-à-face de Gisèle Pelicot et de ses violeurs —, a lieu de fondamental pour la société tout entière, pour tous les hommes et toutes les femmes.


Procès de Mazan : les bas-fonds de l’âme humaine
Mis en ligne le 5 novembre 2024
Le procès des viols de Mazan reprend après une semaine d’interruption. L’écrivain Yannick Haenel assiste pour la deuxième fois à l’audience, au tribunal judiciaire d’Avignon : nous sommes le mardi 5 novembre et les accusés défilent, déroulant les récits sordides de leurs agressions.
Aujourd’hui, je regarde beaucoup Gisèle Pelicot. Elle est là, entourée de ses avocats, elle écoute. La lumière qui émane de son visage contraste avec la noirceur de ce qui se joue dans les débats. Tandis que nous plongeons avec l’experte psychologue dans les abysses glaçants de la vie psychique des accusés, je ne cesse de m’interroger : comment Gisèle Pelicot, qui a subi la violence répétée de ces hommes, une violence effarante — innommable —, parvient-elle à supporter qu’on parle ainsi de leurs malheurs personnels ?
Ce que Gisèle Pelicot endure est sans fin. Elle l’a dit elle-même à l’audience il y a quelques semaines : entendre parler ces hommes lors de leurs interrogatoires relève pour elle d’une forme d’humiliation ; mais elle a dit aussi, et c’est d’une puissance à couper le souffle, que ce n’était pas à elle d’avoir honte, mais à eux, à son mari et à ses cinquante complices. « Il faut être solide dans cette cour criminelle », a-t-elle précisé, avant de déclarer — je le redis car ces paroles sont à mes yeux historiques : « J’ai choisi d’ouvrir le huis clos car je voulais que toutes les femmes puissent se dire : "Madame Pelicot l’a fait, je peux le faire". J’ai l’air de parler haut et fort. Mais je n’exprime ni colère ni haine. J’exprime ma détermination à ce qu’on change cette société. »
Comment changer cette société ? Comment sortir de la société où règne l’impunité quant aux violences des hommes sur les femmes ? Comment rompre avec la société masculine violeuse ? Assis comme aujourd’hui dans la salle du tribunal judiciaire d’Avignon, j’ai tendance à penser qu’il faut suivre l’exemple de Gisèle Pelicot elle-même, c’est-à-dire rendre impossible le silence, « ouvrir le huis clos » de la société, faire entendre et faire savoir : d’où la nécessité des prises de paroles, et des textes, quels qu’ils soient, qui racontent, questionnent, essaient de penser ce qui a lieu sous le nom de viol, et plus encore derrière la dénégation qui frappe celui-ci.

Car c’est bien de dénégation qu’il s’agit : la plupart des accusés disent qu’ils l’ont fait, mais que ce n’était pas un viol. Ils se cachent derrière la présence de Dominique Pelicot, ils veulent bien, à la limite, reconnaître qu’elle était endormie, mais ils considèrent qu’ils ont été autorisés par lui à la pénétrer. Autrement dit, ils racontent qu’ils ont commis un viol, mais qu’un viol autorisé, ce n’est pas un viol. En ce sens, en plus de commettre un crime, ils perpétuent, pour le légitimer, l’idée qu’une femme appartient à son mari, à son bon vouloir, et que si celui-ci a décidé d’en faire une viande sexuelle offerte à sa jouissance, alors ils peuvent y goûter sans problème eux aussi puisqu’il les y invite.
De telles abjections se situent dans cette dimension de l’existence que Gisèle Pelicot a qualifiée elle-même de « bas-fonds de l’âme humaine », ceux dans lesquels, selon elle, son mari a choisi de sombrer en essayant de l’entraîner avec lui. C’est dans ces bas-fonds que nous avons été conviés aujourd’hui. L’experte psychologue a restitué en effet la vie infernale de plusieurs accusés, et la manière dont ils lui ont raconté les faits. Ainsi l’un d’eux lui a-t-il détaillé avec précision son expérience : recruté par Dominique Pelicot sur un site de rencontres (« Cherche homme pour trio » était l’annonce), il a envoyé à celui-ci une photo de son sexe, ce qui apparemment relevait du sésame autant que de l’épreuve initiatique. « Il m’a fait monter par le garage, a-t-il déclaré à l’experte. Il y avait deux chiens. Elle était sur le lit, un peu vaseuse. Elle dormait. Il m’a demandé de réchauffer mes mains sur le radiateur. Il l’a pénétrée d’abord, pour me montrer. Je voulais finir vite. »
Cet homme était sous l’emprise du cannabis, a-t-il dit ; il a obéi à Dominique Pelicot, qui a tout de suite pris le contrôle de manière autoritaire, lui rappelant, dit-il, une situation traumatique où il avait été violé enfant par un sapeur-pompier. Un autre a raconté à l’experte psychologue qu’une fois établie la connexion avec Pelicot par le biais du site, il se rend le soir même à Mazan. Il se déshabille dans la cuisine. Pelicot prend des photos de lui nu. Il fait très chaud dans la chambre. Pelicot le prévient que sa femme ne lui parlera pas et ne le regardera pas. Pelicot lui demande de se réchauffer les mains. Il n’a pas d’érection « pendant 3-4 minutes », précise-t-il. Pelicot se masturbe. Il fait pareil. L’homme se met enfin derrière la femme, il dit qu’il n’y arrive pas, qu’il fait semblant, qu’il a honte. Elle bouge, dit-il, et il s’en va.

Un autre a raconté, toujours à l’experte psychologue, que Pelicot lui a dit d’emblée : « Elle est à toi. » Il la positionnait sur le lit, la repositionnait. Il a ce soir-là avec elle des « rapports vaginaux, anaux, buccaux. Et à un moment, dit-il, il m’a mis sa queue dans la bouche. » Il conclut : « J’ai fait de mal à personne. » Un autre encore a carrément dit qu’il y est allé pour « abuser et violer une femme qui était sous somnifères et droguée. »
Je choisis de vous transmettre ces ignominies pour que les choses soient claires. Ces accusés ont eu, pour la plupart, une vie terrible, certains ont été violés, battus, ils reproduisent des schémas de violence qu’ils n’ont cessé de subir et qu’ils propagent à leur tour jusqu’à la nausée, mais cela ne peut en aucun cas justifier ce passage à l’acte qui s’appelle un viol. Ils s’exténuent dans une misère sexuelle et affective qui relève du désert pornographique, mais aucune misère ne légitime le crime.
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J’ai noté que les rapports qu’ils entretiennent avec les autres relèvent à peu près tous de l’échec : selon l’experte psychologue, leur capacité à l’empathie est quasi nulle, et certains n’envisagent l’autre que comme un objet. On est peut-être là au coeur de la chose qui ouvre à la porte à l’innommable : l’incapacité à se mettre à la place de quelqu’un d’autre, l’impossibilité à reconnaître l’existence de l’autre.
C’est pourquoi Dominique Pelicot, qui les a recrutés, est leur maître. Il a dressé chaque soir une horde de violeurs qui, peut-être, ignoraient qu’ils l’étaient — ou ne voulaient pas le savoir — parce qu’ils n’ont pas la conscience de se savoir autre qu’inaptes à avoir un rapport avec qui que ce soit. L’impunité a besoin de la dénégation pour s’exercer. Sans doute ne mentent-ils pas lorsqu’ils se confient à l’experte psychologique et qu’ils déversent sur elle la boue de leur horrible existence, mais ce n’est pas une question de mensonge, c’est bien pire : des hommes violent une femme et ne veulent pas le savoir. Le viol, c’est la volonté criminelle de ne pas savoir érigée en pouvoir.


Procès de Mazan : Les « hommes ordinaires » et les pervers.
Mis en ligne le 7 novembre 2024
Le procès des viols de Mazan reprend après une semaine d’interruption. L’écrivain Yannick Haenel assiste pour la troisième fois à l’audience, au tribunal judiciaire d’Avignon. En écoutant l’interrogatoire de deux accusés, il s’interroge : est-ce que tous les hommes seraient potentiellement des violeurs, comme certains ou certaines le prétendent ?
Ce qui m’a frappé, mercredi, à l’audience du procès de Mazan, où l’on interrogeait les accusés sur leur vie familiale, sentimentale et sexuelle, c’est le contraste saisissant entre deux d’entre eux, Omar D. et Cédric G.
Omar D. est un homme frêle et apeuré. À la barre, il parle, ou plutôt essaie de parler, avec une voix si basse qu’on l’entend à peine. Cet homme, dont nous avons entendu l’épouse témoigner la veille et qui lui a renouvelé sa confiance et son soutien, semble enseveli depuis toujours sous un complexe d’infériorité qui donne à son être une couleur de désolation. Il balbutie, les mots lui manquent, sa timidité générale devant l’existence semble oblitérer son discernement. On comprend peu à peu, en faisant se recouper l’expertise psychologique, l’enquête personnalisée et ses quelques mots à lui, qu’il est un homme relégué par ses proches au second plan de la vie, considéré comme faible — « pas considéré dans sa famille », dit même son avocate —, et qui n’a jamais trouvé sa place. Il se vit comme négligeable, comme quelqu’un qui existe à peine. Le manque d’amour, l’absence totale de reconnaissance semble avoir ravagé un tel homme au point d’en faire une sorte de néant.
Est-ce cela un « homme ordinaire », comme le disent certaines tribunes à propos de ce procès ? Il semble au contraire qu’il s’agisse d’un cas ; il y en a sûrement beaucoup comme lui parmi les cinquante violeurs, mais qualifier ces cas d’« ordinaire » me semble témoigner d’une mauvaise compréhension de ce qu’il en est de la vie elle-même : ce handicap existentiel, cette manière de se vivre comme humilié en permanence, cette inhibition radicale font au contraire de cet homme un terrible névrosé qui n’a pas eu d’autre choix que de s’ensevelir dans le monde de sa propre frustration. Être malade à ce point de la vie ne fait sans doute pas de lui un pervers, mais un homme amoindri qui va être capable, si l’occasion lui est donnée, de transgresser violemment sa frustration. Le manque d’amour conduit à l’incapacité à aimer, donc à la possibilité de faire du mal à autrui.
Tous les hommes ne sont pas des violeurs, mais certains de ceux qui passent à l’acte ont, comme lui, une vie qui n’est pas une vie : en cela ils ne sont pas des « hommes ordinaires », ils n’ont peut-être pas prémédité le viol, mais la profondeur de leur frustration les y a amenés. Cela ne les excuse en rien. Ils commettent ce que la chercheuse Irène Thierry nomme des « viols d’opportunité ». Je crois que cette notion est capitale et apporte un éclairage nouveau. Les médias ont jusqu’ici largement diffusé — depuis la prise de conscience collective consécutive au mouvement #MeToo —, l’idée que le viol relève souvent d’une domination sociale, et qu’il s’agit d’un « viol d’emprise », d’un « abus de pouvoir au sein de relations inégalitaires » qui perpétuent la vision machiste.
Les violeurs opportunistes sont autres : « Ils n’avaient pas l’intention de violer, ils n’avaient pas prévu leur crime, mais voilà, l’occasion s’est présentée », écrit Irène Thierry dans une tribune parue dans le journal Le Monde le 2 octobre.
Non pas que cette théorie dédouane ces violeurs, au contraire, elle nous interpelle encore plus fortement, car, ajoute Irène Thierry, « il suffit d’avoir, en situation, un sentiment alliant l’excitation sexuelle, mépris de la personne d’autrui et certitude de l’impunité. » Ce « il suffit » qu’elle emploie est glaçant : il met à nu la banalité écœurante de ce machisme masculin capable de passer à l’acte. Un viol, même s’il n’est pas prémédité, est un viol. Je crois que quelqu’un qui, pour reprendre les trois catégories établies par Irène Thierry, est « excité sexuellement » face à une femme qu’il violente, quelqu’un qui « méprise » cette personne et qui se croit permis de la violer parce qu’il a la « certitude de l’impunité » n’est pas un « homme ordinaire ». Certes, cela peut être un voisin, un ami, quelqu’un de la famille, et pas nécessairement un prédateur sexuel, mais ce n’est pas un homme ordinaire. Il n’est pas « ordinaire » de violer une femme.

À côté d’Omar D., Cédric G. fait figure inverse. Sa prise de parole lors de l’interrogatoire par la cour a stupéfié les auditeurs. Cet homme, violé par un oncle à l’âge de 12 ans, a basculé dans la perversion absolue, laissant l’obsession du sexe envahir sa vie comme un poison incontrôlable. Il raconte qu’ayant violenté sa première compagne, tout le monde s’est détourné de lui : ce serait à ce moment-là, à cause de cet isolement auquel le regard réprobateur des autres l’aurait condamné, qu’il aurait basculé dans la rage sexuelle. Le sexe, dit-il, est pour lui un exutoire, ou plutôt ce qu’il nomme, en un lapsus terrifiant, un « exécutoire ». J’entends dans ce mot « l’effectuation » et la mise à mort.
Dans les deux cas, tout est dit : l’acte sexuel est pour Cédric G. un moment d’annulation de sa ou son partenaire (il est bisexuel). Cet homme qui, dit-il, s’est « tourné vers le sexe » pour « expier » aggrave à chaque fois ce qu’il cherche à rédimer. En ce sens, il y a quelque chose de fatal dans cette perpétuelle chute qu’est son existence. La manière même dont il se raconte à travers son monologue relève de la perversion la plus froide : sa clarté d’élocution savamment imitée du « beau parler » qui est à ses yeux l’apanage de la domination, ce souci d’exactitude et d’exhaustivité ont fini par donner le sentiment à l’auditoire que cet homme ne faisait que manipuler le langage et ses effets comme il n’aura cessé de manipuler les êtres, ses proies, pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire à l’assouvissement d’une compulsion qui par définition ne saurait être assouvissable.
Le pervers aime passionnément l’institution qu’il transgresse : il veut être reconnu par elle en même temps qu’il la défie, c’est pourquoi la prestation de Cédric G. mercredi à l’audience dit tout de son rapport aux êtres. Il veut les maîtriser, en faire les objets de sa domination, pour les posséder et les souiller. Sa reconnaissance préalable de culpabilité à ce procès n’est qu’un moment dans sa jouissance (car il reconnaît en effet tout quant au viol de Gisèle Pelicot). Sa détresse est réelle, mais elle est celle d’un très grand malade, et fait de lui l’égal de Dominique Pelicot, son acolyte pervers : j’ai cru comprendre qu’ils s’entendaient parfaitement et prévoyaient à l’époque de propager leurs forfaits ensemble.
Ses paroles sont édifiantes : « Je suis ignoble », dit-il. « Quelqu’un de déviant comme moi, n’importe quelle perche, je la saisis. » « J’ai propagé des immondices sur internet. » Quand on lui demande : « Quelle image avez-vous de la femme ? », il répond : « J’ai besoin que quelqu’un soit disponible », c’est-à-dire à sa disposition. Des femmes ont d’ailleurs témoigné contre lui à la barre ces jours-ci de sa « dépravation », comme il la qualifie.
Ce petit florilège de paroles dit tout de lui, à commencer par sa jouissance, dans laquelle il se vautre à ce moment-là devant nous à travers une logorrhée réglée au millimètre, et dont les hésitations mêmes, les scrupules langagiers fonctionnent comme un désir d’emprise retors et sans doute plus fort que lui. Car il se sait condamné, et en joue. Est-il sincère ? Ce n’est sans doute pas la question : le lieu mental d’où parle Cédric G. est un enfer dont on ne sort pas. Lorsque l’avocat général lui pose enfin la question de son avenir, voici ce qu’il répond : « Je me vois au fond d’un lac ou au bout d’une corde. »
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2 Messages
Voici la fin de l’entretien publié dans Le Monde du 6 novembre :
[...] Dominique Pelicot est catégorisé comme un grand pervers parce qu’il élabore sa pulsion en organisant des mises en scène et des rituels répétés à l’infini – le port d’une certaine lingerie, par exemple –, qu’il est dénué d’empathie – il n’a pas d’affects, l’autre est un pur objet – et qu’il jouit de sa toute-puissance, mais aussi du mal qu’il inflige à sa victime.
Surtout, Dominique Pelicot mène deux vies en même temps, l’une étant étrangère à l’autre : c’est Docteur Jekyll et Mister Hyde. Ses pratiques perverses criminelles coexistent avec une apparence de normalité – il est un mari attentionné, un père affectueux, un grand-père aimant, un voisin amical. Il est donc atteint par le « clivage » de la personnalité théorisé par Sigmund Freud au début du XXe siècle.
Enfin, Dominique Pelicot oppose aux faits un déni qui est distinct du mensonge (ne pas dire la vérité) et de la dénégation (ne pas reconnaître une chose que l’on admet pourtant au fond de soi). Avec le déni, le refus d’une réalité vécue comme inacceptable (par exemple, la femme telle qu’elle est) permet de faire coexister deux réalités psychiques contradictoires – la femme idéalisée et la femme fétichisée, violée, droguée, insultée. Il touche à la structure de la personnalité : le clivage inconscient empêche ces individus de percevoir la portée de leurs actes alors qu’ils ne sont pas fous. Ils peuvent même jouir de les avouer : c’est le cas de Pelicot, qui les a, en outre, filmés pour jouir ensuite de dénoncer ses comparses.
Vous réfutez l’idée que Dominique Pelicot et ses coaccusés soient des M. Tout-le-Monde, comme l’ont affirmé beaucoup de commentateurs en voyant dans le box des hommes mariés, pères de famille, exerçant des métiers comme pompier, chauffeur routier ou infirmier. Pourquoi ?
Les expertises montrent que Dominique Pelicot et ses coaccusés ne sont pas des hommes ordinaires. Ils ont connu des perturbations sévères pendant leur enfance : ils ont été victimes d’abus sexuels, ils ont assisté aux ébats sexuels de parents exhibitionnistes, ils ont vécu des abandons, ils ont souvent été traités comme des objets. De tels traumatismes ne donnent pas toujours des criminels, mais ils donnent toujours des adultes perturbés.
Il ne s’agit jamais d’exonérer les accusés de leur responsabilité, mais de comprendre comment on devient un adulte pervers. Parce que les audiences font émerger une enfance qui n’a rien d’ordinaire, elles doivent nous inviter à réfléchir à l’éducation des enfants en bas âge. Ce procès n’est donc pas, à mes yeux, le procès de la masculinité ou du patriarcat : cette manière de penser méconnaît la nature perverse des crimes. Certaines pathologies sont liées aux traumatismes infantiles, pas au contexte politique ou social. Tout homme, contrairement à ce que j’entends parfois, n’est pas un violeur en puissance.
Le docteur Bensussan note que la personnalité de Dominique Pelicot est « très pathologique », mais il ne lui trouve « aucune affection psychiatrique décelable ou évolutive » qui permettrait d’écarter sa responsabilité pénale. On peut donc présenter une personnalité « très pathologique » et être pénalement responsable de ses crimes ?
Les paraphilies classées dans le DSM constituent des troubles de la personnalité, mais elles ne sont pas considérées, en psychiatrie légale, comme des pathologies mentales aliénantes qui exonèrent l’accusé de sa responsabilité pénale. Les dossiers comme celui de Dominique Pelicot évoquent l’univers sadien, d’où est née la notion de perversion en psychiatrie : le sujet commet des actes monstrueux, mais il n’est pas « aliéné » – il est désigné comme un « fou moral » ou un « demi-fou ».
La situation est différente pour les maladies mentales aliénantes comme la schizophrénie, qui provoque des délires ou des hallucinations. Si un schizophrène commet un meurtre parce qu’il pense que la personne qui est en face de lui est un serpent, il est jugé pénalement irresponsable, car, au moment des faits, ce « trouble psychique ou neuropsychique » a « aboli son discernement ou le contrôle de ses actes », selon l’expression du code pénal.
Le psychiatre Paul Bensussan estime dans son rapport que Dominique Pelicot pourrait « tirer profit d’une thérapie poursuivie en milieu carcéral », même si elle n’aura pas pour objectif la « disparition des fantasmes ou paraphilies (impossible à atteindre), mais plutôt une introspection et une plus grande lucidité sur ses agissements ». Peut-on, selon vous, guérir d’une perversion ?
On ne peut pas guérir d’une perversion, mais on peut la contrôler. Un pervers sexuel qui commet des actes délictueux ou criminels ne peut pas être pris en charge dans un cabinet privé : si ses pratiques tombent sous le coup de la loi – la pédophilie, par exemple –, le thérapeute, et c’est normal, est obligé de le dénoncer. Les pervers sexuels dont les pratiques ne sont pas interdites, comme les fétichistes ou les échangistes par exemple, sont en revanche analysables, s’ils en souffrent.
Pour les pervers qui ont commis des crimes ou des délits, le traitement doit avoir lieu dans une institution : il peut s’agir d’une injonction de soins en milieu carcéral. Les thérapies par la parole – groupes d’échanges, psychothérapies, etc. – peuvent non pas les guérir, mais faire en sorte qu’ils cessent de commettre des actes réprimés par le code pénal. Ils gardent leurs fantasmes pervers, mais ils apprennent à gérer, voire à éviter, les situations dangereuses qui pourraient les conduire à récidiver.
Le Monde, 6 novembre 2024.
L’article hier dans Le Monde d’Elisabeth Roudinesco était infiniment plus pertinent et intelligent que ces inepties truffées de poncifs usés et de clichés creux recyclés.