
- Deux femmes vénitiennes.
Venise. Musée Correr.
Photo A.G., 18 juin 2016.

Toute une vie. Dimanche 3 juillet 2005.

Michel Hochmann Directeur d’études à l’Ecole Pratique des hautes études (EPHE, PSL)
Pierre Rosenberg Historien de l’art, conservateur et président-directeur au Musée du Louvre de 1994 à 2001
Marcelin Pleynet Poète, romancier et essayiste français
Jean Roudaut Essayiste et poète



- La vision de saint Augustin

- Saint Pierre martyr.
Venise. Musée Correr.
Photo A.G., 18 juin 2016.
Qui était donc Vittore Carpaccio, né autour de 1460 et mort vers 1525, peintre italien de l’école vénitienne du 15e siècle, dont le nom est passé dans le langage courant pour un plat inventé au 20e siècle ? C’est ce que propose ce documentaire qui dresse le portrait d’un artiste de la couleur (en particulier rouge) et de l’humanisme.
Vittorio Carpaccio est entre deux mondes, entre deux siècles, entre deux histoires de la peinture. À la charnière du Quattrocento et du Cinquecento, il est nourri des influences de Gentile Bellini, et il précède l’explosion du "colorito" amenée par Giorgione, puis Titien.

Il cristallise aussi dans son art les deux termes de la querelle esthétique qui anime alors deux pôles essentiels de la création et de l’humanisme, Florence et Venise : comme les Florentins, Vittore Carpaccio est un dessinateur accompli et il bâtit ses toiles à partir de dessins très précis ; il se fait "colporteur" de l’humanisme. Mais comme les Vénitiens, il utilise des couleurs et des éclats de lumière innombrables dans son œuvre.
Et pour cause, puisqu’il est Vénitien, et que tout son art est à la gloire de Venise. Venise représentée, Venise rêvée, à suivre dans les détails et dans les grands tableaux que sont les cycles narratifs de Sainte Ursule, de Saint Georges ou de Saint Jérôme, où Carpaccio déploie et affûte son style.



Carpaccio, Le Patriarche di Grado.
Accademia. Photo A.G., 14 juin 2016. ZOOM : cliquer sur l’image.

Proust à Venise
Après le déjeuner, quand je n’allais pas errer seul dans Venise, je montais me préparer dans ma chambre pour sortir avec ma mère et pour prendre des cahiers où je prendrais des notes relatives à un travail que je faisais sur Ruskin. Au coup brusque des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses angles, je sentais les restrictions édictées par la mer, la parcimonie du sol. Et en descendant pour rejoindre ma mère qui m’attendait, à cette heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche dans l’obscurité conservée par les volets clos, ici du haut en bas de l’escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de la Renaissance s’il était dressé dans un palais ou sur une galère, la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres perpétuellement ouvertes, et par lesquelles dans un incessant courant d’air l’ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme sur une surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l’illumination, la miroitante instabilité du flot. C’est le plus souvent pour Saint-Marc que je partais, et avec d’autant plus de plaisir que, comme il fallait d’abord prendre une gondole pour s’y rendre, l’église ne se représentait pas à moi comme un simple monument, mais comme le terme d’un trajet sur l’eau marine et printanière, avec laquelle Saint-Marc faisait pour moi un tout indivisible et vivant. Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère, foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; là au contraire où il a racorni la matière et où les artistes l’ont ajourée et rehaussée d’or, d’être la précieuse reliure, en quelque cuir de Cordoue, du colossal évangile de Venise. Voyant que j’avais à rester longtemps devant les mosaïques qui représentent le baptême du Christ, ma mère, sentant la fraîcheur glacée qui tombait dans le baptistère, me jetait un châle sur les épaules. Quand j’étais avec Albertine à Balbec, je croyais qu’elle révélait une de ces illusions inconsistantes qui remplissent l’esprit de tant de gens qui ne pensent pas clairement, quand elle me parlait du plaisir – selon moi ne reposant sur rien – qu’elle aurait à voir telle peinture avec moi. Aujourd’hui je suis au moins sûr que le plaisir existe sinon de voir, du moins d’avoir vu une belle chose avec une certaine personne. Une heure est venue pour moi où quand je me rappelle ce baptistère, devant les flots du Jourdain où saint Jean immerge le Christ tandis que la gondole nous attendait devant la Piazzetta il ne m’est pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de moi il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu’on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourra plus jamais faire sortir pour moi de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où je suis sûr de la retrouver parce qu’elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce soit ma mère. Carpaccio que je viens de nommer et qui était le peintre auquel, quand je ne travaillais pas à Saint-Marc, nous rendions le plus volontiers visite, faillit un jour ranimer mon amour pour Albertine. Je voyais pour la première fois Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé. Je regardais l’admirable ciel incarnat et violet sur lequel se détachent ces hautes cheminées incrustées, dont la forme évasée et le rouge épanouissement de tulipes fait penser à tant de Venises de Whistler. Puis mes yeux allaient du vieux Rialto en bois, à ce Ponte Vecchio du XVe siècle aux palais de marbre ornés de chapiteaux dorés, revenaient au Canal où les barques sont menées par des adolescents en vestes roses, en toques surmontées d’aigrettes, semblables à s’y méprendre à tel qui évoquait vraiment Carpaccio dans cette éblouissante Légende de Joseph de Sert, Strauss et Kessler. Enfin, avant de quitter le tableau mes yeux revinrent à la rive où fourmillent les scènes de la vie vénitienne de l’époque. Je regardais le barbier essuyer son rasoir, le nègre portant son tonneau, les conversations des musulmans, des nobles seigneurs vénitiens en larges brocarts, en damas, en toque de velours cerise, quand tout à coup je sentis au coeur comme une légère morsure. Sur le dos d’un des compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d’or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l’emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, je venais de reconnaître le manteau qu’Albertine avait pour venir avec moi en voiture découverte à Versailles, le soir où j’étais loin de me douter qu’une quinzaine d’heures me séparaient à peine du moment où elle partirait de chez moi. Toujours prête à tout, quand je lui avais demandé de partir, ce triste jour qu’elle devait appeler dans sa dernière lettre « deux fois crépusculaire puisque la nuit tombait et que nous allions nous quitter », elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny qu’elle avait emporté avec elle le lendemain et que je n’avais jamais revu depuis dans mes souvenirs. Or c’était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l’avait pris, c’est des épaules de ce compagnon de la Calza qu’il l’avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes qui certes ignoraient comme je l’avais fait jusqu’ici que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l’Académie de Venise. J’avais tout reconnu, et un instant le manteau oublié m’ayant rendu pour le regarder les yeux et le coeur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, je fus envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie.
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Albertine Disparue.


Dans le Dictionnaire amoureux de Venise, Carpaccio se trouve entre « Carnaval » et « Casanova ».

Carpaccio, La légende de la vie de sainte Ursule. Arrivée des ambassadeurs anglais.
Accademia. Photo A.G., 14 juin 2016. ZOOM : cliquer sur l’image.

Carpaccio Vittore
V. 1460-1525
J’admire Vittore Carpaccio, né à Venise, mais il me laisse plutôt froid avec ses grandes machines, ses séries, ses cycles. C’est un narrateur très inventif, un grand peintre d’histoire. L’Arrivée des ambassadeurs réussit ce prodige minutieux de décrire un mouvement où tout paraît figé pour l’éternité. Le Triomphe de saint Georges est plus violent, cavalier blond, lance, dragon. La Mort de saint Jérôme vaut par ses moines disposés comme des moineaux musicaux, bleus et blancs. Mais sa plus belle œuvre est sans doute le portrait de saint Augustin dans sa chapelle studio, saisi en pleine inspiration d’écriture. Tout cela à la Scuola San Giorgio degli Schiavoni. Entre 1490 et 1500, Carpaccio peint l’histoire d’Ursule, princesse bretonne vouée à épouser un prince anglais à condition qu’il se convertisse au christianisme et qu’il l’accompagne en pèlerinage à Rome avec dix mille vierges (ils seront massacrés par les Huns à Cologne pendant le voyage de retour).
Bien. Tout cela sent sa légende dorée, son ritualisme, son cadre médiéval et gothique. Certes, personne ne peut rester insensible à cette Ursule couchée dans un lit à baldaquin à côté d’un autre lit vide. Les draps sont d’ailleurs livides. Elle a les yeux fermés, elle rêve, on dirait un tableau surréaliste (d’où son succès). Il est décidément grand temps que Giorgione et Titien apparaissent : enfin la couleur, enfin la musique, enfin Vénus.
J’ai connu, hélas, beaucoup de jeunes femmes qui préféraient être Ursule que Vénus. Embarras frigide et poético-cadavérique courant, qu’il faut bien appeler par son nom : la pruderie hystérique. L’ennuyeux, c’est qu’elles n’étaient pas des saintes, ce qui aurait pu être intéressant.

Carpaccio, Le songe d’Ursule.
Accademia. Photo A.G., 14 juin 2016. ZOOM : cliquer sur l’image.

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