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Philippe Muray, feu sur la bêtise !

A la veille des élections législatives 2024, retour sur image

D 25 juin 2024     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Alors qu’Emmanuel Macron, en pompier pyromane, a renversé la table en dissolvant l’Assemblée Nationale et que le R.N. fait la course en tête pour de nouvelles élections législatives, la Revue des Deux Mondes prend du recul et donne la parole à Philippe Muray... Pamphlétaire d’une époque révolue ? Pas si sûr ! Retour sur image :

Christian Authier
Revue des Deux Mondes, JUILLET-AOÛT 2024

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www.dessinnocent.com/

Philippe Muray (1945-2006) a été sans conteste le grand observateur, analyste, dénonciateur, satiriste de la bêtise de son époque. Cette entreprise, menée notamment dans les colonnes de la Revue des Deux Mondes à travers le « bloc-notes » tenu de février 1998 à février 2000 qui fournit la matière aux deux tomes d’Après l’Histoire [1], avait pour ambition de brasser anecdotes, commentaires médiatiques, choses vues afin de « dresser un portrait aussi précis que possible de notre temps ». Ainsi, il consigna et décortiqua les catastrophes en cours par le filtre de petits faits vrais relayant les discours et représentations de l’ordre « pénaliste-moraliste planétaire ». Du spectacle des rues ou de la lecture des journaux déroulant leur pensée gramophone, des crétins à roulettes aux prides de tout poil, d’une Techno Parade à Paris Plages en passant par un Printemps des poètes ou des campagnes de bombardements humanitaires : rien ne lui échappa. Quand les slogans de la marchandise conquérante et de la mondialisation heureuse promues par les nomades technophiles assénaient « Nous allons vous faire aimer l’an 2000 » ou « Le monde sans fil est à vous », Muray dévoilait leurs objectifs : « Se débarrasser de l’histoire, donc du mémorable autant que du raisonnement, du sens de la comédie et de la possibilité de comparaison ainsi que de jugement. »

Christian Authier est romancier, essayiste et journaliste. Dernier ouvrage publié : Poste restante (Flammarion, 2023).

L’écrivain refusait cette grande solderie sachant par ailleurs que le mal, la part maudite de l’homme, et le tragique n’étaient pas tout à fait solubles dans le monde du zéro défaut et du principe de précaution. Déjà, dans son
remarquable Céline  [2], il relevait :

« En ce temps-là, donc, Céline existait. Je veux dire qu’il existait comme existait aussi l’histoire, horreur et beauté mêlées ; comme existait également la littérature comme existaient enfin les individus. L’opération magique consistant à vouloir trier le bon grain de l’ivraie n’avait pas encore tout envahi. La certitude que la mauvaise herbe ne s’arrache qu’au prix de l’arrachage simultané de la bonne, et qu’à la fin c’est tout le champ qui est pelé, retenait certains enthousiasmes. Céline, faut-il le redire, était coupable évidemment ; mais cette évidence n’était pas devenue l’impasse de la raison au fond de laquelle on voit aujourd’hui se pavaner la tuante vertu en sa traîne de terreur. »

De ce monde post-historique et post-humain qu’il scrutait implacablement, Muray tira une théorie de la « civilisation hyperfestive » et dessina son personnage archétypal (homo festivus). Tyrannie de la fête, moralisme, chantage compassionnel, chasses aux sorcières, fausse rébellion institutionnalisée, victimisme, transparence, bonne conscience, indifférenciation des genres : les traits marquants de cette nouvelle société visaient à éradiquer la négativité, la véritable altérité, le réel, le passé, au profit d’une célébration permanente, totale, d’un pseudo-progressisme enivré au mouvement perpétuel.

Théoricien mais véritable écrivain – dont le style et le souffle pamphlétaire évoquaient Léon Bloy tout en ’inscrivant dans la filiation de Flaubert traquant la bêtise de son temps ou de Balzac s’attelant à décrire les désastres induits par l’évolution des mœurs –, Philippe Muray eut aussi le génie de la formule (« envie du pénal », « mutins de Panurge », « cage aux phobes »...) résumant la dinguerie contemporaine.

S’intéresser aux médiocres

Évidemment, la politique – au sens le plus large comme le plus étroit – tint sa place dans le panorama de l’idiotie et du grotesque établi par Muray, dont l’œuvre peut se lire ou se relire comme une formidable chronique des idées folles de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Ainsi qu’il le confie dans le cinquième volume de son journal intime [3], bien que qualifiant de « ridicule » le geste consistant à « déposer un bulletin dans l’urne », il ne boudait pas les nouveaux divertissements offerts après la fin de l’histoire telles les « soirées télévisées d’élections, les nuits savoureuses de scrutin ». La soirée des résultats des élections européennes de juin 1994 lui inspire ce commentaire : « Toute la misère du nouveau monde asservi. Les premières estimations. Les sondages sortis des urnes. Le baratin lamentable des giflés du jour (Rocard et Baudis). L’arrogance répugnante des grands triomphateurs (Villiers et Tapie). » Au fil des pages, d’autres acteurs du jeu politique sont épinglés à l’instar de Jacques Delors (« intolérable bubon du Bien », « Crétin Providentiel ») ou de Jack Lang (« ce cauchemar pur »). Le journaliste Edwy Plenel prend lui aussi la mitraille :
« Un con de gauche en colère est toujours amusant. Un déçu du socialisme courant au milieu des ruines après le spectre du “vrai” socialisme trahi est toujours un spectacle raffiné. » Il prit également très tôt pour cible Ségolène Royal à laquelle il consacra de plus amples développements dans la nouvelle édition d’ Exorcismes spirituels IV ( [4] avant une réédition en volume séparé [5]. Dans « le sourire de Ségolène Royal » et son « haut potentiel présidentiel », il discernait dès 2005 le vide de l’époque :

« On tourne autour, on cherche derrière, il n’y a plus personne, il n’y a jamais eu personne. Il n’y a que ce sourire qui boit du petit-lait, très au-dessus des affaires du temps, indivisé en lui-même, autosuffisant, autosatisfait, imprononçable comme Dieu, mais vers qui tous se pressent et se presseront de plus en plus comme vers la fin suprême. »

Pour autant, n’y a-t-il pas quelque chose de dérisoire à s’en prendre à
des personnages parfois secondaires, promis à l’oubli ? Sans doute pas car si le diable se cache dans les détails, la bêtise aussi.

L’écrivain explicitait d’ailleurs sa démarche dans Le XIX Siècle à travers les âges  [6] : « Il faut faire cet effort flaubertien de s’intéresser aux médiocres. La clé des songes est chez eux, en toute clarté sous nos yeux. »
Dans cet essai publié en 1984, il étudiait le mariage entre occultisme et socialisme dont il voyait l’aboutissement avec « la descente de Mitterrand, à peine élu, une rose au poing, dans la crypte du Panthéon » :

« [...] le socialisme, qui se marie à cet occultisme, c’est la croyance à la possibilité de créer un ordre social parfait, surtout dans les seuls mots, ordre conforme à l’idéal de progrès et fondé sur le culte des grands ancêtres, c’est un prophétisme de pacotille annonçant le bonheur de tous, c’est une confiance excessive dans les vertus du Verbe, comme l’exprime si bien le slogan célèbre “changer la vie”. »

Muray perçut dans les années Mitterrand la matrice d’ Homo festivus naissant sur les décombres d’espérances progressistes mortes et enterrées. La fête, l’antiracisme, les bons sentiments, l’européisme étant dès lors
chargés de masquer la conversion de la gauche de gouvernement au marché. Le règne mitterrandien s’acheva avec les révélations sur son passé vichyste qui firent se détourner de lui nombre de socialistes se pinçant le nez. Situation cruelle et drolatique de l’arroseur arrosé que Muray relatait dans Ultima Necat V  :

« Dix ans de bourrage au Bien, dix ans de gavage à la Vertu, toute une génération perfusée à l’idéal, au noir et blanc, aux équivalences imbéciles (Vichy = Auschwitz), au simplisme intéressé, à la domination par le manichéisme, au chantage au sentiment, à l’intimidation par la solidarité et la justice, au hold-up socialiste enfin, se terminent dans la déconfiture. »

Bêtise chimiquement pure

Dans le grand renversement des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix au cours duquel la politique bascula définitivement dans le barnum spectaculaire, le processus de déréalisation généralisée mâtiné de ce que l’on nomma le « politiquement correct », l’auteur de L’Empire du Bien [7] avait mis en évidence le rôle d’idiot utile joué par le Front national de Jean-Marie Le Pen, manière d’ennemi public officiel alimentant un antifascisme d’opérette. « Le crime de Le Pen est là : avoir donné à plusieurs générations d’imbéciles l’occasion de se croire courageux, impertinents, dérangeants, festifs et mordants ! », notait-il en 1997 dans le dernier volet de son journal intime [8]. Nous n’avions encore rien vu et il faudra attendre l’épisode tragicomique de l’élection présidentielle d’avril 2002 pour assister au spectacle sidérant de la quasi-totalité de la classe politique, des médias, des intellectuels, des artistes, des personnalités (de l’abbé Pierre à Zinédine Zidane) se mobilisant au-delà de toute raison, dans un mélange de panique et de rage, en faveur d’un candidat le président sortant Jacques Chirac, jusque-là honni par une large part de ceux qui sont précités – promu en ultime rempart contre la bête immonde.

Ce moment de bêtise politique chimiquement pure qui vit les candidats et les électeurs directement responsables de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour déplorer les conséquences de leur vote suscita à Philippe Muray quelques-unes de ses pages les plus drôles et les plus fortes. La bêtise virant à l’hystérie collective, il suffisait d’ouvrir les yeux et les oreilles pour apprécier l’aspect grandiose de la farce. Manifestations incessantes jusque dans les lieux les plus incongrus (dont l’aéroport d’Orly), pétitions quotidiennes, appels grandiloquents à la vigilance, mobilisation de tous et de chacun (partis politiques, syndicats, responsables religieux, associations...) donnèrent lieu ainsi à des scènes et des situations dignes du théâtre de l’absurde à l’image du journal Libération expliquant à ses lecteurs – très sérieusement et au premier degré – s’ils pouvaient se rendre aux urnes le jour du second tour avec des gants aux mains ou avec une pince à linge sur le nez pour bien signifier qu’ils votaient Chirac à contrecœur... Exorcismes spirituels III [9] nous replonge dans « la Quinzaine anti-Le Pen », dans « les anti-Le Pen prides de l’entre-deux-tours », dans « l’extase anti-lepéniste » de ces « pleureurs, pleureuses, hurleurs et hurleuses au loup, flagellants culturels hagards, mirifiques têtes blondes des lycées et collèges ». Voici « la gauche gantée et la gauche dégoûtée, la gauche à reculons et la gauche pince à linge, la gauche haut-le-cœur et la gauche profil bas » célébrant « la fierté d’être bon » et son immaculée indignation. De quoi Jean-Marie Le Pen était-il le nom ? Muray levait un coin du voile : Le Pen est « la tête que revêt le réel lorsqu’on l’a laissé trop longtemps dehors, dans les ténèbres extérieures, et qu’il a chopé la peste ».

« Certains ont diagnostiqué dans cet exhibitionnisme de la grande peur des bien-portants, dans cette grande vapeur des bien-sortants, une réapparition de la politique dont on peut se demander où elle se trouvait, car la politique suppose au moins l’affrontement de thèses également respectables et défendables, alors que le lepénisme n’est ni respectable ni défendable ; il est l’anti-monde de la politique et il a tout fait pour l’être. Ce n’est pas contre un adversaire que tant de militants de la Bonne Cause ont déferlé mais contre Godzilla, King Kong, la Bête des marais », poursuivait-il. Tel Emmanuel Goldstein dans 1984 de George Orwell, Le Pen servait d’alibi aux pseudo-résistants pour se transformer en inquisiteurs déterminés à « lepéniser tout ce qui leur déplaît, tout jugement non conforme, tout soupçon de lucidité un peu dissidente, tout ce qui pourrait entraver la marche en avant de leurs innombrables destructions encensées ». La bêtise étant la chose la plus partagée, celle de Le Pen fut instrumentalisée par les frondeurs institutionnels, les rebellocrates défiant des périls inoffensifs et des tyrannies éteintes. « Au Front national, et depuis longtemps, avait été assigné un rôle précis : celui d’incarner toute critique, toute expression de conflit, et de le faire avec une constance maximaliste dans la bêtise obscène et la vulgarité, donc de rendre le moindre exercice de l’esprit critique répulsif ou au moins suspect ; et de mobiliser une majorité contre cet esprit critique devenu vice absolu », notait Muray dans Après l’Histoire II  [10].

Avant l’irruption du monstre Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, Muray en explora le terreau, à savoir le bilan du gouvernement de cohabitation mené par Lionel Jospin et ses fières mesures : le passage à l’euro, les 35 heures, le Pacs, la parité, le congé paternité, la guerre humanitaire au Kosovo... Derrière ces réformes ou ces actions, il saisit surtout l’esprit du temps et ses slogans :

« [...] la France qui avance, la France qui bouge, la France qui s’adapte, la France qui innove, la France qui crie, la France qui crée, la France qui ne perd pas de temps, la France qui mouve, la France qui move, la France qui rolle, la France qui monte, la France qui voies sur berges, la France qui portes ouvertes, la France qui danse, la France qui va, la France qui europe, la France qui vient, la France qui vole, la France qui reluit, la France qui plus vite que son ombre, la France ensemble, la France bien dans sa peau, la France plus loin, la France demain, la France que nous voulons. La France moderne. »

« L’Histoire est désormais remplacée par le mouvement, par ce qui bouge, par ce qui doit bouger, par ce qui doit avancer. Ces mots sont les ordres de la nouvelle propagande ; et l’idéal de ceux qui veulent que tout change sans cesse pour que rien ne change à leur domination », soulignait-il. Et tout était dit du monde moderne et de ses vocables dont il nous invitait à « les traîner dans le rire pour les débarrasser de la boue et de la rouille qui sont les marques dégoûtantes de leur origine contemporaine ».

Le rire grinçant et sauvage de ce grand imprécateur face à la bêtise à front de taureau nous manque. Nous aurions aimé le lire à propos de Nicolas Sarkozy, de François Hollande, d’Emmanuel Macron, du Covid, de #MeToo, de l’islamo-gauchisme, du wokisme... Non pour comprendre les personnages et les mécanismes de ces périodes post-historiques, car il les avait déjà peints, mais simplement pour savourer une fois de plus le récit des temps où nous sommes. Parmi ses intuitions frappantes, Muray comprit que l’oxymore, la contradiction pétaradante et fière d’elle-même, serait le langage et la « forme essentielle » de l’époque. En 2003, dans Minimum respect  [11], il brocardait avec une belle anticipation les « mollahs féministes et altermondialistes », les « racistes métissés transgresseurs de tabous » qui prolifèrent désormais. La bêtise en politique mute, bouge, change de peau, mais Philippe Muray en a fixé pour la postérité les visages les plus insubmersibles.

Philippe Muray sur Pileface


De la bêtise en politique

« Deux choses sont infinies, l’univers et la bêtise humaine. Et s’agissant de l’univers, je n’en suis pas certain ».

Ce mot que l’on attribue à Einstein trouve dans le monde politique l’une de ses plus belles illustrations.
L’intense actualité électorale que nous traversons l’enrichit quotidiennement.

Revue Des Deux Mondes

oOo

[1] Philippe Muray,
Après l’Histoire I, Les Belles Lettres, 1999 ;
Après l’Histoire II, Les Belles Lettres, 2000.

[2] Philippe Muray, Céline , Seuil, 1981.

[3] Philippe Muray, Ultima Necat V, Les Belles Lettres, 2024.

[4] Philippe Muray, Exorcismes spirituels IV, Les Belles Lettres, 2005.

[5] ]Philippe Muray, Le Sourire à visage humain, Manitoba/Les Belles Lettres, 2007.

[6] Philippe Muray, Le XIXe Siècle à travers les âges, Denoël, 1984.

[7] Philippe Muray, L’Empire du Bien, Les Belles Lettres, 1991.

[8] Philippe Muray, Ultima Necat VI, Les Belles Lettres, 2024.

[9] Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, Les Belles Lettres, 2002.

[10] Philippe Muray, Après l’Histoire II, op. cit.

[11] Philippe Muray, Minimum respect, Les Belles Lettres, 2003.

1 Messages

  • Albert Gauvin | 26 juin 2024 - 12:17 1

    « L’Histoire est désormais remplacée par le mouvement... » nous dit Muray qui croit que l’Histoire est finie.
    « Il y a eu deux événements capitaux dans l’Histoire : le christianisme et la Révolution française. Ne pas vouloir le savoir est d’un aveuglement sidérant. Mais enfin, tout cela a eu lieu, il faut décaper ces deux énormités (sans quoi on reste dans l’arriération bornée)... [...] De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » répond Sollers dans Mouvement.