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« Les petites vieilles » (Charles Baudelaire) par Dominique Rolin

D 16 octobre 2019     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Hommage à Dominique Rolin, Le N° 145 de l’Infini, Automne 2019, rassemble sous le titre « Dominique Rolin, La vie est une offrande » de précieux textes de l’écrivaine, disparue en 2012.

Parmi ceux-ci, la version intégrale des « Petites vieilles » de Charles Baudelaire, un poème qui la relie à sa mère, à son enfance. D. R. nous dit ce qu’il représentait pour elle.
Ce poème fait partie des « Tableaux parisiens, des Fleurs du mal. Il a été mis en musique par Georges Chelon, en 2009.


Texte de Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal) mis en musique par Georges Chelon, CD intégral 2009

XCI. - « LES PETITES VIEILLES »
A Victor Hugo

Charles Baudelaire
I

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par des bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus
 ;
Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d’un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d’un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j’entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

À moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l’ouvrier varie
La forme de la boîte où l’on met tous ces corps.

- Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,
Des creusets qu’un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes
Pour celui que l’austère Infortune allaita !

II

De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m’enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu’au ciel !

L’une, par sa patrie au malheur exercée,
L’autre, que son époux surchargea de douleurs,
L’autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III

Ah ! que j’en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l’heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s’asseyait à l’écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d’or où l’on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son œil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ;
Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier !

IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruine ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

*

Ma mère, qui était professeur de diction, nous faisait réciter par cœur toutes sortes de poésies, donr « les petites vieilles » de Charles Baudelaire. J’ai su ce poème à 12 ans. À 18 ans, je l’ai étudié à fond et il ne m’a jamais quittée. Récemment, tout d’un coup, après une nuit sombre, il m’est revenu intégralement, dans cet intervalle si particulier entre le rêve et le réveil. J’ai pu le murmurer pour moi seule jusqu’au bout, comme il m’était arrivé de le faire très souvent auparavant. C’est tout de même très curieux que ces « petites vieilles » aient pu impressionner à ce point l’enfant que j’étais. Mais c’est un fait : ce poème m’a laissé des marques violentes et inscrites à vif dans ma mémoire pour toujours.

Le côté tragique de l’existence ne m’a pourtant jamais impressionnée, ni la vieil-lesse ni la mort qui réduit l’être humain à une poignée de résidus qu’on enfouit dans la terre comme si cet acte pouvait faire disparaître l’âme des choses de la vie... Je m’y refuse absolument, car cela sonne faux.

Je suis sauvée par les poèmes ! Ils sont chargés de cette forme d’existence sans chair, mais riches d’une solidité et d’une possibilité d’action sur le réel sans commune mesure avec le tout-venant de l’existence. Un poème, c’est d’abord une musique qui s’invite sur la terre, dans la voix de ma mère, sur ma peau alors toute juvénile.
Au moment de penser à la réalisation de ce livre [1] il est venu s’imposer à moi avec une force et une vérité impossibles à repousser. Il fait partie de mon âme et de mon corps. En vous le lisant à haute voix, je sais qu’il s’intègre aussi à votre âme et à votre corps. Il circule entre nous... Vous qui avez la plume à la main et que je regarde avec affection, moi qui suis dans l’obligation de rendre compte de ma mémoire rythmée par ce poème cruel, terrible et tellement beau. Vous prenez des notes sur ce que je viens de dire, et ce livre que nous construisons ensemble sort comme s’il émanait à la fois de votre peau éclairée par le soleil qui entre dans la pièce et de votre désir d’en faire un bloc original, autant que de ma volonté tendue vers la réussite d’un objet fidèle à ce que je suis. Ce sont nos atouts premiers !

Ce poème est splendide dans la violence même de son rythme, et il faut s’en servir à la manière d’une succession de coups de poing sur la table gui rendraient possible la recréation de cette écriture aujourd’hui.

Je rêve à nouveau beaucoup, mais d’une manière plus diluée qu’auparavant...
Certains de mes rêves sont horribles. Je perds ma maison, je n’ai plus personne autour de moi, je marche sans savoir où je vais dormir. C’est triste, difficile à sup¬porter... Au moment où je sortais de ma nuit, pourquoi ce poème-là parmi tous les autres a-t-il surgi avec une précision telle que tout est devenu plus rassurant autour de moi ? Je crois qu’il m’incite à me rapprocher de ce côté de la vie que chacun essaie de taire en soi ou d’enfouir dans le rythme de la journée où l’on se sent incapable de l’affronter.

A VICTOR HUGO

Il n’est pas anodin que « Les Petites Vieilles », un des quelques poèmes dédicacés des Fleurs du Mal, soit adressé à Victor Hugo. Ce n’est pas ici au proscrit illustre que Baudelaire rend hommage (comme dans « Le Cygne »), mais bien plutôt au défenseur des humbles et des marginaux, qui n’a cessé de proclamer l’universel droit d’être aimé. Baudelaire ne cache pas que c’est cette charité hugolienne qui imprègne son poème : le texte, écrit-il à Hugo en 1859, « a été fait en vue de vous imiter (riez de ma fatuité, j’en ris moi-même), après avoir relu quelques pièces de vos recueils, où une charité si magnifique se mêle à une familiarité si touchante ». Les « petites vieilles » (on reviendra sur cet adjectif) ont la grandeur des petits que Hugo a célébrée dans ses poèmes, en accord avec le titre du plus long poème des Contemplations : « Magnitudo Parvi ». Les figures de vieillards sont du reste légion dans l’œuvre de Hugo, le grotesque théorisé par Hugo a sa place dans bien des vers des « Petites Vieilles » et, enfin, les méditations de Baudelaire sur la proximité du cercueil et du berceau ont une certaine résonance hugolienne – Hugo n’écrit-il pas dans la préface des Contemplations qu’il peint « l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil » ?

Mais l’admiration de Baudelaire pour Hugo est loin d’être sans réserves, et quelque imprégné qu’il soit d’accents hugoliens, « Les Petites Vieilles » reste un poème profondément baudelairien. Paris est la « capitale infâme » effrayante et captivante que ne cesse de chanter Baudelaire ; le sarcasme se mêle au pathos, sans néanmoins l’annuler ; la transfiguration des petites vieilles répond au projet de faire « fleurir » le mal. S’il y a identification avec les « petites vieilles », ce n’est pas seulement au nom de la sympathie pour les humbles, c’est parce que ces silhouettes tordues et rampantes sont l’image de ce déclassé dérisoire, de cet être informe et déchu – bien éloigné du mage hugolien – qu’est le poète. Nous étudierons la première des quatre sections du poème, où le portrait des petites vieilles s’ébauche essentiellement à partir de deux éléments à valeur emblématique : leur démarche et leur regard. Le poète insiste sur la trouble fascination que les femmes disgraciées exercent sur lui (v. 1-7), décrit l’allure désarticulée de ces pauvres êtres cheminant dans la ville (v. 8-16) et enfin puise dans leur regard les liens qu’elles entretiennent avec le monde de l’enfance (v. 16-36).

« Les petites vieilles » : le titre, malgré sa simplicité, mérite l’attention. […] Au-delà de sa valeur hypocoristique, l’adjectif petite prend un sens profond dans « Les Petites Vieilles » : d’abord parce que ces fantômes féminins font partie des « Petits » célébrés par Hugo (une section de la Légende des Siècles s’appellera « Les Petits »), ensuite parce que la petitesse de ces femmes ratatinées fait l’objet de certaines des plus belles strophes du poème, avec la comparaison de la « petite vieille » à une « petite fille », et la méditation sur les minuscules cercueils qui seront bâtis pour ces « êtres fragiles ».

Nicolas Fréry (extrait)
numance-lettres.fr

Je suis très âgée, je n’ai plus tellement de temps à vivre. Or, j’aime la vie et je continue à l’aimer malgré le travail de la mort qui est un calvaire. Je perds mon indépendance physique et je dois m’adapter aux difficultés de la dépendance qui affectent ma manière de mouvoir bras et jambes.

Mais le mystère, ce n’est pas la mort, c’est la vie qui ne se laisse pas approcher de l’être si facilement, même si l’on arrive comme moi à ce moment où tout va s’arrêter. Jusqu’au bout reste ce besoin d’avoir un corps vivant qui vous double jour et nuit pour vous garder intact.

Ce poème est magnifique, parce qu’on a l’impression que Baudelaire porte en lui des messages secrets qu’il transmet dans son œuvre à travers ces vers tordus, méchants, violents... Il y a en effet, surplombant tout, une vitalité et une foi dans la beauté qui existe en parallèle à la brutalité du spectacle de ces « petites vieilles » abandonnées dans la ville. Baudelaire nous prévient contre le désespoir.
J’estime que quand nous parlons, nous employons des mots beaux, articulés, significatifs, qui sont à la disposition de tout être humain, mais qui n’ont peut-être jamais été employés comme ils le sont en ce moment, alors que le ciel bleuit et que le soleil entre en grand dans mon intérieur... C’est un poème en soi.

Lorsque j’ai dû trouver un endroit où vivre à Paris en 1959, j’avais dit à l’agent immobilier, « j’exige un appartement qui soit au soleil ». Il m’avait alors répondu avec une épouvantable voix de vendeur de soupe, « ah, mais vous savez, le soleil est une denrée rare ! », comme s’il s’agissait d’un luxe absolu.

Je suis très sensible aux voix, elles disent tout. Ma mère avait une très jolie voix.
Elle avait connu Sarah Bernhardt, dont la voix nous paraît aujourd’hui très datée, et elle gardait des souvenirs très précis de cette intrusion heureuse par le génie de la voix, ce génie de la compréhension cachée d’un poème, parce qu’on ne sait pas toujours ce qu’on lit quand on lit. Baudelaire est un très grand poète qui vit dans son époque, avec ses joies et ses horreurs. Il voit tout, il sent tout. Quand je le redécouvre à voix haute, je retrouve mes sensations intactes et violentes, et c’est déchirant.

Au moment des obsèques de Jean-Paul II, je me souviens avoir regardé la céré-monie à la télévision et en avoir été très émue, en éprouvant aussi cette sensation de déchirement. Il faisait plein soleil, pas de vent ni de menaces. Toue était libéré pour le spectacle, avec toute la pompe du Vatican, et posé à même le sol, ce cercueil en bois tout simple, au centre. Il y avait un océan de visages serrés les uns contre les autres, des drapeaux, tous ces habits ecclésiastiques chatoyants dans la lumière, et la beauté surhumaine contenue dans l’âme, le cœur et le corps de celui qui repo¬sait là, comme un pauvre.

Je me suis sentie brisée et reconstruite autrement, dans un sens de moi-même que je n’avais jamais espéré. Tout m’était donné et tout était recouvert ce jour-là par la présence charnelle de la foi. C’était la chair de la tendresse pour le Christ, une admiration et une concentration infinies. Au milieu des photographes circulant en grappe, la présence de ce vieux pape arrêtée sur une image splendide comme dans un tableau.

Chaque être humain est une direction. Ce que je regardais constituait pour moi seule un acquis que je volais à ma propre mort et un ensemble inaltérable et joyeux. Tout était à prendre. Il s’agissait d’une fête, non seulement religieuse, mais aussi mentale, morale et esthétique. Comme pour un printemps nouveau.

J’ai pour m’accompagner, en poésie et dans la vie telle que je la rêve, tout un monde fulminant d’impressions parfois contradictoires... Contre « la griffe effroyable de Dieu » de la fin du poème de Baudelaire, la foi en l’amour bagarreur du poète qui éloigne la mort.

oOo

[1Dominique Rolin, Messages secrets. Edition de Patricia Boyer de Latour, 2019

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