

Sollers sur les Jeux dans son roman Beauté.
La jolie cérémonie d’ouverture des Jeux de Paris 2024.

Un peu d’histoire.
JO de Paris 1900 : le grand fiasco

Stéphane Koechlin
GEO. Publié le 17/07/2024 à 19h12

C’est ici que tout aurait dû commencer… Lorsqu’en 1894 le baron Pierre de Coubertin imagina les Jeux olympiques modernes, l’infatigable chantre du sport émit l’idée que la toute première édition pourrait se dérouler dans sa ville natale, à Paris. Il fixa une date symbolique, 1900, année charnière qui, comme l’écrivit plus tard le romancier Paul Morand, marquerait « les noces d’or du passé et de l’avenir ». Mais aussi, plus prosaïquement, parce que la capitale française devait accueillir cette année-là, entre avril et novembre, l’Exposition universelle et devenir de fait le centre du monde durant plusieurs mois. De quoi assurer aux Jeux une merveilleuse publicité…
Hélas pour Coubertin, ses collègues du Congrès olympique réunis à la Sorbonne n’avaient aucune envie de patienter six ans, et ils préférèrent organiser symboliquement la première édition à Athènes, en 1896. Ce n’est donc qu’après ces Jeux inauguraux, couronnés de succès, que Coubertin, alors secrétaire général de l’USFSA (Union des sociétés françaises de sports athlétiques), put enfin se concentrer sur son projet parisien. Sans se douter que le rêve allait tourner au désastre.

Tout d’abord, Coubertin n’avait pas prévu que le commissaire de l’Exposition universelle, l’ingénieur Alfred Picard, plus célèbre que lui et apprécié du président de la République Émile Loubet, envisagerait, dans le cadre de sa manifestation, de présenter des Concours internationaux d’exercices physiques et de sports, projet certes bien moins ambitieux que le sien mais qui risquait de faire doublon. Les deux hommes, qui auraient dû travailler de concert, ne se rencontrèrent qu’une fois. « J’avais compris qu’il n’y avait, pour les Jeux olympiques, rien à attendre de M. Alfred Picard, écrit-il dans ses Mémoires olympiques (1931). Je m’étais résolu à les organiser, en dehors de toute ingérence administrative, par le moyen d’un comité privé. » Et le baron de traiter Picard et les siens de « ronds-de-cuir » préparant une « foire chaotique et vulgaire » en y intégrant n’importe quelle discipline : la pêche à la ligne, la pelote basque, le billard, le croquet, la tir à la corde, les échecs, le vol en ballon, le tir au canon et même le tir aux pigeons… vivants !
« Exactement le contraire de ce que nous désirions pour les Jeux olympiques », commente Coubertin. Pour Paris 1900, il voulait en effet offrir ce que l’on ne trouvait nulle part ailleurs, selon ses termes, « l’Antiquité la plus pure ». Il poursuit : « La foule aura les concours et les fêtes de l’Exposition et nous ferons, nous, des Jeux pour l’élite : élite de concurrents, peu nombreux, mais comprenant les meilleurs champions du monde ; élite de spectateurs, gens du monde, diplomates, professeurs, généraux, membres de l’Institut. Pour ceux-là, quoi de plus ravissant, de plus délicat qu’une garden-party à Dampierre, une fête de nuit dans la rue de Varenne, des excursions à Esclimont ou à Bonnelles ? »
➤ Article paru dans le magazine GEO Histoire n°73, Jeux olympiques, de janvier-février 2024.


1924, le Paris des Jeux Olympiques

Il y a 100 ans Paris accueillait déjà les Jeux olympiques. Si la France de 1924 était à bien des égards différente de celle d’aujourd’hui, ces JO ont soulevé des problématiques communes à celles de 2024 sur le financement, les transports, les équipements ou la sécurité. Cette grande manifestation mondiale s’inscrit dans un contexte sociétal, culturel et politique bien particulier... Paris 1924 c’est la reconstruction après la guerre, le développement du sport de masse, les premières luttes pour la place des femmes dans les épreuves, la « peopolisation » des sportifs. Avec deux grandes absentes : l’Allemagne et la Russie. Ces jeux seront aussi l’occasion de toute une série d’innovations comme le premier village olympique ou la retransmission en direct des épreuves grâce à la TSF. Nourri d’archives souvent inédites de Gaumont-Pathé, ce documentaire revient sur ces premiers Jeux modernes de l’Histoire qui verront le sacre de Paavo Nurmi, coureur finlandais hors norme ou de Johnny Weissmuller, nageur le plus rapide au monde et futur tarzan au cinéma.
Invités : Patrick Kanner, Pascal Blanchard, Paoline Ekambi, Guy Drut

LIRE AUSSI : Quand Chamonix organisait la première édition des Jeux olympiques d’hiver en 1924


« Le premier des biens est l’eau ; l’or, étincelant comme une flamme qui s’allume dans la nuit, efface tous les trésors de la fière opulence. Veux-tu chanter les Jeux, ô mon âme ? ne cherche pas, au ciel désert quand le jour brille, un astre plus ardent que le Soleil, et n’espère pas célébrer une lice plus glorieuse qu’Olympie ! De là part l’hymne que mille voix répètent ; il inspire le génie des poètes, accourus, pour chanter le fils de Cronos, au foyer bienheureux de Hiéron. »
Pindare, Olympiques, 1ère strophe (trad. Aimé Puech), éd. Les Belles Lettres, 1922.

Le temple de Zeus à Olympie.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Les Jeux Olympiques vus par Philippe Sollers dans son roman Beauté (Gallimard, 2017).
JEUX Les Olympiques sont consacrées à Zeus, les Pythiques à Apollon, les Isthmiques à Poséidon, et les Néméennes de nouveau à Zeus. Débrouillez vous avec tous ces Jeux, essayez d ’imaginer la vie intense de ces athlètes disparus, dont les noms ont été immortalisés par Pindare. Il vous reste des Jeux, mais plus de poésie. Vous avez un spectacle, beaucoup de commentaires autour, mais plus de dieu pour le dire. Le seul dieu qui veille à tout, désormais, est l’argent.
Qu’est-ce que Zeus, Apollon ou Poséidon viendraient faire aujourd’hui dans les stades ? À moins qu’ils ne soient là, inaperçus, attentifs, souriants, sélectifs, mélangés à l’eau (pour la nage), à la neige (pour le ski), à l’herbe (pour le foot ou le rugby), au gazon ou à la terre battue (pour le tennis), au macadam (pour les courses de voitures et le cyclisme). Apollon aime bien la boxe, Poséidon préfère le catch, Zeus se délasse en kayak, ou en surf sur les vagues. Apollon est toujours vainqueur au marathon de New York, personne ne peut battre Poséidon à la perche ou au saut en hauteur. Apollon prend sa revanche au triple saut en longueur, Zeus est aussi performant au 100 mètres qu’au 5000 mètres, mais impossible de le défier au javelot, au marteau, au disque, aux haltères. Apollon est le tireur absolu : sa main ne tremble jamais, il met tout dans le mille.
Sans l’aide de Poséidon, vous n’irez pas loin à la voile. Les dieux grecs acceptent très bien le basket, le volley-ball, le hand-ball, mais sûrement pas le base-ball. Ils méprisent le cricket et le golf, mais raffolent (surtout Apollon) de l’escrime. Apollon, on ne le sait pas assez, a été très amoureux d’une mortelle, escrimeuse géniale, Daphné. Je pense à elle, chaque fois que je vois un arbre dans lequel elle a été transformée, le laurier. Non, je ne me suis jamais métamorphosé en pluie d’or pour séduire Danaé, seulement en cygne pour Lisa, pardon, pour Léda. Oui, c’est vrai, j’ai brûlé l’insolente Sémélé à Thèbes, mais j’ai sauvé du feu mon fils Dionysos.
Mes sanctuaires, à Olympie, à Dodone, en Crète, sont connus dans le monde entier, et sur tout, à Olympie, ma statue, en or et en ivoire, sculptée par Phidias. Je laisse Delphes à Apollon pour la Pythie et les Jeux pythiques, j’abandonne à Artémis le temple d’Éphèse, où, assez souvent, j’ai inspiré un penseur remarquable, Héraclite. J’ai enfin donné à ma fille préférée, Athéna, une ville entière, dont les habitants ont jeté la base éclatante de la liberté. Voici ce qu’en dit Pindare :
« Ô toi, la brillante, toi dont le front est couronné de violettes, toi que célèbrent les poètes, rempart de la Grèce, illustre Athènes, divine cité ! »À Dodone, il faut savoir écouter le bruissement des chênes de mon bois sacré : c’est là que je parle.
Délos, « l’île embaumée », qui est aussi « un astre resplendissant au loin de la sombre terre », appartient à Apollon.
Bref, tout fonctionne sans cesse, mais dire comment n’est pas à la portée de n’importe qui :
« La Muse se tenait à mes côtés, quand j’ai inventé, dans sa fraîcheur brillante, un nouveau mode d’associer à la cadence, le chant, parure de la fête. »
Et puis :
« Tant de choses ont déjà été dites, de tant de façons ! Trouver du nouveau, et le soumettre à l’épreuve du jugement, voilà le grand risque ! »
Il a risqué, et il a gagné, puisqu’il est imprimé ici, dans un roman écrit par un bizarre écrivain français, au début du 21e siècle, démontrant que le vrai nouveau est le plus ancien.



Les Jeux en Grèce.
ZOOM : cliquer sur l’image.

SPECTACLE La flamme des jeux Olympiques doit être transportée rituellement sur le lieu des compétitions. Elle brûle à Athènes, elle part pour tel ou tel pays organisateur, dépenses faramineuses, corruption à tous les étages. N’importe, le feu purifie tout, et la blancheur des sportifs est irréfutable (sauf dopage dans l’ombre). Voyez ces politiciens posant pour les photos et les caméras, la flamme olympique à la main. Les flashes les mitraillent, ils sont épanouis, ravis, bien nourris. On ne leur demande pas de parler mais d’exhiber l’énorme marchandise des corps.
Les nations défilent, drapeaux en tête. Les journalistes sont là en masse, ils ont leur « village », et ce sont, sans arrêt, des commentaires, des pronostics, des ragots, des rumeurs. Qui, cette fois, ramènera le plus grand nombre de médailles ? L’or, l’argent, le bronze, les podiums, les hymnes, l’émotion font vite oublier les épreuves elles-mêmes. Elles sont pourtant retransmises, en direct ou en différé, sur toute la planète. L’épreuve reine est évidemment le 100 mètres, au quart de seconde près. C’est parti, c’est fini. Merveille des records ! Le surnaturel est là, sur la piste comme dans les piscines.
Lisa ne regarde pas les compétitions : elle a tort. Il y a autant de beauté dans le dernier sprint vers la ligne d’arrivée que dans un concerto de Mozart. Ce perchiste a du génie, cette gymnaste et cette escrimeuse aussi. Leur vie, on le sent, est radicalement musicale. Contrôle du souffle, concentration cellulaire, précision de chaque geste, conscience intime du temps. Les athlètes sont des dieux passagers. Pindare, s’il était là, saurait les célébrer comme ils le méritent.
Des millions de vampires se nourrissent des performances sportives. Ils s’entassent dans les stades ou devant des télévisions, ils crient, ils bouffent, ils boivent, ils gagnent par procuration. Le moindre petit-bourgeois, la plus tarte des petites-bourgeoises se sentent décorés en or. Des centaines de réfugiés se noient ici et là, tant pis, ils auraient dû s’entraîner à nager. Les Jeux de Lesbos ne sont pas destinés à la représentation démocratique sportive.
Je regarde surtout, vous vous en doutez, les Chinoises et les Africaines. J’ai un faible pour les Jamaïquaines dont on ne parle pas assez. Il y a aussi de grandes beautés philippines, russes, australiennes. Les Américaines sont toujours là, mais il n’y a que les Françaises qui traînent, je n’ai pas besoin de me demander pourquoi.
Ces dernières lignes se trouvent à la page 105 de Beauté dans la collection folio. Les Françaises ne sont pas épargnées. Sollers a toujours montré une préférence pour les étrangères. Il est douteux qu’il ait pu les admirer en live (comme on dit), mais la télé, heureusement, permet de voir.
Dans son dernier roman, La Deuxième Vie (Gallimard, 2024, p. 42), Sollers écrit :
« Sans la télé, pas d’accès à des foules de détail, de gestes, de sourires, de regards. Un match féminin de handball, bien télévisé, est plus beau que n’importe quel film. Je vous recommande personnellement l’équipe norvégienne. »
Sollers, mort trop tôt, n’a pas pu voir les Françaises prendre leur revanche sur les Norvégiennes en finale des championnats du monde le 17 décembre 2023 à Herning (31-28). Dommage.
Il poursuit : « Les grands matchs de tennis ont été révélés à la télévision... »
Et dans Contre-attaque (Grasset, 2016) :
« Peu de joueurs parviennent à la mythologie suprême. En tête, évidemment, John McEnroe, le prodigieux John McEnroe, que l’on retrouve d’ailleurs dans Femmes. Service-volée assassin. Il dépasse tous les autres à mon avis. »
Pour ceux qui auraient oublié, souvenez-vous du match Borg-Mc Enroe dans Femmes. Ou, plus étonnant, de ce que Sollers écrit dans Centre à propos de Heidegger et de... Federer :
« Agacé par le fait que son fameux Dasein soit toujours traduit par "existence" ou par "être-là ", Heidegger a décidé d’enfoncer le clou, en proposant, pour le français, "être-le-là". Il a su qu’il serait plutôt compris, un jour ou l’autre, en français, et Lacan est celui qui l’a le mieux entendu (en manquant, malgré tout, le là comme note de musique) . L’"être-le-là" se passe très bien de moi, comme de tous ceux qui croient être là alors qu’ils ne sont pas là. Heidegger, comme en passant, dit une fois : "Le Dasein choisit ses héros." Évidemment, il n’est pas question d’en faire des listes. Un "héros", dans ce sens, est une histoire unique, silencieuse, tenace, physique, mentale, dont vous pouvez très bien ne jamais avoir entendu parler. C’est un saint spécial, pas du tout religieux, mais qu’on peut deviner en acte. En voici un : le joueur de tennis suisse Roger Federer, après sa huitième victoire sur gazon, à Wimbledon. "Le temps ne semble pas avoir de prise sur lui", a dit un spécialiste. Alors que tout le monde le croyait fini, il prouve à nouveau sa supériorité avec une calme virtuosité, au filet et le long des lignes. C’est un héros du rebond. » (Centre, 2018, folio p. 106-107).


Voici maintenant un extrait du film réalisé à l’occasion de la publication de Beauté. Il y est question d’Helene Riefenstahl, dite Leni. La séquence commence juste après l’interprétation par Martha Argerich du Capriccio de la Partita n° 2 de Bach. Sollers y lit un chapitre de son roman intitulé « Films ». Passage de la beauté lumineuse en acte (musicale) à la contre-beauté spectaculaire (ici cinématographique). Regardez la séquence : vous remarquerez — ce n’est pas dans le texte — l’apparition, en incrustation, de la mère de Staline, profondément laide, et, pour finir, des images splendides de femmes tutsis du Rwanda d’après le génocide de 1994.

FILMS Hitler, désintégré par lui-même en 1945, aurait aujourd’hui 127 ans. Staline, mort en 1953, momifié puis démomifié, aurait, lui, 137 ans. Mao, momifié en 1976, serait encore en pleine forme, à 123 ans. Ces noms pèsent des kilotonnes dans l’Histoire. On ne les approche qu’avec effarement et effroi.
Celui qui a le mieux compris le devenir cinéma universel est Hitler. Il suffit d’ouvrir une télévision, et de glisser d’une chaîne à l’autre, pour constater qu’il est là, sans arrêt, avec émergence d’archives inédites longtemps interdites, que vous contemplez désormais colorisées. Vous avez tellement l’habitude de voir les mêmes images des camps d’extermination, en noir et blanc, avec leurs amoncellements de cadavres squelettiques et de déportés hagards, que ce brusque passage dans la couleur vous épate. C’est bien le même abruti qui vocifère, le bras tendu, devant des masses extatiques (plein de femmes en transe) , mais, au lieu d’apparaître en ange des ténèbres avec son brassard à croix gammée, le voici pimpant, détendu, presque primesautier, et sa fidèle compagne, Eva Braun, blonde et ronde, sportive, mignonne, aime son monstre raide comme s’il était sa poupée.
Cinéma, cinéma, cinéma. Surgit un génie de la manipulation grandiose : Helene Riefenstahl, dite Leni, morte tranquillement en Bavière à 101 ans. Hitler lui a donné des moyens techniques gigantesques, des grues pour filmer de tous les côtés à la fois, et, surtout, la permission d’être dans sa voiture pour populariser sa figure en tous sens. Devenu le personnage principal du grand film mondial, Hitler se dépasse en 1935, à Nuremberg, dans Le Triomphe de la volonté. Leni ira encore plus loin, l’année sui vante, pour les jeux Olympiques de Berlin. Olympia, c’est elle, et son chef-d’œuvre s’appelle Les Dieux du stade. Pauvre Pindare sans caméra ! Sa poésie sublime est noyée par cette femme émancipée, amoureuse de centaines de corps athlétiques saisis dans leurs héroïques efforts. La délégation française défile en faisant le salut nazi. On interviewe Leni : son visage d’oiseau de proie minaude quand on lui demande si elle a eu une histoire d’amour avec Hitler : « Je l’ai connu en 1932, avant son arrivée au pouvoir. » Comme c’est bien dit !
Les films de Leni Riefenstahl sont-ils beaux ? En un sens, oui, puisqu’ils atteignent une sorte de perfection dans la laideur. Le numéro de marionnette de Hitler, en surplomb de millions d’envoûtés, parvient à des sommets de contre beauté. Les jeux Olympiques de Berlin contre Olympia de Manet : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet.
Leni avait une dévotion magique pour le corps masculin. Elle filme un de ses amants allemands, qui, hélas, ne court pas assez vite. Exclu. Plus tard, elle se lance à la poursuite photographique de Noirs africains admirablement effilés, les Noubas. Increvable, elle enchaîne sur la plongée sous-marine. Elle échappe à tous les jugements, gagne des tas de procès en diffamation, et finit, via un cancer, par mourir dans son sommeil en 2003, à l’âge de 101 ans. Médaille d’or, en forme de croix gammée. 1902-2003 : tout le 20e siècle.
Le Rwanda a stupéfié le monde entier avec ses massacres de Tutsis par les Hutus, à la machette (800 000 morts). L’Afrique fantôme est là, dans les bois pleins de cadavres jusque dans les églises, et les femmes tutsis qui ont survécu rallument la vie pour leurs enfants, et s’occupent de tout. Elles sont grandes, très belles, avec des boubous de toutes les couleurs. Elles ont vu tuer leurs maris, leurs pères, leurs mères, ainsi que les bébés dont les crânes ont été fracassés contre les murs. Leur regard vient de plus loin que la nuit. Elles n’ont jamais entendu parler de Leni.
La vieille Leni Riefenstahl, avec toujours, sur les lèvres, le même sourire indéchiffrable, aura donc vu, de son vivant, la divinisation de Hitler et celle de Staline, les ruines de Berlin et la découverte des atrocités nazies, la bombe d’Hiroshima et la naissance de l’État d’Israël, l’arrivée au pouvoir de Mao à Pékin, le premier pas sur la lune et la chute du mur de Berlin, la dislocation de l’empire soviétique et la réunification de l’Allemagne, l’attentat contre le World Trade Center et le surgissement de l’islamisme radical, le passage à l’euro et l’incroyable prospérité allemande. Pour elle, au fond, tout ça n ’aura été que du grand cinéma. Dans son petit coin de Bavière, elle décline doucement, elle s’enfonce, elle plonge. Essayez donc de la retrouver à vingt mille lieues sous les mers.
Beauté, 2017, folio 6545, p. 108-111.


OR Un champion olympique actuel s’entraîne pendant quatre ans, pour un seul jour de compétition, avec échec ou médaille d’or. Matin et soir, éveillé ou dormant, il pense sans arrêt au moindre geste qui peut s’avérer décisif, à la nage, au saut en longueur, au javelot, au cent mètres, au sabre. Il n’a aucune idée de ce qu’a pu écrire Pindare, ce poète couvert d’or de l’Antiquité. S’il y avait des médailles d’or en musique, Bach et Mozart ne sauraient plus où les mettre. Lisa en a déjà une dizaine. Elle m’en donne une, venant de Tokyo.
Dans sa VIIe Olympique, Pindare écrit ceci :
« Zeus envoya aux Rhodiens une blonde nuée qui laissa échapper une abondante pluie d’or, et la déesse aux yeux glauques, Athéna, leur accorda elle-même de l’emporter dans tous les arts sur tous les autres hommes. »Rhodes est une île de la mer Égée. Il est incompréhensible que le mot « glauque » (qui signifie entre le bleu et le vert, comme l’eau de la mer) ait pris, dans le langage courant, un sens négatif, impliquant le trafic et la corruption. Les admirables yeux « glauques » d’Athéna sont l’équivalent de ses yeux « pers » (mais plus personne ne connaît ce mot). Trouver ces yeux troubles ou mensongers, à cause de leur couleur, est une grossière erreur de mammifères terrestres.
Une pluie d’or, c’est tout à fait le style de Zeus, qui en fait tomber une sur la ravissante Danaé, mère de Persée, le trancheur de la terrifiante Méduse. Il en va tout autrement pour les Hébreux, qui, dans le désert, n’ont droit qu’à de l’eau surgie d’un rocher et à un parachutage de manne. [...]
Beauté, 2017, folio 6545, p. 206-207.
Le saviez-vous ? la judokate Clarisse Agbegnenou, médaille d’or aux JO de Tokyo en 2021 et de bronze à Paris, a appelé sa fille Athéna.


Qu’aurait pensé Sollers de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris ? Aurait-il crié « woke ! woke ! » comme nos "intellectuels critiques" à qui on ne la fait pas, les Alain Finkelkraut, Michel Onfray, nos évêques de France, l’imam Mélenchon, Marion Maréchal, Philippe de Villiers ou Donald Trump ? Il y a fort à parier que son analyse n’aurait pas été dénuée d’humour ou d’ironie. Mais laissons la parole à elles et ceux qui ont conçu le spectacle en amont. Parmi eux Patrick Boucheron.

Patrick Boucheron : « Ni passéiste ni présentiste, une telle cérémonie se conjugue au futur »
Mardi 23 juillet 2024

Patrick Boucheron en 2018 à Paris.
Eric Dessons / JDD / SIPA. ZOOM : cliquer sur l’image.


L’Histoire : Comment avez-vous été contacté pour participer à l’élaboration de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024 ? Qui y a participé ? D’autres universitaires ? Comment avez-vous travaillé avec Thomas Jolly ? Quelle est la place de l’historien dans la création d’un tel spectacle vivant ?
Patrick Boucheron : Lorsque Thomas Jolly a été nommé directeur artistique des cérémonies d’ouverture et de clôture des jeux olympiques et paralympiques, il a souhaité s’entourer d’une équipe d’autrices et d’auteurs pour en élaborer le récit général. Je le connaissais alors pour son travail théâtral et admirais son audace dans l’invention de grandes formes, de Thyeste au Festival d’Avignon à Starmania. L’occasion était immense, l’événement démesuré, le risque maximum. Mais c’était l’occasion pour moi de travailler, en équipe, avec de très grands professionnels du spectacle vivant. Thomas Jolly m’a contacté durant l’été 2022, et dès que j’ai pu obtenir toutes les garanties nécessaires quant au fait que nous pourrions travailler dans une indépendance absolue, celle de la liberté de création, à l’abri de toutes pressions politiques (et ce fut le cas), je me suis, c’est le cas de le dire, « jeté à l’eau ». Ce qui a achevé de me convaincre était la composition de ce groupe d’auteurs : la scénariste Fanny Herrero, la romancière Leïla Slimani et l’homme de théâtre Damien Gabriac. Nous nous sommes mis au travail joyeusement, et sans tarder, à partir de décembre 2022 et avons livré notre texte en 2023. Soit le scénario complet de la cérémonie d’ouverture des JO du 26 juillet, et des intentions d’ensemble (puisque les quatre cérémonies sont pensées solidairement) pour les suivantes. Nous sommes auteurs de la première, consultants pour les autres. Mais nous assumons l’ensemble, sachant qu’il s’agit évidemment de spectacle vivant, donc d’une adaptation. Depuis un an, le spectacle est entré en production, nous en suivons l’élaboration de bien plus loin, nous en serons donc d’une certaine manière spectateurs, comme tout le monde. Quant à mon rôle personnel, je n’avais pas envie de jouer le « conseiller historique », me contentant de livrer des contenus de savoir pour que d’autres les mettent en scène. Ce que j’aime, c’est produire des récits d’espace — et de ce point de vue, je n’ai pas été déçu.
L’Histoire : Peut-on faire de l’histoire dans le cadre d’un spectacle populaire à destination du public du monde entier ?
Patrick Boucheron : On peut convoquer l’histoire, oui, pourvu qu’on ne le fasse pas de manière pesante ou sentencieuse — ni reconstitution historique, ni leçon adressée au monde depuis la roide assurance d’une tradition figée. Dans le groupe d’auteurs, je n’étais pas nécessairement celui qui poussait le plus à la roue pour multiplier les références historiques. Au contraire, il me semblait que cette cérémonie festive devait s’affranchir des épisodes obligés de l’histoire nationale. Mais on ne peut pas non plus se dérober, et il fallait bien faire « parler » ce décor majestueux (qui d’ailleurs sera toujours plus éloquent, en lui-même, que tout ce que l’on pourra vouloir lui faire dire) : la traversée de Paris depuis son fleuve, sur six kilomètres. Ce que peut l’histoire, c’est aussi cela : produire des imaginaires sociaux puissants, comme un appel à se souvenir de ce que l’on est capable de mobiliser, comme ressources de courage et d’invention, pour continuer à vivre ensemble. Mais tout cela, ce ne sont que des mots. L’essentiel est justement ce que l’on donnera à voir dans ce grand spectacle sans parole, ou presque — avons-nous été capables de produire quelques images fortes dans lesquelles quelque chose de l’époque trouve à s’exprimer ? Cela, nous le saurons après…Ni passéiste ni présentiste, une telle cérémonie se conjugue donc au futur.
L’Histoire : Quelles ont été vos sources d’inspiration pour un tel spectacle ? Et peut-être y a-t-il eu aussi des sources de répulsions ?
Patrick Boucheron : J’appartiens à une génération pour qui l’année 1989 fut un marqueur de conscience historique, et en tant que jeune historien qui voulait travailler sur la Révolution française, la parade du bicentenaire imaginée par Jean-Paul Goude m’a évidemment impressionnée. Je me souviens aussi des reproches, parfois légitimes, qu’elle avait suscité. Mais à la revoir aujourd’hui, on ne peut qu’être frappé par l’élan d’optimisme un peu crâne avec lequel il affirmait haut et fort les valeurs de la diversité. Cette candeur n’est plus la nôtre, nous en sommes séparés, et sans doute faut-il aussi exprimer quelque chose de ce désenchantement. Et comme nous ne souhaitions pas faire une manifestation de force — comme ce fut le cas de la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin en 2008, grande leçon d’histoire adressée au monde sur les grandeurs de la Chine éternelle — il nous fallait au contraire déjouer les clichés en s’approchant de l’humour qui donnait la tonalité d’ensemble de la cérémonie de Londres en 2012. Vous avez lu Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe ? On y trouve une très belle description de cet optimisme qui ramène à l’enfance, celle d’une communauté d’intentions faisant nation un soir d’été. Evidemment, le roman raconte ensuite le déniaisement, et voici pourquoi nous ne voulions pas seulement jouer sur une seule corde émotionnelle, celle de la joie du collectif, mais proposer quelques variations sur l’histoire contrastée du sentiment d’appartenance et du goût du monde.
L’Histoire : Dans une cérémonie d’ouverture d’un événement mondial, le pays organisateur se met en scène. Comment jouer avec les clichés attendus et des passages obligés ? Ou comment s’en affranchir ? Avez-vous pu faire passer quelques-unes de vos idées ?
Patrick Boucheron : Nous étions animés d’une idée simple, qu’on pourra juger béate : que chacun puisse s’y reconnaître. Ce qui ne veut pas dire ramener la fête au plus petit dénominateur commun, mais commencer par donner à voir ce que l’on attend d’un tel lieu et d’un tel moment, pour ne pas décevoir les attentes des téléspectateurs du monde entier. Puis, très vite, proposer de passer de l’autre côté de la carte postale. C’est la meilleure manière je crois de déjouer les préjugés : ne pas les mépriser, les affronter sans louvoyer, pour les retourner comme l’on retourne un gant. Tel est peut-être le mouvement dramaturgique général : donner à voir l’envers du décor, faire spectacle de la diversité, de la densité, de la complexité, et pourquoi pas de la conflictualité d’une ville-monde comme Paris. Il eut été inconvenant de prétendre profiter de l’occasion pour imposer ses « idées », comme vous dites. La bande-son, par exemple, n’exprime pas les préférences de tel ou tel — elle tente simplement d’être la plus fidèle possible à ce que l’on entend, en France et dans le monde, du rapport de Paris à une histoire commune.
L’Histoire : La cérémonie se déroulera sur la Seine au milieu de Paris. En tant qu’historien médiéviste spécialiste de la ville, avez-vous travaillé plus spécifiquement sur le rapport de la ville de Paris à son fleuve ?
Patrick Boucheron : On pouvait attendre de moi que je propose quelque chose comme l’Histoire mondiale de la France sur Seine, mais ce que j’en ai finalement gardé, c’est d’abord l’élan narratif, la dimension chorale et l’art de faire récit de notre diversité. Par conséquent, vous avez raison, c’est peut-être d’abord comme historien des libertés urbaines et du pouvoir des images que j’ai tâché de travailler à cette œuvre collective. De ce point de vue, le décor monumental de cette parade imaginaire est, c’est vrai, le premier protagoniste de l’intrigue. Mais désolé, je ne peux en dire davantage. Si l’histoire est l’art de se ménager des surprises, alors, en participant à cette aventure étonnante, j’ai poursuivi mon travail d’historien.
Propos recueillis par L’Histoire le 19 juillet 2024



France Inter. Samedi 27 juillet 2024
Daphné Bürki, Maud Le Pladec, Damien Gabriac et Patrick Boucheron, chargés d’élaborer avec Thomas Jolly la grandiose cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024, sont les invités de 8h20. Ils reviennent sur l’écriture, le déroulé pas toujours simple du spectacle, et ses messages très forts.
Avec
Daphné Bürki Animatrice
Maud Le Pladec Danseuse, chorégraphe
Patrick Boucheron Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle)
Damien Gabriac Acteur, auteur et metteur en scène

Du pont d’Austerlitz avec un panache bleu-blanc-rouge, jusqu’à ce ballon doré qui emmène la Vasque Olympique vers le ciel, on a vécu vendredi soir quatre heures d’une expérience inédite, un spectacle festif, joyeux, ébouriffant, inclusif, qui a mélangé les genres et les espaces-temps. On est "soulagés, fiers", raconte l’un des auteurs, Damien Gabriac. "Parce que même nous, on ne savait pas trop à quoi s’attendre avec cet objet énorme qui allait sortir. Parce que les répétitions sont faites de plein de moments différents, et qu’on n’avait pas forcément vu ensemble. Du coup, on est hyper heureux de ce moment-là. J’en suis encore ému."
L’historien Patrick Boucheron se dit lui "fier et reconnaissant". "C’était pour moi une expérience de lâcher prise très heureuse, d’écriture collective d’un récit sans parole. On s’est réunis pendant six mois, à cinq, avec Thomas Jolly et les quatre co-autrices et auteurs. Et on a imaginé le scénario d’ensemble. C’est pour ça que là, aujourd’hui, j’ai plutôt envie de laisser filer les images et les émotions."
Un scénario d’ensemble qui "ressemblait à ça", à ce qu’on va vu vendredi. "C’est ça qui est absolument bouleversant pour moi. Il y a un an, on est sortis avec 12 tableaux. Et les 12 tableaux, ils sont là, un an après."

Des tableaux un peu trempés, la faute à la pluie qui s’est invitée à la dernière minute au spectacle. Mais pour la chorégraphe Maud Le Pladec, ça n’a pas gâché la fête, au contraire. "C’était un peu compliqué, mais on était très préparés, les danseurs avaient très envie d’y aller. Ils étaient nombreux, le cœur à l’ouvrage. On en a énormément discuté, de cette part d’inconnue qui fait aussi partie de ce spectacle., et je crois que c’est ce qui les motivait. Mais le fait que tous les artistes, tous les athlètes, le public, tout le monde, de manière déterminée comme ça, aille ensemble de d’Austerlitz jusqu’à Trocadéro, coûte que coûte, ça faisait à mon sens partie de la force de cette cérémonie."
Même impression de réussite, de résistance face à l’adversité, de la part de Daphné Bürki, qui a élaboré les costumes. "Quand on travaille en mode, on utilise aussi les couleurs du décor naturel et les gris colorés de Paris. On les adore depuis le début ! Et on les a eues plein pot, hier soir. Une image comme ça, on n’aurait jamais pu la créer, même au cinéma. Quelque part, il faut l’accepter : de toute façon, c’était du spectacle vivant, on avait tout prévu à la seconde près et en même temps on n’avait rien prévu. On ne savait pas au final ce que ça allait donner. Au final, on a douze couleurs totalement différentes, douze histoires totalement différentes pour que chacun puisse peut-être se sentir représenté."

Une envie de représentation qui a culminé sur ce fameux pont avec une reproduction détonante de la Cène, qui a beaucoup fait réagir à droite du paysage politique. "Oui, il y a des queers", assume Damien Gabriac. Mais il y a surtout selon lui "tout ce qu’est la France" : "tout le monde ensemble, des petits, des grands, des gros, des maigres, des noirs, des blancs, des arabes… Dans des costumes tous différents, et tous ensemble sur la même playlist, avec des danses de leurs cultures. Il y a des danses guadeloupéennes, auvergnates, européennes aussi à un moment…"
"On ne va pas polémiquer", ajoute Patrick Boucheron. Pour lui aussi, cette cérémonie ressemblait à la France dans sa complexité : "C’est ressemblant d’une manière d’être, de faire récit de notre diversité et d’affirmer crânement, énergiquement, que c’est comme ça qu’on va vivre ensemble. Avec ça, avec ce passé-là, avec ces monuments-là, avec cette beauté qu’on ne veut pas intimidante, cette beauté qui va nous encourager. On a restauré, pour nous, intimement, une fierté pour ce pays, pas pour son identité, mais pour son projet politique : aller de l’avant, une Histoire en mouvement. Et je suis tellement heureux qu’on ait pu donner à voir ça aux jeunes ! Ça déchirait."


J’ai lu tellement de bêtises sur la cérémonie d’ouverture des JO de Paris que je partage avec plaisir ce regard d’outre-atlantique.
Woke ou pas, cette cérémonie d’ouverture des JO ?
Beaucoup de personnes se disant conservatrices me rappellent Sartre, qui se disait heureux de vivre dans un monde où il pouvait lancer ses bombes intellectuelles.
Et qu’en est-il du péché de sobriété tel que définit par Thomas d’Aquin ?



JO de Paris 2024 : quand les autorités catholiques confondent le banquet de Bacchus avec le dernier repas du Christ lors de la cérémonie d’ouverture

Par Philippe Dagen
Le Monde. Publié le 29/07/2024

« Le Festin des dieux » (vers 1635-1640), de Jan Harmensz van Bijlert.
Dionysos est représenté allongé au premier plan,
pressant une grappe de raisin au-dessus de sa bouche..
MUSÉE NATIONAL MAGNIN. ZOOM : cliquer sur l’image.

Un tableau de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, vendredi 26 juillet, fait depuis lors scandale. C’est celui où paraît le chanteur Philippe Katerine quasi nu, le corps peint en bleu. Il a été accusé d’impudeur et d’obscénité au nom de diverses religions, et la Conférence des évêques de France a déploré « des scènes de dérision et de moquerie envers le christianisme ». Ceux-ci ont cru y voir une parodie de la Cène, le dernier repas du Christ avant la Crucifixion, dont la représentation la plus connue est la fresque (1495-1498) de Léonard de Vinci, mais dont il existe d’innombrables autres versions peintes, dessinées ou gravées.
Lire la synthèse des réactions : La cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024 enthousiasme la gauche mais indigne une partie de la droite et de l’extrême droite
Selon la tradition chrétienne, ce dîner – cena en latin – rassemble le Christ et les douze apôtres. Ce simple chiffre suffirait à établir que la scène conçue par Thomas Jolly n’a pas de rapport avec la Cène, étant donné le nombre bien plus élevé d’invitées et d’invités. Sans doute l’équivoque est-elle née de la mise en scène : des figures groupées derrière ce qui peut ressembler à une table, bien qu’il y manque les plats et les boissons traditionnellement présents dans les images de la Cène.
Mais, plus que tout, le costume, si l’on peut dire, de Philippe Katerine, ne permet aucune hésitation sur les références mythologiques et artistiques qui sont ici en jeu. Sa nudité, qui a tant choqué, sa barbe, sa couronne de pampres et de fleurs, la tresse tombant de l’épaule jusqu’au ventre, le plateau chargé de fruits et de fleurs : tout le désigne comme l’incarnation du dieu nommé Dionysos par les Grecs et devenu Bacchus pour les Romains. Celui-ci a pour précepteur Silène, le plus souvent représenté avec des cornes de bouc et en état d’ébriété. Dionysos est associé à la vigne et au vin et, plus largement, à la nature et à la fécondité. En Grèce, il est aussi le père de la tragédie, mais ce n’est pas ce que Thomas Jolly a retenu.

Le groupe des drag-queens et leurs déguisements extravagants, leur gestuelle et celle de Philippe Katerine font clairement allusion à cette iconographie. On la retrouve dans les représentations de Bacchus les plus connues, dont celle du Caravage, et dans celles qui réunissent le jeune dieu à la belle Ariane qu’il découvre sur l’île de Naxos, où elle a été abandonnée par son amant, Thésée. La plus fameuse de ces œuvres est celle (1520-1523) du Titien, au centre de laquelle bondit un Bacchus nu, hors une draperie rouge, escorté de bacchantes et de satyres, guère plus habillés que lui, ce à quoi la chanson interprétée par Philippe Katerine fait explicitement référence.
Plus généralement, ces éléments sont ceux de l’iconographie classique du festin des dieux, une assemblée olympienne puisqu’elle réunit déesses et dieux de l’Olympe. C’est d’ailleurs bien la référence qu’avait en tête le metteur en scène de la cérémonie, interrogé sur BFM-TV, dimanche 28 juillet : « L’idée était plutôt de faire une grande fête païenne reliée aux dieux de l’Olympe… Olympe… olympisme. »
De la Renaissance au XVIIe siècle, de Raphaël à Jacob Jordaens en passant par les maniéristes nordiques, ce sujet a beaucoup servi, car il se prête particulièrement bien à l’invention et à la liberté. Dans ces tableaux sont disposés femmes et hommes dans l’état de nature, parfois dans des poses lascives. Ce sont autant de célébrations des plaisirs, comme voulait l’être la scène imaginée par Thomas Jolly.
Philippe Dagen, Le Monde, 29 juillet 2024.
LIRE AUSSI : Pierre Cormary, Joli, Jolly !
Le "wokisme" de Tintoret
Tintoret, Dernière Cène, 1565, Église San Trovaso.
Photo A.G., 10 juin 2012 (après la messe).


« Contraction du temps, fréquente à Venise, et titre d’un roman possible :
Rien n’arrive à San Trovaso. [...] Tintoret s’y est trouvé bien,
comme dans une grande grange.
Sa Cène (contrairement au dîner princier de Véronèse
Le Repas chez Lévi) est un banquet paysan
(voyez cette rustique chaise de paille). »
Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.
« A n’en pas douter, ce soir-là les douze apôtres ont un peu trop bu.
C’est évident ! Ils ont abusé, forcé sur les libations.
Le sang du Christ a coulé à flots. »
Alain Buisine, Cènes et banquets de Venise [1]

[1] Cf. Lionel Dax, Les secrets du Tintoret III. Invitations à l’ivresse.

* Version imprimable






