
« Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra par elle et pour elle, l’homme — jusqu’ici abominable,— lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. »Arthur Rimbaud, Lettre à Demény du 15 mai 1871.

L’annonce (05/09/2014)
L’écrivaine française Jacqueline Risset, grande italianiste, réputée pour sa traduction de "La Divine Comédie" de Dante, amie de Fellini, est morte mercredi à Rome à l’âge de 78 ans, a annoncé vendredi son éditeur Flammarion.
Née en mai 1936 à Besançon (Doubs), cette normalienne agrégée d’italien était également poète, critique littéraire et universitaire. Elle est l’auteure de la traduction intégrale de référence en français de "La Divine Comédie" de Dante, vendue à 400.000 exemplaires, sur laquelle elle avait travaillé pendant huit ans. Elle était également l’auteure d’une traduction du "Prince" de Machiavel (Actes Sud, 2001).
Dès le début des années 1960, alors qu’elle est élève à l’Ecole Normale Supérieure, elle se passionne pour l’italien et part en Italie pour y poursuivre ses études. Elle a fait partie, de 1967 à 1982, du comité de rédaction de la revue Tel Quel. Elle est particulièrement réputée pour son travail sur Dante mais elle a aussi réalisé la traduction en italien de Francis Ponge. En 2003, elle a donné quatre leçons sur "Traduction et mémoire poétique, de Dante à Rimbaud" au Collège de France [1].
Grande admiratrice et amie de Federico Fellini, Jacqueline Risset a aussi écrit une dizaine d’essais, parmi lesquels "Dante, une vie" (Flammarion), en 1999, et "Les Instants les Eclairs" (Gallimard, coll. L’infini) en 2014, et des recueils de poésie dont "Petits éléments de physique amoureuse" (Gallimard) en 1991.
Rimes de Dante, présenté et traduit par Jacqueline Risset, paraîtra chez Flammarion le 5 novembre [2]. francetvinfo
LIRE AUSSI : Alessio Aringoli, Ciao, Jacqueline ! (Le Huffington Post)
Esther Tellermann, À Jacqueline Risset

MARCELIN PLEYNET

Jacqueline Risset est morte le mois dernier des suites d’une embolie cérébrale Personne ne pouvait supposer qu’elle nous quitterait si prochainement. Elle devait se rendre au Pérou où elle venait d’être nommée docteur honoris causa de l’Université de Lima. Et, autant que je sache, elle se promettait d’en rapporter un livre. C’est peu dire que de dire que cette mort me bouleverse. J’ai connu Jacqueline Risset au milieu des années soixante, lorsqu’elle m’avait adressé à la revue Tel Quel un ensemble de poésies qui devait paraître, avec l’accord de Philippe Sollers, en 1966 dans le numéro 65 de la revue. J’eus alors l’occasion de la rencontrer lors d’un de ses passages à Paris... elle ne devait pas tarder à devenir membre du comité de la revue Tel Quel, situation qu’elle occuperait jusqu’à !a fin de la revue en 1982.
Nous nous connaissions bien et n’avions pas tardé à devenir très liés. Elle me reçut comme elle savait admirablement le faire lors de mes passages à Rome, où elle m’hébergea à plusieurs reprises. Et comme je cherchais un bureau à Paris elle eut l’attention de me prêter quelques mois le studio dont elle était propriétaire rue du Dragon. J’ai toujours considéré Jacqueline Risset comme un grand poète, que ce soit avec son premier livre Jeu, qu’elle publia dans la collection « Tel Quel », en 1969, jusqu’à son tout dernier livre Les Instants les éclairs dans la collection de « L’lnfini » en 2014. Mais Jacqueline n’était pas uniquement poète, même si c’est d’abord en poète qu’elle traduisit la Divine Comédie de Dante, dont le succès de vente, dans divers éditions de poche et de luxe, surprit et impressionna tout le milieu culturel. Cette traduction devait être suivie cette année d’une traduction des Rimes dont des extraits furent publiés dans le numéro 128 de la revue L’lnfini, avant de paraître en volume aux éditions Flammarion dans les semaines suivantes. Ces traductions s’autorisaient entre autres de la place qu’occupait Jacqueline Risset en Italie où elle était à la fois Professeur Émérite de l’Université de Rome et Directrice et fondatrice du Centre italo-français. Que ce soit pour sa traduction de la Divine Comédie ou sa situation universitaire, elle fut invitée à faire une série de conférences Traduction et mémoire poétique, au Collège de France, à l’invitation d’Yves Bonnefoy et de Carlo Ossola. En octobre 2012 l’Université de Rome lui consacre un gros volume d’hommages de 600 pages : I Pensieri dell’lstante, scritti per Jacqueline Risset où l’on trouve entre autres les signatures de Jean Starobinsky, Julia Kristeva, Philippe Sollers, et la mienne... Elle traduisit également entre autres Francis Ponge et Philippe Sollers.
Chère Jacqueline, comment oublier nos longues conversations et tout ce que je te dois ? Ta traduction en 1969, de mes premières poésies dans Poeti di Tel Quel, aux éditons Einaudi, et le livre que tu as bien voulu me consacrer en 1988, dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » aux éditions Seghers. Nous devions déjeuner ensemble avec Umberto Todini, avant ton départ pour le Pérou, ce déjeuner n’aura pas lieu. C’est peu dire que dire que tu manques... Tu es partie pour un tout autre voyage dont personne ne sait rien. Mais que pourrait-on en savoir ? Je souhaite que ce voyage te conduise à ce Paradis que tu as traduit avec infiniment d’élégance. Cette grande élégance qui te caractérisait. Cette élégance c’est finalement le souvenir que je garde de toi. Bon voyage ma très chère amie. Je ne te dis pas à bientôt, mais qui sait ? Nul ne connaît ni le jour, ni l’heure.
Marcelin Pleynet, septembre 2014.
L’Infini 129, automne 2014.




Grands poètes d’aujourd’hui : Jacqueline Risset (BnF)
23 mai 2011. Avec Alain Veinstein. Lectures par Anne Brissier.



Entretiens radiophoniques
Jacqueline Risset sur France Culture
Hommage à Jacqueline Risset
Hors champs, par Laure Adler. 12/09/2014.
A l’occasion de sa mort, rediffusion de l’entretien du 29 mars 2010 avec Jacqueline Risset, poétesse, critique, traductrice de l’italien, essayiste, et spécialiste de Dante.

Il est question ici de l’Italie, pays d’adoption que Jacqueline Risset a choisi, par fuite, pour échapper à un destin qui lui semblait tout tracé. Passionnée par ce mélange d’antique et de moderne dans la civilisation italienne, Jacqueline Risset est connue notamment pour sa traduction de la Divine Comédie que Fellini qualifiera de "travail de médium"... Avant Dante, elle a étudié Maurice Scève, qui lui donna l’espoir de pouvoir faire un jour de la poésie : "j’ai eu l’impression de trouver un pays". Elle évoque le sommeil, les rêves et leurs mystères ; un thème essentiel, depuis le jour où, petite, elle essayait sans succès de saisir ce moment où on bascule dans le sommeil. Francis Ponge, Federico Fellini (dont elle était proche), Dante, l’Italie berlusconienne, Proust, reviennent dans cette discussion...
Jacqueline Risset sur France Info le 25 février 2014
Jacqueline Risset sur France Culture le 4 avril 2014
Invitée d’Alain Veinstein, Jacqueline Risset parle aussi de sa nouvelle traduction de Dante : Rimes qui sera publiée à l’automne 2014.
Les instants les éclairs
Collection L’Infini, Gallimard
Parution : 30-01-2014

LES INSTANTS ARRIVENT
Ils trouent la mémoire, ils révèlent, se vantent. Disent que par eux la vie vaut d’être vécue, même s’ils sont infimes, insignifiants, ou paraissant tels. On ne peut en réalité les juger à la mesure des autres moments ou aspects d’existence. En tout cas, c’est à eux qu’il faut revenir. C’est pour eux, peut-être, qu’a un sens le « il faut ». Tout d’abord s’adresser aux premiers, ceux de l’enfance. C’est d’elle qu’arrivent les images suspendues, détachées, lumineuses, celles qui font saisir la logique de la foudre. Il faut et il suffit, peut-être, que l’image soit détachée, séparée par son propre choix des autres images, et du flux qui les portait.
J’ai cinq ans. Je vois une bicyclette avancer dans une rue vide, en bas d’une terrasse blanche. Un arbre, un marronnier, sans doute. Je regarde de toutes mes forces celui qui vient sur la bicyclette.
Je ne le vois plus aujourd’hui, plus du tout. Une petite bicyclette s’avance seule, comme un cheval qui gagne la course sans cavalier, certaines années, sur la place, à Sienne. Ce qui portait alors l’image et l’isolait de l’avant de l’autour et de l’après était sans aucun doute la force du regard – amour, fascination, attente. Et c’est une autre force, agissant sur les images inscrites dans la tête, mais cette fois sous forme d’oubli, qui a peu à peu dissous la chair du très jeune cycliste et l’a fondue au métal de sa monture, devenue de la sorte capable de se promener seule dans le collimateur de la mémoire. En admettant qu’il s’agisse de mémoire et non d’un fragment inventé. Image de rêve ? Puisque c’est le rêve qui possède la recette, qui détache, fait apparaître, sur fond de nuit, l’image précieuse, née de rien.
Rêves d’enfance se résumant à un instant, qui s’est aussitôt inscrit, réclamant sa place, sans qu’il soit possible de saisir ce qui le rend si sûr de soi :
Une femme vêtue d’une longue robe grise me tient au bout de ses bras tendus devant elle, au bord d’un lac, à la nuit tombante, dans un rêve récurrent. Comme à un signal donné, elle écarte les bras à la façon d’un automate, et je tombe verticalement dans l’eau noire du lac. Je n’ai pas peur. C’est la nuit des rêves qui s’ouvre.
Autre rêve, même époque. Embrasure d’une fenêtre. Il s’agit de se laisser glisser lentement contre un des angles. Cela s’appelle « s’exercer à mourir ». Pendant l’un des exercices la mort survient : le corps glisse doucement jusqu’à terre, tandis que les autres continuent. Ces descentes se font à plusieurs, comme dans un cours de gymnastique, et celui qui descend subit l’expérience : celle d’un espace très vaste franchi d’un seul coup en chute libre, déperdition consentie comme d’une liquéfaction dans la partie centrale du corps.
Il est aussi d’autres instants, diurnes et lumineux.
Ainsi, l’heure du déjeuner, terrasse très vaste, très blanche, soleil à pic ; la petite table ronde en bois vert à l’ombre du parasol porte une assiette remplie de fraises. Je sens l’odeur des fraises. J’entends la voix : c’est la voix maternelle. Elle vient de l’intérieur des pièces à travers l’air, avance dans l’air comme un tissu ondoyant, elle va rester longtemps encore avant de s’éteindre. Je l’entends encore.
Je suis assise dans le jardin touffu au bord des tennis où jouent les adultes vêtus de blanc. Tout à coup passe au-dessus de moi une énorme boule invisible, sorte d’amas d’herbe enroulée, mais faite avec de l’air, plus légère même, peut-être, que le vent. Elle passe, et change tout. On ne la voit pas, mais tout change. Je change, tandis que le jeu là-bas continue, bruit régulier des balles blanches sur le sol roux.
En face d’un miroir – un grand miroir dans une pièce sombre. Tout à coup mon image est visible en arrière, dans un autre miroir, puis un autre, un autre, et maintenant dans le premier, qui se multiplie lui aussi ; je me tiens donc entre ces deux séries d’images de plus en plus petites, comme sur la couverture du livre à l’école avec le cheval rouge qui regarde une image où un autre cheval rouge regarde un autre cheval plus petit, ainsi de suite. Suis-je dans le livre ? dans le miroir ?
À présent je pense au rêve de cette nuit, qui m’apparaît en étrange continuité avec ces instants lointains. Rêve à épisodes ou, plus exactement, à répétition. Une action unique – était-ce jouer du piano ? lire à haute voix ? Une activité de cet ordre se reprenait en plusieurs fois, après un intervalle de rêve autre, ou de sommeil aussi bien. Mais ce qui était présenté ainsi était l’existence du lien : la nécessité du rapport entre les épisodes. Et le désir de saisir ce lien. Il était clair, évident même, qu’il s’agissait de quelque chose d’important à percevoir et à comprendre, à comprendre tout de suite : quelque chose comme la trame du temps lui-même ; c’est ainsi que le rêve demandait à l’appeler. Et la pensée du réveil reconnaissait ce nom, n’avait rien à objecter.
Ce qui devenait par là visible, du temps, était non pas du tout sa fameuse « fuite », etc., mais au contraire sa surprenante continuité, présence, insistance. La chose qui se tisse à travers et malgré les interruptions. Je me demande : qu’est-ce que le temps ? et tout à coup, ainsi, une nuit parmi d’autres, le rêve répond. Répond et à la fois avertit, au moyen de son amoncellement de sens, qui existe peu dans la veille. Ce dont il s’agit dans ce rêve-ci est un avertissement d’attention. Avertissement d’avoir à donner toute l’écoute nécessaire à la continuité de temps qui doucement travaille ; mais ce mot ne lui convient pas, qui évoque au mieux le grignotement silencieux des vers dans un corps – le corps du temps qui passe et ne revient pas…
Mais n’est-ce pas justement l’intensité, l’intensité de rêve, qui me rend sensible à la continuité du temps ? L’intensité de l’instant se reconnaît à la durée que pourtant il brise. Peut-on imaginer une continuité d’instants, au sens d’éclairs, de coups de foudre, d’illuminations ? Non, puisque la révélation de l’éclair naît de la nuit qui l’entoure – est rendue possible par la nuit qui l’entoure. Mais cette nuit elle-même, est-elle vraiment si nuit ? Si plate, si endormie ? Se reportant aux moments de la vie où s’est manifestée, dans sa présence indubitable, la foudre en personne, on s’aperçoit que ces moments si plats en apparence étaient en vérité parcourus par une particulière effervescence qui était attente, certes, attente imperceptible, non consciente, mais déjà profondément agitée, déjà amour.
Temps qui rappelle celui où les instruments s’accordent avant la symphonie, produisant une musique plus belle – plus nouvelle, éveillante, que la symphonie qui va suivre. On ne peut toutefois dire la même chose de l’amour, ni du moment où il est né – naissance prodigieuse, champignon inconnu, stupeur. Par lui, l’instant d’avant n’existe plus. Les instants d’avant se replient dans une absence amorphe.
Ce qui a lieu alors : comble de la passivité – je suis atteint, « Apollon m’a frappé ». Et à la fois comble de l’affirmation : l’affirmation, ici, est acte.
(Au moment précis où j’écris ces mots, un rayon de soleil vient frapper mon visage, rayon du soir répercuté par les vitres du balcon de Victor Hugo, de l’autre côté de la cour – il a habité cette maison l’année où il arrivait à Paris, à vingt ans ; le balcon est tout en haut, tout petit, surmonté d’un toit minuscule ; il devait s’y tenir tout juste debout. Cet éclair de soleil est le sien, assurément.)
Comble de l’affirmation, donc. Dès maintenant, tout change. Ce qui a valeur est ici. Une voix l’a dit. Décrété. De fait, le coup de foudre n’existe que rétrospectivement, lorsque la durée de l’affirmation l’a suffisamment confirmé. Instant et durée jouent ensemble, non plus l’un contre l’autre. Mais la durée n’est plus la même, l’instant n’est plus le même. Il serait impossible, certes, de vivre uniquement de coups de foudre, c’est-à-dire dans le renouvellement absolu de l’instant, puisque l’instant doit être converti en durée, puisque la durée doit se dégrader avant de pouvoir être interrompue et renouvelée par l’instant.
Discontinuité. Désordre. Dépense – et construction, accumulation sur la dépense. Économie complexe, à choisir, déjà choisie. Aucune garantie. Mais la penser dans sa nécessité et son déroulement aide à comprendre, et à choisir. Il s’agit de saisir le surgissement, le mystère du surgissement, dans sa propre vie et dans les autres.
De temps en temps, quelques confirmations. Oui, c’est par là… Un livre, par exemple. Un gros livre de Noël – gros et grand, couleur de sable clair. Avec des illustrations ? Je ne m’en souviens pas ; des images couleur de sable, elles aussi, peut-être… Ce livre était fascinant. Son titre : L’Enfance des Hommes illustres. Sa fascination était du même ordre, je pense, que l’idée du « crâne de Mozart enfant ». Idée d’une enfance rétrospective : toutes les enfances des futurs grands hommes, racontées par conséquent avec un respect qu’on n’accorde pas en général au personnage enfant en chair et en os, et qu’il ne s’accorde pas à lui-même, en tout cas tant qu’il ne s’est pas choisi contre les adultes, ce qui arrive : le conte du vilain petit canard m’apparaissait alors comme le fruit merveilleux d’une rêverie enfantine de vengeance sur les adultes, justement, sur les adultes distraits : « Tu ne sais pas que je suis un cygne. » C’est ainsi, en tout cas, que je le lisais ; et, lisant et relisant, les négligences des « grands » me devenaient indifférentes, glissaient contre les plumes de ma secrète, de ma brillante joie. Du Guesclin enfant et Pascal enfant avaient dans ce livre tous les points communs possibles, et ils les avaient avec tous ceux qui se trouvaient là. On désirait qu’ils ne grandissent pas, qu’ils n’atteignent jamais la solennité de l’âge adulte – mais ce n’était justement pas possible. Ou simplement que leurs vies s’intervertissent, ou se mélangent, ce qui semblait tout à fait possible au contraire. L’élément commun, si je me rappelle bien, était celui-ci : le refus, le refus déterminé, irréversible, l’insistance sur un point, une chose, un choix que les adultes ne voulaient pas, ne comprenaient pas. Une fidélité obstinée, contre tous, fidélité à ce moment minuscule d’une préférence, d’une lumière entrevue – coup de foudre tout à fait silencieux, pour un certain temps invisible, et même en quelque mesure inconnu à celui qui le portait.
Il ne me gênait pas, apparemment, que tous ces enfants futurs illustres fussent des hommes, des petits garçons. Je me rangeais de leur côté, je me sentais, c’est probable, appelée comme eux ; leur appartenance au genre masculin – Jeanne d’Arc sans doute exceptée – me touchait peu. Pourquoi cette absence ne me touchait-elle pas davantage ? Sans doute parce que déjà à cette époque l’identité (féminine, ou autre) n’était pas liée pour moi aux strates les plus profondes, celles où se jouent l’illumination secrète, le sentiment d’élection. Il ne m’importait pas vraiment non plus, me semble-t-il, d’accéder un jour à ce titre, d’homme, ou femme, ou chose, « illustre ». Simplement de me reconnaître dans ce geste, dans cet instant qui arrête et suspend le cours, le temps, la pente – comme ces enfants-là.
Un doute surgit : choisir les coups de foudre, les instants intenses, aux dépens des autres, c’est-à-dire de la continuité, du fil de l’existence, de l’existence elle-même d’une certaine façon, est-ce que cela ne pourrait pas être vu, décrit, comme ce que Gide appelait sévèrement une préférence pour « les sucreries de la vie » – le choix de ce qui donne un plaisir immédiat, les nourritures trop terrestres ?
Oui, mais peut-on vivre – passer le temps d’une vie humaine – courte ou longue, illustre ou inconnue, peu importe – sans un point crucial, un point de ralliement, un senhal, un signe qui vous appelle et vous résume, et qui n’est pas ailleurs, qui n’est pas religieux, c’est-à-dire se prétendant au-delà ? Quelque chose de reconnaissable, et d’aussitôt reconnu, quand on le rencontre par hasard, à l’extérieur de soi, et qui dès lors devient le tissu même, la musique imperceptible de l’existence. On peut l’appeler épiphanie ; le mot convient, avec son origine liturgique, à condition pourtant de le dépouiller de tout relent de cuisine dévote, et de le retrouver pur, c’est-à-dire natif, chaque fois qu’on le rencontre, et de l’attendre, sans l’attendre.
De toute façon il est trop tard. Un choix de base s’est opéré, voulu- non voulu, commencé tôt, développé avec le temps, aussi central et inévitable que les formes et couleurs du corps. Toute autre disposition – façon de penser, de concevoir, de recevoir les différents moments de la vie – serait simplement inimaginable. On peut cependant accomplir les travaux ordinaires, exercer une profession, puisqu’il le faut – la jouant comme un rôle, parfois même avec présence et sincérité, puisque là se retrouvent, de temps à autre, quelques ébauches de l’instant caché. Enseigner la littérature, par exemple, signifie alors inculquer autre chose, désinculquer en somme, sournoisement mais avec force, et transmettre à ces jeunes têtes qu’on est censé « former » ce qui pourra les faire douter, les suspendre un peu hors du temps réglé où elles considèrent, pour la plupart, qu’elles vont, qu’elles doivent, entrer. Entreprise de démoralisation publique en quelque sorte – mais la seule entreprise publique, peut-être, qu’on puisse accepter avec quelque dignité, je veux dire avec une dignité digne de l’enfance.
Quant à soi-même, désintégration cachée : vous croyez que je suis dans votre temps – je n’y suis pas. D’où, depuis toujours et sans grand changement, hypocrisie, certes, pour qui choisit de vivre de la sorte, hypocrisie quasi totale devant les rapports sociaux. Conversations, dîners, ennui mortel – ou plutôt non mortel, puisque dans « mortel » il y a « vie », au sens de risque, au sens de foudre. Dîners, soirées, congrès et assemblées variées équivalant à une sorte de suspension et de catalepsie. Asocialité, attente des points de solitude ou de rencontre illuminante.
Qu’est-ce qui fait que l’instant est l’instant ? Est-ce ceci, qu’il se dresse brutalement, et dit : « Je suis l’instant » ? Il le dit, sans le dire. Pas d’excès dans la voix, à peine une voix, une petite voix. Mais c’est lui, on le sait. À quoi le sait-on ? Peut-être à ceci précisément, qu’il affirme avec douceur : « Je suis, donc tu es. Tu es, tu as été, tu seras. »
Ce soir, Messiaen : « Abîme des oiseaux », troisième mouvement du Quatuor pour la fin du temps (clarinette pensive, transparente, agile : abîme du temps, joie des oiseaux) entendu dans le concert sur la place au-dessus de la mer – mer soyeuse et silencieuse, bruissements de voix et rires au loin, bruit régulier du train dans les collines, le tout se mêlant sans les troubler aux notes des musiciens éclairés plus bas, sur le parvis. Architecture légère, exacte, dorée, de l’église et de la musique. Et tous les éléments qui composent l’ensemble se détachent maintenant du faste, dessinent le point à partir duquel tout se précise, la vie se redessine.
Les instants qui s’installent ainsi et reconnaissent leur place en vous, qui sont, en fait, votre vie, lui donnent sa forme, confirment l’idée que sans les œuvres d’art ne seraient jamais même imaginables les vies des autres, leur couleur – chaque vie restant enfermée en elle-même, monade close, inaccessible. Sans l’art, sans l’écriture qui décrit et développe, l’incommunicable s’étendrait au rapport entre soi et soi. Si un tel instant je le laisse passer et se réabsorber dans la mémoire distraite et globale d’une soirée d’été au concert, ma propre forme s’échappe et se perd. Je vois à peu près l’univers d’Elstir, je peux saisir l’univers de Debussy ou celui de Nerval – non toutefois comme construction générale, représentation, « comédie humaine », etc., mais comme note, couleur unique et spécifique, « l’air de la chanson » dans le vaste concert global, et je ne perçois pas la mienne, ma propre note…
Parler de devoir n’est pas exact, mais c’est le terme le plus proche, malgré tout. La vie, le passage du temps sur les cellules qui le vivent, n’est que perte continue, poussières qui se détachent, bribes qui retournent à l’indistinct, chaque bribe incarnant et anticipant la disparition de l’ensemble, de l’individu-univers qui les soutenait et les contenait toutes. Prise dans le mouvement catastrophique qui ne cesse jamais, que puis-je ? Seulement prendre l’instant au vol, détecter son passage, toucher ses atomes, et ainsi le tirer de l’oubli qui déjà l’efface, l’emporte, et moi avec lui.
C’est à ce point que se pose la question : qu’écrire ? Les instants bien sûr, mais pour déjouer vraiment le mécanisme insistant, diabolique, de la perte, il faudrait ne pas cesser d’écrire : doubler la vie, aller plus vite qu’elle en la fixant. Chose infaisable, et certainement insatisfaisante – mais imaginable, tentante, et même souvent tentée.
Cette nuit, l’un de ces rêves de H. qui, depuis des années, scandent ma vie à intervalles réguliers (quelques mois, plus ou moins). Je ne les ai pas notés. Ils formeraient, pris à la suite, une série de conversations tendres, allusives, parfois prolongées jusqu’à l’acte amoureux, mais rarement ; parfois, plus rarement encore, interrompues par un détachement brusque : froideur, ou distance stellaire qui clôt le rêve et, semblerait-il, la série elle-même. Mais elle reprend.
(Je dois noter que le rêve intervient à nouveau ici, non invité, convaincu, en quelque sorte, que le discours le regarde, qu’il en est lui-même proche, inséparable, et même qu’il peut aider à sa résolution. Peut-être ? Laissons-le faire.)
Donc, cette nuit, la scène était celle-ci – mais il ne s’agit pas de scène (le langage des récits de rêve est rétrospectif et approximatif ; il décrit comme théâtre, fiction, illusion, ce qui était alors, simplement, vie). Donc, nous vivions, et la scène – disons, le rêve – se passait dans une collectivité assez vaste, couvrant un vaste espace de campagne. J’avais lu avant de m’endormir l’extraordinaire Mine-Haha de Wedekind – l’éducation des petites filles dans le parc, étrange élevage en vue de la prostitution, suspension énigmatique du sens, des sens, « bonheur dans l’esclavage ». Fascinante lecture dans l’attente de la suite : que se passera-t-il quand les toutes petites adolescentes, maintenues dans une condition artificielle d’ignorance, d’innocence et de présence obsédante du corps (entre athlétique et érotique) grandiront un peu et sortiront du parc ? Équilibre instable, expérimentation limite, étrange absence. Au fond, on peut n’importe quoi en littérature ; l’impossible devient réel, je crois d’un coup aux contes de fées, aux paradis les plus artificiels, à ce qui n’existera jamais. Rien n’est à justifier, tout va de soi, il suffit que le mystère, à l’improviste, se prenne aux mots : le tour est joué, le lecteur capturé… Capture, cette fois, par l’imaginaire du parc, par les « petites déesses entretenues ». D’où rêve.
Je rêve donc d’une communauté, moins enfantine et moins perverse que celle du livre – plus intellectuelle, avec quelques préoccupations politiques. Donc, activités multiples, qui à présent m’échappent. À un certain moment, un détail à communiquer à quelques-uns (étudiants probablement) en vue d’une cérémonie ou manifestation pour les jours suivants fait que je dois m’adresser au directeur de la communauté. Le directeur est H. ; il vient de se déplacer dans un autre lieu – pavillon, semble-t-il. Contente de cette occasion de lui parler, j’entre dans un couloir où il vient de s’engager. Je ne l’y vois pas : le couloir fait des coudes. Tout à coup je crois le trouver sur ma gauche : il vient en sens contraire, et m’attend.
Mais non, c’est un jeune fonctionnaire, qui porte sur son bras un paquet de dossiers jaunes. Je continue, marchant un peu plus vite. Maintenant je le vois, loin devant, son blazer bleu foncé, pantalon gris, sa démarche à la fois calme et joueuse. Je continue à avancer. Nous sommes dehors à présent ; le couloir est devenu route, et descend assez vite, en courbes successives ; je m’aperçois qu’on peut y glisser, comme sur une patinoire en pente. Bonheur de cette glissade, et je vois qu’un peu plus loin, à droite, devant moi, H. glisse, lui aussi. La route s’est divisée en deux voies qui se rejoignent plus bas, en tournant autour de ce qui est, on le discerne à présent, un très gros tas de neige. La joie est énorme. Joie de se retrouver à la fin. « Je te retrouve », dit-il.
Ici, l’éternelle déception des récits de rêve : ce que ce rêve-ci contenait était la force, l’émerveillement, la joie éclatante : aisance de la glissade, passage instantané de l’étroit couloir à l’espace libre et à la neige, amour renaissant dont la magie était liée, visiblement, indissolublement, à ce paysage, à ces circonstances – à tous les détails du rêve.
Mais les détails du rêve, une fois scrupuleusement décrits, ne portent aucunement la joie qui traverse le sommeil et se propage dans le temps du réveil, et bien au-delà, dans la journée qui commence. Où est-elle, cette joie merveilleuse, comment la faire passer, arriver jusque dans l’écrit ?
Le langage qui décrit oblige à entrer dans l’ordre de la phrase (grammaticale), qui retarde, canalise et en même temps dilue l’expérience. Il faudrait sans doute condenser, au risque de trahir, condenser et déplacer, comme fait le rêve, par rapport au rêve, en s’éloignant de lui, mais pour saisir par d’autres moyens son extraordinaire énergie, ne pas la voir s’aplatir et se ratatiner tristement, irréparablement.


Sans doute connaît-on surtout Jacqueline Risset désormais comme traductrice de Dante et puis de Machiavel. Mais comme l’écrit Rimbaud, à chaque être, plusieurs autres vies sont dues. La seconde vie de Jacqueline Risset ne vient pas après la première. En vérité, elle la double et puis la précède. Il n’y aurait pas de traduction possible si avant elle, avec elle, il n’y avait eu de poésie.
Encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce dernier mot. Disons qu’un texte de poésie se reconnaît à ceci : le lisant, on ne peut, ni ne veut sauter aucun mot dans aucune phrase, aucune phrase dans aucune page, aucune page enfin dans le livre qu’on lit. À ce compte-là, bien sûr, il arrive parfois qu’un roman ou un essai soit de la poésie. Et bien sûr, il arrive plus souvent encore que ne soit pas de la poésie un livre qui passe — ou qui prétende passer — pour tel. Des textes que l’on traverse distraitement, avec la tête ailleurs, à l’intérieur desquels on joue à saute mouton sur le dos des chapitres afin de se désennuyer et d’en avoir fini plus vite, des livres dont la langue est si inexistante qu’une pensée un tout petit peu agile a toujours sur elle plusieurs coups d’avance, voilà le lot mal heureux du lecteur d’aujourd’hui.
Si bien que c’est avec un sentiment singulier de gratitude que, alors que l’on ouvre un livre nouveau, un livre de plus, l’œil se retrouve soudain captif de la ligne qu’il suit avec la surprise d’y constater que chaque mot tombe à la place où il faut dans la phrase, que chaque phrase arrive à son heure sur la page qui vient. On aura compris que telle est précisément l’impression que produit l’écriture de Jacqueline Risset. De sorte que par elle, lire redevient possible. Ce n’est pas si souvent.
Pour évoquer cette faculté qu’ont les mots d’un écrivain de s’appeler les uns les autres de manière à ce qu’un ordre indispensable naisse de leur succession, dans le Temps retrouvé, Proust parle de ce qu’il nomme « les anneaux nécessaires d’un beau style ». C’est juste avant d’affirmer : « Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. »

RISSET LE RÉCIT
Est-il pertinent d’ailleurs de parler ici de poésie ? Le nouveau livre de Jacqueline Risset, à la différence de la plupart des précédents, ne se réclame aucunement de la poésie — du moins pas par aucun des traits visibles qui définissent formellement celle ci. S’il fallait absolument l’assigner à un genre, ce ne pourrait être que celui qui n’en est pas vraiment un, mais qui a fini par correspondre à tout ce qui se fait encore d’un petit peu intéressant dans le champ de la littérature contemporaine : cette « tierce forme » dont parle Barthes qui n’est ni le roman ni l’essai mais où le récit se réfléchit comme il le fait, par exemple, dans le Contre Sainte-Beuve de Proust ou dans le Coupable de Bataille — pour citer deux références essentielles à Risset.
« Récit » — et non « Poésie » — est d’ailleurs le mot que les éditions Gallimard ont retenu — faute d’un autre, certainement — dans la présentation qu’ elles proposent du nouveau livre de Jacqueline Risset : les Instants les éclairs. On se rappellera peut-être — c’est une formule : personne ne se rappellera — que ce même mot de « récit » servait de sous-titre au premier livre de l’auteur, Jeu, publié en 1971 dans la collection « Tel Quel », dont le directeur d’alors, Philippe Sollers, qui est aujourd’hui le directeur de la collection « l’infini » dans laquelle paraît, près d’un demi-siècle après, le dernier livre de Risset, faisait remarquer de ce mot qu’il devait se lire comme « l’anagramme implicite » du nom propre de l’écrivain : risset/récit et qu’il indiquait comment ce livre de poésie consistait en réalité en une sorte de « narration effondrée, inconsciente, dont ne nous seraient donnés que des lambeaux émergeant d’un blanc elliptique ».
Vieille histoire ? On pourrait le penser. Et d’autant plus que Jacqueline Risset a fait disparaître de la liste « Du même auteur » la mention de ce premier livre, Jeu, afin que sa bibliographie débute avec le suivant, la Traduction commence, au titre il est vrai dans son cas plus programmatique. Et pourtant si on se reporte — c’est une formule encore : personne ne le fera — à Théorie d’ensemble, l’ouvrage collectif par lequel, en 1968, la revue Tel Quel élaborait sa conception propre de l’écriture, on y trouvera. sous le titre de « Questions sur les règles du jeu », un texte par lequel, apportant sa contribution personnelle au volume, Jacqueline Risset éclairait certainement le fonctionnement de son premier livre mais en des termes qui valent tout autant pour le plus récent. On y lisait ainsi : « Écrire, c’est se heurter d’abord à l’impossibilité d’écrire. » Et surtout : « Écrire, c’est faire l’expérience de la discontinuité. »
L’ÉCLAIR LA NUIT OU LA NUIT L’ÉCLAIR
Cette question de la « discontinuité » est en effet au cœur du « récit » de Risset. Si on veut en donner une idée simple et rapide, disons qu’elle se pose à lui sous la forme de ce qu’on nomme, depuis Joyce, une « épiphanie », mais qui concerne à peu près toute littérature authentique avant lui, après lui — et particulièrement chez Proust auquel revient souvent Risset qui en fut la lectrice. Des « épiphanies », tels sont les instants, tels sont les éclairs que le récit recueille et récite : scènes et signes, songes et souvenirs par lesquels un salut s’opère pour les « naufragés élus » que nous sommes.
D’où viennent de pareils instants ? « De la durée, du trop-plein de la durée », répond Risset, de ce « trop-plein » qui s’épanche dans la réalité et dont la source lointaine se situe du côté de l’enfance ou du rêve. Et si l’on veut, ce sont bien des moments de ce monde perpétuellement perdu dont l’écriture dit le continuel surgissement, rappelant l’enfance qui fut et qui revient sous l’apparence d’un secret. Telle est la « seconde vie » dont, citant Nerval sans le dire, je parlais plus haut, celle du rêve, à quoi Risset, en lectrice de Dante, dans son récit, vient continuellement puiser comme le firent les romantiques, les surréalistes mais comme plus grand monde ne s’y aventure désormais, ne poussant plus les battants de ces deux portes de corne et d’ivoire qu’évoque Aurélia et de l’autre côté desquelles, pour un écrivain, se tient pourtant l’essentiel.
Il y a une image qui donne au livre de Jacqueline Risset et son titre et son unité : celle d’un éclair dans la nuit. Quelque chose brille, illumine, foudroie. Ce quelque chose est l’amour aussi. La question qui se pose à l’écrivain — elle se nomme « discontinuité » — est celle du rapport qu’entretiennent l’éclair et la nuit. L’éclair déchire la nuit, il la suspend. Mais c’est la nuit qui enfante l’éclair en son sein et dont l’obscurité est nécessaire à sa clarté. « Ce qui se précise de plus en plus, constate Risset, est qu’il est peut-être peu de différence entre l’instant et la durée, comme entre l’éclair et la nuit... La nuit produit les éclairs, les éclairs produisent la nuit. Mais toute affirmation à ce point se défait dès qu’elle s’annonce... L’éclair la nuit ou la nuit l’éclair. Oui sait, qui l’a jamais su ? Oui le voit, qui l’a jamais vu ? »
« Il serait impossible, certes, déclare Risset, de vivre uniquement de coups de foudre, c’est-à-dire dans le renouvellement absolu de l’instant, puisque l’instant doit être converti en durée, puisque la durée doit se dégrader avant de pouvoir être interrompue et renouvelée par l’instant. » Tout tient à cette faculté de réversibilité par laquelle la durée se transforme en instant tout comme l’instant se transforme en durée — mouvement perpétuel dont, l’accomplissant, l’écriture apporte la preuve qu’il est possible ; ou plutôt : vient vérifier l’évidence qu’il a lieu dans le jeu d’un récit.
On n’a pas oublié — c’est encore une formule : au fond, on a trop oublié — comment Barthes, dans ses derniers textes, réfléchissant à ce qu’il nommait « la préparation du roman », essayait de penser une pareille question, se demandant comment chez Proust, la discontinuité poétique de l’expérience pouvait se muer en la continuité de cette longue coulée romanesque en quoi consiste À la recherche du temps perdu. Et plus généralement : comment l’illumination de l’instant — qu’elle prenne la forme de l’épiphanie chez Joyce ou celle du satori dans le haïku — était susceptible de se trouver investie dans un texte déployant l’éphémère de son éclat dans la durée d’une histoire.
C’est sur ce même terrain que se situe Risset. Mais parce que son livre est un récit et non pas un essai, elle fait un pas de plus en direction de ce roman auquel elle se refuse, réfléchissant sur son possible commencement et sur tout ce qui le précède, roman qu’elle fait ainsi exister sous la forme éclatée, éclatante que lui donne son propos : « Rien à dire, sinon, justement, les instants "en dehors ", les expériences du rien, les coups de foudre comme lumière brusque qui déchire la nuit et ne la chasse pas. Si on veut, l’insignifiant, par rapport à la masse de sens et de construction dont les vies sont capables. »
L’OMBRE DU ROMAN
Du romanesque, donc. Et qui ne se tient aucunement à l’écart de l’histoire, et même de la grande. Comme dans les pages magnifiques où Risset évoque ses souvenirs de petite fille de la guerre et de la libération du pays. Ou celles où elle rappelle ces signes muets qu’adressaient à personne depuis les étages des deux tours jumelles de Manhattan les victimes du World Trade Center — pages qui, par leur splendide délicatesse, devraient faire honte à tous les romanciers opportunistes des grosses machines à grand spectacle que ceux-ci ont cru pouvoir impunément tirer d’un tel drame.
Au fond, plus qu’un poème, qu’un essai ou même qu’un récit, le nouveau livre de Jacqueline Risset, pour qu’il soit compris, demanderait sans doute à être lu comme son roman rêvé, comme le rêve de son roman dans lequel se mêlent, n’appartenant plus à personne, les restes rêvés de tous les romans de la terre qui s’en reviennent visiter son sommeil éveillé : l’Odyssée, la Divine Comédie, la Princesse de Clèves, l’Éducation sentimentale, À l’ombre des jeunes filles en fleurs. « Ayant lu à la suite ces derniers temps une foule de romans de divers pays, écrit Jacqueline Risset, ce qui se passe est qu’à présent ils se mélangent, créant surtout à l’aube une sorte de roman-ombre, présence continue nocturne d’un roman... » Un « roman-ombre ». C’est-à-dire aussi : l’ombre d’un roman. Et pour cette raison : bien mieux qu’un roman.
« Lâchez la proie pour l’ombre », disait autrefois un poète. Et on se dit de plus en plus qu’ il avait bien raison.
Philippe Forest, art press 409, mars 2014.


- Jacqueline Risset. Photo Jacques Sassier. Gallimard.
Jacqueline Risset, la joueuse
par Josyane Savigneau
Jacqueline Risset est un personnage assez énigmatique, qui a gardé dans son allure une singulière jeunesse et dans le regard un air d’enfance rêveuse. Rien d’étonnant alors à ce qu’elle ait choisi, avec Les Instants les éclairs, son univers onirique pour la guider dans un étrange récit, une autobiographie décalée, fragmentée, un texte cependant très construit, mêlant les rêves et la mémoire de moments réels. « J’aime l’effervescence intellectuelle du rêve », dit-elle, silhouette frêle dans le bureau majestueux et froid qui fut celui de Claude Gallimard et que personne n’occupe aujourd’hui dans la maison d’édition. « Le sujet des instants a toujours été pour moi une préoccupation continuelle. Dans ma vie, c’est le plus central. Des choses qui passent très vite, mais arrachent à la continuité et à la banalité de l’existence et qui, finalement, la justifient. Les coups de foudre, les instants quasi mystiques, les rêves qui découpent des images, et dont la puissance traverse le sommeil. Et, quand on se réveille, une intensité incomparable. »
Elle a mis longtemps à se décider à écrire ce livre, et elle l’a abandonné et repris pendant de nombreuses années, « peut-être dix ans en tout ». « Jusque-là, je pensais que c’était la poésie qui permettait le mieux de dire l’instant. Comme la perle dans une huître. Jusqu’à ce que je comprenne que, pour décrire les instants, j’avais besoin de continuité. » Une sorte d’accomplissement, après un long chemin.
Poète, traductrice, essayiste — on relira avec bonheur son Fellini. Le Cheik blanc. L’annonce faite à Federico (Adam Biro, 1990) ou Puissances du sommeil (Seuil, 1997) qui déjà, fait place aux rêves —, elle partage son temps, depuis quelque cinquante ans, entre Rome, où elle enseigne la littérature comparée à l’université, et Paris. Elle passe plus de temps à Rome qu’à Paris, et c’est sans doute pourquoi elle est peu connue du grand public français. On lui demande souvent : « Pourquoi l’Italie ? » Au départ un peu par hasard, puis par désir. Élève de l’École normale supérieure au tout début des années 1960, elle n’avait guère envie de prendre le chemin de la plupart de ses condisciples : « Me marier avec un normalien, aller enseigner avec lui dans une petite ville puis, d’année en année, tenter de me rapprocher de la grande ville. » Elle a donc décidé d’étudier l’italien, ce que quasiment personne ne faisait alors à l’ENS, ce qui lui a permis d’obtenir une bourse de deux ans pendant lesquels elle a coupé tout contact avec la France, s’est immergée dans Rome, qui l’éblouissait, qui lui transfusait de l’énergie. Le contraire d’un exil, une renaissance.
Puis elle s’est liée avec le groupe Tel Quel — elle a été membre du comité de rédaction de la revue à partir de 1967 — et est revenue vers Paris, sans jamais quitter Rome. Et elle a commencé à publier — Jeu (Seuil, « Tel Quel », 1971), un titre qui lui va bien — et à s’intéresser à la traduction, dès 1978, avec La traduction commence (Christian Bourgois). Avant de s’atteler à celle, magistrale, de La Divine Comédie, de Dante, qui lui a pris une dizaine d’années et qui a été publiée chez Flammarion en 1985 — L’Enfer —, 1988 — Le Purgatoire —, 1990 — Le Paradis. « Ce travail a duré très longtemps, car je travaillais surtout en été, dit-elle aujourd’hui. On ne peut pas traduire un tel texte par petits morceaux, il faut prendre le temps, entrer dans le rythme, s’y consacrer totalement. » Avant de s’intéresser à Dante, elle travaillait sur Pétrarque. Mais elle était fascinée par le fait qu’on ne connaisse aucun manuscrit de la main de Dante. « Pas un seul mot. » La Divine Comédie a été publiée d’après les versions de divers copistes. « On ne sait même pas qui est le premier copiste, et chacun introduisait des modifications. »
Le texte tel qu’il était alors, « et cette vision de Dante en père de la patrie, source de proverbes », ne séduisait pas totalement Jacqueline Risset. Tout a changé avec sa découverte de l’édition critique italienne de La Divine Comédie, publiée par un universitaire spécialiste de Dante, Giorgio Petrocchi (1921-1989), en quatre volumes, en 1966 et 1967. Il avait repris les textes des plus anciens copistes, comparé les variantes et donné « une édition plus âpre » qu’elle trouvait plus juste, plus proche de la vision qu’elle avait de Dante. Estimant qu’il était dommage que ses compatriotes français ne bénéficient pas de cette découverte, Jacqueline Risset a décidé de se risquer à une traduction qui, désormais, fait autorité. « Je pensais pourtant que c’était impossible à traduire, mais j’ai voulu essayer, et je me suis prise au jeu. Souvent, pendant que je traduisais, j’aurais aimé que Dante m’envoie un rêve, qu’il me dise où l’on pouvait trouver un manuscrit de lui. »
Vivre à Rome, la plupart du temps, traduire de l’italien, parler italien, rêver en italien... Comment alors continuer à écrire en français ? Il faut beaucoup lire en français, ne pas se formaliser de ne pas comprendre quelques expressions à la mode, nécessairement éphémères, et garder le bonheur d’« une langue qui résiste bien ». Ce qui n’exclut pas quelques livres en italien, dont un sur Fellini, L’Incantatore (Scheiwiller, 1994), des poèmes, des articles. Mais certainement pas une autobiographie, fût-elle abusive, poétique, refusant la linéarité. « Ce livre, pour moi, ne pouvait se penser qu’en français. »
Les Instants les éclairs en dit beaucoup sur cette femme discrète, qui affirme découvrir ce qu’elle pense en écrivant. Mais il est aussi, pour le lecteur, une invitation à rêver, et à reconsidérer sa propre vie, son identité. « L’identité (féminine ou autre), n’était pas liée pour moi aux strates les plus profondes, écrit Jacqueline Risset, celles où se jouent l’illumination secrète, le sentiment d’élection. Il ne m’importait pas vraiment non plus, me semble-t-il, d’accéder un jour à ce titre, d’homme, ou femme, ou chose, "illustre". Simplement de me reconnaître dans ce geste, dans cet instant qui arrête et suspend le cours, le temps, la pente. »
Il faut savoir transfigurer son existence, sinon elle n’est pas vivable. Il faut affirmer sa singularité. Comme le fait Jacqueline Risset dans une très belle variation sur « le je » — qui « accueille tout ce qui passe » —, « le tu » — « l’appel, l’aimé, l’aimée par excellence », « le tu et le vous » — « passage rare, surprenant et précieux » du « tu » au « vous » —, enfin « le nous » qui « sent dans la plupart des cas l’artificiel et le forcé ». En la lisant, on est préservé du « nous ». En la rencontrant, on est délivré de la peur de vieillir. On la fait reparler du bonheur et de la joie, le bonheur qu’on peut retenir, à défaut de pouvoir le décider, et la joie qui surgit, s’élève comme une flamme « tout à coup et reliée à rien ».
On sait qu’on retournera souvent à ce livre, pas seulement pour redécouvrir, à chaque fois différemment, Jacqueline Risset, pour tenter de cerner son étrangeté d’enfant solitaire, « occupée par des impressions et des pensées compliquées et peu communicables », et pour qui les adultes, même si elle les aimait, comme ses parents, étaient « des êtres qui avaient cédé, qui avaient renoncé — à quoi ? À la souveraineté de l’enfance ». On lit aussi Les Instants les éclairs pour se retrouver soi-même, même si on n’a pas, comme elle, la chance de se souvenir de tous ses rêves et de pouvoir en dire la poésie. Maintenant que le texte est fini, longtemps après la décision de l’écrire, Jacqueline Risset dit qu’elle a envie de continuer. On espère qu’elle n’attendra pas dix années encore.
Josyane Savigneau, Le Monde des Livres du 7 mars 2014.

Les instants les éclairs de Jacqueline Risset
par Anne Malaprade
Certains êtres vivent dans et au piège de l’écriture, cette dernière formant un cadre rigide dans lequel ils avancent, travaillent, consomment, s’épuisent, pour finalement disparaître dans un dispositif qui les conditionne. L’écriture apparaît alors comme une grammaire qui ordonne et structure, hiérarchisant et balisant les désirs et leur expression. Une écriture qui existe hors de l’homme, un texte qui oublie le vivant toujours irrégulier, un tissu indéchiré se poursuivant au-delà du sujet. D’autres vivent l’intimité de l’écriture : elle n’apparaît plus comme un repère mais plutôt tel un contenu fluide, un flux de mots que la conscience arrête et intercepte, un choix en rupture de sens et de raison, qui dérange les constructions et les représentations. Cette écriture-ci est faite d’éclats, de sensations, d’expériences hypermnésiques que la langue, comme structure (é)mouvante cette fois, dispose selon un tempo qui épouse les pulsations de la vie : ses éléments les plus intensément déréglés, ses épisodes fades et sages, ses répétitions variées, toutes ces traversées par lesquelles les instants accrochant l’éclair modulent les inventions mobiles d’une syntaxe immobile.
La prose de Jacqueline Risset est mémoire et anticipation. Elle retient le passé qu’elle incorpore au présent, appelle le futur à partir d’un maintenant qui capte une éternité fantôme. La main qui écrit tient en main la vie. Il existe des proses qui ne durent pas, qui, immédiatement tracées, sombrent dans l’irréversible oubli ; des instants qui n’accèdent pas au moment ni à la survenue de l’événement ; des éclairs aveuglés par l’artifice d’une lumière crue ne recherchant que la transparence. Dans ce livre le point et le graphe sont lumière, et la clarté concentre les temps en miroir : le passé se réfléchit dans un présent d’écriture qui redéploie lui-même sa matière au futur. Rétention des instants, protention des éclairs, volupté du sentir : les souvenirs et les images, rencontrant la présence de la langue, se dilatent à son contact, s’assouplissent, voyagent dans une conscience elle-même transportée par le temps électrique des mots. Il est question de « coups de foudre » à plusieurs reprises, et on peut aussi y entendre-voir la fulgurance d’une clarté qui accompagne toute profération sonore. Les instants cherchent la vitesse de la lumière, tandis que les éclairs manifestent la persistance des instants. « Il s’agit de saisir le surgissement, dans sa propre vie et dans les autres. »
On est touché, mémoire et corps, par la grâce instantanée des lumières déployées, qui réfléchissent des échappées diurnes et nocturnes, prolongeant le réel d’un surcroît virtuel. Il faut désormais lire et délire le temps, le délier à partir de lui-même. Autant de chutes et d’extraits que le livre recueille dans une perspective autobiographique qui croise les souvenirs et les rêves, les données immédiates de la conscience interpénétrant les données médiates de la langue. Jacqueline Risset s’abandonne aux sensations du passé comme on glisse dans le sommeil sans jamais percevoir l’orée de ce royaume étrange. Elle s’abstrait du monde extérieur et rentre dans une langue nuée-nuage, qui tisse les fils croisés du temps, qui lâche prise, oubliant les ordonnances du réel. Tente de « ne pas cesser d’écrire » parce que l’écriture montre ce que l’on ne peut revoir ni penser. L’instant, cette « arrivée du vide », éclaire le temps comme la phrase relance la langue dans une durée qui ne connaît plus l’avant ni l’après, et qui distingue à partir de l’enfance rêvée les propositions d’une liberté continûment fervente. Le livre porté par les rêves ouvre ainsi une chambre claire. Elle accueille toutes ces interruptions et chutes par lesquelles « le visible se distingue à peine de l’invisible » : autant de nuances auxquelles la prose donne corps et âme.
Entretien Jacqueline Risset, grande traductrice de Dante
Jacqueline Risset est une très grande spécialiste française de la littérature italienne. Elle est l’auteur d’une traduction de référence de « La Divine Comédie » de Dante Alighieri, l’ouvrage sublime dont elle a su transmettre le message poétique dans une langue accessible aux Français d’aujourd’hui.
Vivant et travaillant à Rome depuis plusieurs années, de passage à Paris en ce février 2014 pour présenter son dernier livre « Les instants les éclairs » (Gallimard, 2014), Risset nous raconte dans cet entretien l’itinéraire qui l’a amenée à s’intéresser non seulement à la culture italienne, mais aussi à l’ensemble de la vie italienne. Elle nous parle des écrivains qu’elle aime : Dante, Pétrarque, Leopardi, Gadda, Zanzotto. Sans oublier le grand metteur en scène Federico Fellini, qu’elle a bien connu, dont elle a infiniment apprécié le génie, et qui d’après elle devrait devenir l’objet d’une « glorification » supplémentaire dans les années qui viennent.
Entretien réalisé par Michele Canonica pour le site L’Italie en direct. Février 2014.
Jacqueline Risset a été membre du comité de rédaction de la revue Tel Quel de 1967 à 1982.
Jacqueline Risset dans Tel Quel
Poésie et Prose, n° 22, Eté 1965
Récit, n° 27, Automne 1966
Après récit, n° 30, Eté 1967
Jeu, n° 36 Hiver, 1969
Lecture de Gramsci, n° 42, Eté 1970
Forme et événement I, n° 44, Hiver 1971
Joyce traduit par Joyce, n° 55, Automne 1973
La petite marque sur l’estomac, n° 70, Eté 1977
Sept passages de la vie d’une femme, n° 74, Hiver 1977
9 poèmes de Mnémosyne, n° 84, Eté 1980
En voyage, n° 90, Hiver 1981
Jeu, Seuil, « Tel Quel », 1971.
Édition originale. Cliquer sur l’image pour lire le 4ème de couverture.

Entretien de Jacqueline Risset avec Marcelin Pleynet
France Culture, « Poésie interrompue », par Claude Royet-Journod, diffusée le 30 novembre 1975. Jacqueline Risset parle de sa conception du langage poétique comme JEU.

Jacqueline Risset dans L’Infini
Vitesse de la comédie, n° 2, Printemps 1983
Un rêve, n° 24, Hiver 1988-89
Promenade M, n° 32, Hiver 1990
Instant I, n° 44, Hiver 1993
Le bureau de « Tel Quel », n° 49-50, Printemps 1995
Les instants les éclairs, n° 100 Automne 2007
Petits éléments de physique amoureuse, Gallimard, « L’infini », 1991.
« On dit qu’écrire sert à mettre à distance ; à regarder de plus loin l’émotion. Certainement. Mais c’est aussi le contraire : écrire sert à vivre plus, à sentir de plus près ce qu’on vit — surtout quand l’émotion coïncide pour un temps, plus ou moins long, avec la vie même. Les poètes troubadours disent qu’"aimer" et "chanter" sont des verbes synonymes. Ils ont raison. L’un et l’autre se lèvent, à distance très rapprochée, comme un double vent, qui aère les choses, change le paysage. La vie, surtout quand elle est éclairée par une lumière nouvelle, dans le coeur, fuit très vite. On se jette sur son crayon : "Reste, soleil, reste un instant de plus" — prière faite au papier ; l’astre, déjà, suit son cours. C’est une affaire d’instants. »
Jacqueline Risset.
Voir aussi sur Pileface :
Dante, « outrepasser l’humain par les mots »
Le Casanova de Fellini
Fortune de Machiavel.
A propos de Jacqueline Risset
Dossier du 21-03-08 publié initialement dans La Divine Comédie.

Poète, critique littéraire et traductrice de Dante, Jacqueline Risset est professeur de littérature française à l’Université de Rome III. Elle a fait partie, de 1967 à 1982, du comité de rédaction de la revue Tel Quel (elle y publie son premier texte en 1965). Pendant les années 1960 elle a été proche du « gruppo 63 ». Elle collabore à divers journaux et revues français, italiens, américains (parmi lesquels Le Monde, Les Temps Modernes, Critique, Lignes (membre du comité de rédaction), L’Infini, Lire, Hiems ; Letture classensi, Micromégas,Testo a fronte, Il Verri, Poesia ; Comparative Litterature, Tiyuoni, However).
Sept mille éclats de sensualité
par Philippe Sollers
On vous parle beaucoup des femmes, on vous parle de plus en plus de la littérature féminine et des romans féminins, mais il y a peu de chances que « Sept Passages de la vie d’une femme » arrive jusqu’à vous, et pour cause. Ce titre même est un défi. Un livre de poésie, donc fragmenté, rapide, dont l’unique sujet est, semble-t-il, la non-identité à soi, la non-coïncidence avec soi, comme chez l’incomparable Emily Dickinson, par exemple, et vous imaginez vite à quoi Jacqueline Risset refuse de se plier. Précisément, à cette lourde, de plus en plus lourde, définition de « l’être-femme », nouveau mannequin de l’illusion historique et de sa prédication religieuse. Ici, tout est jeu, allusion, ellipse, souvenir privilégié et inexpliqué, sensation directe,· épanouie, cruelle et n’allant nulle part :
« faisant l’amour la nouveauté est qu’elle se sent
être meuble Art Nouveau
parfois boîte parfois meuble
bois précieux encadré ou en table. »
Ou encore :
« je te salue collège
rue d’Alsace
on a fait l’amour dans la forêt de Belfort
proche présence d’une courbe d’oeil
regard masculin tendre et présence
qui s’efface limite. »
Ce doit être drôle de se vivre comme ça, soi-même et ses rencontres, son enfance à vif, une couleur aussi violente qu’un drame passionnel, un voyage en Inde à égalité avec un fragment de musique, la mort du père évoquée avec une émotion nette mais sans pathétique sur le même plan que la dernière convulsion de Mallarmé ou une image de New York ou de Rome. Jacqueline Risset est française, mais elle habite en Italie, c’est une jeune femme blonde et belle, toujours un peu ailleurs, très ennemie de la psychologie inutile, rieuse, très rieuse, absolument tragique, simple, immédiate, ironique, très compliquée et très cultivée. Sa dernière fantaisie consiste à avoir accompli une nouvelle traduction de « la Divine Comédie », de Dante, en français. Elle trouvait qu’il y avait plus léger à faire, plus précis, plus rythmé, plus vrai. Le résultat est fantastique. Lumière, grâce, percussion, vigueur. Vous verrez. Mais, en attendant, lisez « Sept Passages de la vie d’une femme ». Au moins sept. Mille éclats de sensualité libre. Dieu nous protège de la mise en uniforme de la féminité réglée ! Dieu sauve la gratuité féminine ! Bonjour, Jacqueline ! Je t’aime.
Philippe Sollers, Le N.O. du 26-07-85.
« Sept Passages de la vie d’une femme », par Jacqueline Risset, Flammarion.
Bibliographie (1969-2007)
Traductions :
• Tristan, Nanni Balestrini, Éditions du Seuil, « Tel Quel », 1972.<
• La Divine comédie. L’Enfer..., Dante Alighieri, Flammarion, 1985.
« Tout se passe un peu comme si, dans l’image courante, L’Enfer n’avait pas été vraiment écrit comme un livre mais plutôt visité comme un pays. Statut étrange, légèrement inquiétant, déjà en place depuis le début : Dante avait le teint olivâtre, et les commères d’Italie, le voyant passer, exilé pour toujours de sa ville, de sa chère Florence bien-aimée, attribuaient la couleur sombre de sa peau à la traversée des flammes d’outre-tombe. "C’est l’homme qui a été en Enfer", murmuraient-elles sur son passage. »
Jacqueline Risset, Introduction de Dante, L’Enfer, Flammarion, 1985, page 7.
LIRE AUSSI : Traduire Dante
• La Divine comédie. Le Purgatoire..., Dante Alighieri, Flammarion, 1988 [3]
• Cinecittá, Federico Fellini, Nathan, « Nathan image », 1989.
• La Divine comédie. Le Paradis..., Dante Alighieri, Flammarion, 1990.
• La Divine comédie, Dante Alighieri, Flammarion, 1992.
• Tout au bout de la mer, Lalla Romano, Hachette littératures, 1998.
• Le Prince, Machiavel, Actes Sud, « Babel », 2001.
Livres :

• Poeti di Tel Quel, Turin, Einaudi, 1969.
• Jeu, Éditions du Seuil, « Tel Quel », 1971.
• L’Anagramme du désir : essai sur la Délie de Maurice Scève, Bulzoni, 1971.
• L’Invenzione e il Modello, Bulzoni, 1973.
• Mors Orange Export Ltd, 1976.
• La Traduction commence, Bourgois, collection « Première livraison », 1978.
• Tel Quel, 1960-1980 (direction), Rome-Paris, Bulzoni-Nizet, 1980.
• Dans la barque dorata, Muro Torto, 1980.
• Dante écrivain ou l’Intelletto d’amore, Seuil, « Fiction et C° », 1982.
• Sept passages de la vie d’une femme, Flammarion, 1985.
• L’Amour de loin, Flammarion, 1988.
Bernard Pivot reçoit Jacqueline Risset pour L’Amour de loin et sa traduction de Dante.
Le Toucher
Tu ne m’as pas touchée encore
l’amour passe par les yeux
et descend dans le coeur
l’amour de loin nous exerce
et nous perfectionne
mais qui
pourrait me toucher à présent
sinon toi ?
je circule dans l’air
dans ce bois sacré
couloir de givre
dans cette auréole
Marcelin Pleynet, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1988.


— aboutir frappe le sens
..........................................................................................................................................
et nous progressons relisant ce
qui est écrit moins au commencement répété ouvert arraché à
cette prairie noire (à cette métaphore)
naturellement (ou une autre) qui
se déploie se renverse entraîne
l’horizon qu’elle enferme apparence
de la mer où chaque regard
porte le poème un pas plus loin
visiblement
Manuscrit de Marcelin Pleynet, Relire ce qui est écrit, p. 3 du livre de Jacqueline Risset
(le texte a d’abord été publié dans Tel Quel n°19, automne 1964)
Bernard PIVOT reçoit le poète Marcelin PLEYNET à l’occasion de la parution du livre que lui a consacré Jacqueline RISSET (4 avril 1988).
• L’Annonce faite à Federico, Adam Biro, 1990.
• Petits éléments de physique amoureuse, Gallimard, « L’infini », 1991.
« On dit qu’écrire sert à mettre à distance ; à regarder de plus loin l’émotion. Certainement. Mais c’est aussi le contraire : écrire sert à vivre plus, à sentir de plus près ce qu’on vit - surtout quand l’émotion coïncide pour un temps, plus ou moins long, avec la vie même. Les poètes troubadours disent qu’"aimer" et "chanter" sont des verbes synonymes. Ils ont raison. L’un et l’autre se lèvent, à distance très rapprochée, comme un double vent, qui aère les choses, change le paysage. La vie, surtout quand elle est éclairée par une lumière nouvelle, dans le coeur, fuit très vite. On se jette sur son crayon : "Reste, soleil, reste un instant de plus" — prière faite au papier ; l’astre, déjà, suit son cours. C’est une affaire d’instants. » Jacqueline Risset.
|
Une île Si celui ou celle qui aime tombe sur une route où le sable brûle sa blessure se brûle il — ou elle qui bouillonne et fait mal |
vaste espace animé — deviné intérieurement : rouge Ceux qui ne sont pas dans l’amour Ceux qui aiment écoutent battre le sang la douleur inconnue Ils ont calmement et prenant toute la place |
• La Letteratura e ilsuodoppio, Sul metodo di Giovanni Macchia, Rizzoli, 1992.
• L’Anagramme du désir : essai sur la Délie de Maurice Scève, Fourbis, 1995.
• Dante : une vie, Flammarion, 1995.
• Puissances du sommeil, Éditions du Seuil, « La librairie du XXe siècle », 1997 [4].
• Les instants, poésie, Farrago, 2000.
• Dante et Beckett, Jean-Pierre Ferrini, Préface de Jacqueline Risset, Hermann, 2003.

« Samuel Beckett n’a cessé de lire Dante depuis ses années d’étude à Dublin jusqu’à sa mort, en 1989.
Sa lecture n’est pas critique : elle est une source, une énergie qui apparaît, disséminée dans ses livres, avec une régularité exemplaire. Dans le dessin de Botticelli qui illustre le chant IV du Purgatoire, Virgile, appuyé solidement sur sa jambe droite, ébauche le chemin à suivre. Sa main levée pointe le sommet de la montagne du Purgatoire et, au-delà, le Paradis de Béatrice. Dante, dont le corps repose sur le pied gauche, regarde, semble-t-il, Belacqua, le négligent de l’Antipurgatoire, que l’on distingue prostré devant quatre corps nus.
Il est assis, les genoux entre les bras, dans cette posture qui retiendra durablement Beckett. Béatrice absente, Virgile qui indique le sens de la montée, Dante encore indécis et Belacqua tout à soi-même - telle est la conjonction qui coordonne la souveraineté de ces deux noms, Dante et Beckett. La lecture de Beckett opère un déplacement de la Divine Comédie. Les coups et les cris que Dante entend derrière la porte de son Enfer ne finissent pas.
Ni le Purgatoire ni le Paradis ne peuvent les apaiser. Ô frère, dit Belacqua à Dante, monter là-haut, qu’importe ? Une question qui traverse ce livre, comme les deux pôles d’un méridien, et qui renouvelle notre lecture de Beckett. Bien que de nombreuses études aient déjà traité du rapport entre Dante et Beckett, aucune encore n’a proposé un inventaire exhaustif des emprunts de l’un à l’autre ni abordé dans son ensemble cette seconde grande influence, la première étant celle de James Joyce.
Ce livre en représente la tentative. »
• La Divine Comédie Coffret en 3 volumes : Tome 1, Le Paradis ; Tome 2, Le Purgatoire ; Tome 3, L’Enfer.
Edition bilingue français-italien, Flammarion, 2006.
• Traduction et mémoire poétique. Dante, Scève, Rimbaud, Proust, « Hermann », 2007.
Littérature et politique
Dante. Poète et penseur politique, conférence donnée par Jacqueline Risset.
Semaine italienne de l’Ecole Normale Supérieure
Les avant-gardes littéraires en Italie et en France dans les années 1960 (13 mai 2002)
Jacqueline Risset revient sur l’histoire du Groupe 63 en Italie et celle du groupe Tel Quel en France (42’30).
Non serviam
Depuis Dante, la passion politique habite les écrivains italiens. Devant la dégradation de la culture et son asservissement par un pouvoir médiatique étendu, ils remplissent leurs fonctions d’éveil et de révolte.
Oui, peut-être le temps vient-il maintenant de dénoncer la subordination, l’attitude asservie, avec quoi la vie humaine est incompatible... Il importe, je crois, de définir ce que met en jeu la littérature, qui ne peut être réduite à un maître. NON SERVIAM est, dit-on, la devise du démon. En ce cas la littérature est diabolique. En 1950, dans Botteghe Oscure, la revue internationale que Marguerite Caetani avait fondée à Rome, après Commerce, à Paris, Georges Bataille publie la flamboyante Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain, où il en vient à poser ceci : « L’incompatibilité de la littérature et de l’engagement, qui oblige, est précisément celle de contraires. »
En effet, si la liberté est l’essence de la littérature, elle exclut l’engagement comme prédétermination, comme programme, comme mot d’ordre au nom d’une cause qu’on approuve. Mais, comme activité naissant d’une liberté fondamentale, elle exclut aussi la soumission passive aux régimes où s’observe une réduction de la démocratie, aux régimes totalitaires, tendant comme tels à asservir la littérature, perpétuel repaire de pensées irréductibles. Il est normal, et même inévitable, que les écrivains et les intellectuels se rebellent, là où la liberté se trouve menacée. Ainsi, en 1935, André Breton et Georges Bataille, brouillés depuis 1930, s’étaient retrouvés pour mener une action commune contre la montée du fascisme en France : ils fondent alors le mouvement Contre-Attaque, rédigent des tracts et les distribuent ensemble dans la rue à Paris. Un tel type d’action impétueuse, qui n’a pas à être choisie, qui ne répond pas à un programme imposé du dehors, surgit de ce que Maurice Blanchot, dans un texte récent, appelle « injonction » : action et littérature ne sont plus alors « incompatibles ».
Le gouvernement italien d’aujourd’hui, appuyé qu’il est sur un pouvoir médiatique si étendu qu’il permet de contrôler tous les autres pouvoirs, et sur une majorité à toute épreuve, à la fois à la Chambre et au Sénat, commence à se révéler comme un système de propagande et donc d’asservissement des écrivains et des intellectuels, et de la culture en général. L’un des plus récents symptômes en est la révocation annoncée dans les derniers jours de plusieurs directeurs d’instituts culturels à l’étranger (Londres, Paris, Berlin, Bruxelles). Et partout, on le voit à de nombreux symptômes, la barbarie menace. « Il est impressionnant pour un citoyen élevé dans un Etat de droit d’assister à la dégradation de la culture et de la politique, à la chute du langage, et même des gestes de la culture. Une telle déqualification occulte l’image du pays, humilie les caractéristiques qui ont distingué l’Italie sur le plan juridique, historique, et même politique. » Le grand poète Mario Luzi s’exprime ainsi dans L’Unità du 10 mars. Il poursuit : « Je comprends dès lors pourquoi beaucoup des invités au Salon international du livre de Paris se demandent s’ils doivent ou non y participer. » Qu’il participe, mais qu’il parle !
Et en effet, au moment même où la société civile italienne, ébranlée par l’intervention inspirée de Nanni Moretti et par la constitution du mouvement des professeurs de Florence (qui s’étend progressivement à tout le pays), se réveille du sommeil léthargique qui a suivi l’élection de Berlusconi en mai 2001, réanimant les partis de gauche en état de choc, il serait paradoxal que les écrivains appelés à parler dans un lieu d’échanges européen se limitent pour leur part à causer aimablement de leurs propres écrits, sans percevoir que les lecteurs qui s’intéressent depuis longtemps à la littérature italienne attendent d’eux, aujourd’hui, quelque chose de plus : une lecture lucide, profonde, politique de la situation de leur pays, qui touche directement l’Europe entière.
Par ailleurs, les grands écrivains italiens nous ont habitués à ce type de lecture - qui est déchiffrement et rébellion tout à la fois. Déjà Dante, en qui la passion politique était aussi puissante que l’amour de la poésie et que la tension métaphysique... L’homme est pour lui, reprenant la formule magnifique d’Aristote, « animal compagnon », et le péché le plus grave, le plus gravement puni en Enfer est la trahison, destructrice du lien social. L’invective - à ses concitoyens, à Florence, à l’Italie ( « Ahi serva Italia, di dolore ostello... » ) - a pour fonction de réveiller ses lecteurs, ses concitoyens, car la Divine Comédie est oeuvre terrestre, et l’un de ses grands buts est celui d’aider à l’installation de la paix sur la terre, grâce à la séparation des pouvoirs — Pape et Empereur ont chacun leur royaume, sans hiérarchie aucune (le livre où il l’écrit, le De Monarchia, sera brûlé par l’Eglise).
Quant au grand roman de la littérature italienne, I Promessi Sposi (Les Fiancés), il fait surgir, grâce à une méthode qui rappelle à la fois Voltaire et l’Ecole des Annales, l’histoire secrète d’un siècle, celle que les historiens négligent d’habitude. Il s’agit de l’histoire du XVIIe siècle, mais Manzoni déchiffre du même coup celle du XIXe, qui est le sien, et encore celle du XXe - détectant dans l’histoire d’Italie la part d’ombre, « l’ombre du mal » qui l’accompagne et qu’un lecteur d’aujourd’hui retrouve par exemple dans les trames secrètes, dans les affaires ténébreuses des dernières décennies. Moravia, Sciascia, Biamonti...
Au XXe siècle, le solitaire Gadda s’indigne contre la colossale bêtise du régime fasciste, et la narration est pour lui « instrument, dans l’absolu, du rachat et de la vengeance ». « J’aurais voulu être, note-t-il dans une lettre à un ami, le Robespierre de la bourgeoisie milanaise ; mais cela ne vaut pas la peine. » Cependant, dans ses nouvelles, il exerce une dérision minutieuse sur le dynamisme économique de la métropole du Nord, sur ses banquiers frauduleux, ses entrepreneurs bornés, ses hardis constructeurs de ponts qui s’écroulent. Et dans Eros et Priape il déroule une fresque au comique impitoyable : la dévotion sexuelle des foules féminines pour le Chef à la forte mâchoire. Dans son premier roman, Moravia dénonce l’ « indifférence » radicale et, quelques années plus tard, le « conformisme » qui s’emparent des âmes soumises à l’abêtissement du régime et à la lâcheté qu’elles provoquent dans les sujets asservis...
Leonardo Sciascia, pour qui la littérature est « la forme la plus absolue de la vérité », et dont l’oeuvre ne cesse de poser une série de questions qu’on peut appeler « pirandelliennes » : qu’est-ce que le réel ? où est la frontière entre mensonge et vérité ? etc., dévoile « la face ignoble d’une complexité italienne jusqu’alors souvent analysée avec complaisance ». C’est ce qu’indique Bernard Simeone, ce remarquable poète et critique disparu prématurément l’été dernier, dont vient de sortir Le Spectre de Machiavel, précieux panorama de la littérature italienne des toutes dernières années. Panorama pessimiste quant à l’idée qui se dégage, à travers les textes, de l’Italie contemporaine. Texte qui aurait pu s’intituler, écrit l’auteur dans sa préface, En des temps marqués par Sofri (c’est-à-dire par le tragique désespérant de l’absurde affaire Sofri). Des romanciers comme Vincenzo Consolo et Francesco Biamonti évoquent un crépuscule désolé, un naufrage irrémédiable. Et dans cette dernière période, la plus terrible, la plus inquiétante depuis longtemps de l’histoire italienne, c’est encore à un écrivain que l’on pense, aux analyses prophétiques de Pier Paolo Pasolini, qui annonçait, peu avant sa mort, en 1975, les futurs ravages du « nouveau pouvoir » de la consommation. « Je sais, écrivait-il, dans l’article intitulé Le Roman des massacres (14 novembre 1974), je sais parce que je suis un écrivain. »
Jacqueline Risset, Le Monde du 22.03.02.
[1] Voir la présentation Qu’est-ce que la poésie - pdf
.
[2] Cf. Extraits L’Infini} n° 128, Automne 2014.
[3] La critique d’Hector Bianchiotti.
Dante, ou l’éternelle aventure
"Étudier Dante, dans l’avenir, ce sera, je l’espère, étudier la relation d’un texte à son envol", disait Ossip Mandelstam pour conclure son essai d’illuminé sur le grand Florentin. Ce voeu, Jacqueline Risset — poète, essayiste, et actuellement directrice d’études de littérature comparée à l’université de la Sapienza, à Rome — allait le combler au-delà de tout espoir. D’abord, en écrivant un essai magistral sur le poète de la Divine Comédie, et le plus complet qui soit en ce qu’elle y fait le taux des plus illustres interprétations et, parfois, des plus erronées — elles ne sont pas toujours contradictoires — pour mieux étayer la sienne. Ensuite, en entreprenant une nouvelle traduction de ce chef-d’oeuvre, entre tous intraduisible.
L’entreprise téméraire de Jacqueline Risset a toute une histoire, et elle est exemplaire de la gloire, distraite et réticente, qui, avec quelques intermittences, a été celle de Dante en France : Voltaire ne disait-il pas que sa réputation s’affermirait toujours parce qu’on ne le lisait guère, et Flaubert que son oeuvre avait été faite pour un temps et non pour tous les temps ? "La musique n’est plus une intruse."
En fait, s’étonnant un jour que Dante ne figurât point dans une collection consacrée aux grands classiques, Jacqueline Risset s’entendit répondre que le poète de la Comédie était un écrivain "poussiéreux". Cela suffit pour susciter en elle l’envie de prouver le contraire. Elle savait d’expérience que les Italiens n’éprouvent d’autre difficulté à lire Dante que d’ordre théologique, mythologique ou, plus rarement, historique. Pour le reste, un acteur, Gassman, et, récemment, Carmelo Bene ont pu, sans mal, tenir en haleine des auditoires de milliers de personnes et les guider de l’"Enfer" au "Paradis" pendant toute une soirée.
Or à mesure qu’elle rédigeait son essai Jacqueline Risset allait se rappeler l’épithète méprisante dont on avait gratifié Dante chaque fois que, pour illustrer son propos, elle avait cité la Comédie dans sa version française. Elle ne tarderait pas à convenir que Dante, en français, était bel et bien un écrivain poussiéreux. Même dans la traduction de Lamennais, qu’elle trouve pourtant "limpide et fidèle", car, étant en prose, elle néglige la musique. Chez Dante, disait Mandelstam — qui n’hésitait pas à rapprocher du Florentin et Verlaine et Rimbaud — "la musique n’est plus une intruse : elle participe à la discussion". C’est qu’on avait oublié que Dante, tout en se proposant d’enfermer dans son oeuvre le savoir tout entier de son époque, veut toujours pousser les mots au-delà de leur sens. Là où, par leurs combinaisons sonores, ils en laissent entrevoir un autre, qu’ils n’arrivent pas à exprimer.
Borges a observé que les commentaires les plus anciens de la Comédie sont d’ordre théologique ; ceux du dix-neuvième siècle, d’ordre historique ; et que, à notre époque, les exégèses mettent l’accent sur la qualité esthétique des vers, " l’une des plus grandes vertus de Dante ", lequel, comme Shakespeare, accorde à chaque émotion une musique particulière, au contraire d’un Milton ou d’un Racine qui, eux, imposent toujours la même, celle du "style sublime", à tous les sentiments.
Jacqueline Risset fait successivement remarquer que toute la tradition poétique française, de Charles d’Orléans à Baudelaire, se fonde sur Pétrarque, autrement dit, s’oppose à Dante ; que seule Christine de Pisan, lorsque l’on confronte la Comédie au Roman de la Rose, déclare supérieure l’oeuvre du Florentin ; et que, au moment de la Réforme, l’oeuvre de celui-ci n’est plus qu’un moyen pour dénoncer les turpitudes des papes. Avec, au XVIe siècle, deux exceptions de taille. La première, l’Académie dantesque fondée à la cour de François Ier, autour du roi et de sa soeur Marguerite de Navarre, où on lit et commente quotidiennement les vers de la Comédie ; la seconde, Maurice Scève, en particulier avec son poème Microcosme, qui est, avec ses trente mille trois vers, "un renversement symétrique et voulu" du poème dantesque, dans la perspective d’un humanisme optimiste, d’un bonheur terrestre.
Au demeurant, certaines strophes de Scève semblent traduites de Dante, comme des vers de Dante le sont de Virgile.
Au dix-huitième siècle, c’est l’oubli, et les sarcasmes subtils de Voltaire, tandis qu’un jésuite excentrique cherche à prouver que la Comédie est en réalité l’oeuvre d’un hérétique anglais, qui date de 1412...
Enfin, le dix-neuvième siècle est celui de la redécouverte. Rivarol traduit l’"Enfer", que Chateaubriand lit, et aussi Hugo qui s’exclame : "Où tout finit, Dante commence." Stendhal et Dumas se proposent à leur tour de le traduire ; le premier ne le fait pas, le second s’en tient au premier chant. A noter, signale encore Jacqueline Risset, que l’"Enfer" passionne le dix-neuvième siècle dans la mesure où il y voit l’essence même du roman noir.
Mais si Mme de Staël — encore une femme pour défendre Dante en France ! — proclame celui-ci "l’Homère des temps modernes", et si Gérard de Nerval s’identifie au Florentin au point de se prendre pour une de ses réincarnations, la véritable rencontre avec l’Italien est peut-être celle qui se produit à travers Balzac, qui, paraphrasant le titre que des générations de lecteurs avaient donné à la Comédie en l’appelant "divine", trouve celui qui coiffera son oeuvre personnelle.
D’ailleurs, dans les Proscrits, Balzac fait du poète le personnage central, cet étranger qui, outre son merveilleux voyage, raconte l’histoire d’un amoureux qui s’est donné la mort pour rejoindre l’aimée dans l’Au-delà, et qui est, de ce fait, condamné à l’enfer — comme par hasard, il se prénomme Honoré...
Ainsi se rapprochait-on peu à peu, et presque à l’aveuglette, de la Comédie. Béatrice allait devenir un symbole passe-partout, et Dante le personnage principal de son poème, ce qu’il est. Mais on ne considérait pas l’essentiel, à savoir que Dante, qui tenait le latin pour une langue éternelle, immuable, choisit d’écrire son poème en langue vulgaire, en son dialecte toscan, y transférant " le bagage de notions linguistiques et rhétoriques élaborées à l’usage du latin par la tradition ".
Quelles furent, en réalité, les raisons d’un choix aussi hardi, aussi risqué ? Celle qu’il avance dans son convivio, c’est-à-dire que la langue vulgaire fut celle de ses parents, celle qu’ils parlaient avec lui et, par conséquent, "cause de son être" ? Peut-être, tout simplement, décida-t-il d’écrire en toscan parce que c’était en toscan qu’il pensait toujours à Béatrice, en toscan qu’il l’avait aimée.
Une autre explication s’impose, que suggère le vingt-sixième chant de l’Enfer, l’un des sommets de cette oeuvre faite de sommets, où Ulysse —un Ulysse qui n’est plus celui d’Homère, — du fond d’un feu qui le rend invisible, raconte à Dante comment, arrivé, avec ses compagnons, au terme de ses aventures, aux limites assignées aux hommes par Hercule — le détroit de Gibraltar, — il incite ces mêmes compagnons à les franchir ensemble, à ne pas refuser l’expérience des mers inconnues, du monde inhabité, en leur disant qu’ils n’ont pas été créés pour vivre comme des bêtes, mais pour la connaissance.
Ils le suivent, et ils aperçoivent alors les étoiles de l’autre pôle, celles du continent austral, avant que la mer ne se referme sur eux. Remarquons en passant que, pour les besoins de la poésie, la terre fut soudain ronde, pour la première fois.
Le toscan, la langue vulgaire, était pour Dante la mer inconnue, l’aventure absolue. Il y avait trop à dire — et sans doute beaucoup trop de choses étaient interdites pour être exprimées dans une langue aussi codifiée, aussi officielle que le latin. Et s’il apporta au dialecte la rime et le nombre, ensuite il navigua dans ses eaux "à l’estime", comme disent les marins.
Ayant, petit à petit, découvert elle-même le complexe labyrinthe parcouru par le génie de Dante, Jacqueline Risset mesurait, bien mieux que ses prédécesseurs — une bonne cinquantaine en français — les difficultés que présentait la traduction du poème. Elle savait qu’il lui fallait inventer à son tour une mer inconnue pour la loger dans les bassins de Versailles. A en juger par l’Enfer et le Purgatoire, sa réussite est à la mesure de son défi. En attendant le Paradis, si dédaigné autrefois, et que le lecteur contemporain découvre avec enthousiasme, parce que l’essence même de la poésie s’y fait plus évidente, dans la mesure où l’anecdote ne sollicite pas autant notre crédulité que dans les parties précédentes.
Ne respectant pas la rime, mais entre-tissant tout un jeu interne d’assonances, d’échos, d’affinités, Jacqueline Risset a réussi à sauver ce qui en littérature est à mettre au-dessus de tout : le ton, cette caresse des syllabes en marge du sens qu’elles drainent, la voix lointaine qui résonne dans le texte original.
Cela dit, une telle victoire tend à voiler l’oeuvre subtile, si patiente et si solitaire, que Jacqueline Risset poursuit dans la poésie et dans l’essai. Il serait injuste de ne pas rappeler les beaux poèmes de Sept Passages de la vie d’une femme (Flammarion, 1985) ; et de ne pas saluer ce dernier recueil, l’Amour de loin, où la pudeur tout intellectuelle qui caractérise ses vers devient ardente.
Est-ce le long commerce avec le grand Florentin qui l’a aidée ? Quoi qu’il en soit, elle ose ici recommencer l’éternelle aventure du poète, qui est de nommer encore une fois la douleur latente de l’amour, et les choses qui sont à la portée de la main et du regard, rendant ainsi possible ce qui existe. Par la grâce des mots.
Hector Bianchiotti , Le Monde du 17.06.88.

Les Instants les éclairs - Derniers entretiens
* Version imprimable









2 Messages
(Photo Catherine Hélie. Gallimard)
DISPARITION Proche d’Yves Bonnnefoy et de Philippe Sollers, membre du comité de rédaction de Tel Quelde 1967 à 1982, poète, universitaire et traductrice de l’italien, Jacqueline Risset est décédée le 3 septembre à Rome, où elle s’était installée dans les années 60. Elle avait 78 ans. Enseignant la littérature comparée à l’université de la Sapienza, elle se plonge, à partir des années70, dans l’œuvre de Dante et entreprend une nouvelle traduction en français de la Divine Comédie. Ses versions de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis sont publiées de 1985 à 1990, chez Flammarion (où leurs ventes, selon l’éditeur, ont atteint 400 000exemplaires). L’aventure avec Dante ne se termine pas là : Jacqueline Risset lui consacre plusieurs essais, et son dernier livre, à paraître en novembre chez Flammarion, s’intitule Rimes de Dante. Pour une adaptation au théâtre, elle avait aussi retraduit, en 2001, le Prince, de Machiavel. En Italie, elle s’était également engagée en faveur d’Adriano Sofri, ancien leader de Lotta continua, emprisonné pour des attentats commis dans les années 70 et avait fermement critiqué les dérives berlusconiennes.
René SOLIS, (Libération)
VIDEO INA :
13 juin 1988. Bernard PIVOT recevait Jacqueline RISSET, pour son recueil de poésie "L’amour de loin" et sa traduction de la "Divine Comédie" de DANTE.
http://www.ina.fr/video/CPB88007107
LA DIVINE COMEDIE
de Dante Alighieri, illustrée par Botticelli, traduction de Jacqueline Risset.
On peut aussi consulter l’article :
« Un soir au Collège des Bernardins en compagnie de Sollers et Dante »
Le livre sur Amazon
Jacqueline Risset est l’invitée d’Alain Veinstein le 4 avril 2014 lors de l’émission « Du jour au lendemain ». Voir ici.