« Ceci n’est nullement la critique mais l’apologie du surréalisme. Je crois même que jamais personne ne le mit plus haut. La contestation justifie, elle rend compte de ce qui semble à bon droit critiquable, de l’élément caduc et vieilli, du caractère lassant des œuvres. Et elle est nécessaire à qui cherche à saisir vraiment ce que les textes signifient... »Georges Bataille, 1948.
Après avoir mis en ligne le texte de Georges Bataille tel qu’il avait été publié pour la première fois dans le numéro 34 de la revue Tel Quel peu après la révolte de mai 1968 : « La "vieille taupe" et le préfixe sur dans les mots surhomme et surréaliste », texte écrit en 1931 en réplique aux accusations formulées par Breton dans le Second manifeste du surréalisme contre les dissidents du mouvement, je poursuis, c’est mon choix (je laisse au lecteur le soin de deviner en quoi ce choix peut être aussi politique), la publication des textes à mon sens les plus pertinents de Bataille sur le surréalisme après la deuxième guerre mondiale. Car, après la réconciliation entre Breton et Bataille au moment de la création de Contre-Attaque au milieu des années trente afin d’affronter, de manière radicale, le danger fasciste (cf. sur Pileface, Georges Bataille, Front populaire dans la rue), une dizaine d’années ont passé et, si les différends ne sont pas complètement effacés, les points de vue entre les deux hommes se sont rapprochés, le ton a changé. Jules Monnerot, proche des milieux surréalistes, puis membre du Collège de sociologie (1937-1938), publie La Poésie moderne et le Sacré que Bataille salue ; Breton, de retour de son exil outre-atlantique, publie Arcane 17, et, sur le devant de la scène littéraire et philosophique, un écrivain comme Jean-Paul Sartre tend à affirmer son hégémonie sur une partie de la gauche intellectuelle non stalinienne (L’existentialisme est un humanisme sort en 1946). De son côté, Bataille a créé sa propre revue : Critique. Mais, hors de tout mouvement, c’est un homme assez seul. Dissident, si l’on veut. Mais sans tapage. Il y a une stratégie de Bataille. Il consacre alors plusieurs articles au surréalisme. « Le surréalisme est défini par la possibilité que son vieil ennemi du dedans, que je suis, a de le définir décidément », écrit-il en 1946.


— La révolution surréaliste (Combat, 14-15 avril 1945) ;
— A propos d’assoupissements (« Troisième convoi » 2, janvier 1946) ;
— Le surréalisme et sa différence avec l’existentialisme (« Critique » 2, juil. 1946 — sur L’évidence surréaliste, Ed. Quatre Vents, 1946, et André Breton : Arcane 17, Brentano’s, 1945) ;
— A prendre ou à laisser (« Troisième Convoi » n° 3, nov. 1946) ;
— L’absence de mythe (dans Le Surréalisme en 1947, catalogue de l’exposition internationale du surréalisme, Éd. Maeght, 1947) ;
— Note sur Le surréalisme en 1947 (« Critique » 15-16, août-sept. 1947) ; ,
— Note sur André Breton : Ode à Charles Fourier, Ed. Fontaine, 1947 (« Critique », 18, nov. 1947) ;
— La religion surréaliste. Conférence du 24 février 1948 ;
— Vue d’ensemble : Le surréalisme (« Critique » 22, mars 1948) ;
— Le surréalisme et Dieu (« Critique » 28, sept. 1948) — sur A la niche les glapisseurs de Dieu ! Ed. surréalistes, 1948 ; et sur Maurice Nadeau : Documents surréalistes, Éd. du Seuil, 1948).
Il faut ajouter à cette liste deux textes posthumes : Les problèmes du surréalisme (1949 ? - cf. O.C., t. VII, Annexes, p. 453) et Le surréalisme au jour le jour (1951 - cf. O.C., t. VIII, p. 167), ainsi que les deux conférences de Bruxelles (Surréalisme et existentialisme, 11-12 mai 1949) [...] La poésie et la tentation de fin du monde — Malcolm de Chazal et la volupté (« Critique » 33, fév. 1949, sur André Breton : La lampe dans l’horloge, Ed. Robert Marin, 1948).

Didier Ottinger, commissaire de l’exposition qui se tient aujourd’hui au Centre Pompidou, déclare : « le surréalisme n’a jamais été restrictif dans ses formes. Il érige la poésie en principe cardinal, marie la maxime de Rimbaud, "changer la vie", à celle de Marx, "transformer le monde". Embrassant tous les aspects de la vie, le surréalisme est un existentialisme ». Ce n’est pas faux, mais peut prêter — historiquement, philosophiquement — à confusion.
Le surréalisme et sa différence avec l’existentialisme de Bataille est l’un des textes les plus significatifs de la période d’après-guerre. L’« adversaire » est Sartre qui a publié en 1943 « Un nouveau mystique », un article ironique sur L’Expérience intérieure de Bataille [1]. Ce sera encore Sartre au moment de la publication de L’homme révolté d’Albert Camus : Bataille prendra alors le parti de Camus (Cf. sur Pileface, Bataille à propos de Camus : Le temps de la révolte.).


La révolution surréaliste
Combat, 14-15 avril 1945
Le surréalisme entre les deux guerres suscita des réactions d’une ampleur évidente. Nul ne saurait nier qu’un extrême intérêt, qu’un enthousiasme même en accueillaient les manifestations. Mais celles-ci provoquaient d’autre part un grand malaise. Les sages, il va sans dire, étaient choqués par une outrance se voulant la plus grande possible (la revue La Révolution surréaliste d’elle-même ne se dit-elle pas « la plus scandaleuse du monde entier ? »). Les côtés de surenchère, la fabrication, une affectation de mauvais goût, la préciosité lassaient en même temps les volontés les meilleures (et peut-être les plus hardies) .
La guerre semble avoir mis le point final à l’activité quelque peu piétinante du mouvement. L’on n’y pense guère depuis 40 ...
Toutefois les profondes et réelles conséquences qui le suivent ne sauraient manquer d’apparaître un jour. Le surréalisme n’est sans doute pas mort. S’il a souvent des formes discrètes, s’il est vrai que les procédés publicitaires sont abandonnés (au point que nulle manifestation d’un surréalisme authentique ne se donne plus comme telle, en France du moins), en un mot si l’angoisse le colore à la fin, il ne domine pas moins, sans doute même domine-t-il davantage le temps présent que l’entre-deux-guerres .
Et comme une situation si équivoque fait désirer d’en sortir, il n’est pas mauvais qu’un livre sérieux [2] tente actuellement d’en tirer la chose au clair. S’il s’agissait d’un mouvement quelconque, épisodique (comme furent le symbolisme ou le naturalisme), il serait vain de s’y attarder. Mais l’ouvrage de Jules Monnerot se réfère dès l’abord à une tout autre signification. Ce que l’auteur aperçoit dans l’aspiration surréaliste est, pour simplifier, l’aspiration religieuse ; s’il étudie, avec la plus réelle objectivité, mettant en œuvre les ressources les plus rares de la science moderne des religions, les données du surréalisme, c’est comme on le fait d’habitude des mouvements historiques qui déterminèrent généralement les formes de la sensibilité humaine. Il ne tente pas de situer, comme le fait la critique terre à terre, la poésie surréaliste dans les enchaînements mesquins de l’histoire littéraire, mais dans l’histoire tout court, aperçue du point de vue le plus lointain, qui envisage justement, à partir de temps reculés, le développement de notre sensibilité. Comment l’homme réagit dans le monde à sa situation inexpliquée, comment il y peut justifier sa présence et son être est la question fondamentale de ce livre. Comment ces réactions aboutirent de nos jours au surréalisme en est la question développée. Ce travail introduit le sérieux comme il convient dans un domaine qui n’en admet que la forme la plus profonde, récusant les formes superficielles. Si l’on veut juger de l’importance extérieure du sujet, nous n’hésitons pas à dire, quelles que soient les faiblesses, les tares du mouvement, que le surréalisme a donné le premier quelque consistance à une « morale de la révolte », et que son apport le plus conséquent — conséquent même peut-être en politique — est de demeurer en matière de morale une révolution.


À propos d’assoupissements
Troisième convoi, janvier 1946
Mais comment en est-on venu à confondre avec la chose même l’expression que lui donnent la peinture ou la poésie ? Je suis mal désigné, semble-t-il. Je me suis, chaque fois que j’en eus l’occasion opposé au surréalisme. Et je voudrais maintenant l’affirmer du dedans comme l’exigence que j’ai subie et comme l’insatisfaction que je suis. Mais ceci d’assez clair ressort : le surréalisme est défini par la possibilité que son vieil ennemi du dedans, que je suis, a de le définir décidément.
C’est la contestation vraiment virile (rien de conciliant, de divin) des limites admises, une volonté rigoureuse d ’insoumission.
Et je pense que l’agitation, rarement torrentielle et pourtant ..., que le nom voulut désigner ne put jamais donner d’elle-même une figure assez libre. La lier, comme le fit André Breton, à certaines libertés d’expression, avait certainement plus d’un avantage ; et l’écriture automatique était mieux qu’une pierre de scandale. C’est que l’insoumission, si elle ne s’étend pas au domaine des images et des mots, n’est encore qu’un refus de formes extérieures (comme sont le gouvernement, la police), quand les mots et les images en ordre sont des ayants cause en nous d’un système qui, de fil en aiguille, soumet la nature entière à l’utilité. La croyance, plutôt l’asservissement au monde réel est sans l’ombre d’un doute un fondement de toute servitude. Je ne puis regarder comme libre un être n’ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage. Il ne s’ensuit pas, cependant, qu’il suffise un instant d’échapper à l’empire des mots pour avoir poussé le plus loin que nous pouvons le souci de ne subordonner à rien ce que nous sommes.
Il y eut aussi, dès l’abord, une faiblesse initiale dans la place que donna le surréalisme à la poésie et à la peinture : il a fait passer l’œuvre avant l’être. Il est vrai qu’expressément l’on devait cesser de distinguer l’une de l’autre : tant valait l’œuvre et tant valait l’être. Un poème admirable d’un homme vil semblait une contradiction. C’est possible, et cela ne signifie pas que d’un homme pur le mieux qu’on doive attendre soit une poésie .
L’action du point de vue que j’ai défini n’est guère accessible (l’expérience l’indique : si j’excepte René Char, il n’est guère d’action de conséquence, menée par des hommes issus du surréalisme, qui n’ait d’abord entraîné l’abandon de leurs principes). Et ce n’est pas d’action qu’il s’agit [3]. Je n’aperçois pas de raison (en dehors du souci d’attirer, de faire nombre, du fait que de nombreux jeunes gens écrivent des poèmes ou peignent, du fait qu’il existe u ne ornière) de lier décidément le sort d’une extrême contestation à l’exercice de la peinture ou de la poésie. Je vois plutôt que ces exercices au nom d’une contestation violente ont pris finalement la suite des précédents. J’y serais indifférent si l’extrême confusion n’avait pas, dans ces conditions, pris la place de l’extrême contestation : celle-ci veut une autre rigueur. Comment être sûr qu’un poème, qu’un tableau effectuent l’« opération souveraine » sans laquelle chacun de nous sert l’ordre établi ? Je ne vois sur ce point répondant à l’enjeu qu’une contestation illimitée, qu’une sévérité de méthode exercée sans répit. La plus petite faiblesse : loin d’échapper aux lois du monde servile, nos œuvres le servent. Il n’est pas jusqu’au sérieux, jusqu’au souci anxieux qui ne risque à tout moment de nous enlever nos chances. En vérité, l’« opération souveraine », dès l’abord, apparaît plutôt comme un rêve.
Ce qui, jusqu’ici, semble avoir manqué le plus aux surréalistes est l’aptitude intellectuelle. Les surréalistes ont même affiché du mépris pour les expériences de l’intelligence. Pourtant, la maîtrise de ces exercices est peut-être la clé d’une émancipation rigoureuse. Si l’excellence individuelle est souvent signe de servilité, il ne s’ensuit pas que nous puissions résoudre la servilité de l’esprit si nous ne disposons que de faibles moyens intellectuels. D’ailleurs, si l’on veut bien voir , le surréalisme n’est pas moins qu’à l’écriture automatique elle même lié à l’affirmation de sa valeur, en tant qu’elle révèle la pensée. Ce qu’enseigne Breton n’était pas moins de prendre conscience de la valeur de l’automatisme que d’écrire sous la dictée de l’inconscient. Mais cet enseignement ouvrait deux voies : l’une allait du côté des œuvres, sacrifiait même rapidement tout principe aux nécessités des œuvres, accentuait la valeur d’attrait des tableaux et des livres. Ce fut celle où s’engagea le surréalisme. L’autre allait ardument du côté de l’être : de ce côté, l’on ne pouvait donner qu’une faible attention à l’attrait des œuvres, non que celui-ci fût insignifiant, mais ce qui alors était mis à nu et dont la beauté, la laideur n’importaient plus, c’était le fond des choses et dès lors commençait le débat de l’être dans la nuit. Tout était suspendu dans une solitude rigoureuse. Les facilités qui relient les œuvres au « possible », au plaisir esthétique avaient disparu. (Ce qui était aussi continué était le débat de Rimbaud.)
Mais quand le groupe surréaliste cessa d’être, je crois que l’échec touchait davantage le surréalisme des œuvres. Non que les œuvres aient cessé d’être avec le groupe : l’abondance d’œuvres surréalistes est maintenant aussi grande que jamais. Mais elles cessèrent d’être liées à l’affirmation d’un espoir de briser la solitude. Les livres aujourd’hui sont en ordre sur les rayons et les tableaux ornent les murs. C’est pour cela que je puis dire que le grand surréalisme commence.


Le surréalisme et sa différence avec l’existentialisme
Critique n°2, juillet 1946
ANDRÉ BRETON, Arcane 17 et L’Évidence surréaliste
Sans doute, depuis vingt ou trente ans, personne davantage qu’André Breton ne manifesta le souci de donner jusqu’à des démarches infimes un sens engageant le sort de l’homme. C’est la raison d’un pouvoir d’agiter et d’entraîner qu’aucun écrivain vivant n’eut au même point. En la personne d’André Breton, le possible de l’homme s’est mis jusqu’au bout en cause en vue d’une décision et d’un choix entièrement neufs (comme en une sorte de réélection). Et personne en fait n’a choisi pour les autres aussi conséquemment que lui : qui nierait aujourd’hui le pouvoir rayonnant du surréalisme ? Non qu’il y ait là rien d’incontestable, non que l’on n’aperçoive aussitôt la suite des erreurs et des quiproquos. Mais les tares du surréalisme, qu’elles touchent les œuvres ou les hommes, en manifestent plutôt la force. Le surréalisme est ce qui malgré l’ensemble — en somme décevant — des œuvres et des hommes vit et s’impose authentiquement.
L’insistance d’André Breton à créer, à maintenir et à développer le mouvement auquel est liée sa vie vaut qu’on y insiste. Le surréalisme n’est pas, comme d’autres écoles (romantique, symboliste) un mode d’activité assez libre, assez mal déterminé. Il n’y allait pas de la vie pour un romantique, un symboliste, que le romantisme ou le symbolisme en général fussent ceci et non cela. Quand le surréalisme, lui, met tout en jeu, étant dès l’abord sommation morale. Le romantisme aussi avait une valeur de totalité. Ses aspects ont aussi touché l’ensemble du possible. Mais jamais il ne prit corps au point d’être formulé comme une exigence.
Il est vrai qu’il faut aussi définir le surréalisme comme une école artistique et littéraire (je dois même commencer par là) : il est comme tel fondé sur l’écriture automatique. Il donne une valeur décisive à cette sorte de pensée, l’analogue du rêve, qui ne se soumet pas au contrôle de la raison : c’est ainsi qu’il dérobe l’esprit de l’homme à toute autre fin que poétique. Aucune chance à partir de là qu’un poème, un tableau, un film ait du point de vue commun le moindre sens. Mais ce qui est digne d’attention est moins le résultat que le principe. L’œuvre surréaliste choque mais il n’importe guère au fond d’irriter les faibles : ce n’est qu’une conséquence inévitable, au surplus désirable et gaie. La sommation morale qui fonde l’activité n’a rien à voir avec ce pauvre résultat. Elle est d’une autre nature.
« ... Tout ce que nous savons, écrivait Breton dans Légitime défense (1926), est que nous sommes doués à un certain degré de la parole et que, par elle, quelque chose de grand et d’obscur tend à s’exprimer à travers nous... C’est un ordre que nous avons reçu une fois pour toutes et que nous n’avons jamais eu le loisir de discuter ... » Et le surréalisme, essentiellement, ne tient pas moins qu’à la négation du contrôle de la raison à ce caractère impérieux, qui lie les tenants du mouvement.
« Il ne s’agit pas, écrit Nadeau (Histoire du surréalisme, p. 105), d’une association de littérateurs se tenant les coudes pour mieux arriver, pas même d’une école qui n’est souvent pas autre chose avec en plus quelques idées théoriques communes, mais d’une "organisation" collective, d’une secte d’initiés, d’un parti ... On y entre en connaissance de cause, on en sort ou on en est exclu pour des raisons précises ... » Le groupe surréaliste néanmoins différa d’un parti — ou d’une secte — en ce que l’entrée était en principe réservée à ceux qui dis posent des moyens d’expression de l’art. Que le surréalisme excédât le domaine artistique et littéraire allait sans dire : « Il tend, disait Breton dès le Manifeste (1924), à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie ... » Mais les artistes ont en propre les dons qui leur assurent u n indéniable pouvoir : ils décident les aspects, les moments qu i captent l ’attention des autres. Ce qui grise, envoûte, émerveille n’est pas exactement l’œuvre de l’art, mais est désigné par lui. L’artiste en éclairant d’une vive lumière un point donné décide ce que verront les autres (l’usage des propagandes souligne l’importance de ce pouvoir). Mais il peut ne pas décider librement. Il obéit s’il exécute la commande d’autrui (comme l’artisan des cathédrales) : ou s’il répond au goût, c’est-à-dire à la fatigue, à la pesanteur du public. Quand la communauté choisit dans sa simplicité originelle, ce n’est pas tout à fait une obéissance. Mais dans un monde taré et déchiqueté, ce n’est pas seulement une servilité, ce peut être une trahison. Dans cette civilisation enchevêtrée, où l’activité complexe épuise les ressources, où chaque arbre cache la forêt, où la fatigue, sans fin, substitue à la possibilité de la vie la multitude des petits résultats truqués (le luxe que n’a pas l’autre), l’artiste a, dans la solitude d’une chambre, un pouvoir d’ultime décision. Il peut représenter et magnifier cette part irréductible en nous, liée à nos aspirations les plus tendues : il a le pouvoir de placer la vie dans la perspective de l’éclat. Mais il peut aussi bien dissimuler toute ouverture, détourner l’attention sur la sottise, pour répondre au désir de repos. C’est grave en ce que l’humanité tout entière, et sans cesse, hésite de la commodité à la conscience ou de la somnolence (existence frelatée, torpeur) à l’emballement juvénile (enthousiasme dangereux). Et la décision se joue sur ce point. Dans le choix d’un artiste (s’il n’en était ainsi quel lien aurait-il avec l’art ?) se décide la pureté ou l’affaissement, la liberté ou la servitude. Ainsi la nécessité de choisir qui s’impose à lui a t-elle un sens privilégié. Ce peut être une histoire si dans tel ou tel cas je choisis (je songe aux plus mauvaises situations de la guerre), mais incomplète . Celui qui agit — politiquement ou militairement, c’est tout un — est en face de la possibilité limitée pour laquelle il lutte. Cette possibilité est limitée en ce que l’action politique et militaire est d’abord une limite à l’usage de la liberté, qu’au surplus elle rend la liberté possible mais n’est jamais, sur ce plan, que négative (je combats pour ne pas ou ne plus être asservi, mais jouir de ma liberté, c’est une autre affaire). L’artiste seul choisit entre la liberté positive (d’abord la sienne puis celle de ceux qu’il séduit) et la platitude (la servilité, le succès). (Ceci donne à sa décision une valeur étrangère à la pure moralité : la qualifier de religieuse rendrait possible un contresens, mais elle atteint l’au-delà de la morale : une consumation immédiate qui se moque ouvertement des conséquences.)
Je dois le dire : mon explication sur ce point est l’étude balistique d’un coup de feu. Le fait d’André Breton était le coup de feu lui-même. Frappé de la portée de la décision, il eut moins le souci de donner ses raisons que d’exprimer la violence de ses sentiments. Ce qui compta d’abord à ses yeux fut de communiquer un état tranché : il répondit à l’exigence de la passion plutôt qu’à celle de convenances intellectuelles. Toujours, aux premiers temps du surréalisme, ses écrits associaient à l’expression de leur objet les mouvements contenus de la colère. En chacune de ses phrases, il y va du destin infini de l’homme : c’est ce qu’en France on a coutume de trouver plaisant, c’est en même temps ce qui porte en soi la marque émouvante de l’authenticité. Sans doute, cette soudaine volonté de décision, liée à tant de conscience et de gravité avait quelque chose de gênant. Le prêtre, le prophète, le saint avaient autre fois, avec la prérogative du choix, le monopole de l’appel pathétique. Que les politiques leur succèdent, passe encore ! Les premiers parlaient au nom de Dieu, les autres au nom des torts matériels et de la misère. Mais qu’un écrivain parle au nom du destin positif de l’homme, s’en soucie du fond du cœur, avec rage, comme le fanatique de la gloire de Dieu, c’est ce qui paraissait suspendu.
Le plus étrange est que le coupable avait bien vu à quelles conditions il pouvait parler. S’il s’était exprimé personnellement, ce n’aurait pas été soutenable. Mais la force de conviction qui l’animait lui permit de lier au jeu un certain nombre de personnes dont les noms aujourd’hui se lisent de tous côtés [4] non des liens extérieurs de l’action mais de ceux plus intimes de la passion. Ceci fut donné en propre à André Breton de comprendre qu’un poète, un peintre, n’avaient pas le pouvoir de dire ce que lui-même avait à cœur, mais qu’une organisation, qu’une instance collective le pouvait. L’« instance » peut parler autrement que l’individu. Si des peintres, des poètes, prennent ensemble conscience de ce qui pèse sur la poésie ou la peinture, quiconque parle en leur nom doit alléguer qu’il est le véhicule d’une nécessité impersonnelle. La vérité est qu’entre subir la sommation morale exprimée par André Breton et former une organisation, une instance donnant sens et valeur à cette sommation, il ne pouvait y avoir de différence. Si la conscience naît de la gravité de la décision, il faut l’exprimer et elle ne peut l’être qu’au nom de quiconque, de la même façon, est en situation de décider. Si l’on veut, les conséquences autour de lui de ce qui s’imposait à André Breton étaient garantes de l’authenticité : il n’est pas mauvais d’insister aujourd’hui sur le fait que la répercussion fut la plus grande imaginable : le verbalisme ou l’excitation creuse au début du surréalisme ne peuvent faire oublier l’intensité d’une effervescence qui souvent, fut la seule chose qu’elle avait à être, éperdue. Que dans la suite, humainement, la mésentente et les malentendus l’aient emporté, que l’« organisation » ait fait long feu, il n’importe, le témoignage rendu par les hommes les plus effervescents et les plus aigus d’une génération — par le trouble qui les saisit — ne peut être retiré.

À travers le temps et le va-et-vient des éblouissements — de l’espérance et de la désillusion — il semble qu’en aucun moment, André Breton n’a cessé de sentir pathétiquement la valeur de la décision qu’à tout moment sa vie ne pouvait qu’être. Très vite ce ne fut pas seulement le choix de la poésie déchaînée, qu’est l’écriture automatique, qui eut l’importance pour lui d’un bouleversement : on a vu qu’il disait dans le Manifeste, de cette modalité du déchaînement poétique, qu’elle tendait « à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie... ». Cette invasion du principe de la poésie dans les grandes et petites décisions, c’est-à-dire dans toute la vie, de plus en plus fut l’objet de ses principaux écrits — Nadja (1928), Les Vases communicants (1932), L’Amour fou (1937) — qui pour une part se composent du récit de son existence. La conscience semble sans cesse l’avoir guidé de ce que sa conduite engageait avec lui l’homme entier. Sartre assure aujourd’hui qu’en nous mariant, nous engageons l’humanité dans la monogamie : nous ne faisons pourtant que ne pas l’en sortir et, si nous refusons le mariage, c’est encore négatif. Mais l’acte où l’initiative s’affirme a une valeur privilégiée : il peut engager les autres, s’il séduit, dans sa voie positive. Et c’est en cela qu’il est à la fois pathétique et désirable. Il ne prend alors de sens plein qu’exprimé. Il n’est pas en vérité de différence entre agir, dans le sens de la séduction, avec la conscience de l’initiative, et donner à l’action l’expression esthétique. À tel point, l’on ne sait plus si l’on n’agit pas pour exprimer. L’expression est au fond inséparable de l’acte. C’est elle qui donne à l’acte un sens vertigineux, celui de détermination d’une destinée commune.
Le dernier livre d’André Breton, Arcane 17, tire peut-être un élément plus grave encore d’avoir été écrit dans un temps où se décidait le sort de la guerre, en particulier commencé dans les journées où se décidait le sort de Paris [5]. L’auteur se trouvait alors dans le Nouveau Monde, à l’extrémité sud de l’embouchure du Saint-Laurent, sur la côte de la péninsule de Gaspé.
L’isolement, dont il nous dit qu’il est la condition de la pensée poétique, est sur cette côte « aussi inespéré, aussi grand qu’il se puisse ». Le caractère comme oublié de ce domaine français perdu dans l’Amérique anglaise ajoute à la sensation d’être loin de ce qui a lieu dans le temps : « un écran de protection très efficace contre la folie de l’heure... s’étend à tout l’horizon ». La libre suite des réflexions dont le livre est fait se compose à partir d’un parcours en bateau de pêche autour d’un large rocher, que peuple une colonie d’oiseaux. Cet îlot, le Rocher Percé, d’ailleurs durant tout le temps où fut rédigé l’ouvrage, continuait à découper un merveilleux profil dans le cadre des fenêtres de l’écrivain. Lentement son imagination se joue dans la transparente étrangeté des formes naturelles, à travers lesquelles est infinie la possibilité de la vision. « La grande ennemie de l’homme, nous est-il dit, est l’opacité », ainsi l’étroite limitation que les rues de la ville offrent aux regards. Loin des enchaînements convenus, terre à terre, chaque aspect des choses est sollicité de livrer un peu plus l’immense, le merveilleux possible que cache le monde. Pour aller au bout de la profondeur de ce qui est et lire dans la transparence, s’écartant du travail d’analyse, André Breton laisse parler en lui le rocher et l’oiseau comme autrefois le fit l’humanité créatrice de mythes. Au Rocher Percé, parce qu’il répond au désir premier de l’éblouissement, parce que la beauté est le prisme où se joue toute possibilité de la lumière, les mouvements de l’imagination éperdue confèrent le pouvoir de donner forme aux rêves les moins proches. « C’est quand, à la tombée du jour ou certains matins de brouillard, se voilent les détails de sa structure, que s’épure en lui l’image d’une nef toujours impérieusement commandée... C’est que le bâtiment, tout à l’heure dépourvu de ses agrès, semble tout à coup frété pour le plus vertigineux des voyages au long cours... » Plus loin : « Pourtant cette arche demeure, que ne puis-je la faire voir à tous, elle est chargée de toute la fragilité mais aussi de toute la magnificence du don humain. Enchâssée dans son merveilleux iceberg de pierre de lune, elle est mue par trois hélices de verre qui sont l’amour, mais seulement tel qu’entre deux êtres il s’élève à l’invulnérable, l’art, mais seulement parvenu à ses plus hautes instances, et la lutte à outrance pour la liberté. À observer plus distraitement du rivage, le Rocher Percé n’est ailé que de ses oiseaux. »
La méthode a ses limites (elles peuvent être éprouvées péniblement) qui sont bien entendu celles de la chance. À supposer pourtant qu’on y ait recours sans méconnaître ce qui, par ailleurs, a lieu de décisif et de cruel (c’est le cas d’Arcane 17), elle vaut dans la mesure où la possibilité tout entière de l’homme est en elle mise en jeu. Qu’importe alors l’apparence arbitraire des interprétations proposées : par une mise en jeu qui n’hésite pas, la vie s’est ouverte à la chance de déterminer pour elle-même la ligne de séduction. Car « sous ces adorables frondaisons trop répandues et trop vivaces pour pâtir des querelles des hommes, tout tend, doit tendre en fin de compte à se réorienter sur les séductions de la vie ». N’est-il pas évident que toute énigme que nous pose le monde est subordonnée à celle que d’abord nous pose, en ce monde, ce qui nous séduit ? S’il est un sens des choses que nous puissions saisir, peut-il mener ailleurs qu’à l’objet de nos ravissements ? Et si, quelque jour, nous perdons le sens, ne le retrouvons nous pas dès que, malgré cela, nous sommes séduits ? Qu’importe alors l’opacité du monde ! Le ravissement momentané, qui fortement s’est libéré du souci poussiéreux de connaître, nous a donné le pouvoir de dire : que tout est transparent ! L’on y peut opposer, il est vrai, le caractère de provisoire, qu’il est convenu de ne pas distinguer du mensonge. L’objection n’est pas négligeable : qui n’est pas tendu et n’a pas le souci d’achever en lui tout le possible de l’homme, est à la merci de bien pauvres diversions (ce qui justifie les diatribes de Pascal). Mais il n’est alors séduit qu’à une condition, c’est à l’avance de minoriser, de ne pas accepter comme valeur souveraine ce qui séduit. Ce qui compte est pour lui — par l’impuissance à affirmer ce qu’il aime — ce qui plie, humilie, accable l’homme, le sérieux, la morale, le travail. Ce qui séduit est abandon né à la malveillance, n’est concédé qu’à son inévitable faiblesse. En vérité la séduction ne peut être trahie sans être rendue misérable : elle veut être aimée sans réserve, éperdument.
C’est ainsi que pour l’atteindre, d’abord, il fallait se laisser posséder et entraîner loin par la témérité, la folie et le dénuement impliqués dans la destinée humaine. Ce serait un jeu futile si l’on n’avait commencé par se dire : la limite de ma volonté, mais, nécessairement, c’est tout le possible de l’homme, la limite de ma volonté, c’est bien entendu, de ne jamais avoir de limite. Je puis à partir de là — ce ne serait sinon que préciosité — donner à la séduction la figure de la femme-enfant, affirmer : « C’est son avènement à tout l’empire sensible que systématiquement l’art doit préparer ... » Est-ce profondeur, est-ce fatigue, si Breton, récusant « l’intelligence de type mâle à la fin du XIXe siècle..., la bave du rat mangeur de livres », cristallise en un point où, capricieusement, elle n’est que féminine et puérile, la possibilité de transparence de l’être ? En matière de séduction, disposer de la mesure n’est-il pas donné à qui séduit ?
Ce qui sans doute retire à de tels choix une partie de leur valeur est qu’en aucun point, l’arrêt, la fixation, ne s’imposent. Si la position d’André Breton exige une instance au nom de laquelle parler, si l’instance dont il part est fondée, il ne s’ensuit pas que toujours l’accord aille plus loin que le fondement (qui veut que tout art soit servile et trahisse qui n’est pas liberté de la poésie). Et si généralement l’art, en projetant sur un point de graves lumières, a le pouvoir d’attirer l’attention, il n’a plus comme l’avaient les religions, celui de la lier. Nous diriger vers une partie de l’horizon où tout est mouvant est tout ce qu’il peut faire. Il est vrai, certaines liaisons peuvent en un temps donné avoir une valeur commune. Et Breton sans nul doute ne lie pas le vide quand trouvant l’amour, sous sa forme entière, il a pour en parler des accents qu’on n’eut pas avant lui.
Arcane 17.

L’exaltation comme valeur de la femme, en particulier de la femme-enfant, ne peut être aussi facilement l’objet d’une adhésion nécessaire : l’on peut répondre à l’exigence surréaliste sans s’attacher longuement à cette affirmation séduisante. La femme-enfant d’ailleurs n’est-ce pas le caprice même ? Érigé en principe, le caprice devrait il cesser d’être capricieux ? Je puis davantage douter que l’intérêt de plus en plus grand qu’avoue pour la magie André Breton ait la même valeur brûlante qu’en général eut sa position.
Cette séduction à laquelle Arcane 17 donne une expression appuyée (non sans réserve sur le fond) rencontrera sans doute une prévention défavorable. Je suis enclin pour ma part à montrer qu’en un sens, elle a, comme celle de l’amour entier, une valeur actuelle inévitable. Ce que Nietzsche a dit du catholicisme : qu’en dépit de la morale chrétienne, il garde un reflet des splendeurs du paganisme, est vrai — sur un autre plan — de la magie : c’est du fond très ancien des religions non morales que ces traditions nous donnent une image un peu trouble. Breton a raison de voir la nécessité dans le fait que la poésie moderne est souvent tributaire de l’ésotérisme (il allègue Nerval, Hugo, « dont viennent d’être révélées les attaches très étroites avec l’école de Fabre d’Olivet », Baudelaire, Apollinaire et les lectures significatives de Rimbaud). Et comment n’avoir pas quelque nostalgie de toute une sagesse perdue ? Cette sagesse en son temps sut disposer pour chaque homme des séductions les plus aiguës peut-être que recèle ce monde. Il est difficile de penser toutefois qu’à vouloir encore en capter et fixer des motifs précis, nous n’oublions pas ce qui nous incombe — qui n’est pas de retrouver ce qui sans remède est perdu.
Nécessairement, le rationalisme, pour se constituer, a dû perdre le sens profond des modes de pensée qui l’entravaient. Mais si maintenant nous cherchons le possible devant nous, tout le possible, que nous l’ayons voulu ou non, nous qui n’avons plus à construire la pensée rationnelle, qui sans effort en disposons, ne pouvons qu’apercevoir à nouveau la valeur profonde de ces modes de pensée perdus. Nous l’apercevons seulement dans un monde où d’anciennes liaisons ne sont plus possibles. Maintenant le rationalisme a déterminé le domaine qui lui revient, celui de l’efficacité pratique : dans ce domaine, il est apparu que ces modes de pensée représentés par la tradition de la haute magie ne pouvaient plus avoir de place . Ils rendaient même un immense développement impossible. Sans doute Breton, écrivant avant 45, contestait déjà le résultat de ce bel essor mais n’importe : qui veut de nos jours rendre aux méthodes de la magie l’activité technique ? Breton d’ailleurs s’oppose aux manières de voir qui rendent compte en général des pratiques rituelles liées à des mythes en les donnant comme les moyens de fins matérielles. Ce sur quoi il n’insiste pas est la liberté que confère à ces modes de penser et de vivre le fait de ne plus être, comme jadis ils le furent en partie, subordonnés à ces fins. Mais la liberté implique l’impossibilité de rien fixer. À telle attitude qui n’est plus regardée comme matériellement efficace, je ne puis plus être lié. Mon caprice peut tout aussi bien m’engager à telle autre bien différente. Si maintenant, André Breton avoue avoir foi en la valeur privilégiée d’une formule — qu’on dit avoir joué à Éleusis — pour émouvants que soient les mots magiques « Osiris est un Dieu noir », l’on peut penser qu’ayant lui-même ouvert la porte aux remous bouleversants de la libre poésie, qui opèrent indifféremment le retour d’un sens profond dont disposerait plus que toute autre la phrase « Osiris... », il revient à des formes plus lourdes, embarrassées encore de l’efficacité vulgaire qu’on leur prêta.
Ce retour à la fixation est tout de même lourd : il altère un caractère tranché du surréalisme, qui opère un libre déchaînement poétique sans le subordonner à rien, sans lui assigner de fin supérieure. C’est une attitude il est vrai difficilement tenable, en même temps décisive, virilement souveraine. Oui, c’est justement la conquête décisive. La liberté poétique n’est pas nouvelle. Les mythes et les rites qui leur sont liés — ainsi « les cérémonies hopi, d’une exceptionnelle variété et qui nécessitent l’intervention du plus grand nombre d’êtres surnaturels que l’imagination ait pourvus d’un visage et d’attributs distincts » — rendent assez clair ce fait : que la « pensée » humaine a partout et toujours été prête à se déchaîner. Mais il fallait autrefois à ce déchaînement donner une fin supérieure, un prétexte d’habitude assez grossier. Il s’agit, chez les Hopi « d’attirer toutes les protections sur les cultures..., au premier rang desquelles figure celle du maïs ». Dans la mesure où des religions plus raffinées maintiennent un élément d’invention poétique, le prétexte est donné dans une morale transcendante, associée au salut comme fin supérieure. Dans des modes de pensée où le poétique et le rationnel restent confondus, l’esprit ne peut s’élever à la conception de la liberté poétique, il subordonne l’existence de chaque instant à quelque but ultérieur. C’est une servitude dont il ne sort pas.
C’est le privilège du surréalisme de dégager l’activité libre de l’esprit de ces servitudes. Le rationalisme, rejetant dans l’ombre cette activité, mettait en lumière l’enchaînement des actes et de toute pensée à la fin poursuivie. Le rationalisme libérait par là de cet enchaînement l’activité poétique, la laissant suspendue. La difficulté demeurait toutefois d’affirmer la valeur de ce qui dans l’ombre était à la fin déchaîné.
Ce qui de cette façon se trouvait à la fois atteint et libéré, n’est autre que l’instant. Il en est ainsi : jamais jusqu’ici les hommes n’ont pu donner de valeur à l’instant. Leur machinerie mentale est ainsi faite : toujours la valeur est attribuée à la fin poursuivie. Ou plutôt, jamais l’on ne peut distinguer valeur et fin poursuivie. La dissociation demanda l’étrange démarche, rageuse et rêveuse, lucide mais se dérobant à sa propre lucidité, qui distingue André Breton. Celui-ci, dès l ’abord marquait pour le temps futur un surprenant mépris. « Je ne fais jamais de projet », dit-il dans la Confession dédaigneuse. Et le principe de l’écriture automatique est clairement d’en finir avec les buts. Exprimée comme il le fallait en propositions assez ordonnées, une telle attitude n’allait pas sans contradictions. Le langage de Breton est un effet de la conscience de ces contradictions et de la volonté de les dépasser au besoin par d’illogiques violences.
Ceci ne pouvait guère être d’emblée « clair et distinct ». Si la passion non la lucidité avait d’abord mené le jeu, c’était vide de sens. La morale à laquelle s’est tenu André Breton est assez mal définie. Mais c’est, si la chose est possible, une morale de l’instant. La pièce essentielle en est la sommation imposée à qui s’exprime de choisir entre l’instant — la valeur de l’instant présent, de l’activité libre de l’esprit — et un souci des résultats qui supprime aussitôt la valeur et même en un sens l’existence de l’instant. L’accent n’est pas mis sur le fait de choisir mais sur le contenu du choix proposé. La valeur incommensurable de l’instant compte seule et non le fait que tout soit suspendu. Plus précisément ce qui est en jeu (d’ailleurs en tant que mise en jeu) l’emporte infiniment sur le fait que la décision m’appartient et me donne de l’importance. La liberté n’est plus liberté de choisir mais le choix rend possible une liberté, une activité libre, exigeant qu’une fois la décision fixée sur elle, je ne laisse plus intervenir de nouveaux choix : car un choix entre les diverses possibilités de l’activité déchaînée serait fait en vue de quelque résultat ultérieur (c’est le sens de l’automatisme). La décision surréaliste est ainsi décision de ne plus décider (l’activité libre de l’esprit serait trahie si je la subordonnais à quelque résultat décidé d’avance).
La différence profonde du surréalisme avec l’existentialisme de Jean-Paul Sartre tient à ce caractère d’existence de la liberté. Si je ne l’asservis pas, la liberté existera : c’est la poésie ; les mots, n’ayant plus à servir à quelque désignation utile, se déchaînent et ce déchaînement est l’image de l’existence libre, qui n’est jamais donnée que dans l’instant. Cette saisie de l’instant — où la volonté en même temps se dessaisit — a certes une valeur décisive. L’opération, c’est vrai, ne va pas sans difficultés, que le surréalisme a révélées, non résolues. Mais le possible en jeu va plus loin qu’il ne semble. Si nous brisions véritablement la servitude à laquelle l’activité utile soumet l’existence de l’instant, le fond se révélerait soudain en nous avec un insoutenable éclat. Tout du moins porte à le croire. La saisie de l’instant ne pourrait différer de l’extase (réciproquement, il faut définir l’extase comme la saisie de l’instant — rien d’autre — opérée malgré les soucis des mystiques). Loin de s’éloigner de ces vérités dernières, André Breton leur a donné de fortes expressions. « Le surréalisme, dit-il dans le Second Manifeste (1929), n’est pas intéressé à tenir grand compte de ce qui se produit à côté de lui sous prétexte d’art, voire d’antiart, de philosophie ou d’antiphilosophie, en un mot de tout ce qui n’a pas pour fin l’anéantissement de l ’être en un brillant intérieur et aveugle qui n’est pas plus l’âme de la glace que celle du feu... » Ou dans le même livre : « L’idée du surréalisme tend simplement à la récupération totale de notre force psychique par un moyen qui n’est autre que la descente vertigineuse en nous, l’illumination systématique des lieux cachés et l’obscurcissement progressif des autres lieux, la promenade perpétuelle en pleine zone interdite, et son activité ne court aucune chance sérieuse de prendre fin tant que l’homme parviendra à distinguer un animal d’une flamme ou d’une pierre. »
C’est en vain que lisant Arcane 17 on se tiendrait à de plus proches repères. Et si, par la publication sans plus d’une suite de textes poétiques, tels que l’habitude en diminue la valeur d’arrachement — comme c’est le cas pour le recueil récemment paru sous le titre d’Évidence surréaliste — on perd de vue ces repères, on retombe de très haut dans la littérature. Car le surréalisme n’est pas seulement poésie mais affirmation bouleversée et par là négation du sens de la poésie. Le laisser oublier même un instant efface la lumière du visage [6].


Histoire du fac similé du cahier Arcane 17 d’André Breton.
Bibliobs, 2012.
Arcane 17, par André Breton, Biro Editeur, coffret composé d’un fac-similé en quadrichromie du manuscrit original et d’un volume de transcription présenté par Henri Béhar, 252 p., 1200 euros.

LIRE : Pour les fous de Breton : l’extraordinaire manuscrit d’"Arcane 17"
LIRE AUSSI : Michel Beaujour, André Breton mythographe



L’absence de mythe
Texte de Bataille pour « Le surréalisme en 1947 ». Exposition internationale du Surréalisme, présentée par André Breton et Marcel Duchamp, Éd. Pierre à Feu (Maeght)

Le surréalisme en 1947.
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A ma connaissance, Philippe Forest est l’un des rares, peut-être le seul, à avoir prêté attention à cet « absence de mythe ». Cf. Le Moderne et son mythe.


Le surréalisme en 1947
Critique n° 15-16
« Le Surréalisme en 1947 », Exposition internationale du Surréalisme, présentée par André Breton et Marcel Duchamp, Éd. Pierre à Feu (Maeght), 1947, in-4°, 141 p.
Les esprits fermés, terre à terre, avides de rapporter la vie à la lucidité et au choix de l’individu, se trompaient sans doute : pour avoir rapporté la vie à l’aveugle poésie — au désordre impersonnel, au hasard — le surréalisme survit aux épreuves qu’il a traversées. La publication en 1942, à New York, des Prolégomènes à un nouveau manifeste laissait penser qu’André Breton lui-même n’avait pas encore décidé si une suite devait être donnée, ou non, après la guerre au mouvement dont il fut l’initiateur. Mais ce mouvement répond de telle sorte à l ’attente d’un grand nombre d’esprits de par le monde que l’on n’imagine plus qu’il ait pu cesser. Il est vrai qu’un côté extérieur du surréalisme, de « parade » voyante, et même criarde, déçoit douloureusement une partie de cette attente, qui exige à l’extrême, le silence, qui exige la nuit. (Il est permis de se demander, dit Julien Gracq dans un article par ailleurs très favorable, si le système (la grosse caisse du temple d’Éleusis) qui consiste à « le tenir (le public) exaspéré devant la porte par un système de dé.fi et de provo cation » était bien de nature à favoriser ..., etc). Mais l’on voit mal comment le surréalisme éviterait des modes d’expression qu’il n’a pas choisis. Je me bornerai à dire ici que, du dehors, certains « surréalistes » semblent n’apporter d’intérêt et n’être bons qu’à la « parade ». Il est vrai, d’autre part, que des esprits dont les exigences sont voisins se tiennent à l’écart d’un mouvement qui a les inconvénients d’une foule. Mais ce dernier fait — assez discret pour n’être pas aisément aperçu, mais dont l’ampleur, le sens extrême, ou l’extrême absence de sens, pourraient apparaître à la longue — ne témoigne nullement contre l’authenticité du surréalisme : il en révèle plutôt les arrière-plans et les conséquences lointaines. D’ailleurs les esprits les plus insaisissables, analogues à ceux que, dans une Église, inquiète une activité mondaine et séculière, apprécient en se dérobant le pouvoir qu’un mouvement, résolument poursuivi dans le monde profane, a de faire savoir à ce monde qu’il devra pour finir compter avec la poésie.
Il est bien entendu paradoxal de comparer le surréalisme à une Église. Cependant Monnerot l’a fait, le premier (dans La Poésie moderne et le Sacré), et Gracq l’a suivi (dans l’article déjà cité). Pourquoi ne pas appuyer, pourquoi ne pas dire que le romantisme est en un sens religion dans le surréalisme qui le condense ? De cette religion, le groupe surréaliste est l’Église, et la poésie est le Dieu (ou le Diable). (Au surplus l’exposition récente a manifesté clairement un goût accusé pour des formes d’initiation rituelle.) Nul ne contestera le caractère sacré de la poésie : dès le moment où la poésie est autonome et ne se borne plus à l’expression de quelque réalité déjà sacrée, la poésie opère elle-même et communique par là même tout le tremblement du sacré. En vérité, il a suffi que la poésie cesse de dépendre, par le « sujet », d’autre chose qu’elle-même (c’est le sens de l’écriture automatique) pour qu’un poète se révèle à lui-même tenu de donner à la poésie la place de Dieu (ce qui dès l’abord signifie cette puissance de profanation que Gracq a justement liée au surréalisme — mais la profanation, c’est le sacré, c’est la vérité du sacrifice). Comment ne pas entendre en ce sens ces quelques phrases d’André Breton (Le Surréalisme en 1947, p. 15-16) ? « Nous n’avons pas fini de répéter que quelques lignes d’écriture automatique véridiques (c’est de plus en plus rare), une action d’ampleur même très limitée qui parvienne à se soustraire aux impératifs utilitaires, rationnels, esthétiques et moraux — au même titre que le "rêve vrai" du merveilleux Peter Ibbetson — comme au premier jour du surréalisme, retiennent trop de lueurs de la pierre philosophale pour ne pas nous amener à révoquer le monde étriqué, misérable qu’on nous inflige. Mais la démarche au terme de laquelle peuvent être substitués au sien d’autres horizons, n’est pas de celles que la seule curiosité soit en mesure de reproduire. Amorcée dans le refus catégorique des conditions de vie et de pensée faites à l’homme au milieu du XXe siècle, elle ne peut se poursuivre et être menée à bien qu’au prix d’une ascèse. »
Breton a souligné le mot. Est-il utile de dire ici qu’il définit en même temps la voie et l’impasse. Sans ascèse, en effet, la « parade » subsisterait seule. Mais que signifie une ascèse dont nous ne savons rien qui ne soit simplement négatif (à savoir qu’elle ne ressemblera guère à celle des religions connues : le premier, en effet, le surréalisme a mis le nom de Sade en avant) ? Il serait difficile de laisser la question sans réponse.
Il est un autre point sur lequel André Breton demeure dans l’ambiguïté. Quelque changé que soit le monde à venir, il ne peut être entièrement dégagé des « impératifs utilitaires, rationnels, esthétiques et moraux » auxquels nécessairement l’acte surréaliste se soustrait. Un tel acte ne peut faire qu ’il ne soit donné comme sacré (dans tout le sens profanateur du mot) : opposé au monde insupprimable de l’utilité rationnelle. Le refus dont il s’agit gagnerait à n’être pas confondu avec le refus raisonné de conditions de vie déraisonnables. Et réciproquement.



Bataille et Diane sur la terrasse de leur maison à Vézelay en 1948.
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La religion surréaliste [7]
(Mardi 24 février 1948)
Mesdames, Messieurs,
On a bizarrement comparé le surréalisme à la Renaissance. Ce n’était d’ailleurs pas pour insister sur les rapprochements, c’était plutôt pour marquer des différences. Je ne sais pas si l’on avait tellement raison de marquer les différences au plus haut point car après tout le rapprochement me paraît d’un grand intérêt. En premier lieu, il a cette valeur, il marque l’importance considérable que peuvent avoir des changements en apparence assez insignifiants. En apparence, la Renaissance se borne à des changements dans l’ordre des corniches et dans l’ordre des études classiques. Cependant, personne ne saurait nier la valeur décisive des changements qui s’effectuèrent au XVe et au XVIe siècle et qui aboutirent exactement au monde actuel. Sans Renaissance on voit mal comment le marxisme serait né, la Renaissance est à la base du monde dont nous faisons partie, encore qu’elle n’ait été au début que cette chose très simple, un intérêt jeté en arrière sur un homme depuis longtemps disparu, sur l’homme de l’Antiquité. L’homme du Moyen Age, à un moment donné, s’est cru dans la nécessité de revenir à des sources plus lointaines, de retrouver dans l’homme grec ou dans l’homme romain une forme d’existence qui avait été perdue. Je ne voudrais pas surestimer les conséquences d’un mouvement puisqu’elles sont dans le temps où l’on parle imprévisibles. Cependant, il peut y avoir intérêt à marquer le sens d’un mouvement tel que le surréalisme en représentant qu’il peut être, qu’il est sans doute, pour une grande partie, une renaissance d’un homme plus perdu encore que l’était il y a cinq siècles l’homme antique, qui est l’homme primitif ; il me semble très clair et très net que dans le sens du surréalisme, sinon dans sa définition précise, la quête de la vie de l’homme primitif a représenté la partie principale, la plus vivante et la plus décisive. Mais il apparaît tout de suite, si l’on pose la question en ces termes, que l’homme primitif était un homme religieux, en quoi il apparaît aussitôt difficile que nous puissions le suivre, puisque, dans la mesure où nous approchons de ces mouvements avancés de la littérature actuelle, nous nous éloignons d’autant de ce qui a été le monde religieux de notre enfance. Nous ne pouvons pas trancher la question si vite ; il est certain qu’un grand pas a été fait dans la connaissance de l’homme primitif, et il n’est pas sûr même que nous soyons beaucoup plus éloignés après une vingtaine d’années du mouvement moderne de l’homme primitif que les hommes de la Renaissance étaient éloignés de l’homme antique, mais nous nous retrouvons avec une différence fondamentale : l’homme primitif était par essence inconscient, et cela dans tous les sens du terme, il n’avait pas la conscience de ce qu’il était, en général il n’avait pas [conscience] non plus de ce qui se définit en nous comme inconscient. Ce qui caractérise au contraire l’homme moderne, et peut-être en particulier l’homme surréaliste, c’est que dans son retour au primitif il est contraint à la conscience et s’il vise même à retrouver en lui les mécanismes de l’inconscience, ce n’est jamais sans avoir conscience de ce qu’il vise. Il est par conséquent à la fois rapproché et plus éloigné.
Si maintenant je représente cet homme conscient que nous sommes, ayant la connaissance de ce qu’ont été les premiers hommes, [//] au moins sous une certaine forme en ce sens que nous ne pouvons douter que les premiers hommes ont été plus près du déchaînement des passions que nous ne le sommes, ont été moins apprivoisés, ont été, comme l’a dit la voix populaire, des sauvages, des sauvages et en même temps des hommes religieux ; mais puisque nous faisons porter notre attention lucide sur ces faits, nous sommes obligés de voir que lorsque nous avons dit que le primitif était un homme religieux, nous savons en même temps que sa façon d’être religieux était exactement matérialiste. Entendons-nous : il ne s’agit pas de décider si les contenus religieux de la pensée primitive étaient plus proches d’une philosophie matérielle ou spiritualiste, il s’agit simplement de mettre l’accent sur ce fait : il est impossible de rien suivre dans la vie des primitifs si l’on n’aperçoit pas que chacun de leurs actes a été lié à un intérêt matériel. Les rites que nous avons étudiés chez ceux qui représentent le moins mal l’homme qui a pu peupler la terre au début de l’humanité, les rites qui les animent dans des déchaînements de passion, sont toujours commandés par le souci d’un intérêt matériel. Il s’agit toujours du bien d’une communauté, souvent même du bien économique de cette communauté. Ces rites ont pu être étudiés dans un sens qui les ramenait généralement à des rites agrestes ; il pouvait y avoir là une exagération, une simplification, toutefois, nul ne saurait nier l’importance de la préoccupation de l’agriculture dans les faits qui nous apparaissent les plus poétiques tels qu’ils appartiennent à la vie des primitifs. Ces fêtes qui les animent, qui les poussent au dernier degré de la transe, qui les amènent à l’orgie, ont pour fin la fécondation de la terre. Il y a là dans le terme de religion dès l’abord, puisque ces fêtes ramassent l’essentiel de ce qu’a pu être la religion, il y a là dans le terme de religion une sorte de sens de bataille. La religion n’est pas exactement ce que nous attendons lors que nous songeons aux religions morales, au christianisme et au bouddhisme, lorsque nous sommes en face de l’homme primitif. La religion chrétienne ou la religion bouddhiste nous paraissent désintéressées, la religion primitive est intéressée.
A vrai dire, il est difficile de croire que lorsque nous passons de ces rites simples et de ces fêtes orgiaques aux religions morales telles que le christianisme [//] ; mais les actes dans lesquels la passion continue malgré tout d’être déchaînée sous le joug religieux ont perdu toute valeur intéressée. La doctrine du salut a pour base le souci d’un intérêt de l’être ; il s’agit cette fois d’un intérêt spirituel, mais il ne s’agit jamais cependant que de durer, il ne s’agit jamais que d’assurer la vie, il ne s’agit jamais que de la rendre possible. Ceci peut faire ressortir, ce terme même peut faire ressortir cette antinomie qui est contenue dans le terme de religion, rendre la vie possible en allant le plus loin dans le sens de l’impossible ; le déchaînement des passions supprime la possibilité de la vie ; s’il est retrouvé par exemple pendant les fêtes des primitifs, ce n’est que pour un temps court et afin d’assurer la possibilité de ce qui suivra, mais jamais l’impossible, en aucun cas, n’est pris comme tel, jamais l’homme ne va au-devant de ce déchaînement des passions qui est contenu en lui-même pour le vivre sans fin et sans souci de la possibilité d’ultérieur, pour le vivre comme un impossible à vivre pour la seule raison qu’il y est destiné et que l’homme qui n’accepte pas sa destinée est condamné aux compromis et aux hypocrisies qui continuent à peser sur nous et dont probablement le mouvement dont je parle en ce moment a le sens précis de vouloir l’émanciper.
Le surréalisme, lui, s’oppose certainement à ce que l’on peut appeler religion en ce sens net que jamais le prix de la passion qu’il a mis en avant n’a été commandé à lui par le souci de la durée, par le souci d’assurer les intérêts matériels des hommes qui le prenaient. Il y a dans l’attitude surréaliste quelque chose de parfaitement radical qui dès l’abord l’oppose aux formes religieuses qui paraissent les plus élevées et qui dans une atmosphère de compromis entretenaient l’équivoque entre le souci d’une vie passionnée, entre le souci d’une vie affective portée à l’incandescence et celui de l’intérêt personnel, celui de la durée. Ceci disparaît dans le surréalisme sous la forme très simple du scandale. Il y a opposition fondamentale entre les formes religieuses reçues dans les pays civilisés et un mouvement comme le surréalisme et cette opposition se traduit régulièrement par le scandale qu’a été le surréalisme et qu’il est encore en dépit des apparences. Le surréalisme a mis en avant sous une forme parfois discrète et maintient en avant un élément noir qui lui est lié d’une façon indiscutable. Julien Gracq [8], dans le livre qu’il a consacré récemment à André Breton, et plus généralement au surréalisme, a fait ressortir ce côté maudit qui dure à travers les aspects heureux que Breton a donnés au surréalisme actuel. Il ne s’agit pas seulement d’une eau noire, de sang noir, mais de cœur noir et toujours cet élément noir domine, l’emporte, assure je ne sais quel arrachement au monde qui nous avait dominé autrefois. La formule, la dernière formule d’Arcane 17, « Osiris est un dieu noir », continue la tradition scandaleuse du surréalisme. Et au-dessus de tous ces faits, les idées de rompre avec le passé dominent le sort qui a été fait par le surréalisme pour la première fois à la figure parfaitement noire de Sade. On sait d’ailleurs que pour Breton l’acte surréaliste le plus simple ne consistait pas dans un acte anodin, ne consistait pas dans un acte littéraire ; l’acte surréaliste le plus simple, a-t-il écrit, consiste à descendre, consisterait à descendre dans la rue et à tirer au hasard dans la foule. Il ne s’agit donc pas de quelque forme qui puisse être conciliée avec la possibilité, il n’y a rien de possible dans le fait de tirer au hasard dans la foule ; tirer au hasard dans la foule, ça signifie exactement la volonté de l’impossible et rien d’autre, en ce sens qu’après tout personne ne l’a fait en ce sens qu’on ne peut pas passer de l’état actuel où un homme civilisé vit à cet état que d’autres gens ont connu. Cela signifie tout de même une orientation sur laquelle il n’est pas possible de revenir.
Quelque réserve que j’aie dû faire au sujet du sens religieux du surréalisme du fait de la valeur équivoque d’une autre religion, le dernier jugement que je viens de citer rapproche de la façon la plus claire l’attitude surréaliste avec des formes religieuses connues. L’on sait que dans les îles de la Malaisie une tradition s’est perpétuée qui voue de temps en temps un individu au sort qui servait à Breton pour caractériser l’acte surréaliste le plus simple. La coutume de l’amok est bien connue ; les pays où règne la coutume de l’amok connaissent, comme une sorte d’attitude traditionnelle la soudaine furie d’un individu qui s’arme soudain d’un poignard, entre en courant dans une foule et tue jusqu’au moment où il sera tué. Il ne s’agit pas là exactement d’un acte de folie puisqu’il y a tradition perpétuée. Il est évident que la foule ne pardonne pas d’autre part à l’amok, elle le tue, mais elle se rend complice de l’acte de ce soi-disant fou puisqu’à l’avance il a été entendu que c’était une chose naturelle qu’un homme soit pris de la folie de l’amok, que c’était une chose naturelle qu’un homme soit dans l’obligation de se jeter sur son semblable et de le tuer. J’essaierai maintenant, au-delà de cette définition peut-être exagérément symbolique, de représenter les aspects religieux qui caractérisent en général le surréalisme. Apparemment les plus grandes précautions ont été prises pour éviter des rapprochements. Quand j’ai montré qu’il devait avoir nécessairement un caractère pénible, quand j’ai insisté sur les caractères scandaleux qui séparent le surréalisme de la morale chrétienne, malgré le souci d’éviter un vocabulaire qui a été usé par le christianisme, il est facile de reconnaitre les formes traditionnelles à travers de nombreux passages des œuvres d’André Breton en particulier. Julien Gracq a insisté sur « Degrés autour des Temples d’Ombres » [//] dont on a parlé et qui est telle pour lui que sans elle rien n’a de prix à ses yeux, qu’ont seulement pour lm les objets ou les événements qui lui ont fait passer le long des tempes, un frisson dont nous avons le droit de dire qu’il s’agit d’un frisson sacré. Qu’il y ait là quelque chose de fondamental, qu’il y ait là quelque chose qui doive être défini comme lié à l’un des sens du mot religieux, je ne crois pas qu’il puisse entrer un doute à ce sujet. Le récent développement du surréalisme a d’ailleurs insisté sur un autre aspect profond de la vie religieuse ; le souci que le surréalisme actuel a marqué pour le mythe est une des indications les plus claires dans ce sens. Le mythe est évidemment dans la vie religieuse, avec le sacré, l’un des mouvements essentiels, avec le sacré il est lié à tout ce qui a été analysé par la philosophie sous forme de participation. Et il est évident que lorsqu le surréalisme a mis en avant l’idée de mythe, il répondait à une nostalgie vivante dans l’esprit des hommes actuel, vivante non seulement depuis Nietzsche mais même depuis le romantisme allemand. De plus, ce qui constitue la religion est la liaison au mythe des rites. Or, personne n’ignore actuellement que la tendance nettement assuré du surréalisme est d’arriver à retrouver les attitudes qui ont permis aux hommes primitifs de se réunir dans des rites et plus exactement de retrouver dans des rites les formes les plus aigües, les plus tangibles de la vie poétique. Tout ce que Breton met en avant qu’il s’agisse de cette recherche du sacré, du souci des mythes, de retrouver les rites semblables à ceux des primitifs, représente cette exploration de la possibilité que nous retrouvons la possibilité dans un autre sens, il s’agit simplement cette fois d’explorer tout ce qui peut être exploré par l’homme il s’agit de reconstituer tout ce qui était dans le fond de l’homme avant que cette nature humaine n’ait été asservie par la nécessité du travail technique. Le travail technique a ordonné en nous des jugements et des attitudes qui sont toutes subordonnées à un résultat ultérieur, qui sont toutes subordonnées à un résultat matériel. Personne ne peut songer à contrevenir au bien-fondé de ces jugements et de ces attitudes, mais personne n’est sans apercevoir que la part faite à l’activité technique, en particulier lorsqu’elle est devenue dans le monde moderne machinale (mais ceci a commencé dès les temps primitifs) est de nature à altérer profondément ce qui, dans la nature humaine est resté indestructiblement semblable à ce que nous percevons quand nous nous plaçons d’une façon nue devant le spectacle de la nature et pus exactement devant le spectacle de l’univers. L’homme qui travaille est un homme qui se sépare de l’univers, l’homme qui travaille est un homme qui s’enferme déjà dans des maisons, qui se lie à ses chefs, à ses tables, à ses établis et à ses rabots. L’homme qui travaille est un homme qui détruit la réalité profonde [//] que le surréalisme a sur le réel. Et il ne fait aucun doute qu’en commun avec les rites de l’homme primitif, le souci du surréalisme été de retrouver en dehors de cette activité technique qui s’appesantit sur les masses humaines actuelles cet élément irréductible par lequel l’homme n’a pas de semblable plus parfait qu’une étoile. Il faut dire que ceci pourrait apparaître comme un aspect du surréalisme que nous connaissons actuellement et que certains ont une tendance à trouver, par rapport au surréalisme primitif, dégénéré. Néanmoins il est facile de montrer que le fondement du surréalisme à savoir l’écriture automatique, portait déjà en elle-même à la fois la vertu et la nécessité de ces développements ultérieurs. Ce qui caractérise essentiellement l’écriture automatique et qui fait qu’un homme comme André Breton est resté attaché à son principe en dépit d’un échec relatif qu’il reconnaît quant au résultat de cette méthode, c’est un acte de rupture — qui certainement, dans l’esprit de Breton était définitif — avec un enchaînement qui, à partir du monde de l’activité technique, est donné dans les mots eux-mêmes, dans la mesure où ces mots participent du monde profane ou du monde prosaïque. Celui qui s’assied confortablement, qui oublie au maximum ce qui est pour écrire au hasard sur le papier blanc les folies les plus vives qui lui passent dans la tête, peut n’aboutir à rien sur le plan de la valeur littéraire ; il n’importe, il a connu, il a fait l’expérience d’une possibilité qui est celle de la rupture sans réserve avec le monde où nous agissons pour nous nourrir, où nous agissons pour nous couvrir et pour nous abriter. Il a fait acte essentiellement d’insubordination, dans un sens il a fait un acte souverain ; en même temps, il a accompli ce qui, dans le sens même des religions, pourrait apparaître comme prédominant, il a accompli la destruction même de la personnalité. Celui qui fait acte de surréalisme dans l’écriture automatique doit d’abord abandonner le souci qu’a le littérateur lorsqu’il écrit pour faire un livre avec une intention donnée, lorsqu’il écrit un livre de la même façon que l’on bêche un jardin, il lui est nécessaire à un moment donné d’oublier qu’il appartient à cette humanité dont les pieds sont attachés à des bêches ; il lui est nécessaire d’oublier qu’en tant que littérateur il est attendu par l’édition, par la nécessité de faire ce que malgré tout les surréalistes ont fait jusqu’à un certain point, carrière littéraire. A un moment donné il a dû renoncer à lui-même de la façon la plus profonde, et là le christianisme même suit, si je puis dire, le surréalisme à sa remorque parce que dans le christianisme l’abnégation est beaucoup plus courte, le renoncement est beaucoup plus court en ce sens que ce que l’on perd on le retrouve en Dieu. Le surréaliste qui fait acte d’écriture automatique, si humble que puisse paraître ce simple changement dans ses attitudes générales, renonce, d’une façon qu’il est facile après coup de juger incontestablement comme agressive, à la prérogative de Dieu qui n’a jamais été abandonnée par l’homme, précisément qui a été maintenue par l’homme chrétien, à la prérogative de Dieu qui est de tout savoir, de tout vouloir, de tout enchaîner et de ne jamais s’oublier soi-même. Mais si nous nous reportons maintenant aux difficultés dans lesquelles nous avons vu le surréalisme se débattre, nous apercevons que ces opérations, que j’ai cherché à définir en rapport avec•une connaissance que l’on peut appeler scientifique de la vie religieuse primitive, n’ont pas été sans entraîner des difficultés extrêmement pénibles ; j’ai désigné par là les rapports du surréalisme et de la politique. Le surréalisme, si l’on admet la définition que j’en ai donnée est la plus parfaite négation qi soit de l’intérêt matériel, il est impossible d’aller plus loin ; il est évident que les limites demeurent dans la faiblesse humaine, mais cette faiblesse dans le surréalisme est qualifiée de ce qu’elle est, est qualifiée de faiblesse. Mais comment l’homme actuel peut-il nier l’intérêt matériel ? Il ne peut le faire que sous la forme que l’intérêt matériel a prise actuellement, à savoir sous la forme de l’intérêt personnel, exactement sous la forme de l’intérêt dans la société capitaliste. Au moment où l’on a aperçu cette impossibilité d’atteindre l’intérêt matériel directement et la nécessité de passer par la forme que l’intérêt matériel a prise dans les conditions présentes, on s’aperçoit que le surréalisme est une négation bien plus faible de cet intérêt personnel que le communisme. Le communisme apparaît d’une façon tout à fait évidente comme infiniment plus capable de nier le monde de l’intérêt personnel que le surréalisme. Tout le monde sait que le surréalisme lui-même a implicitement reconnu cette difficulté. André Breton n’a pas tardé après la création du mouvement à faire acte sans réserve de communisme. Il me semble que l’attitude qui l’a guidé dans ce sens était irrécusable, que le parti pris par André Breton était le seul qu’il pouvait prendre ; l’expérience a montré néanmoins qu’entre les partisans d’une lutte contre le monde capitaliste et l’attitude surréaliste une antinomie pouvait se développer. En effet, il appert de l’expérience révolutionnaire d’autre part que la lutte communiste contre le monde matériel de l’intérêt personnel, loin de supprimer l’intérêt matériel dans le monde, a créé une situation historique où le primat de l’intérêt matériel n’avait été qu’accentué. La chose évidemment a tenu à des circonstances) fortuites, le fait que la révolution s’est développée dans un pays arriéré a été pour beaucoup dans la nécessité où le communisme s’est trouvé d’appuyer de la façon la plus lourde sur la valeur de l’intérêt économique. Le communisme ne peut en aucun cas nier le fait que les intérêts économiques ne sont pas des intérêts tels ; nier que l’activité économique [//] et non l’homme pour l’activité économique, mais dans des conditions telles, l’homme doit d’abord s’asservir à l’activité économique ayant de pouvoir songer s’émanciper moralement dans le sens que le surréalisme a indiqué. Il y a, si l’on m’entend bien, de cette façon à la fois dans le surréalisme et dans le communisme une équivoque. Le surréalisme ne peut pas sortir de l’équivoque par sa négation de l’intérêt matériel et pour autant le communisme ne sort pas non plus de l’équivoque, parce que sa négation de l’intérêt personnel n’aboutit pas entièrement à ce que l’on pourrait appeler simplement l’intérêt commun, aboutit à l’intérêt technique qui est encore un intérêt particulier. Je n’ai pas à faire ici la critique du communisme et les quelques termes que je viens d’employer ne pourraient en aucun cas être pris dans ce sens. Mais je tiens aujourd’hui à m’expliquer aussi clairement que je peux sur la question du surréalisme. Il est certain que les difficultés que j’ai énoncées ont établi une sorte d’état de crise à l’intérieur du surréalisme. Ce qui apparaît est d’abord pénible ; lorsque l’on est en face de l’attitude surréaliste en tant qu’elle se manifeste concrètement dans la vie des individus qui appartiennent à un groupe donné, c’est le caractère, si l’on peut dire, désœuvré, lié au caractère irréel des valeurs qui sont mises en avant. Du fait que le surréalisme a abandonné une certaine équivoque, celle que j’ai définie comme étant inhérente à la religion telle qu’elle a existé jusqu’au christianisme, la valeur poétique qui dans les rites anciens était garantie par la valeur matérielle du rite, par la valeur réelle du rite, valeur qui n’était peut-être pas profondément réelle mais qui était considérée comme telle par tous ceux qui pratiquaient le rite, cette valeur matérielle a cessé de garantir l’authenticité du rite. Il n’y a aucune possibilité actuellement de donner à la vie surréaliste cette garantie que donnait la croyance à l’efficacité. Il en résulte cette sorte de sentiment de vide, de vain, d’inutile, de superflu, de frivole qui caractérise l’œuvre surréaliste, je ne dirai pas aux yeux de ceux qui veulent en approfondir le contenu, mais aux yeux de la plupart des hommes et il ne peut appartenir à personne de transgresser cette limite en ce sens que seule l’existence commune serait de nature à donner ce caractère de profonde réalité que le surréalisme cherche. Ce surréel ne peut pas aboutir à de véritables réalités parce que les hommes n’y croient pas, parce que l’ensemble des hommes n’y croient pas et ne peuvent pas y croire. Il me semble que cette difficulté a été ressentie comme pénible, non seulement par André Breton, mais par tous ceux qui se sont approchés du surréalisme, soit qu’ils aient appartenu au groupe même, soit que leur activité ait été voisine de celle de ce groupe, et par là je n’hésite pas à me désigner moi-même dans ce sentiment de malaise, dans ce sentiment d’impuissance qui me semble assez tristement caractériser le résultat du surréalisme. J’entends bien que par là je n’ai pas l’intention de définir un échec du surréalisme, il n’y a pas dans la vie, dans l’histoire, de résultats qui ne comportent une part d’échec et l’échec est très loin de mériter d’être pris comme le font ceux qui ne veulent pas aller plus loin, comme une sorte de preuve de la vanité ; l’échec ne peut être pris au contraire que comme ce que doit rechercher lé plus attentivement celui dont l’impatience appelle un rebondissement. Ici j’excéderai ce qui est l’acquis du surréalisme pour représenter ce qui reste à mon sens possible. Il s’agit bien entendu d’une simple évocation, il est impossible de parler de ce qui pourrait advenir sans faire une réserve profonde. Le prophétisme ne peut pas être le fait de l’homme actuel, nous ne savons, nous ne voyons pas plus loin que le bout de notre nez et, ce qui plus est, ça nous plaît ; je suppose qu’il n’y a rien d’agréable dans le fait de transformer un délire simple en un délire prophétique ; nous voulons vivre dans nos limites, nous voulons vivre dans l’instant présent, nous ne voulons pas subordonner ce que nous vivons immédiatement à des soucis qui sont à reporter plus tard. Toutefois ceci nous laisse en présence de problèmes qui sont inhérents à notre nature d’hommes, nous sommes obligés, devant une impasse, de chercher une issue ; cette issue, à mon sens, je crois l’avoir définie lorsque j’ai représenté dès le début de cet exposé le fait que, dans cette renaissance possible de l’homme primitif, l’homme actuel ne pouvait pas retrouver les formes disparues autrement que d’une façon entièrement altérée par la conscience, qui est le fait qui le caractérise, lui. Nous ne pouvons être que conscients et c’est en nous enfonçant dans la conscience que nous pouvons tenter de transgresser les difficultés du monde actuel. Il ne dépend d’aucun d’entre nous de supprimer la réalité capitaliste ; j’entends bien dans quel sens je viens de dire [//] chacun de nous peut avoir une action dont le but est clairement défini, comme la suppression du capitalisme, mais il ne s’ensuit pas pour autant que nous puissions passer du monde capitaliste où nous sommes dans le monde qui le suivra ; l’on ne peut même pas dire que le monde soviétique ait réalisé ce saut ; nous sommes, que nous le voulions ou non, enfermés dans le monde capitaliste ; nous sommes réduits à des analyses conscientes de la position où nous sommes, nous ne pouvons pas connaître directement ce que serait une vie où l’intérêt personnel aurait été supprimé. La première chose qui nous incombe à cet égard est la compréhension ouverte de tout ce qui se passe dans le sens d’une volonté de transformer le monde. Il peut être pénible à certains moments d’apercevoir que ceux qui ont donné leur vie à un bouleversement des formes sociales n’ont pas abouti à des résultats qui avaient été définis auparavant. Il est certain qu’il y a une différence entre le programme de Lénine tel qu’il a été énoncé dans L’État et la Révolution et l’état actuel du monde soviétique de quelque façon qu’on le définisse. Mais si nous rejetons purement et simplement cet effort en raison des conséquences graves qu’il a pu avoir, en particulier dans le sens des restrictions provisoires ou non à la liberté ; si nous opposons à la volonté de ceux qui ont agi comme ils ont pu et dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies notre incompréhension pure et simple, il me semble que nous diminuons profondément les chances que nous avions au départ de faire porter notre conscience sur les données qui ne soient pas déformées par l’état présent du monde. C’est seulement, je crois, dans la mesure où nous pouvons comprendre avec la sympathie ceux qui ont essayé de faire un monde réel que nous pouvons commencer à former des jugements conscients sur nous mêmes. Aucun jugement conscient ne peut être formé par l’homme dans la mesure où il est déformé par un milieu qui est celui de l’intérêt personnel, dans la mesure où nous subissons cet intérêt, dans la mesure où nous sommes nous mêmes guidés par lui, dans la mesure où nous vivons en face d’autres hommes guidés par le même intérêt. Une déformation profonde altère toutes les possibilités qui sont en nous, comme en particulier ce que j’appellerais volontiers un acte poétique : pourrait-il avoir lieu tant que deux êtres sont séparés profondément par l’existence d’un intérêt personnel à chacun d’eux ? Comment la communication de la poésie serait-elle possible tant que les intérêts de celui qui l’écoute et de celui qui la dit diffèrent ? On sait ce que sont souvent les lectures des œuvres poétiques ; chacun transcrit sur une espèce de cadran des indications d’une extrême banalité et substitue à la notion poétique ces indications qui sont commandées par l’existence des intérêts variés qui existent actuellement dans le monde. Il n’y a pas jusqu’à l’intérêt de l’existence d’un mouvement, en particulier jusqu’à l’intérêt d’un éditeur, d’une revue, tout cela déforme profondément la communication poétique, tout cela la réduit souvent au souci de former un jugement analogue à celui qu’on forme lorsqu’on fabrique. Nous sommes amenés souvent à nous trouver en face d’un tableau ou d’un livre à peu près avec l’attitude d’un commerçant. C’est là un échec qui ne doit pas faire oublier si peu que ce soit le souci demeuré accessible mais non [//] d’un accès poétique. Et je ne crois pas me tromper en disant que si nous nous séparons un instant, si nous cessons d’être éveillés, et j’emploie le terme au sens fort du mot, à toute la réalité poétique, si à un moment donné nous quittons cet effort si douloureux qu’il soit pour passer à des protestations dont nous savons à l’avance qu’elles sont parfaitement vaines, nous passons immédiatement de l’état de l’homme qui veut se nier lui-même et peut se changer lui-même en poésie à l’état de l’homme qui vit dans le cycle des intérêts personnels. Je crois que l’on ne saurait trop insister sur cette nécessité de lier la conscience à la dépersonnalisation. Il me semble que le surréalisme s’est avancé profondément dans cette voie, il me semble aussi que cette voie demeure ouverte et qu’il nous est nécessaire de nous y enfoncer davantage. Il peut être bien de songer à créer des mythes, à créer des rites et pour ma part je ne me sens pas l’ombre d’hostilité contre des tendances de cet ordre-là. Toutefois, il me semble que lorsque j’ai parlé d’un malaise résultant du fait que ni ces mythes ni ces rites ne seront de véritables mythes ou rites du fait qu’ils ne recevront pas l’assentiment de la communauté, j’ai mis en avant la nécessité d’aller plus loin et de représenter une possibilité qui au premier : abord pourra passer pour négative et qui n’est peut-être au fond que la forme la plus achevée de la position. Si nous disons tout simplement au compte de la lucidité que l’homme actuel se définit par son avidité de mythe, et si nous ajoutons qu’il se définit aussi par la conscience de ne pas pouvoir accéder à la possibilité de créer un mythe véritable nous avons défini une sorte de mythe qui est l’absence de mythe. J’exprime ici une idée assez difficile à suivre. Toutefois il est facile de se représenter que si nous nous définissons comme incapables d’arriver au mythe et comme en souffrance, nous définissons le fond de l’humanité actuelle comme une absence de mythe. Et cette absence de mythe peut se trouver devant celui qui la vit, qui la vit, entendons-nous, avec la passion qui animait ceux qui voulaient autrefois vivre non plus dans la terne réalité mais dans la réalité mythique, cette absence de mythe peut se trouver devant lui comme infiniment plus exaltante que ne l’ont été autrefois des mythes qui étaient liés à la vie quotidienne. A cette absence de la particularité dans le mythe — parce qu’en définissant ainsi l’absence de mythe on définit simplement la suppression de la particularité — à cette absence est lié un caractère qui pourra passer, qui peut passer pour singulier, c’est le fait qu’il est impossible de contester l’absence de mythe. Personne ne peut dire que l’absence de mythe n’existe pas en tant que mythe ; il n’y a pas d’homme qui ne soit obligé de recevoir, même dans la mesure où il s’efforce de créer un mythe particulier, de recevoir l’image de l’absence de mythe comme un mythe réel. A cette première suppression de la particularité peut s’ajouter ou doit s’ajouter la nécessité d’une absence de communauté. Que signifie en effet un groupe, sinon que l’opposition de quelques hommes à l’ensemble des autres hommes ? Que signifie par exemple une Église comme l’Église chrétienne sinon la négation de ce qui n’est pas elle ? Il y a dans le fait que toute religion dans le passé était liée à la nécessité de se poser comme Église, comme communauté fermée, une sorte d’achoppement fondamental ; toute sorte d’activité religieuse, dans la mesure où elle était déchaînement de passion, tendait à supprimer les éléments qui séparent les personnes les unes des autres. Mais en même temps la fusion que la fête ancienne opérait n’avait pour fin que de créer un nouvel individu que l’on pourrait appeler l’individu collectif. Je ne veux pas par là prétendre que les individus ne sont pas appelés à se grouper comme ils l’ont toujours été, mais au delà de cette nécessité immédiate, l’appartenance de tout communauté possible à ce que j’appelle en des termes qui sont pour moi volontiers étranges, absence de communauté, doit être le fondement de toute communauté possible, c’est à-dire que l’état de passion, l’état de déchaînement qui était inconscient dans l’esprit du primitif peut passer à une lucidité telle que la limite qui était donnée par le contraire du premier mouvement dans la communauté qui le refermait sur lui-même doit être transgressée par la conscience. Il ne peut y avoir de limite entre les hommes dans la conscience, et qui plus est la conscience, la lucidité de la conscience rétablit nécessairement l’impossibilité d’une limite entre l’humanité elle-même et le reste du monde. Ce qui doit disparaître du fait que la conscience devient de plus en plus aiguë, c’est la possibilité de distinguer l’homme du reste du monde. Ceci doit être poussé, me semble-t-il, jusqu’à l’absence de poésie, non que nous ne puissions atteindre la poésie autrement que par le canal des poètes réels, mais nous savons tous que chaque voix poétique comporte en elle-même son impuissance immédiate, chaque poème réel meurt en même temps qu’il naît, et la mort est la condition même de son accomplissement. C’est dans la mesure où la poésie est portée jusqu’à l’absence de poésie que la communication poétique est possible. Ceci revient à dire que l’état de l’homme conscient qui a retrouvé la simplicité de la passion, qui a retrouvé la souveraineté de cet élément irréductible qui est dans l’homme, est un état de présence, un état de veille poussé jusqu’à l’extrême de la lucidité et dont le terme est nécessairement le silence.
J’ai cherché à montrer quelle voie pouvait aller au-delà des antinomies présentes. Je ne voudrais pas cependant insister sur ces antinomies ; je voudrais, pour finir, insister au contraire sur la viabilité profonde de toute cette effervescence qui se continue aujourd’hui. Il me semble que, quelles que soient ces difficultés, le mouvement des esprits converge, il y a de toutes parts, et on ne saurait sous-estimer en dépit de l’apparence souvent isolée que peuvent avoir les attitudes individuelles, il y a de toutes parts une effervescence qui voue l’homme à un retour à une vie beaucoup plus libre, beaucoup plus fière, à une vie que l’on pourrait qualifier de sauvage. Il y a dans l’homme actuel intolérance profonde à l’égard de l’humiliation qui est demandée tous les jours à la nature humaine et qu’elle subit partout, qu’elle subit dans les bureaux, dans les rues, qu’elle subit dans les campagnes. La nature humaine est ressentie par l’homme partout comme profondément humiliée et ce qui reste de religion achève de l’humilier devant Dieu, qui n’est après tout que l’hypostase du travail. Je ne crois pas que l’on songerait à nier cette nostalgie, je suppose que si nous sommes ici réunis, quelque élément divers qui ait pu jouer dans le fait de la présence des uns et des autres dans cette salle, il est un élément dominant qui a certainement déterminé cette présence, c’est la nostalgie d’une vie qui cesse d’être humiliée, c’est la nostalgie d’une vie qui cesse d’être séparée de ce qui est derrière le monde. Il ne s’agit pas de trouver derrière le monde quelque chose qui le domine, il n’y a rien derrière le monde qui domine l’homme, il n’y a rien derrière le monde qui puisse l’humilier, derrière le monde, derrière la pauvreté où nous vivons, derrière les limites précises où nous vivons il n’y a qu’un univers dont l’éclat est incomparable et derrière l’univers il n’y a rien [9].


Le surréalisme
Critique n° 22, mars 1948
On l’a dit : nous ne connaissons que les morts avec plénitude. C’est vrai même si nous parlons de mouvements, comme la Renaissance, le néo-platonisme ou le symbolisme. Et nous ne discourons avec rigueur du christianisme, ou du bouddhisme, que dans la mesure (mais en un sens contraire à celui de Nietzsche) où ils se sont donné « le bénéfice d’un mort ». Christianisme ou bouddhisme vivent sans doute, mais comme s’ils pouvaient être sans fin ce qu’ils sont. On pourrait me contredire sans doute, mais nul n’y songerait qu’en réponse à ma position. On n’en pourrait dire autant du surréalisme. Ce qu’il semble être ou mieux ce qu’il est « pour nous » n’a peut-être qu’un rapport vague avec ce qu’il sera si plus tard on en parle comme d’un mort (tel le symbolisme) — ou d’un mort vivant (tel le bouddhisme).
La difficulté pour nous de parler du surréalisme est d’autant plus grande que ce mot dès maintenant reçoit nécessairement deux sens.
André Breton écrit : « le surréalisme n’est pas intéressé à tenir grand compte de ce qui se produit à côté de lui sous prétexte d’art, voire d’anti-art, de philosophie ou d’antiphilosophie, en un mot de tout ce qui n ’a pas pour fin l’anéantissement de l’être en un brillant, intérieur et aveugle, qui ne soit pas plus l’âme de la glace que celle du feu. » Le mot surréalisme désigne, dans cette phrase déjà célèbre, une instance spirituelle, étroitement fondée sur la réunion d’un certain nombre de personnes, entre lesquelles un lien vital ne compte pas moins que l’existence séparée : ce n’est pas seulement une doctrine mais une église, ou c’est la doctrine d’une église. Le nombre des adeptes important peu, surréalisme a dans ce texte une valeur située sur le même plan que, dans une encyclique, christianisme.
Mais Breton écrivait également : « ... Rabbe est surréaliste dans la mort... Vaché est surréaliste en moi... Saint-John Perse est surréaliste à distance... » Dans ces expressions, le mot surréaliste a u n sens du même ordre que romantique. Cet emploi suppose en dehors du groupe, l’existence historique d’une orientation des esprits, indépendante d’une définition récente.
Ceci s’ajoute à la difficulté de saisir le surréalisme. En un sens, c’est une position prise sur le plan de la littérature ou de l’art. Breton le définissait dès l’abord : « Automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer soit verbalement, soit par écrit, soit de tout autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » Mais en dépit des mots « de tout autre manière » il faut marquer un glissement au plan moral si le Second manifeste s’exprime ainsi : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. »
Le surréalisme en définitive ne peut être envisagé simple ment comme un style. C’est un état d’esprit, dont l’acuité, la force agressive, doit aller jusqu’à l’expression dont elle modifie le cours (pas de surréalisme si l’expression est limitée à la platitude habituelle du langage). C’est encore un état d’esprit qui porte à s’unir, qui est, dans cette union, éprouvé comme une existence au-delà de soi, comme une instance spirituelle, au nom de laquelle il est possible de parler. Mais ce qui mène à la constitution d’un lien n’est pas encore ce lien, ne l’est pas du moins à l’état formel. Et l’instance spirituelle (spirituelle ici veut seulement dire : par-delà l’individu) que le surréalisme désigne ne se limite pas sûrement aux quelques personnes étroitement liées à André Breton.
Apparemment, Breton s’est efforcé de créer entre lui, ses amis et le reste des hommes un fossé mais il ne pouvait faire que la tendance et le vague état d’esprit ne gardent la valeur première. La mise en œuvre des principes ne put jamais prendre forme de rigueur (c’eût été contraire aux principes mêmes). Et surtout elle était réservée à une catégorie de personnes bien limitée. Le groupe surréaliste n’a guère uni que des écrivains et des peintres : cela allait de soi, car il s’agissait d’expression. Mais de ce fait l’instance au sens étroit, le groupe n’est pas, au milieu d’un mouvement, d’une aspiration très générale, un noyau intangible : il ne pourrait l’être sans que la discipline et la rigueur lui prêtent une définition formelle. En vérité l’introduction du formalisme est ici d’au tant plus malaisée qu’elle suppose un usage des mots opposé au surréalisme. La difficulté fondamentale du surréalisme est dès lors donnée dans un dilemme. C’est un état d’esprit impersonnel, mais il se constitue en niant la valeur suprême des catégories du langage : c’est une horreur des modes de vie que le discours explicite. Il tend à substituer au discours des moyens d’expression étrangers au discours. Mais il se limite dans• ces conditions au petit nombre d’hommes disposant de moyens d’expression assez riches, qui puissent se passer du discours misérable. Il les prive en même temps d’un recours au formalisme verbal, qui, semble-t-il, aurait seul la force de les lier. Il est difficile de mesurer humainement l’impuissance de qui renonce au langage discursif. Le surréalisme est la mutité : il cesserait, s’il parlait, d’être ce qu’il voulut, mais n’a pu, faute de parler, que prêter aux malentendus, il a même été dans l’impossibilité de répondre à l’exigence première qu’il reçut : de former une instance impersonnelle.
On dira évidemment qu’il parle. Mais s’il parle, comme il le fait, nous devinons à chaque phrase que la parole lui est un mal et qu’à mesure qu’il avance, il y doit introduire un désordre ou, selon le mot de Gracq, une absence. Gracq lui même a parlé du surréalisme comme d’un fait religieux à la limite. Mais à supposer qu’il le soit vraiment, c’est dans la mesure où la religion ne parle pas (la religion qui parle est déjà morale, au sens formel). Rien au fond ne ressemble moins à des religions définies, qui n’ont avec lui de commun qu’un suffixe. C’est, encore une fois, la vie même, précaire, insaisissable, que la mort ne peut définir (la mort en l’occurrence serait le langage) et dont la difficulté infinie rappelle la misère — et la mutité — de l’enfantement.
PUBLICATIONS RÉCENTES SUR LE SURRÉALISME (1945-1948)
1.— TEXTES d’ANDRÉ BRETON :
Le Surréalisme et la peinture. Suivi de Genèse et perspectives artistiques du surréalisme et de Fragments inédits (New York, Brentano’s, 1945, gr. in-8°).
Le texte important intitulé Genèse... date de 1941 et donne les antécédents immédiats du surréalisme en peinture : « l’insurrection (qui) commence vers 1910 avec le cubisme en France, l’art non figuratif en Allemagne ». Les fragments inédits comprennent un texte important sur Duchamp (daté de 1934) et des études plus récentes sur Masson, sur Ernst, sur Matta et sur le « cas Dali ».
Arcane 17. Enté d’Ajours (Sagittaire, 1947, in-16, 226 p.).
Une première édition d’Arcane 17 est parue à New York, Brentano’s, 1945 (cf. Critique, 1946, n° 2, p. 99-110). Les Ajours précisent la position d’A. B. sur le nationalisme (auquel il demeure radicale ment opposé) et sur la guerre. Il affirme dans l’un des deux textes suivants, qui sont dans la suite de ses grands livres, ne pas croire à la possibilité d’« unir de compréhension mutuelle l ’homme qui met dans l’amour » l’enjeu de sa vie « et celui qui objecte à le risquer ».
Les Manifestes du surréalisme. Suivis de Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non (Sagittaire, 1946, in-16, 215 p.).
Les Prolégomènes, déjà publiés aux États-Unis (1942) constituent l’apport nouveau de ce recueil. Au milieu d’un désordre — et d’un ordre — de tempête , A . B. affirmait l’éveil du surréalisme à toute possibilité visant « la plus grande émancipation de l’homme » et appelait à la recherche d’un mythe « en rapport avec la société que nous jugeons désirable ».
Fata Morgana (dans Les Quatre Vents, n° 4, 1946, p. 9-29).
Poème écrit à Marseille en décembre 1940.
Les États Généraux (dans Fontaine, n° 58, mars 1947, p. 879-887).
Poème écrit à New York en décembre 1943.
Réponse d’André Breton à des questions d’Aimé Patri (dans Paru, mars 1948, n° 40, p. 5-15).
« N’oublions pas que Trotsky a été amené à conclure que le marxisme lui-même pouvait être u ne utopie », dit A. B. dans ses réponses. Mais il ajoute que « le poète, l’artiste, seraient les plus inexcusables des hommes à vouloir se prémunir à toute force contre I’"utopie". Il accorde à la "tradition initiatique" un rôle de plus en plus considérable et insiste sur l’évidente importance des études consacrées depuis la guerre aux rapports des poètes » (Hugo, Nerval, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Jarry) avec l’ésotérisme.
Il. - PUBLICATIONS DIVERSES :
JULES MONNEROT, La Poésie moderne et le sacré (Gallimard, 1945, in-16, 205 p.).
Cet ouvrage fonde l’une des interprétations les plus pénétrantes du surréalisme sur les connaissances sociologiques de l’auteur, qui rapproche surréel et sacré et analyse la structure du « groupe » sur réaliste comme un fait sociologique .
MAURICE NADEAU, Histoire du surréalisme (Éd. du Seuil, 1945, in-80, 373 p.).
Une bonne introduction à la connaissance d’une histoire très complexe, à l’intérieur de laquelle il n’est pas facile de pénétrer.
MAURICE BLANCHOT, Quelques réflexions sur le surréalisme (dans L’Arche, n° 8, août 1945, p. 93-104).
Cette analyse d’une lucidité exemplaire (qui sera prochainement republiée dans un recueil d’études de l’auteur) est sans doute la plus facilement accessible et, si courte qu’elle soit, la plus complète que l’on ait donnée du surréalisme.



Le surréalisme et Dieu
Critique n° 28, septembre 1948
MAURICE NADEAU, Histoire du surréalisme II. Documents surréalistes, Éd. du Seuil, 1948, in-8°, 319 p.
À la niche les glapisseurs de Dieu ! Éditions Surréalistes, 1948, in-16, 16 p.
Le mot surréalisme en un sens est une absence de mot. Le mot silence révèle aussi le pouvoir qu’a la langue de nier en affirmant -puisque une négation parfaite du langage, un par fait silence, est contradictoire avec l’emploi d’un mot. De même absence de mot est un mensonge, n’est qu’une suite de mots.
Surréalisme — en soi-même, indépendamment d’un sens pris historiquement — ne veut pas dire il est vrai « langage excédant les mots », mais « langage excédant les choses » (au-dessus du réel, qui, selon l’étymologie et la logique, est l’ordre des choses). Mais cela revient au même. Les choses ne sont telles que désignées par des mots. Ce livre ne serait pas la chose qu’il est sans le mot livre : il serait ce qu’il est pour un chien. D’ailleurs, je révèle à ce point l’essentiel : nous ne pourrions pas vivre sans ces choses qui sont des mots, sans ces mots qui sont des choses : mais les mots et les choses nous enferment, nous étouffons, et c’est la grande affaire pour nous d’en sortir, de nous retrouver au-delà des choses et des mots. Pourquoi écrivez-vous ? demandèrent les surréalistes (avant même de se désigner sous ce nom). Un homme qui écrit (au sens que désigne écrivain) est un homme qui ne veut pas être la chose que l’homme est pour l’employeur, et il en est de même de celui qui le lit.
Cette définition surréaliste de la littérature a d’ailleurs la vertu de montrer à quel point la littérature — ou le surréalisme — est difficile. La littérature partirait d’une bonne intention mais se prendrait au piège des mots, qui altèrent à la fin jusqu’à l’intention : à passer de la passion qui les meut, à l’expression écrite, l’écrivain rencontre les mots qu’il croit soumettre à sa passion mais qui la réduisent plutôt à leur mouvement asservi. Les mots s’enchaînent et, s’il faut les suivre, il n’est rien qui ne doive servir, être justifié par quelque raison. L’écrivain en ce qu’il s’éloigne en même temps de l’action et de la science est celui qui ne donne pas sa raison, qui, profondément , est silencieux. Mais comment faire ? Si je reste décidément muet, le monde, où j’écris, parlerait pour moi ! il me réduirait aux mesures de son bavardage, je serais subordonné à l’œuvre commune, comme une détente est, croit-on, nécessaire au travail.
De la « tache de sang intellectuelle », qui est la rage de rendre raison, Lautréamont a dit qu’elle ne pouvait être lavée. Elle ne peut l’être en effet, je succombe à l’usage des mots : être, effet, succomber, usage, tous ces mots assemblés, enchaînés, annoncent ma servitude ; et il ne me suffit pas de la reconnaître pour qu’elle ne soit plus. En fait l’écrivain même le plus opposé au discours, — à l’« ordre des choses » et au langage servile qui l’exprime, — ne peut se borner néanmoins à tourner le dos ; il est contraint, lui-même, de s’exprimer sur le plan du discours, contraint d’avoir une position intellectuelle. Mais cela lui est pénible : il le fait à contrecœur, en grinçant des dents, et il se laisse aller à l’impatience. La conscience qu’il devrait se taire l’engage à vaticiner.
Peu de lectures m’ont été plus désagréables que celle des « documents surréalistes », aujourd’hui réunis et publiés par Maurice Nadeau. J’ai lu, à vrai dire, tous ces textes à mesure qu’ils ont paru, c’est leur réunion qui m’effraie. Mais, si je puis traduire un malaise par un mot comique, elles me semblent édifiantes.
Ces phrases, dans leur incessante répétition, sont édifiantes en ce qu’elles révèlent selon moi le tabou (l’interdit) qu’elles négligent, étranger à celui qu’elles eurent l’intention de défier. Ce qu’elles disent, en effet, ne peut être dit : je ne veux nullement condamner les surréalistes mais rendre compte d’une difficulté profonde. Il n’est rien avec quoi je puisse être en désaccord. Je pense que chaque homme libre, non servile est, au fond, lié par ce qu’elles disent. Comment ne pas haïr cette société, ses poètes, s’ils se prennent eux-mêmes et me prennent pour des choses. L’ordre établi qui nous est imposé est la constante négation de tout ce qui est irréductible et fier : qui n’en est pas révolté ne peut être l’ami, il est l’ennemi de l’homme. Mais il aurait fallu pouvoir se passer de le dire et le dire est déjà reconnaître l’ordre établi (le reconnaître en ceci du moins que l’on discute). La négation des choses qu’est le surréalisme est devenue elle-même une chose. La glu des mots fait une entité, un être durable, condamnant et nécessaire, de ce qui n’est pas (au sens où Sartre dit « l’instant n’est pas ») : et en effet l’instant n’a pas lieu d’être durable, mais justement c’est la plaie, c’est la honte du langage que démasquent les mots : il faudrait, pour parler, qu’être désigne ce qu’est l’instant, c’est impossible (ainsi le surréalisme n’est pas, il ne pouvait être nommé) . Mais que devaient faire les surréalistes ? Se taire ! Ils durent se dévouer et rédiger ces textes, ces tracts, qui serrent le cœur, qui appellent si lourdement le silence qu’à tout prix, il aurait fallu garder, mais cela ne se pouvait pas.
Ceci n’est nullement la critique mais l’apologie du surréalisme. Je crois même que jamais personne ne le mit plus haut. La contestation justifie, elle rend compte de ce qui semble à bon droit critiquable, de l’élément caduc et vieilli, du caractère lassant des œuvres. Et elle est nécessaire à qui cherche à saisir vraiment ce que les textes signifient : si vous vous arrêtez à la lettre, aux mots, vous oubliez que ceux-là même qui les écrivirent s’étaient à l’avance interdit de les employer. C’est même la raison pour laquelle ils détonnent : ils voulurent détonner, ils impliquaient l’intolérance et glissèrent au fracas. Ce mauvais ton ? cette enflure ? cette propension à noircir le gris ? comment les imaginer évitables, si l’on aperçoit l’impossibilité d’atteindre par les mots la vérité éclatante qui les fonde, qui est la vérité de l’homme fier et insoumis, la vérité nue qu’est la poésie ?
Ces principes sont peut-être nécessaires si l’on veut exactement comprendre le sens d’un dernier pamphlet qui s’ajoute aujourd’hui à la masse de ceux que Nadeau répudie. Cette brochure (À la niche...) débute ainsi : « Alors que le front du rationalisme fermé à l’ennemi semble avoir décidément perdu toute espèce de courage, une recrudescence d’activité se manifeste sur le front complémentaire de la religion. » Ce réalisme militaire étonne et pourtant, la phrase introduit une inévitable protestation. Les surréalistes, dont suivent les cinquante signatures, protestent contre le malentendu inextricable introduit par un mode de controverse des chrétiens. Pour ceux-ci, « nier Dieu, c’est encore l’affirmer... le combattre, c’est encore le soutenir, le détester, c’est encore le désirer ». L’idée de Dieu (je n’écris pas dieu, le mot sans majuscule se rapporte habituellement à des entités où les Pères de l’Église virent le diable) est en vérité la plus inconsistante ou la plus dure, pour certains selon la nécessité du moment : une façon d’entrer dans un silence sacré, et de conserver au langage un droit de définition et de législation souveraines, aboutit en effet à cette confusion. Les nombreux chrétiens qui font l’éloge du surréalisme semblent finalement être naïfs, mais gênés par les commandements du discours théologique, qui ne condamne pas moins leur facilité que l’enseignement de Breton. Entre surréalistes et chrétiens l’abîme est certainement le plus profond, ce que définitivement marque la dernière phrase du pamphlet, parlant d’« aversion irréductible à l’égard de tout être agenouillé ».
[1] Cahiers du Sud, n° 260, 261, 262, octobre à décembre 1943. Repris en 1947 dans Situations I.
[2] Jules Monnerot, La Poésie moderne et le Sacré, Gallimard.
[3] Non que je m’oppose en quelque façon au principe de la littérature engagée. Comment ne pas se réjouir aujourd’hui (même insidieusement) de la voir reprise par Jean-Paul Sartre ? Il me semble néanmoins nécessaire ici de rappeler qu’il y a vingt ans Breton misa sur ce principe toute l’activité du surréalisme. Je dois en même temps rappeler que la seconde affirmation de l’école existentialiste — disant que l’existence précède l’essence — fut familière au surréalisme (en tant qu’il se réclamait davantage encore que de Marx, de Hegel). Il est regrettable, si l’on veut, que l’aptitude intellectuelle des surréalistes n’ait pas été à la mesure d’une force de renversement qui ne peut être niée. Aujourd’hui la valeur intellectuelle des existentialistes est certaine mais l’on voit mal une force qu’elle soutiendrait. Autant reconnaître l’évidence : bien que le surréalisme semble mort, malgré les sucreries et la misère des œuvres auxquelles il aboutit (si l’on réserve la question du communisme), en matière d’arrachement de l’homme à lui-même, il y a le surréalisme et rien.
[4] Parmi lesquels Aragon, Arp, Artaud, Bellmer, Buñuel, Caillois, Char, Chirico, Crevel, Dali, Desnos, Éluard, Giacometti, Hugnet, Leiris, Limbour, Magritte, Masson, Miró, Naville, Péret, Picasso, Prévert, Queneau, Man Ray, Ribemont-Dessaignes, Ristitch, Sadoul, Soupault, Tanguy, Tuai, Tzara. Dont la plupart a vraiment participé, de cceur avec Breton, de cet état d’exaspération qu’est l’"état de grâce" surréaliste. Un petit nombre seulement de ces personnes, Arp, Bellmer, Masson, Péret, se retrouvent maintenant au sommaire de l’Évidence surréaliste, mais l’on y lit une trentaine de nouveaux noms, parmi lesquels ceux de Césaire, de Fardoulis-Lagrange, de Frédérique, de Julien Gracq, de Huidobró, de Maquet.
[5] Il est daté 20 août-20 octobre 1944.
[6] L’Évidence surréaliste n’en publie pas moins un certain nombre d’admirables poèmes, entre autres ceux de Benjamin Péret. On y trouve aussi le texte de Fata Morgana.
[7] Avertissement de l’éditeur : La transcription de cette conférence et de la discussion qui la suit est souvent très fautive. Nous avons corrigé les erreurs les plus grossières (ainsi la Moque pour « l’amok) et introduit le signe [//] quand un ou plusieurs mots semblent avoir échappé à la sténotypie.
Je reprends ici le texte déjà mis en ligne en janvier 2024. A.G.
[8] Julien Gracq : André Breton, Quelques aspects de l’écrivain. Ed. Corti, 1948
[9] La conférence de Bataille était suivie d’une discussion assez... « surréaliste », retranscrite dans les Oeuvres Complètes, où la solitude de Bataille n’a jamais été aussi manifeste.
1945-1950
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