Benoît Duteurtre est mort le 16 juillet d’une crise cardiaque. Il avait 64 ans.
J’ai appris sa mort hier par un post de David Di Nota sur sa page facebook.






Littérairement, Sollers ne s’est pas trompé. J’avais découvert l’écrivain à la lecture de L’amoureux malgré lui, un roman publié par Sollers en 1989 dans la collection L’infini. Le roman comporte neuf chapitres portant pour sept d’entre eux le prénom d’une femme : Violetta, Caroline, Betty, Marie-Claude, Lili, Claire, David, Esther, La femme de ma vie.
Souffrances ? Solitude ? Médiocrité ? Un seul remède connu : l’amour ! C’est du moins ce qu’ont affirmé au héros de ce livre quelques amis bien (ou mal) intentionnés. Sans voir le gouffre où on le précipite, l’amoureux malgré lui décide immédiatement d’en avoir le coeur net, et s’aventure hors de ses quatre murs dans l’espoir de rencontrer sa dulcinée. La trouvera-t-il dans le métro ? Dans le confort d’un appartement bourgeois ? Dans des cabarets de bas étage ? Ou sous la forme d’une amitié très particulière ? Pérégrinations catastrophiques dans les bras de femmes avides de sexe, que le narrateur s’efforce, tant bien que mal, de satisfaire. Méthodique dans sa naïveté, ce Candide égaré dans les années 1980 n’oublie aucun des recoins où se cacherait, à l’ère du minitel et de la psychanalyse, l’amour moderne. En vain. Jusqu’au jour où... Est-il besoin de préciser que ce roman se situe sous le signe de l’humour ? Et que la poésie, faute d’apparaître clairement au héros au cours de ses scientifiques ébats, demeure le fil conducteur de son itinéraire ?

Il m’arrivait d’écouter — souvent avec un grand rafraîchissement — le samedi matin l’émission qu’il animait depuis 25 ans sur France Musique Etonnez-moi, Benoît.
Benoît Duteurtre était un critique régulier de l’hebdomadaire Marianne, ce dernier lui rend hommage.


Contempteur drolatique de la France postmoderne, l’écrivain Benoît Duteurtre vient de mourir

Benoît Duteurtre (1960-2024).
Philip Conrad/Photo12/AFP. ZOOM : cliquer sur l’image.

Par Solange Bied-Charreton
Publié le 17/07/2024 à 18:03

Né le 20 mars 1960 à Sainte-Adresse, près du Havre, il était l’un des écrivains les plus piquants de sa génération. L’écrivain et critique musical Benoît Duteurtre vient de s’éteindre à l’âge de 64 ans des suites d’une crise cardiaque.
Son œuvre romanesque dépeignait avec un talent satirique sans égal les travers de la société française contemporaine. Le voyage en France avait obtenu, en 2001, le Prix Médicis. Il avait reçu le Prix de la nouvelle de l’Académie française, en 1997, pour Drôle de temps, le Prix François-Victor Noury pour l’ensemble de son œuvre, ainsi que le Grand prix de littérature Henri-Gal, en 2017, pour les mêmes motifs.
Il était l’ami de Milan Kundera et de Jean-Jacques Sempé, à qui il avait rendu hommage dans nos pages. Il avait apporté sa pierre à l’édifice de la revue l’Atelier du roman, dirigée par Lakis Proguidis, ce qui lui avait permis de connaître Philippe Muray ou Dominique Noguez.

En parallèle, il avait évolué dans le monde musical, notamment comme conseiller musical de la ville de Lyon, dans les années 1990, directeur de la collection Solfège au Seuil dans les mêmes années ou encore en écrivant le texte de la comédie musicale de Jérôme Savary, Vive l’Opéra-Comique (2004). Sur France Musique, depuis 1999, il était producteur de l’émission radiophonique Étonnez-moi Benoît, consacrée à l’opérette.
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S’il avait écrit pour Le Figaro littéraire ou le Monde de la musique, il était surtout l’un des plus vieux chroniqueurs de Marianne, présent dans nos pages dès l’origine. Il avait également fait acte de candidature pour entrer à l’Académie française, au fauteuil 19, en 2022. Son concurrent le plus sérieux était l’écrivain Frédéric Beigbeder. Nul ne l’avait emporté.
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En mars 2024, il avait fait paraître son dernier roman, Le grand rafraîchissement, fable onirique annulant le réchauffement climatique, où dans un antique bistrot avec fumeur et œufs au comptoir, l’on retrouvait un peu du goût de la France d’avant.


La revue L’Infini a publié plusieurs textes de Duteurtre
La leçon de danse, 16, Automne 1986
Week-end, 21, Printemps 1988
Fragment d’un désastre amoureux, 27, Automne 1989
Sous la presse, 34, Eté 1991
Du faux en écriture, 38, Eté 1992
Sometimes, I’m happy, 39, Automne 1992
Les ravages du style, 41, Printemps 1993
La France, 44, Hiver 1993
Dans la sanisette, 54, Eté 1996
Je te veux, 74, Printemps 2001
La France reflète bien l’esprit ironique et nostalgique de Duteurtre.


La France
Longtemps, je ne me suis pas fait la moindre idée de la France.
Je passai mon enfance au bord de la mer, dans une grande ville de béton reconstruite sur les ruines de la précédente guerre. Assis sur les galets sales de la plage, nous regardions passer un grand paquebot noir et rouge à destination de l’Amérique : Le France. Nous partions en vacances en deux chevaux Citroën, traversions une succession de paysages, une certaine alternance de cathédrales, de routes bordées de coquelicots. Le monde était un enchevêtrement indéfini de collines, d’usines fumantes et parfois, le 11 Novembre, un défilé militaire au pied du monument aux morts. De rares conflits politiques opposaient mon grand-père gaulliste, à ma grand-mère centriste. D’élections, il était souvent question. De la France, peu.
C’est vers l’âge de quinze ans que je ressentis pour la première fois, consciemment, l’idée de la France : idée pleine d’horreur pour la nation, l’armée, les boucheries guerrières, le patriotisme, les frontières, l’ordre moral, politique, religieux, familial, policier... Au même âge, inconsciemment, se forma dans mon esprit une autre notion : celle d’un monde poétique ni très lointain ni très proche, parcouru par la liberté d’esprit, l’imagination colorée, le sens de la lumière, du plaisir, de la mélancolie, de l’humour. Je découvris très jeune le goût de Monet, Debussy, Stravinsky, Picasso, Verlaine, Satie, Apollinaire. J’aimai l’art parisien comme une quintessence de l’élan vital, en même temps que se nouait en moi la conscience de son déclin.Au crépuscule du XXe siècle, la France n’est pas devenue seulement, comme l’enseignent les manuels d’histoire-géographie, une « puissance moyenne ». On peut lire à chaque coin de rue les signes de sa décrépitude : son incapacité à inventer le moindre modèle pour elle-même ; cet effort désespéré pour s’adapter aux derniers impératifs industriels, commerciaux, médiatiques. Quel réfugié au monde, quel exilé albanais ou viet-namien choisirait aujourd’hui de vivre ici ? Ce pays a cessé d’être un centre et demeure tout au plus un parc d’attractions, construit autour des vestiges de son passé. Le mythe français se décompose lentement, sous le flux immense et destructeur de la nécessaire rénovation .
L’ex-société française participe activement à son rôle d’atelier de pointe et de sous traitant. Elle constitue un rouage du marché occidental, soumis aux mêmes variations que les autres. Mais elle n’a plus guère influence sur les conceptions qu’elle s’applique à mettre en œuvre. Sa population produit un petit nombre d’ouvrages originaux, dans lesquels se manifestent divers degrés de talent individuel, malgré des traditions très affaiblies, comme la Rome du haut Moyen Age. De ce point de vue, il serait assez absurde de parler désormais de « culture française » : simple contribution à !’esthétique mondiale, limitée pour l’essentiel aux parfums et à la haute couture.C’est avec fierté que cette société, depuis la dernière guerre, a déployé une énergie fiévreuse pour dépasser son histoire, comme le commandait !’évolution du capitalisme mondial. Armé de l’idéologie du progrès économique, social, culturel, un milieu prétendument intellectuel — commençant marxiste pour finir libéral — s’est employé à réduire la question de l’évolution du monde à la lutte des « anciens » contre les « modernes », « nationalistes » contre « internationalistes », « réactionnaires » contre « révolutionnaires », « conservateurs » contre « avant-gardistes ».
Aujourd’hui, la société française, troublée par sa désintégration fulgurante, tente de réintroduire un masque d’identité hors de saison. De modernisme en post-modernisme, de nouveau-roman en néo-roman, elle s’efforce de retrouver un caractère, réduit à l’imitation de ses souvenirs.
L’ardeur destructrice des enfants de Vichy, soumis par leur naissance à la honte française, a laissé place au patriotisme de la guerre du Golfe, aussi affligeant que l’élan cocardier des pires guerres d’antan.L’art d’écrire, après Céline, a pris la forme d’une succession de pastiches, qui tentent de retrouver le rêve de la littérature. De l’académisme d’avant-garde au pamphlet droitier, du non-sens au contre-sens, la littérature post-française se caractérise par son illisibilité et son vide. Qu’elle coure désespérément après le style jusqu’à devenir imbuvable ; qu’elle se contraigne dans les relents d’une tradition éteinte, nulle force vive ne stimule cette production souffreteuse, réduite à parler d’elle-même. Tandis qu’elle s’effondre lentement à l’intérieur, elle a déjà tout à fait disparu à l’extérieur.
La musique, qui attira à Paris les talents du siècle naissant, est devenue dans l’hexagone une activité morte. L’adhésion naïve aux dogmes du dodécaphonisme (dont Schonberg lui-même était revenu ), le rêve du progrès en art mis en œuvre dans des laboratoires de recherche a débouché sur rien. Si quelques musiciens d’Amérique ou d’Europe de l’Est semblent encore capables de nous surprendre, l’activité des compositeurs français subventionnés ne concerne que leurs propres familles. Le public mélomane consomme de fortes rations de romantisme et de baroque stylisé. Et, tandis que la chanson parisienne finit de s’éteindre, tandis que la grande musique noire continue de s’inventer ailleurs, des générations sacrifiées absorbent partout les mêmes succédanés de variété, se shootent au walk-man, se dopent d’overdoses sonores.
En peinture, de tardifs conceptuels ignorent que Marcel Duchamp avait réglé la question, avec davantage d’esprit, en 1913. Abstraits et figuratifs s’efforcent de raviver de lointaines batailles. Ces débats épuisés semblent se perpétuer uniquement pour signifier qu’il se déroulerait quelque chose.
L’essor du film-pour-cadres, lancé par la « nouvelle vague », est allé de pair avec le rejet d’un cinéma imaginatif. Nous avons vu sacrifier par les cinéastes-critiques tant de moments émouvants et drôles : les images de Carné, Clair, Duvivier, Autant-Lara ; les dialogues de Prévert, Audiard ; les voix de Simon, Raimu, Fernandel, Jouvet, Gabin, Bourvil. Tant de mépris déployé pour abattre tout ceci, en vain... Aujourd’hui, tandis qu’un résidu de cinéma hexagonal périt dans le sentimentalisme vulgaire, le quotidien glauque, les relents de comique lourd ; tandis que cet art s’est enfermé réellement sur lui-même dans un marché sous perfusion, ressurgit partout la nostalgie de ce qu’on avait cru rejeter, de cet art sarcastique, décapant, étrange qui eut pour nom : Les cinq sous de Lavarède, Drôle de Drame, La traversée de Paris, Les tontons flingueurs ...
Les villes d’Europe de l’Ouest se sont figées en décors aseptisés, peuplés de vrais faux-cafés, de commerces inutiles. L’aménagement urbain, voué principalement à l’absorption croissante d’automobiles, rappelle l’emprise de cet instrument sur nos vies, au prix des plus grandes absurdités. Chaque soir, les colonies pénitenciaires regagnent la vaste zone située entre bureau et campagne. Autoroutes, lotissements, aires de commerce, aires de loisirs, images publicitaires sont le lot commun de la périphérie universelle, organisée selon le programme de répartition des catégories sociales. D’immenses terrains vagues, parsemés d’espaces de loisirs, alternent avec les éléments d’une nouvelle nature protégée.L’une des règles de ce monde est d’affirmer toujours que rien n’a changé.
La disparition de la France a ceci d’étrange qu’elle s’accomplit dans ce cadre de plus en plus fictif intitulé toujours « France », qui n’a jamais cessé de constituer un mot d’ordre. L’ultime symptôme de cette nation, engagée corps et âme dans l’entreprise nouvelle, est la langue qu’on y parle. Et ce nom, cette langue entretiennent un flot d’informations contradictoire.
Dans les journaux, les radios, les discours, les conversations, il n’a jamais été autant question de l’état de la France. C’est le sujet dont tout le monde parle, le contrepoint des bavardages, le gémissement sourd des cafés du commerce, le désastre avéré, connu de chacun, la rumeur. Quelques ouvrages de voyageurs anglais, allemands, américains, évoquent la disparition de « l’esprit français ».
Par la voix des pouvoirs et de leurs communicants, d’étranges slogans nationalistes enseignent que la France brille au firmament des arts, que la francophonie progresse , que le quai d’Orsay négocie. Claude Simon obtient le prix Nobel. Trois hommes et un couffin triomphe aux Etats-Unis ... Le discours intérieur officiel affirme que la France progresse ; qu’elle conserve une honorable « richesse économique », renforcée par un rayonnement exceptionnel au plan de la civilisation ; qu’elle constitue, aujourd’hui comme hier, une valeur tangible pour l’occupation des foules.La France a disparu en tant que société particulière, mais l’idée de la France continue comme fonds de commerce. Sur les écrans télévisés, nous assistons chaque soir à cette représentation de nous-mêmes, organisée par le syndic de faillite. Pour justifier leur propre rôle, les gérants de l’hexagone s’emploient plus ou moins consciemment à perpétuer la conscience d’un pays qui n’existe plus.
Il faut souligner, au contraire, les ressemblances entre ce qui se déroule ici et ce qui se produit partout ; et ce comique poussé en France davantage que nulle part ailleurs : divorce entre le théâtre intérieur (dont le jeu voudrait nous persuader de l’existence d’un pays libre, menacé mais éternel) et la réalité vue de l’extérieur (celle d’un territoire affaibli, enlaidi, payant chaque jour son tribut à l’ordre nouveau , porte-flambeau d’une langue en voie de disparition, fabricant d’un art fantôme).
Nos penseurs politiques agitent comme des marionnettes quelques références à De Gaulle ou Jaurès. Les représentants de commerce de l’art et de la pensée, les nouveaux poètes du petit écran, se réclament de Baudelaire tout en célébrant l’ordre nouveau, dans un jeu où chacun est le dupe de chacun. Cadres dynamiques maquillés en intellectuels, ils se nourrissent de la décomposition des beaux arts, vivotent sur les restes de l’édition, du théâtre, du cinéma, avec une simple volonté d’intégration sociale aussi ahurissante que leur manque de talent.
Malgré la naissance d’un symptomatique ministère de la Culture, l’esprit vivant semble avoir déserté ce territoire, au profit de modes incapables de dépasser le circuit de communication qui les propage. L’hexagone câblé absorbe les occupations conçues par les agences spécialisées. Les milieux cultivés se gavent d’expressionnisme, d ’ennui, de laideur, de misère psychologique esthétisée.
Dans ce monde où tant d’idées sont interchangeables, on voir même surgir par accès le doute, organisé par les consciences salariées. Forme élaborée de la censure, l’autocritique dissout route question sérieuse dans le flux volatile des idées du jour. Elle rappelle la liberté d’expression dont nous sommes censés jouir, sans jamais rien changer des conditions effectives.L’erreur — ou le mensonge — des porte-parole accrédités, lorsqu’ils effleurent les difficultés de l’évolution du monde, est de n’appréhender que des symptômes fragmentaires, que pourrait guérir selon eux une bonne politique française. Tous ensemble, ils évoquent la possibilité de régénérer un pays qu’ils ont simultanément mission de liquider. Ils inventent des solutions invraisemblables, dans une histoire qui n’est pas à leur échelle.
Car c’est l’absence totale de souveraineté qui caractérise la vraie-fausse nation moderne où nul citoyen, nul parti politique, nul Etat même n’a d’influence sérieuse sur les forces économico-médiatiques qui le contrôlent. Les bouleversements politiques nationaux ne font plus même varier l’indice de la Bourse. Mais chacun perpétue l’illusion que son programme pourrait modifier le cours des choses, alors qu’il ne fait de toute évidence que le commenter et le suivre.
Le discours public n’a jamais tant usé des notions d’indépendance, de démocratie, de liberté de l’esprit, de soutien de la culture quand la France n’est, au mieux, qu’un circuit local de canalisation d’autorité et de dividendes. En vertu de cette loi paradoxale, la population, vouée à s’adapter aux décisions du marché, contrainte de soumettre sa structure sociale aux catastrophes qu’il induit, doit également entretenir un songe français de plus en plus irréel.Le souvenir encore présent — vieillissant et embelli — de l’ancienne civilisation favorise de telles confusions. Aussi est-ce un souvenir qu’il s’agit à la fois d’entretenir et de combattre. Entretenir, parce que la fibre nationale demeure un instrument de gouvernement ; combattre, parce qu’elle constitue un frein archaïque au règne parfait de la marchandise.
Le nationalisme doux s’allie au discours libéral pour sceller l’union de la loi économique et de la République. Ce courant majoritaire prône la soumission au marché et l’entretien d’une France décorative. Il est le garant et le protecteur d’une identité, incapable d’exister par elle-même. La « culture nationale » constitue, dans cette perspective, agrément de la modernité heureuse. Mais la réalité mise en œuvre dément continuellement ces thèses : modernité sordide des ghettos, byzantinisation de la culture savante, nationalisme archaïque des mécontents.
Les « écologistes » et autres adversaires déclarés du système, dans la perspective politique où ils se placent , n’ont pas davantage d’emprise sur la réalité. L’idéologie ne leur permet d’exister que sous certaines formes. Ils sont les derniers propagandistes critiques de l’organisation moderne, les promoteurs d’une pollution propre.
Au discours progressiste s’oppose le discours régressif du nationalisme folklorique. Sans soulever aucune question, le délire pitoyable de l’extrême-droite et l’humanisme centriste se valorisent mutuellement dans la lutte de pouvoir autour de l’image française, déconnectée de la dérive sociale. Heureusement pour eux, il est dans le public suffisamment d ’esprits complaisants pour apprécier chaque détail de leur action.L’occupation la mieux organisée de cette société — à laquelle participent activement tant d’esprits et d’intelligence avérées — est l’animation de pseudo débats, sur ce que chacun serait en train de choisir.
Le faux débat sur l’Europe fut, récemment, l’un des fleurons du genre, puisqu’il s’agissait clairement de choisir entre rien et rien. D’un côté, les francophiles archaïsants parlaient de protéger la culture nationale et les campagnes déjà disparues. A l’opposé, ceux qui prétendaient être « pour Maëstricht » vantaient l’idée de la civilisation européenne unie, accomplie depuis longtemps dans la négation d’elle même.
Tous ces adversaires travaillent ensemble, depuis des décennies à un projet beaucoup plus concret que celui de l’Europe sans douaniers. Ils ont été et demeurent ensemble les propagandistes de la religion qui régit, qu’on le veuille ou non, le devenir du continent. L’habillage politique de cette réalité est un simple enjeu d’administration. Qui, de la gauche communiste au Front national, envisage autre chose que la célébration effrénée du développement commercial, industriel, touristique, médiatique, écologique, érigé en seul idéal pour l’humanité ? Qui imagine entraver la marche de cette Europe aveugle, par des frontières aussi efficaces que la Ligne Maginot ? Qui croit sérieusement que, d’élections législatives en présidentielles, il y ait quelque chose à choisir, quand chaque prétendant se voit obligé d’adopter les mêmes perspectives de sortie du tunnel, lutte contre l’inflation, répression de l’immigration , augmentation des ventes d’armes, diminution des prestations sociales, pots d’échappement propres, culture chic et animation pour tous, liquidation du « Service Public » relance de la production et de la consommation.Au-delà du discours, les anciennes questions sociales laissent place à l’affrontement d’individus primitifs et de sectes post-historiques (homos, fachos, chasseurs, zoulous , motards mystiques, myopathes, obèses) réduits à s’affirmer dans ce marécage. A côté de la grande masse des cadres et employés acquis aux valeurs modernes, en lutte permanente les uns contre les autres, le tiers monde des pays pauvres et des banlieues ne semble guère plus occupé par ses intérêts. Le but , le sens, sont devenus des notions confuses pour une population « larguée », rassemblée autour de l’arène où s’affrontent les images.
L’ inconvénient de cette situation ne réside pas dans la disparition de la France ni d’aucun passé préférable, mais dans la stérilité du présent. C’est la donnée d’un temps qui ne dispose, pour s’inventer, que d’instruments appauvris, d’un décor misérable.
Seules à insuffler encore un peu d’énergie à ce qui fut une langue, seules à perpétuer parfois la possibilité d’une poésie, d’une musique, les populations nouvelles constituent, en matière « française », l’unique espoir tangible. L’Afrique du Nord et de l’Ouest, l’Afrique extérieure et l’Afrique intérieure, le Sud, encore mal adapté aux nécessités de l’ère post-moderne, est probablement l’un des horizons par lequel une sorte de monde francophone perdure en tant que culture vivante.Quoiqu’on puisse déplorer l’extinction d’une langue, la disparition d’un paysage, la f in d’un art, nous n’avons aucune patrie, aucun âge d’or à regretter. La lutte des marchandises n’est ni meilleure, ni pire que le conflit des nations. Il s’agit du même cadre, hors duquel il demeure urgent de se situer.
Ce que l’esprit français aurait pu nous léguer d’éventuellement élevé dans les
conditions présentes — le mauvais esprit, le sens de l’humour, le goût de la liberté, la clarté intellectuelle, l’équilibre de l’ombre et de la lumière, la fantaisie — toute cette énergie semble anéantie, oubliée, réduite dans l’art comme dans les mœurs à quelques stéréotypes.
Cette France-là est devenue hypothétique, tandis qu’il demeure difficile d’échapper à l’autre France, celle qui gouverne, celle qui n’a jamais existé. Face à l’emprise persistante de l’irréalité sur le monde, la résistance vivante doit s’armer d’imagination. La foi économique, nationale, politique, médiatique, religieuse, est toujours cette absurdité impérieuse, vouée à nous empêcher de devenir nous-mêmes.Benoît Duteurtre, L’Infini 44, Hiver 1993, p. 59-65.


Le Grand Rafraîchissement
Collection Blanche, Gallimard
Parution : 01-02-2024
« Après des années de chaos climatique, de canicules, de sécheresses et de tempêtes auxquels chacun s’était habitué comme à un destin fatal, plusieurs météorologues, à travers le monde, firent simultanément la même observation. La plupart ne prêtèrent d’abord qu’une vague attention à ces relevés fragmentaires qui allaient pourtant se confirmer au fil des mois et qui, tous, convergeaient vers une même constatation : la tendance inexorable au réchauffement de la planète semblait provisoirement interrompue. Après s’être stabilisées depuis environ deux ans, les températures moyennes avaient même amorcé un indéniable mouvement vers le bas. »
Plusieurs histoires se croisent dans cette fantaisie romanesque. Une femme BCBG est condamnée à des travaux d’intérêt général dans une cité sensible. Un homme assiste, impuissant, à l’effondrement de son épouse. Un auteur fulmine contre son époque et imagine des fictions… qui vont toutes se rejoindre lors du Grand Rafraîchissement.
Benoît Duteurtre avec Le Grand Rafraîchissement chez Gallimard est sur Points De Vue pour Le Figaro.

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18 juillet 2024. Yann Moix rend hommage à son ami Benoît Duteurtre. L’écrivain est mort ce mardi 16 juillet d’une crise cardiaque dans sa maison du Valtin (Vosges), à l’âge de 64 ans. LIRE ICI.