4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Les années de jeunesse de Jackson Pollock au musée Picasso : naissance (...)
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Les années de jeunesse de Jackson Pollock au musée Picasso : naissance d’un géant de la peinture américaine

Les premières années 1934-1947 (du 15 oct 2024 au 19 janv 2025)

D 18 octobre 2024     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En se concentrant sur les premières années de sa carrière, de 1934 à 1947, cette exposition explore tout le parcours artistique et intellectuel du peintre à ses débuts. Influencé par Picasso, il sera comme lui un artiste expérimentateur. Le Musée national Picasso-Paris entend montrer une partie de son œuvre moins souvent exposée que ses fameuses action paintings

En partant de ses tableaux initiaux, la conservatrice Joanne Snrech analyse la manière dont Jackson Pollock s’est construit artistiquement et intellectuellement, jusqu’à devenir un des plus grands peintres américains de son temps. Grâce à la centaine d’œuvres sélectionnées, l’institution détaille ses influences (surréalisme, art natif américain, fresques mexicaines, écriture automatique, avant-gardes européennes, psychanalyse), mettant en regard son art et les artistes qui furent importants pour lui : son frère Charles Pollock, Lee Krasner ou encore André Masson, sans oublier, bien sûr, Pablo Picasso.

Philippe Sollers n’a pas écrit sur Jackson Pollock mais partage avec lui une partie de ses influences : Picasso (Sollers qui y a souvent fait référence à notamment écrit Picasso le héros), les surréalistes (et l’on sait combien André Breton comptait pour Sollers). On peut aussi noter l’influence psychanalytique avec Jung pour Pollack (avec Lacan pour Sollers).

Vue extérieure du Musée Picasso à Paris, le 29 janvier 2024.

Pablo Picasso

L’œuvre de Pablo Picasso est pour Jackson Pollock une référence majeure. L’Américain est tout d’abord fortement marqué par la lecture d’un article de John D. Graham, « Primitive Art and Picasso » (1937), qui fait écho à sa propre attraction pour la culture des natifs américains. Après avoir vu le grand tableau antifasciste Guernica en mai 1939 à la Valentine Gallery, il découvre quelques mois plus tard l’ensemble de l’œuvre de Picasso au MoMA, lors de la rétrospective qui lui est consacrée, « Picasso : Forty Years of His Art ». En regard des Demoiselles d’Avignon (1907) ou de Jeune Fille devant un miroir (1932), il réalise une série de dessins de figures hybrides, dont le bestiaire mêle sources picassiennes et emprunts aux sculptures et aux masques natifs américain


Jackson Pollock, Birth (v. 1941)
Huile sur toile Tate, Londres © Pollock-Krasner Foundation / ADAGP, Paris 2024
Crédit Musée Picasso Paris

Voici aussi ce qu’en dit
Valérie Gaget
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 15/10/2024

Point de départ de l’exposition : le dialogue entre Pablo Picasso, né en 1881 et Jackson Pollock, né en 1912. Un dialogue à sens unique puisque c’est surtout Pollock qui regarde Picasso. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, Picasso n’étant jamais venu aux États-Unis et son cadet ne s’étant jamais rendu en Europe. C’est dans les revues spécialisées que Pollock découvre l’œuvre du maître espagnol. Son influence apparaît de façon évidente au début de sa carrière, comme le montre la toute première salle de l’hôtel Salé.


Jackson Pollock, Mask, v.1941
Huile sur toile The Museum of Modern Art, New-York
© Pollock-Krasner Foundation / ADAGP, Paris 2024

Le thème du masque

Le motif du masque est omniprésent dans l’œuvre de Jackson Pollock entre 1938 et 1941, à l’image de Masqued Image, également visible dans cette salle. Il est un symbole important dans les cultures autochtones d’Amérique du Nord, par la capacité qui lui est prêtée à transformer l’homme et à le faire renaître. Le psychiatre Carl Gustav Jung l’associe à la notion de persona, notre personnalité externe qui nous définit dans le monde, aux yeux des autres, qui montre donc autant qu’il dissimule.

Musée Picasso Paris

Jackson Pollock, né dans les plaines du Wyoming, au nord-ouest des États-Unis, a grandi aux environs de Los Angeles. En 1930, il rejoint son frère aîné Charles, artiste peintre lui aussi, à New York. Plusieurs galeries y exposent déjà les œuvres de Picasso. En 1939, une grande rétrospective est organisée au MoMA, le musée d’art moderne, portant sur ses quarante premières années de création. On sait que Pollock est allé la voir à plusieurs reprises.

Il sera très durablement marqué par Guernica, une immense toile cubiste peinte par Picasso en 1937 après le bombardement d’une petite ville espagnole par les forces franquistes et nazies. Pollock repère des formes dans l’œuvre de Picasso que l’on peut retrouver parfois dans ses dessins. L’exposition met en regard des croquis des deux peintres. Le cheval et le taureau, motifs chers à Picasso, seront aussi très présents dans les premières œuvres de Jackson Pollock, et ce, durant plusieurs années.

"Il a vraiment pensé à tout"

La commissaire de l’exposition, la conservatrice du patrimoine Joanne Snrech, raconte cette anecdote révélatrice de l’admiration, peut-être teintée d’un soupçon d’envie, que Pollock vouait au maître espagnol. Son épouse, Lee Krasner, était elle-même artiste. Un jour, alors qu’ils travaillaient tous les deux dans leur atelier, elle entend un grand bruit. Elle rejoint Pollock et voit à ses pieds le catalogue de l’exposition Picasso. Et son mari de s’exclamer : "Il a vraiment pensé à tout !"

Il y a derrière cette petite histoire l’idée d’une émulation. Pollock est stimulé par l’immense talent de Picasso. Il lui ouvre la voie vers une peinture expressive singulière, figurative et informelle. Il sera comme Picasso un artiste expérimentateur.

L’influence des surréalistes

Une salle est dédiée à ce thème

J’imagine que nous sommes tous influencés par Freud. J’ai été jungien pendant longtemps… la peinture est un état d’être…la peinture est une découverte de soi…tout bon artiste peint ce qu’il est.

Jackson Pollock, 1956

New-York capitale surréaliste, 1940-1943

L’arrivée d’artistes et penseurs français fuyant l’Occupation contribue à l’effervescence culturelle de New York au tournant des années 1940. Le cercle des surréalistes en exil composé entre autres d’André Breton, Marcel Duchamp, Marx Ernst, Jacqueline Lamba, André Masson, Roberto Matta et Yves Tanguy contribue à renforcer l’engouement de la scène new yorkaise pour la psychanalyse, l’automatisme et l’inconscient. Selon Claude Lévi-Strauss, « New York est le conservatoire, le carambolage des temps, le moderne et l’archaïque ». Jackson Pollock fait la connaissance de plusieurs membres du mouvement surréaliste et participe aux ateliers d’écriture automatique organisés par Matta. L’artiste, qui suit une cure psychanalytique auprès de Joseph Henderson, d’obédience jungienne, s’essaye à cette époque à des procédés automatiques.

Les surréalistes apportent également avec eux une dimension expérimentale. Pollock, lors de ses rencontres avec les surréalistes se lance par exemple dans des peintures collaboratives à six mains. L’exposition présente le seul tableau expérimental, daté de 1941, ayant survécu de cette époque. On y voit une technique proche du dripping qui consiste à projeter la peinture au hasard sur la toile.


Jackson Pollock, Bird (v. 1938-1941)
Huile et sable sur toile The Museum of Modern Art, New-York
© Pollock-Krasner Foundation / ADAGP, Paris 2024

Bird

Cet oiseau, avec sa tête profilée, son œil démesuré et ses ailes déployées, est perché à califourchon sur un orbe doré, ou un nid. À ses pieds, des têtes désincarnées, peut-être des ennemis vaincus. Ces différentes formes se fondent dans une configuration étrangement phallique. Pollock a mélangé du sable à sa peinture, peut-être en partie inspiré par le spectacle des artistes navajos réalisant une peinture de sable lors de l’exposition Indian Art of the United States au MoMA en 1941.

Étiquette de l’exposition Jackson Pollock : A Collection Survey, 1934-1954, (22 nove 2015–1 mai 2016.)

Moma

Dans le tableau baptisé Bird, aujourd’hui conservé au MoMA de New York et daté de 1938-1941, Pollock reprend un vocabulaire symbolique très inspiré par l’art des natifs américains qu’il a pu observer au cours de ses voyages à travers les États-Unis. Il teste aussi des matériaux comme le sable que l’on retrouve dans l’exposition dans un superbe tableau d’André Masson, un peintre français qui va fortement marquer Pollock à cette époque. Il participe aussi à des séances d’écriture automatique organisées par Roberto Matta.


Pollock, The Moon-Woman Cuts the Circle, 1943

The Moon-Wn Cuts the Circle

(La femme-lune coupe le cercle), [1943]

"On a trouvé dans ma peinture des références à la peinture et à la calligraphie des Indiens d’Amérique. Ce n’est pas intentionnel mais résulte de souvenirs et d’enthousiasmes anciens." (Pollock)

Caractéristique de la première période de Jackson Pollock, cette peinture est marquée par l’œuvre de Pablo Picasso et des surréalistes français. C’est en pratiquant lui-même le principe d’écriture automatique que Pollock fait surgir ces formes dansantes inspirées des rites autochtones : un visage de femme coiffé de plumes, un poignard ou encore un croissant de lune. Comme les surréalistes, l’artiste voit dans les mythes ancestraux un possible remède à l’effondrement de la culture occidentale mise à mal par le conflit mondial.

Centre Pompidou

D’après Valérie Gaget, Francetvinfo.fr/culture/

et Musée Picasso Paris

Les dessins psychanalytiques


Jackson Pollock, Untitled (Sheet of Studies), v. 1939-42
Encre noire, mine de plomb et crayons de couleur sur carton
The Metropolitan Museum of Art, New-York © Pollock-Krasner Foundation / ADAGP, Paris 2024

Au début de l’année 1939, Jackson Pollock est suivi par l’analyste jungien Joseph Henderson pour traiter ses graves problèmes d’alcoolisme. L’artiste est alors déjà familier des principes de la psychanalyse qu’il découvre par l’intermédiaire d’Helen Marot, une bibliothécaire et militante dont il est proche.

Dans le cadre de ces séances, Pollock apporte près de soixante-dix dessins utilisés comme supports thérapeutiques. Ces feuilles, qui témoignent des sujets d’intérêt de l’artiste, sont exposées pour la première fois au Whitney Museum en 1970. Jackson Pollock a souvent invoqué l’influence de la pensée du psychiatre suisse Carl Gustav Jung, pionnier de la « psychologie des profondeurs », qui affirme le lien entre la structure de la psyché et ses productions culturelles, l’importance de l’étude des rêves, des mythes et de la religion. Ainsi dans cette toile, le peintre semble illustrer les notions d’anima/animus définies par Jung comme la part de féminin chez un homme et la part de masculin chez une femme. L’union symbolique du masculin et du féminin est ici redoublée par l’union de l’abstraction et de la figuration.

Musée Picasso Paris

Le soutien de Peggy Guggenheim

Une petite salle sombre est consacrée à la première exposition personnelle de Jackson Pollock à New York. Elle se tient en novembre 1943 dans la galerie de Peggy Guggenheim, Art of the Century, et marque un tournant dans sa carrière. Cette mécène possède une grande collection d’art des avant-gardes européennes. Elle expose les pionniers du Vieux Continent (les surréalistes, Picasso, Miro...) et, en même temps, s’ouvre à la jeune génération américaine qui se voit légitimée par cette proximité. C’est Peggy Guggenheim qui fit signer au jeune Jackson son premier contrat, lui octroyant une rémunération mensuelle pour qu’il se consacre pleinement à son art.
Quatre œuvres présentées à Paris ont fait partie de cette exposition devenue mythique. La plus connue est The She-Wolf [La Louve], datée de 1943, première œuvre de Pollock acquise par un musée, le MoMA en 1944. Pollock n’a alors qu’une trentaine d’années. Entrer très tôt dans les collections du grand musée new-yorkais marque pour lui une vraie reconnaissance.

_Jackson Pollock, "The She-Wolf"(1943) -
Huile, gouache et plâtre sur toile. (POLLOCK-KRASNER FOUNDATION / ADAGP PARIS 2024)

ZOOM : cliquer l’image

The She-Wolf (La Louve)

Dans les années 1940, Pollock, comme beaucoup de ses pairs, a exploré des thèmes primordiaux ou mythologiques dans son travail. Le loup dans cette peinture pourrait faire allusion à l’animal qui a allaité les jumeaux fondateurs de Rome, Romulus et Rémus, dans le mythe de la naissance de la ville. Mais « She-Wolf a vu le jour parce que je devais la peindre », a déclaré Pollock en 1944. Dans une attitude typique de sa génération, il a ajouté : « Toute tentative de ma part de dire quelque chose à son sujet, d’essayer d’expliquer l’inexplicable, ne ferait que la détruire. » She-Wolf [La Louve]

Texte de l’étiquette d’exposition Abstract Expressionist New York 3 oct 2010- 25 avr 2011

MoMA

Sur ces grands tableaux, il commence à proposer des choses nouvelles : une matière lisse avec des aplats de couleur bien posés sur le fond de la toile et, par-dessus, une écriture calligraphique qui vient recouvrir l’ensemble et qui préfigure ses recherches sur le all over, l’idée d’une indistinction entre le fond et la forme et d’une composition qu’on pourrait lire dans n’importe quel sens. Sur d’autres tableaux peints pour cette exposition, on a déjà des recherches sur la matière, qui est beaucoup plus présente sur la toile, avec une part plus grande laissée au hasard et aux "accidents" de peinture comme dans The She-Wolf [La Louve en français].

On note par exemple les premières coulures laissées volontairement sur la toile par l’artiste, de petits empâtements, une présence plus forte de la matière avec des couches picturales qui se superposent. À propos de ce tableau, il dira en 1944 que ce n’est pas forcément le mythe de Romulus et Remus et de la fondation de Rome qui l’a inspiré  : "J’ai peint The She-Wolf parce que je devais la peindre. Toute tentative de ma part de l’expliquer ne ferait que la détruire." Le peintre avance l’idée très surréaliste d’un sujet qui surgit sur la toile presque par-delà l’artiste, l’idée de l’inconscient qu’il parvient à faire émerger sur la toile. Quatre autres expositions seront ensuite organisées dans cette même galerie. Un tremplin pour tout le reste de sa carrière.

Crédit : Valérie Gaget, Francetvinfo.fr/culture/

La genèse des toiles monumentales

En 1945, Pollock et son épouse Lee Krasner quittent New York pour s’installer dans une ancienne ferme de Springs, sur l’île de Long Island. Dans cette maison plus spacieuse, il va pouvoir travailler sur des toiles plus grandes et au sol. Sur l’un des tableaux de la série Accabonac Creek (du nom de la rivière qui coule à proximité de la maison), intitulé The Key [La Clé] on distingue la trace sous-jacente des lames du parquet.

Il a appliqué son pinceau au sol, mais de façon encore traditionnelle, en le posant directement sur la toile. Avec la technique du dripping [laisser goutter en anglais] qu’il emploiera à grande échelle par la suite, il n’y aura plus de contact du tout. Pollock projettera la peinture sans toucher la toile. Dans son travail, la monumentalité apparaît dès 1943 avec l’introduction progressive du all over. "Les bords du tableau sont progressivement investis, on perd l’idée d’une centralité de la composition. C’est ce qui va l’amener vers les grands drippings monumentaux all over qu’on lui connait", explique la commissaire de l’exposition Joanne Snrech. Il réalisera notamment une œuvre immense pour l’appartement de Peggy Guggenheim.


Jackson Pollock, "The Key", 1946
(ART INSTITUTE OF CHICAGO / BRIDGEMAN IMAGES.COM)

ZOOM : cliquer l’image

The Key

La toile The Key fait partie de la série Accabonac Creek de Jackson Pollock, nommée d’après un ruisseau près de la propriété d’East Hampton que lui et sa femme, la peintre Lee Krasner, ont achetée à la fin de l’année 1945. Marquant un moment crucial dans son évolution en tant qu’artiste, cette peinture quasi-surréaliste a été réalisée sur le sol d’une chambre à l’étage, Pollock travaillant directement sur la toile de tous les côtés. Bien qu’elle suggère un paysage dans l’ensemble, ici le processus de peinture devient central, exprimant la puissance de l’action spontanée et des effets du hasard. L’abstraction qui en résulte, avec son aspect gestuel et expressif, préfigure les compositions globales des célèbres drip paintings de Pollock, qui ont fait leurs débuts l’année suivante.

On pense généralement que la peinture a été nommée The Key (La Clé) pour signifier un nouveau départ dans le domaine de l’art américain à une époque où les peintures européennes dominaient la scène artistique.

Ses caractéristiques expressives et avant-gardistes lui confèrent sa place remarquable dans le monde de l’art moderne.

jackson-pollock.org

Dans sa dernière salle, l’exposition présente des pourings, des œuvres intéressantes qui préfigurent également la suite de son travail. On distingue une première couche appliquée au pinceau de façon assez méticuleuse qu’il recouvre ensuite de peinture projetée à l’aide du pinceau directement sur la toile. Les deux dernières toiles datées de 1946 et 1948 et conservées au Centre Pompidou montrent que sa technique s’affirme progressivement. Elles l’amèneront vers les grands drippings qu’il exposera pour la première fois en 1948. Cette technique de peinture éclaboussée qui deviendra sa marque de fabrique. On peut regretter que l’exposition ne nous offre pas au moins une toile monumentale de ce Pollock parvenu à maturité

Crédit : Valérie Gaget, Francetvinfo.fr/culture/

Musée national Picasso-Paris, 5 rue de Thorigny à Paris, ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 9H30 à 18H. Plein tarif 16 euros / Tarif réduit 12 euros

Une anecdote contée par Philippe Lançon (Libération)

Un jour, dans l’après-guerre, Matisse montre à Picasso et à sa femme Françoise Gilot des catalogues envoyés par son fils, Pierre, marchand d’art à New York. Il y a des reproductions de tableaux de Jackson Pollock, alors âgé de 35 ans. Celui-ci commence à pratiquer le dripping, cette technique consistant à projeter la peinture sur la toile posée au sol, sans attaches, comme un patient sur le divan soumis aux jets de l’inconscient. « J’ai l’impression que je suis incapable de juger ce genre de peinture, dit Matisse, pour la simple raison qu’on ne peut juger objectivement ce qui vient après soi. On sait apprécier les maîtres du passé, et même les contemporains. Parmi les jeunes, je comprends un peintre qui ne m’a pas totalement oublié, même s’il va au-delà de moi. Mais à partir du moment où il ne se réfère plus à ce qui, pour moi, est peinture, je ne le comprends plus. » Pour lui, il est difficile « de comprendre un style qui se situe au-delà de votre point d’arrivée. Quand nous nous manifestons, le mouvement de la peinture nous contient un moment, nous absorbe, et nous ajoutons peut-être un maillon à la chaîne. Puis, l’histoire se poursuit, nous dépasse, nous rejette, et nous ne comprenons plus ». Il est poli, Matisse.
Picasso, qui ne l’est pas et qui ne se sent jamais dépassé par rien ni personne, prend son air sarcastique et répond : « Quelle sagesse ! C’est du bouddhisme de pacotille ! Je ne suis pas du tout d’accord, et je me moque de pouvoir juger ou non […]

Philippe Lançon
Libération 14 oct 2024

oOo

1 Messages

  • Pierre Vermeersch | 18 octobre 2024 - 17:37 1

    Alors que l’exposition du Musée Picasso tente de retracer la genèse de l’œuvre de Pollock à partir du réseau de ses influences, un article de Art News de février 2007 intitulé " Fracas over fractals ", nous apprend que le physicien Robert Taylor de l’Université de l’Oregon relève dans les peintures de la maturité du peintre des structures fractales.
    Dans le dripping, le point intensif de la rencontre du geste et de la résistance de la gravité, projeté sur le plan-sol inscrit la discontinuité de la ligne en extension soit la conjonction des deux infinis , intensif et extensif, donnant lieu à la symétrie d’échelle que Taylor perçoit dans ce qu’il appelle les "éclaboussures".
    Ce que Matisse avait compris, dans l’anecdote contée par Philippe Rançon, c’est ce que Lacan, dans sa leçon du 1° juin 1966 exprime en ces termes « C’est ici que la notion d’intersubjectivité devient tout à fait secondaire : le dessin de la structure peut attendre, une fois qu’il est là, il se soutient par lui-même et à la façon, si je puis dire, la métaphore m’en vient là extemporanée, à la façon d’un piège, d’un trou, d’une fosse. Il attend que quelque sujet du futur vienne s’y prendre ».
    L’intersubjectivité , en l’occurrence c’est le réseau des influences.Le dessin de la structure trouve son expression mathématique dans l’attracteur étrange de Mandelbrot , Le trou c’est l’éclipse du sujet dans l’acte, la coupure de sa division. Quant au sujet futur c’est celui qui reprendra le dire de Matisse , « … le mouvement de la peinture nous contient un moment, nous absorbe, et nous ajoutons peut-être un maillon à la chaîne ».

    Voir en ligne : http://theoriedelapratique.hautetfo...