Reprenant ma lecture de Rien n’est dit. Moderne après tout de Philippe Forest, je relis les phrases citées en exergue du chapitre I « Trop tard, trop tôt » :
« Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. » Jean de La Bruyère
« Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes. » Isidore Ducasse
« Tout n’est pas dit. » Philippe Jaccottet
On ne fait jamais assez attention aux exergues. Le premier cité est donc tiré des Caractères de La Bruyère. Je cherche sur Pileface ce qui a pu être dit de La Bruyère. Rien n’est dit. Pas même une référence dans l’index des noms propres pourtant volumineux. Et pourtant, fouillant dans mes archives, je redécouvre cet article de Sollers publié dans Le Monde en 1996 et repris dans Éloge de l’infini.

L’oeil de La Bruyère
Il n’est pas surprenant que l’industrie commémorative néglige La Bruyère, un des plus grands écrivains français mort il y a trois siècles. Une vie obscure et très informée, un seul grand livre, une galerie des ridicules du temps et de tous les temps, un projet de refonte du style et des moeurs, une profondeur de pensée qui rappelle souvent Pascal, un sens aigu de la relativité, un oeil incessant : tout cela est trop fort, gênant, différentiel ; on risque de s’y reconnaître. Les Caractères est un traité de critique sociale actuel.
Ces écrivains français, tout de même, quels noms ils portent. Molière, Sévigné, La Fontaine, La Rochefoucauld, La Bruyère, Racine, Boileau, Vauvenargues, Voltaire, Sade, et, plus tard, Céline, Genet... On dirait un paysage, avec ses vallons, ses prairies, ses rivières, ses arbres, ses puits d’ombre, ses clairières, ses fleurs. La Bruyère, là, à gauche, est comme un buisson au bruissement inquiétant. Des caractères ? Oui, au sens grec de graver, d’imprimer. Le mot a un sens biologique, théologique, psychologique, typographique. L’oeil est la partie de la lettre qui paraît à l’impression. Qu’on s’exprime en romain ou en italique, on touche le nerf matériel du discours. Ce n’est pas un hasard si le premier chapitre des Caractères s’intitule Des ouvrages de l’esprit et le dernier Des esprits forts. On commence par des considérations sur l’art d’écrire, et on termine en remontant le ressort de Dieu, qui, comme d’habitude, avait tendance à se dérégler (on sait que La Bruyère a mauvaise réputation chez les professeurs à cause de son appartenance au clan Bossuet).
« Avec l’esprit de discernement, ce qu’il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Voilà ce style « rapide, concis, nerveux », cet « usage tout nouveau de la langue » (c’est Voltaire qui parle) en train d’accomplir une révolution dont le mot lumière est l’emblème (Montesquieu, lecteur de La Bruyère). Les Caractères ont eu immédiatement une large audience, d’où beaucoup de jalousies. « Les allusions qu’on trouve en foule dans ce livre, dit encore Voltaire, achevèrent le succès. » Des « clefs » ? Il y en avait, bien sûr, et tout le monde en prenait pour son grade, mais ces clefs sont des types fixes et s’appliquent aussi bien aux figurants de nos jours. Regardez : « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, qui ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. » Ou bien : « A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n’y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive un jour la charmer. Son choix est fait : c’est un petit monstre qui manque d’esprit. » Et ainsi de suite.
Le plus étrange est que La Bruyère est moderne par un retour médité aux auteurs grecs et latins, et que, dans la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, il est pour les Anciens par subversion, alors que les « modernes », eux, conformistes de leur époque, sont plats, ennuyeux, précieux, hypocrites, pompeux. Paradoxe à méditer ces temps-ci. Il suffit de relire l’étonnante et violente préface que La Bruyère a écrite pour son discours de réception à l’Académie française. Il avait fait scandale en défendant ses amis, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Fénelon, Racine (comme on voit, l’Académie, à l’époque, n’abritait pas n’importe qui). Il dénonce donc l’éternelle cabale des dévots : « Je ne doute point que le public ne soit étourdi et fatigué d’entendre, depuis quelques années, de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d’un vol libre et d’une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits (...). Prose, vers, tout est sujet à leur censure, tout est en proie à une haine implacable, qu’ils ont conçue contre ce qui ose paraître dans quelque perfection et avec les signes d’une approbation publique. » Voilà le point central : ce que le clergé littéraire ou intellectuel ne supporte pas, dans sa médiocrité « manquant de force et d’haleine », c’est que la perfection aille directement au public, qu’il y ait, donc, une alliance naturelle entre le génie et le peuple. Les Provinciales plaisent trop, et aussi les Fables, Les Caractères, et aussi Tartuffe ou Phèdre. Que tel ou tel journaliste ou académicien obscur en écume de rage n’y change rien. Les Caractères, surtout, personne ne s’y trompe, sont une machine de guerre contre l’aveuglement de l’opinion et ses fonctionnaires : « Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est souvent la vérité. » Ou bien : « Il faut faire comme les autres : maxime suspecte, qui signifie presque toujours : il faut mal faire. » Ou encore : « Ce n’est que peu à peu, et forcés même par le temps et les occasions, que la vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer. »
Attention, dit La Bruyère, il y aura un jugement dernier, et il sera formel, rien d’autre. N’espérez pas y échapper, l’art, dans sa fibre secrète, vous juge : « Il y a dans l’art un point de perfection comme de bonté et de maturité dans la nature. Celui qui le sent et qui l’aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au-delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l’on dispute des goûts avec fondement. » L’absence de goût, on le voit, consiste à passer à côté d’un point. La bêtise, elle, est une question d’automatisme. « Le sot est automate. » La comédie sociale est un somnambulisme, un spectacle de marionnettes, mieux vaut en rire qu’en pleurer, puisque « l’inquiétude, la crainte, l’abattement n’éloignent pas la mort, au contraire ».Puissance de la littérature : grâce à une certaine précision d’expression, on s’inscrit au coeur du principe de contradiction. C’est ainsi que La Bruyère n’aurait pas été peu flatté de se voir réécrit par Lautréamont. La Bruyère : « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent... L’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes. » Lautréamont (dans Poésies) : « Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes... Nous avons l’avantage de travailler après les anciens, les habiles d’entre les modernes. » Tout est dit. Rien n’est dit. Le seul fait de dire ouvre le temps lui-même.
Jouhandeau, dans une subtile préface aux Caractères, va jusqu’à comparer La Bruyère à Nietzsche. Il en donne pour preuve le passage suivant : « Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires ; ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent ; ils parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir ; ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d’une sagesse la plus consommée ; ils s’élèvent par un continuel enjouement jusqu’au sérieux des dignités ; ils finissent enfin et rencontrent un avenir qu’ils n’ont ni vu ni espéré. Ce qui reste d’eux sur la terre, c’est l’exemple de leur fortune, fatal à ceux qui voudraient le suivre. »
On peut relire souvent ce passage. Il n’est pas près de vieillir.Philippe Sollers, Le Monde, 14 juin 1996.
Éloge de l’infini, 2001, folio 3806, p. 442-446.

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