
Yannick Haenel vit un cauchemar... Mais c’était avant que les quatre formations du NFP, plus unies que jamais, ne démentent les propos défaitistes d’un transfuge des « insoumis » (« ils aiment perdre, c’est le choix de la défaite, ils veulent pas gagner ! » [2]), et ne sortent de leur chapeau le nom et le prénom (lumineux !) d’une charmante et énergique future Première Ministre (quand les jeux seront faits ?). Comment sortir de ce cauchemar ? Lecteur assidu du site pas toujours modéré Pileface (ou du site « gauchiste » lundimatin# ?), Haenel a relu « Front populaire dans la rue », le texte que Bataille a publié dans Les Cahiers de Contre-Attaque en mai 1936, et nous parle du « jeu de la vie » et... d’amour fou. N’est-ce pas Bataille qui écrira : « Le monde des amants n’est pas moins vrai que celui de la politique. Il absorbe même la totalité de l’existence, ce que la politique ne peut pas faire. » Haenel surréaliste ? Mais bien sûr ! En cette année du centenaire du premier Manifeste du surréalisme, relisez André Breton qui, lui aussi, dans les années trente, glorifiait l’union libre et l’amour fou. Vous ne vous ennuierez pas.


Le jeu de la vie
Mis en ligne le 24 juillet 2024
Paru dans l’édition 1670 du 24 juillet
J’ai envie de parler d’amour. Cela peut sembler inapproprié : nous sommes accablés par la politique, le racisme décomplexé a envahi les discours, la justice sociale n’est plus qu’un vieux rêve surfait, la gauche s’est ridiculisée après avoir été réanimée in extremis par des citoyens qu’on ne cesse de manipuler, et nous sommes toujours plus expropriés de nos libertés, de nos droits, de nos désirs. Bref, le cauchemar est maximal, et voici que je vous parle d’amour. Je comprends que cela puisse vous paraître décalé, voire déplacé, mais ce que j’ai en tête sous le nom d’amour ne relève pas du simple repli sentimental.
Peut-on délivrer le monde de l’ennui où il s’épuise ? L’ennui, ça n’a l’air de rien, mais, étymologiquement, ça veut dire : « être un objet de haine » (in odio esse). Sortir de l’ennui est donc un projet politique : c’est très exactement le sens de l’amour dont je vous parle.

VOIR SUR PILEFACE
Je tombe sur une phrase d’un tract qui s’appelle « Front populaire dans la rue ». Il est daté de mai 1936. C’est une intervention de Georges Bataille dans Les Cahiers de Contre-attaque, ce groupe qu’il avait fondé à l’époque avec André Breton pour combattre le fascisme. Je vous reparlerai en détail de ce groupe essentiel, et de son action politique qui résonne tellement avec aujourd’hui. Pour le moment, je ne fais qu’en extraire une phrase : « Un mendiant dont la voix usée crie une chanson qu’on entend mal au fond d’une cour paraît parfois avoir moins perdu au jeu de la vie que la matière humaine qu’on range aux heures d’affluence dans les moyens de transport urbains. »
Ne rien perdre au « jeu de la vie », rester vivant : voilà le seul vrai projet politique. Dans la vie de tous les jours, nous ne nous donnons que de brefs instants à la prodigalité sans mesure : au fond, ce n’est que dans les bras de l’être aimé que nous redevenons vivants.
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Ce qui est fou dans l’amour, c’est que seul il nous donne la révélation d’un instant qui s’ouvre : une brèche dans la pesanteur organisée du monde ; et que seul, à l’instant d’effusion auquel nous offrent les étreintes, il nous égale à l’immensité de l’univers. C’est précisément l’immensité de ce qui est contenu dans l’amour que désignent ces mots qu’on croit toujours usés – « amour fou » -, mais qui contiennent le programme politique le plus libre (celui où le monde est en effet délivré de l’ennui).
Alors, soyons fous ? Sans doute n’est-il pas besoin d’être fou pour aller vers une telle immensité : il suffit de s’accorder au grand « jeu de la vie », de se tourner entièrement vers l’exigence de liberté et de vivre celle-ci sans frein, comme un défi adressé fiévreusement à l’existence elle-même. La vie n’est plus assez vivante, il est urgent de la repassionner. Ne comptons pas sur les politiques. Vivons intensément, comme des amoureux qui réinventent l’amour fou.
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Yannick Haenel, L’amour fou
Rencontres philosophiques de Monaco, jeudi 15 décembre 2022.

« C’est seulement dans l’amour qui les embrase qu’un homme ou une femme sont aussitôt, silencieusement, rendus à l’univers. L’être aimé ne propose à l’amant de l’ouvrir à la totalité de ce qui est qu’en s’ouvrant lui-même à son amour, une ouverture illimitée n’est donnée que dans cette fusion, où l’objet et le sujet, l’être aimé et l’amant, cessent d’être dans le monde isolément – cessent d’être séparés l’un de l’autre et du monde, et sont deux souffles dans un seul vent. Ce qu’il y a de vraiment fou dans l’amour, c’est ainsi la préférence pour un être. »


Surréalisme
Breton lit L’union libre (1931)


Manuscrit d’André Breton.
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Ma femme à la chevelure de feu de bois
Mes pensées d’éclairs de chaleur
Ma taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de Champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu
in Clair de Terre, Ed. Gallimard.

Manuscrit d’André Breton.
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L’Amour fou (1937) s’ordonne autour du récit authentique d’une rencontre exceptionnelle, rencontre « prévue » plusieurs années plus tôt, dans ses moindres détails, par un poème. À propos de cet événement (la « Nuit du Tournesol »), Breton s’interroge sur la part de prémonition que comporte l’activité de l’inconscient, comme domaine d’élection du désir, et aussi sur les chances qu’a ce désir, réalisé par l’amour, de survivre « follement », à l’assaut des forces répressives, que celles-ci relèvent de la nécessité sociale ou de l’idée de « faute ». Pour apprécier la conception surréaliste du couple, L’Amour fou reste un livre clé.

L’amour fou. Edition originale. 1937.
Tirage de tête 4. Man Ray « Explosante fixe ».
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[1] Épisode précédent : Bataille / Sollers : contre-attaque.
[2] François Ruffin. Une occasion de relire Contre le masochisme ! Sollers, novembre 2002 :
« Supposons que ce qu’on a appelé "la gauche", dans toutes ses composantes et ses histoires souvent dramatiques, parfois glorieuses, soit structurée masochistement : le surmoi lui dit à l’oreille de l’inconscient : « Tu jouiras de perdre, car c’est la seule voie qui te soit offerte imaginairement pour jouir. » Ça jette une lumière sur ce qui peut arriver dans certaines périodes de l’histoire — à considérer simplement l’hexagone (mais tout est lié). »
Charlie Hebdo
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