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La voix de Sade

Stéphanie Genand et Michel Delon, Florence Lotterie, Cécile Guilbert, Eric Marty

D 21 janvier 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Les biographies de Sade sont nombreuses. Grâce à la précieuse Vie du marquis de Sade de Gilbert Lély, plusieurs fois rééditée [1], ou Donatien Alphonse François, marquis de Sade de Maurice Lever [2], on croyait tout savoir du « divin Marquis ». Une nouvelle biographie, écrite cette fois par une femme, Stéphanie Genand, spécialiste de la littérature française du XVIIIème siècle, vient donner un nouvel éclairage.

Collection Folio biographies (n° 149)

Parution : 29-11-2018

« Qu’ai-je donc fait pour souffrir si longtemps ? – Eh ! malheureux, ce que tu as fait ? Ne le vois-tu donc pas ? Tu vis trop. »

Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) passa vingt-sept ans de sa vie en prison ou en asile d’aliénés. Écrivain, romancier, philosophe, homme politique, on ne retint longtemps de lui qu’un cortège de rumeurs et une liste d’ouvrages clandestins pour la plupart introuvables. Entrée depuis 1990 dans la Pléiade, son œuvre est aujourd’hui en livre de poche, et tout un chacun peut lire Les Cent Vingt Journées de Sodome, La Philosophie dans le boudoir ou La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu. Mais Sade n’en reste pas moins un objet constant d’études et de questionnements. En 1818, un chirurgien, nourri de phrénologie, avait examiné son crâne. Entre surprise et déception, il en avait conclu que ce dernier « était en tous points semblable à celui d’un père de l’Église ». Sade ne serait-il donc qu’un homme ? Telle est la question.

Prologue 9
ACTE 1 : LIBRE 13
Enfance 15
Un joli bougre 26
Se marier 33
« Mon petit gendre » 40
Le tournant d’Arcueil 49
Flétri 57
Cabaret 63
Marseille et la mort en effigie 73
« Quoiqu’ils me punissent, ils m’aiment » 80
Sur la route. 89

ACTE Il : ENFERMÉ 101
Englouti tout vivant 103
Lettres vitales 107
Le ventre de la mère 115
Trente-neuf jours de liberté 121
L’amour hyène 132
Somatisations 139
Jouir ? 148
Écrire 159

« Personne n’analyse les choses comme moi· » 175
The Milly Show 190

ENTRACTE 197
Un homme à la fenêtre 199
Divorces 208
Paraître en public 217
Le citoyen Louis Sade 227
Oser Justine 239
« La guillotine sous les yeux » 249
Négocier 263

ACTE Ill : ALIÉNÉ 271
Livres détestables 273
Charenton, « l’endroit des fols » 282
La scène intérieure 295
« Celui qui pense toujours à la mort ne meurt point » 305

ANNEXES
Repères chronologiques 313
Références bibliographiques 317
Notes 321
Remerciements 343

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La vie en infamie du marquis de Sade

Stéphanie Genand, Maîtresse de conférences à l’université de Rouen et spécialiste de la littérature française du XVIIIe siècle était au micro de Matthieu Garrigou-Lagrange le 14 janvier 2019.

Je n’avais pas idée que Sade était si joli.

Stéphanie Genand

La Compagnie des auteurs


Crâne du Marquis de Sade en bronze à patine brune, gravé de la signature du Marquis.
Numéroté 18/99. Cachet du fondeur Avangini.

Hauteur : 15 cm - Largeur : 15 cm - Profondeur : 22 cm. ZOOM : cliquer sur l’image.
*

La Voix d’un texte

ENS, 14 février 2018 (saint Valentin)

Séance de La Voix d’un texte consacrée au Marquis de Sade,
organisée par Anne Bugner, Nathanaël Travier et Julien Baldacini.

« Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres »

Chloé Ploton et Zelinda Firt (Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique) lisent le Marquis de Sade commenté par Stéphanie Genand (Université de Rouen).

Préambule de Stéphanie Genand

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1. Sade, l’homme de l’ombre : l’étrange testament

Extrait du testament du Marquis de Sade, 1806 :

« Je défends que mon corps soit ouvert, sous quelque prétexte que ce puisse être. Je demande avec la plus vive instance qu’il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera clouée qu’au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à l’expiration desquelles ladite bière sera clouée ; pendant cet intervalle, il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, marchand de bois, boulevard de l’Égalité, nº 101, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d’une charrette, chercher mon corps pour être transporté, sous son escorte, au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d’Épernon, où je veux qu’il soit placé sans aucune cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans ledit bois, en y entrant du côté de l’ancien château par la grande allée qui le partage. Ma fosse sera pratiquée dans ce taillis par le fermier de la Malmaison, sous l’inspection de M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu’après l’avoir placé dans ladite fosse ; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s’il le veut, par ceux de mes parents ou amis qui, sans aucune espèce d’appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d’attachement. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que, par la suite, le terrain de ladite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes. »

Fait à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30 janvier 1806.
Signé : D.-A.-F. Sade.


Le Crâne du Marquis de Sade, vers 1830-1840. Moulage en plâtre.
Rouen, musée Flaubert et d’histoire de la médecine - CHU de Rouen.
ZOOM : cliquer sur l’image.
*

2. Le libertin mélancolique

Autoportrait à 20 ans (12 août 1760) :

« […] Vous me demandez le plan de ma vie, de mes occupations. Je vous en fais le détail avec sincérité. On me reproche d’aimer à dormir ; il est vrai que j’ai un peu ce défaut : je me couche de bonne heure et me lève tard. Je monte à cheval fort souvent pour examiner la position des ennemis et la nôtre. Dès qu’on est trois jours dans un camp, je le connais jusqu’au moindre ravin aussi bien que M. le Maréchal. Je fais, d’après mes réflexions, bonnes ou mauvaises. Je les dis, et je suis loué ou blâmé à proportion du peu ou point de sens commun qu’elles ont. Quelquefois je fais des visites, mais ce n’est que chez M. de Poyanne, ou chez mes anciens camarades des Carabiniers ou du Régiment du Roi. J’en fais peu de cérémonie ; je ne les aime pas. […] Il faut faire sa cour pour réussir ; mais je n’aime pas à le faire. Je souffre quand j’entends quelqu’un dier à un autre pour le flatter mille choses que souvent il ne pense pas. Il est plus fort que moi de jouer un aussi sot personnage. Être poli, honnête, haut sans fierté, prévenant sans fadeur, faire assez souvent ses petites volontés quand elles ne nous nuisent pas, ni à nous, ni à personne, vivre bien, s’amuser sans se ruiner ni se déranger : peu d’amis, point peut-être car il n’en existe pas un véritablement sincère et qui ne vous sacrifiât vingt mille fois si le plus léger intérêt de son côté s’y trouvait engagé ; de l’égalité dans le caractère qui vous fasse bien vivre avec tout le monde sans jamais cependant se livrer à personne, car vous ne l’êtes pas plutôt que vous avez lieu de vous en repentir : dire le plus grand bien, faire les plus grands éloges de gens qui, souvent sans sujet, ont dit beaucoup de mal de vous sans que vous puissiez vous en douter (car presque toujours ce sont ceux qui ont les dehors les plus attrayants et qui paraissent le plus rechercher votre amitié qui vous trompent le plus). Voilà mes vertus, voilà celles où j’aspire. […] Il en est des amis comme des femmes : l’épreuve fait souvent voir que la marchandise est trompeuse. Voilà toute ma confession. »

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3. Les mystères du féminin : La Philosophie dans le boudoir

Extrait de La philosophie dans le boudoir (Troisième dialogue) :

Dolmancé : Eh bien, madame, je vais m’étendre sur ce canapé ; vous vous placerez près de moi, vous vous emparerez du sujet, et vous en expliquerez vous-même les propriétés à notre jeune élève.
(Dolmancé se place et Mme de Saint-Ange démontre.)

Mme de Saint-Ange : Ce sceptre de Vénus, que tu vois sous les yeux, Eugénie, est le premier agent des plaisirs en amour : on le nomme membre par excellence ; il n’est pas une seule partie du corps humain dans lequel il ne s’introduise. Toujours docile aux passions de celui qui le meut, tantôt il se niche là (elle touche le con d’Eugénie) : c’est sa route ordinaire... la plus usitée, mais non pas la plus agréable ; recherchant un temple plus mystérieux, c’est souvent ici (elle écarte ses fesses et montre le trou de son cul) que le libertin cherche à jouir : nous reviendrons sur cette jouissance, la plus délicieuse de toutes ; la bouche, le sein, les aisselles lui présentent souvent encore des autels où brûle son encens ; et quel que soit enfin celui de tous les endroits qu’il préfère, on le voit, après s’être agité quelques instants, lancer une liqueur blanche et visqueuse dont l’écoulement plonge l’homme dans un délire assez vif pour lui procurer les plaisirs les plus doux qu’il puisse espérer de sa vie.

Eugénie : Oh ! que je voudrais voir couler cette liqueur !

Mme de Saint-Ange : Cela se pourrait par la simple vibration de ma main : vois, comme il s’irrite à mesure que je le secoue ! Ces mouvements se nomment pollution et, en terme de libertinage, cette action s’appelle branler.

Eugénie : Oh ! ma chère amie, laisse-moi branler ce beau membre.

Dolmancé : Je n’y tiens pas ! Laissons-la faire, madame : cette ingénuité me fait horriblement bander.

Mme de Saint-Ange : Je m’oppose à cette effervescence. Dolmancé, soyez sage ; l’écoulement de cette semence, en diminuant l’activité de vos esprits animaux, ralentirait la chaleur de vos dissertations.

Eugénie, maniant les testicules de Dolmancé : Oh ! que je suis fâchée, ma bonne amie, de la résistance que tu mets à mes désirs !... Et ces boules, quel est leur usage, et comment les nomme-t-on ?

Mme de Saint-Ange : Le mot technique est couilles... testicules est celui de l’art. Ces boules renferment le réservoir de cette semence prolifique dont je viens de te parler, et dont l’éjaculation dans la matrice de la femme produit l’espèce humaine ; mais nous appuierons peu sur ces détails, Eugénie, plus dépendants de la médecine que du libertinage. Une jolie fille ne doit s’occuper que de foutre et jamais d’engendrer. Nous glisserons sur tout ce qui tient au plat mécanisme de la population, pour nous attacher uniquement aux voluptés libertines dont l’esprit n’est nullement populateur.

Eugénie : Mais, ma chère amie, lorsque ce membre énorme, qui peut à peine tenir dans ma main, pénètre, ainsi que tu m’assures que cela se peut, dans un trou aussi petit que celui de ton derrière, cela doit bien faire une grande douleur à la femme.

Mme de Saint-Ange : Soit que cette introduction se fasse par-devant, soit qu’elle se fasse par derrière, lorsqu’une femme n’y est pas encore accoutumée, elle y éprouve toujours de la douleur. Il a plu à la nature de ne nous faire arriver au bonheur que par des peines ; mais, une fois vaincues, rien ne peut plus rendre les plaisirs que l’on goûte, et celui qu’on éprouve à l’introduction de ce membre dans nos culs est incontestablement préférable à tous ceux que peut procurer cette même introduction par-devant. Que de dangers, d’ailleurs, n’évite pas une femme alors ! Moins de risque pour sa santé, et plus aucun pour la grossesse. Je ne m’étends pas davantage à présent sur cette volupté ; notre maître à toutes deux, Eugénie, l’analysera bientôt amplement, et, joignant la pratique à la théorie, te convaincra, j’espère, ma toute bonne, que, de tous les plaisirs de la jouissance, c’est le seul que tu doives préférer.

Dolmancé : Dépêchez vos démonstrations, madame, je vous en conjure, je n’y puis plus tenir ; je déchargerai malgré moi, et ce redoutable membre, réduit à rien, ne pourrait plus servir à vos leçons.

Eugénie : Comment ! il s’anéantirait, ma bonne, s’il perdait cette semence dont tu parles !... Oh ! laisse-moi la lui faire perdre, pour que je voie comme il deviendra... Et puis j’aurais tant de plaisir à voir couler cela !

Mme de Saint-Ange : Non, non, Dolmancé, levez-vous ; songez que c’est le prix de vos travaux, et que je ne puis vous le livrer qu’après que vous l’aurez mérité.

Dolmancé : Soit, mais pour mieux convaincre Eugénie de tout ce que nous allons lui débiter sur le plaisir, quel inconvénient y aurait-il que vous la branliez devant moi, par exemple ?

Mme de Saint-Ange : Aucun, sans doute, et j’y vais procéder avec d’autant plus de joie que cet épisode lubrique ne pourra qu’aider nos leçons. Place-toi sur ce canapé, ma toute bonne.

Eugénie : O Dieu ! la délicieuse niche ! Mais pourquoi toutes ces glaces ?

Mme de Saint-Ange : C’est pour que, répétant les attitudes en mille sens divers, elles multiplient à l’infini les mêmes jouissances aux yeux de ceux qui les goûtent sur cette ottomane. Aucune des parties de l’un ou l’autre corps ne peut être cachée par ce moyen : il faut que tout soit en vue ; ce sont autant de groupes rassemblés autour de ceux que l’amour enchaîne, autant d’imitateurs de leurs plaisirs, autant de tableaux délicieux, dont leur lubricité s’enivre et qui servent bientôt à la compléter elle-même.

Eugénie : Que cette invention est délicieuse ! »

*

4. Puissances de la fiction

Extrait de Idée sur les romans :

« Je n’exige essentiellement de toi qu’une seule chose, c’est de soutenir l’intérêt jusqu’à la dernière page ; tu manques le but, si tu coupes ton récit par des incidents, ou trop répétés, ou qui ne tiennent pas au sujet ; que ceux que tu te permettras soient encore plus soignés que le fond : tu dois des dédommagements au lecteur quand tu le forces de quitter ce qui l’intéresse, pour entamer un incident. Il peut bien te permettre de l’interrompre, mais il ne te pardonnera pas de l’ennuyer ; que tes épisodes naissent toujours du fond du sujet et qu’ils y rentrent ; si tu fais voyager tes héros, connais bien le pays où tu les mènes, porte la magie au point de m’identifier avec eux ; songe que je me promène à leurs côtés, dans toutes les régions où tu les places ; et que peut-être plus instruit que toi, je ne te pardonnerai ni une invraisemblance de mœurs, ni un défaut de costume, encore moins une faute de géographie : comme personne ne te contraint à ces échappées, il faut que tes descriptions locales soient réelles, ou il faut que tu restes au coin de ton feu ; c’est le seul cas dans tous tes ouvrages où l’on ne puisse tolérer l’invention, à moins que les pays où tu me transportes ne soient imaginaires, et, dans cette hypothèse encore, j’exigerai toujours du vraisemblable.
Évite l’afféterie de la morale ; ce n’est pas dans un roman qu’on la cherche ; si les personnages que ton plan nécessite, sont quelquefois contraints à raisonner, que ce soit toujours sans affectation, sans la prétention de le faire ; ce n’est jamais l’auteur qui doit moraliser, c’est le personnage, et encore ne lui permet-on, que quand il y est forcé par les circonstances.
Une fois au dénouement, qu’il soit naturel, jamais contraint, jamais machiné, mais toujours né des circonstances ; je n’exige pas de toi, comme les auteurs de l’Encyclopédie, qu’il soit conforme au désir du lecteur ; quel plaisir lui reste-t-il quand il a tout deviné ? Le dénouement doit être tel, que les évènemens le préparent, que la vraisemblance l’exige, que l’imagination l’inspire ; et avec ces principes que je charge ton goût et ton esprit d’étendre, si tu ne fais pas bien, au moins feras-tu mieux que nous ; car, il faut en convenir, dans les nouvelles que l’on va lire, le vol hardi que nous nous sommes permis de prendre, n’est pas toujours d’accord avec la sévérité des règles de l’art ; mais nous espérons que l’extrême vérité des caractères en dédommagera peut-être ; la nature plus bizarre que les moralistes ne nous la peignent, s’échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci voudrait lui prescrire ; uniforme dans ses plans, irrégulière dans ses effets, son sein toujours agité, ressemble au foyer d’un volcan, d’où s’élancent tour-à-tour, ou des pierres précieuses servant au luxe des hommes, ou des globes de feu qui les anéantissent ; grande, quand elle peuple la terre et d’Antonin et de Titus ; affreuse ; quand elle y vomit des Andronicus ou des Nérons ; mais toujours sublime, toujours majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre respectueuse admiration, parce que ses desseins nous sont inconnus, qu’esclaves de ses caprices ou de ses besoins, ce n’est jamais sur ce qu’ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent en être les résultats. »

*

5. L’anthropologie du mal

Extrait de Justine ou les malheurs de la vertu (fin de la Première partie) :

« La chose du monde la plus ridicule sans doute, ma chère Thérèse, me dit Clément, est de vouloir disputer sur les goûts de l’homme, les contrarier, les blâmer, ou les punir, s’ils ne sont pas conformes soit aux lois du pays qu’on habite, soit aux conventions sociales. Eh, quoi ! les hommes ne comprendront jamais qu’il n’est aucune sorte de goûts, quelque bizarres, quelque criminels même qu’on puisse les supposer, qui ne dépende de la sorte d’organisation que nous avons reçue de la nature ! Cela posé, je le demande, de quel droit un homme osera-t-il exiger d’un autre ou de réformer ses goûts, ou de les modeler sur l’ordre social ? De quel droit même les lois qui ne sont faites que pour le bonheur de l’homme, oseront-elles sévir contre celui qui ne peut se corriger, ou qui n’y parviendrait qu’aux dépens de ce bonheur que doivent lui conserver les lois ? Mais désirât- on même de changer de goûts, le peut-on ? Est-il en nous de nous refaire ? Pouvons-nous devenir autres que nous sommes ? L’exigeriez-vous d’un homme contrefait, et cette inconformité de nos goûts est-elle autre chose au moral que ne l’est au physique l’imperfection de l’homme contrefait ?
« Entrons dans quelques détails, j’y consens ; l’esprit que je te reconnais, Thérèse, te met à portée de les entendre. Deux irrégularités, je le vois, t’ont déjà frappée parmi nous : tu t’étonnes de la sensation piquante éprouvée par quelques-uns de nos confrères pour des choses vulgairement reconnues pour fétides ou impures, et tu te surprends de même que nos facultés voluptueuses puissent être ébranlées par des actions qui, selon toi, ne portent que l’emblème de la férocité. Analysons l’un et l’autre de ces goûts, et tâchons, s’il se peut, de te convaincre qu’il n’est rien au monde de plus simple que les plaisirs qui en résultent.
« Il est, prétends-tu, singulier que des choses sales et crapuleuses puissent produire dans nos sens l’irritation essentielle au complément de leur délire ; mais avant que de s’étonner de cela, il faudrait sentir, chère Thérèse, que les objets n’ont de prix à nos yeux que celui qu’y met notre imagination ; il est donc très possible, d’après cette vérité constante, que non seulement les choses les plus bizarres, mais même les plus viles et les plus affreuses, puissent nous affecter très sensiblement. L’imagination de l’homme est une faculté de son esprit où vont, par l’organe des sens, se peindre, se modifier les objets, et se former ensuite ses pensées, en raison du premier aperçu de ces objets. Mais cette imagination, résultative elle-même de l’espèce d’organisation dont est doué l’homme, n’adopte les objets reçus que de telle ou telle manière, et ne crée ensuite les pensées que d’après les effets produits par le choc des objets aperçus : qu’une comparaison facilite à tes yeux ce que j’expose. N’as-tu pas vu, Thérèse, des miroirs de formes différentes ? Quelques-uns qui diminuent les objets, d’autres qui les grossissent ; ceux-ci qui les rendent affreux, ceux-là qui leur prêtent des charmes ? T’imagines-tu maintenant que si chacune de ces glaces unissait la faculté créatrice à la faculté objective, elle ne donnerait pas, du même homme qui se serait regardé dans elle, un portrait tout à fait différent ? et ce portrait ne serait-il pas en raison de la manière dont elle aurait perçu l’objet ? Si aux deux facultés que nous venons de prêter à cette glace, elle joignait maintenant celle de la sensibilité, n’aurait-elle pas pour cet homme, vu par elle de telle ou telle manière, l’espèce de sentiment qu’il lui serait possible de concevoir pour la sorte d’être qu’elle aurait aperçu ? La glace qui l’aurait vu beau, l’aimerait ; celle qui l’aurait vu affreux, le haïrait ; et ce serait pourtant toujours le même individu.
« Telle est l’imagination de l’homme, Thérèse ; le même objet s’y représente sous autant de formes qu’elle a de différents modes, et d’après l’effet reçu de cette imagination par l’objet, quel qu’il soit, elle se détermine à l’aimer ou à le haïr. Si le choc de l’objet aperçu la frappe d’une manière agréable, elle l’aime, elle le préfère, bien que cet objet n’ait en lui aucun agrément réel ; et si cet objet, quoique d’un prix certain aux yeux d’un autre, n’a frappé l’imagination dont il s’agit que d’une manière désagréable, elle s’en éloignera, parce qu’aucun de nos sentiments ne se forme, ne se réalise qu’en raison du produit des différents objets sur l’imagination. Rien d’étonnant, d’après cela, que ce qui plaît vivement aux uns puisse déplaire aux autres, et, réversiblement, que la chose la plus extraordinaire trouve pourtant des sectateurs… L’homme contrefait trouve aussi des miroirs qui le rendent beau.
« Or, si nous avouons que la jouissance des sens soit toujours dépendante de l’imagination, toujours réglée par l’imagination, il ne faudra plus s’étonner des variations nombreuses que l’imagination suggérera dans ces jouissances, de la multitude infinie de goûts et de passions différentes qu’enfanteront les différents écarts de cette imagination. Ces goûts, quoique luxurieux, ne devront pas frapper davantage que ceux d’un genre simple ; il n’y a aucune raison pour trouver une fantaisie de table moins extraordinaire qu’une fantaisie de lit ; et dans l’un ou l’autre genre, il n’est pas plus étonnant d’idolâtrer une chose que le commun des hommes trouve détestable, qu’il ne l’est d’en aimer une généralement reconnue pour bonne. L’unanimité prouve de ta conformité dans les organes, mais rien en faveur de la chose aimée. Les trois quarts de l’univers peuvent trouver délicieuse l’odeur d’une rose, sans que cela puisse servir de preuve, ni pour condamner le quart qui pourrait la trouver mauvaise, ni pour démontrer que cette odeur soit véritablement agréable.
« Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûts choquent tous les préjugés admis, non seulement il ne faut point s’étonner d’eux, non seulement il ne faut ni les sermonner, ni les punir ; mais il faut les servir, les contenter, anéantir tous les freins qui les gênent, et leur donner, si vous voulez être juste, tous les moyens de se satisfaire sans risque ; parce qu’il n’a pas plus dépendu d’eux d’avoir ce goût bizarre, qu’il n’a dépendu de vous d’être spirituel ou bête, d’être bien fait ou d’être bossu. C’est dans le sein de la mère que se fabriquent les organes qui doivent nous rendre susceptibles de telle ou telle fantaisie ; les premiers objets présentés, les premiers discours entendus achèvent de déterminer le ressort ; les goûts se forment, et rien au monde ne peut plus les détruire. L’éducation a beau faire, elle ne change plus rien, et celui qui doit être un scélérat le devient tout aussi sûrement, quelque bonne que soit l’éducation qui lui a été donnée, que vole sûrement à la vertu celui dont les organes se trouvent disposés au bien, quoique l’instituteur l’ait manqué. »

*

6. Paysages de l’effroi

Extrait de Les Cent-vingt journées de Sodome (Introduction) :

[…] Il y verra avec quel soin on avait choisi une retraite écartée et solitaire comme si le silence, l’éloignement et la tranquillité était le véhicule puissant du libertinage, et comme si tout ce qui imprime par ces qualités-là une terreur religieuse aux sens dût évidemment prêter à la luxure un attrait de plus. Nous allons peindre cette retraite, non comme elle était autrefois, mais dans l’état et d’embellissement, et de solitude encore plus parfaite où les quatre amis l’avaient mise.
Il fallait, pour y parvenir, arriver d’abord à Bâle ; on y passait le Rhin, au-delà duquel, la route se rétrécissait au point qu’il fallait quitter les voitures. Peu après, on entrait dans la Forêt Noire, on s’y enfonçait d’environs quinze lieues par une route difficile, tortueuse et absolument impraticable sans guide. Un méchant hameau de charbonniers et de gardes-bois s’offrait environ à cette hauteur. Là commence le territoire de la terre de Durcet, et le hameau lui appartient. Comme les habitants de ce petit village sont presque tous voleurs ou contrebandiers, il fut aisé à Durcet de s’en faire des amis, et, pour premier ordre, il leur fut donné une consigne exacte de laisser parvenir qui que ce fût au château par-delà l’époque du premier de novembre, qui était celle où la société devait être entièrement réunie. Il arma ses fidèles vassaux, leur accorda quelques privilèges qu’ils sollicitaient depuis longtemps, et la barrière fut fermée. Dans le fait, la description suivante va faire voir combien, cette porte bien close, il devenait difficile de pouvoir parvenir à Silling, nom du château de Durcet. Dès qu’on avait passé la charbonnerie, on commençait à escalader une montagne presque aussi haute que le Mont St. Bernard et d’un abord infiniment plus difficile, car il n’est possible de parvenir au sommet qu’à pied. Ce n’est pas que les mulets n’y aillent, mais les précipices environnent de toutes parts si tellement le sentier qu’il faut suivre, qu’il y a le plus grand danger à s’exposer sur eux. Six de ceux qui transportèrent les vivres et les équipages y périrent, ainsi que deux ouvriers qui avaient voulu monter deux d’entre eux. Il faut près de cinq grosses heures pour parvenir à la cime de la montagne, laquelle offre là une autre espèce de singularité qui, par les précautions que l’on prit, devint une nouvelle barrière si tellement insurmontable qu’il n’y avait plus que les oiseaux qui pussent la franchir. Ce caprice singulier de la nature est une fente de plus de trente toises sur le cime de la montagne entre sa partie septentrionale et sa partie méridionale, de façon que, sans les secours de l’art, après avoir grimpé la montagne il devient impossible de la redescendre. Durcet a fait réunir ces deux parties, qui laissent entre elles un précipice de plus de mille pieds de profondeur, par un très beau pont de bois, que l’on abattit dès que les derniers équipages furent arrivés : et, de ce moment-là, plus aucune possibilité quelconque de communiquer au château de Silling. Car, en redescendant la partie septentrionale, on arrive dans une petite plaine d’environ quatre arpents, laquelle est entourée de partout de rochers à pic dont les sommets touchent aux nues, rochers qui enveloppent la plaine comme un paravent et qui ne laissent pas la plus légère ouverture entre eux. Ce passage, nommé le chemin du pont, est donc l’unique qui puisse descendre et communiquer dans la petite plaine, et une fois détruit, il n’y a plus un seul habitant de la terre, de quelque espèce qu’on veuille le supposer, à qui il devienne possible d’aborder la petite plaine. Or, c’est au milieu de cette petite plaine si bien entourée, si bien défendue, que se trouva le château de Durcet. Un mur de trente pieds de haut l’environne encore ; au-delà du mur, un fossé plein d’eau et très profond défend encore une dernière enceinte formant une galerie tournante ; une poterne basse et étroite pénètre enfin dans une grande cour intérieure autour de laquelle sont bâtis tous les logements. Ces logements fort vastes, fort bien meublés par les derniers arrangements pris, offrent d’abord au premier étage une très grande galerie. Qu’on observe que je vais peindre les appartements non tels qu’ils pouvaient être autrefois, mais comme ils venaient d’être arrangés et distribués relativement au plan projeté. De la galerie on pénétrait dans un très joli salon à manger, garni d’armoires en forme de tours qui, communiquant aux cuisines, donnaient la facilité d’être servi chaud, promptement et sans qu’il fut besoin du ministère d’aucun valet. De ce salon à manger, garni de tapis, de poêles, d’ottomanes, d’excellents fauteuils, et de tout ce qui pouvait le rendre aussi commode qu’agréable, on passait dans un salon de compagnie, simple, sans recherche, mais extrêmement chaud et garni de fort bons meubles. Ce salon communiquait à un cabinet d’assemblée, destiné aux narrations des historiennes : c’était, pour ainsi dire, là le champ de bataille des combats projetés, le chef lieu des assemblées lubriques, et comme il avait été orné en conséquence, il mérite une petite description particulière.

*

7. Les vertus du comique

Conte. Il y a place pour deux :

Une très jolie bourgeoise de la rue Saint-Honoré, d’environ vingt-deux ans, grasse, potelée, les chairs les plus fraîches et les plus appétissantes, toutes les formes moulées quoique un peu remplies, et qui joignait à tant d’appas de la présence d’esprit, de la vivacité, et le goût le plus vif pour tous les plaisirs que lui interdisaient les lois rigoureuses de l’hymen, s’était décidée depuis environ un an à donner deux aides à son mari qui, vieux et laid, lui déplaisait non seulement beaucoup, mais s’acquittait même aussi mal que rarement des devoirs qui peut-être un peu mieux remplis eussent pu calmer l’exigeante Dolmène, ainsi s’appelait notre jolie bourgeoise. Rien de mieux arrangé que les rendez-vous qu’on indiquait à ces deux amants : Des-Roues, jeune militaire, avait communément de quatre à cinq heures du soir, et de cinq et demie à sept arrivait Dolbreuse, jeune négociant de la plus jolie figure qu’il fût possible de voir. Il était impossible de fixer d’autres instants, c’était les seuls où Mme Dolmène fût tranquille : le matin il fallait être à la boutique, le soir il fallait quelquefois y paraître de même, ou bien le mari revenait, et il fallait parler de ses affaires. D’ailleurs Mme Dolmène avait confié à une de ses amies qu’elle aimait assez que les instants de plaisirs se succédassent ainsi de fort près : les feux de l’imagination ne s’éteignaient pas, prétendait-elle, de cette manière, rien de si doux que de passer d’un plaisir à l’autre, on n’avait pas la peine de se remettre en train ; car Mme Dolmène était une charmante créature qui calculait au mieux toutes les sensations de l’amour, fort peu de femmes les analysaient comme elle et c’était en raison de ses talents qu’elle avait reconnu que, toute réflexion faite, deux amants valaient beaucoup mieux qu’un ; relativement à la réputation cela devenait presque égal, l’un couvrait l’autre, on pouvait se tromper, ce pouvait être toujours le même qui allait et revenait plusieurs fois dans le jour, et relativement au plaisir quelle différence ! Mme Dolmène qui craignait singulièrement les grossesses, bien sûre que son mari ne ferait jamais avec elle la folie de lui gâter la taille, avait également calculé qu’avec deux amants, il y avait beaucoup moins de risque pour ce qu’elle redoutait qu’avec un, parce que, disait- elle en assez bonne anatomiste, les deux fruits se détruisaient mutuellement.
Un certain jour, l’ordre établi dans les rendez-vous vint à se troubler, et nos deux amants qui ne s’étaient jamais vus, firent comme on va le voir connaissance assez plaisamment. Des-Roues était le premier mais il était venu trop tard, et comme si le diable s’en fût mêlé, Dolbreuse qui était le second, arriva un peu plus tôt.
Le lecteur plein d’intelligence voit tout de suite que de la combinaison de ces deux petits torts devait naître malheureusement une rencontre infaillible : aussi eut-elle lieu. Mais disons comment cela se passa et si nous le pouvons, instruisons-en avec toute la décence et toute la retenue qu’exige une pareille matière déjà très licencieuse par elle-même.

Par un effet de caprice assez bizarre – mais on en voit tant chez les hommes – notre jeune militaire las du rôle d’amant, voulut jouer un instant celui de maîtresse ; au lieu d’être amoureusement contenu dans les bras de sa divinité, il voulut la contenir à son tour : en un mot ce qui est dessous, il le mit dessus, et par ce revirement de partie, penchée sur l’autel où s’offrait ordinairement le sacrifice, c’était Mme Dolmène qui, nue comme la Vénus callipyge, se trouvant étendue sur son amant, présentait en face de la porte de la chambre où se célébraient les mystères, ce que les Grecs adoraient dévotement dans la statue dont nous venons de parler, cette partie assez belle en un mot, qui sans aller chercher des exemples si loin, trouve tant d’adorateurs à Paris. Telle était l’attitude, quand Dolbreuse accoutumé à pénétrer sans résistance, arrive en fredonnant, et voit pour perspective ce qu’une femme vraiment honnête ne doit, dit-on, jamais montrer.
Ce qui aurait fait grand plaisir à beaucoup de gens, fit reculer Dolbreuse.

« Que vois-je, s’écria-t-il... Traîtresse... est-ce donc là ce que tu me réserves ? »

Mme Dolmène qui dans ce moment-là se trouvait dans une de ces crises où une femme agit infiniment mieux qu’elle ne raisonne, se résolvant à payer d’effronterie :
« Que diable as-tu, dit-elle au second Adonis sans cesser de se livrer à l’autre, je ne vois rien là de trop chagrinant pour toi ; ne nous dérange pas, mon ami, et loge-toi dans ce qui te reste ; tu le vois bien, il y a place pour deux. »

Dolbreuse ne pouvant s’empêcher de rire du sang-froid de sa maîtresse, crut que le plus simple était de suivre son avis, il ne se fit pas prier, et l’on prétend que tous trois y gagnèrent.

Crédit : savoirs.ens

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Du 14 au 17 janvier 2019, la Compagnie des auteurs, animée par Matthieu Garrigou-Lagrange sur France Culture, a consacré une série de quatre émissions au marquis de Sade. J’ai repris l’émission avec Stéphanie Genand au début de cet article. Voici les trois autres. Les textes de Sade sont lus par Daniel Mesguich.

Un athée en amour. Le professeur de littérature du siècle des Lumières, Michel Delon, éditeur de Sade en Pléiade a aussi été le commissaire de l’exposition intitulée : "Sade, un athée en amour" qui s’est tenue du 6 décembre 2014 au 12 avril 2015 lors du bicentenaire de la mort du Marquis de Sade, à la Fondation Martin Bodmer à Cologny en Suisse.

Les femmes philosophes du marquis de Sade, et sa femme... Florence Lotterie est professeure à l’université Paris - Diderot et y enseigne la littérature de l’Antiquité au siècle des Lumières en particulier. Elle est notre première invitée et nous parle des femmes dans l’écriture de Sade.

Sade a écrit le roman de la femme qui allait plus vite que les despotes, la femme révolutionnaire en somme, si toutefois elle avait pu exister.
Florence Lotterie, « Sade et les fictions du despotisme. Roman de la courtisane et fable de la "parrêsia" » in Les Fables du politique des Lumières à nos jours, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2012, p.56.

Cécile Guilbert, notre deuxième invitée, est une femme de lettres. Elle a par ailleurs consacré un ouvrage à la correspondance de Sade et son épouse, Renée-Pélagie Cordier de Launay de Montreuil, Marquise de Sade [3].

Sitôt enfermé, il transgresse naturellement les codes, subvertit les règles, contourne les interdits : écriture à l’encre sympathique pour déjouer la censure, vocabulaire crypté, insolentes apostrophes au « Gribouilleur », altercations avec ses gardes, dérapages verbaux.
Cécile Guilbert, Sans entraves et sans temps morts II, Paris, Grasset, 2015, p.86-87.

Prendre Sade au sérieux ?. Eric Marty achève cette série sur celui par qui le scandale perdure en tentant de répondre à la question fatidique : "Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?".

Penser Sade

C’est la dimension politique des écrits de Sade qui est ici prise en compte. L’adaptation des 120 journées de Sodome par l’écrivain et réalisateur italien Pier Paolo Pasolini (1922 -1975) pose la question de la relation de Sade au pouvoir politique, au fascisme mais aussi à la perspective anarchiste.

Parmi les auteurs français, Michel Foucault (1926-1984), Maurice Blanchot (1907-2003), Georges Bataille (1897-1962) pour n’en nommer que quelques uns ont analysé l’oeuvre de Sade. La littérature contemporaine, la psychanalyse également prennent l’auteur Sade comme sujet d’étude, il ne laisse personne indifférent.

*

« Oui, je suis libertin, je l’avoue. »

En 1773, peu de temps après « l’affaire de Marseille » (Sade fut accusé d’avoir empoisonné plusieurs filles, dont deux risquèrent leur vie), Sade est incarcéré à la prison de Miolans. Dans sa biographie, Stéphanie Genand écrit (Folio biographies 149, p. 83-84) :

« L’accusé assure lui-même sa défense. Il adopte une ligne qu ’il ne changera plus jusqu’à la fin de sa vie : libertin, oui, meurtrier, non. Ces principes inspirent à Sade sa célèbre justification de 1781 :

Je ne suis donc coupable que de simple et pur libertinage et tel qu’il se pratique par tous les hommes, plus ou moins en raison de leur plus ou moins de tempérament ou de penchant à cela qu’ils puissent avoir reçu de la nature. Chacun a ses défauts ; ne comparons rien : mes bourreaux ne gagneraient peut-être pas au parallèle.
Oui, je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement ja mais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier [...]

Ce credo, bientôt leitmotiv de la correspondance sadienne, trouve ses racines dans la détention à Miolans. Rien, de fait, ne la légitime : non seulement une ligne de démarcation sépare, pour Sade, l’homme à tempérament du fou dangereux ; mais les faits de Marseille eux­ mêmes, outre qu’il en assume la dimension sexuelle, ont eu lieu sur un territoire hors de la juridiction du roi de Sardaigne. L’enfermer à Miolans ne relève donc pas de la justice, mais du pur arbitraire. A moins qu’il ne s’agisse d’obéir à une volonté personnelle : or Sade a tôt fait d’identifier, derrière son arrestation, la présidente de Montreuil. »

Grâce à l’aide de Renée, Sade s’évade de manière rocambolesque. Mais voici la lettre qu’écrit Sade à sa femme en 1781.

« Ma grande lettre »

20 février 1781

Je ne suis donc coupable que de simple et pur libertinage, et tel qu’il se pratique par tous les hommes, plus ou moins en raison de leur plus ou moins de tempérament ou de penchant à cela qu’ils peuvent avoir reçu de la nature. Chacun a ses défauts ; ne comparons rien : mes bourreaux ne gagneraient peut-être pas au parallèle.

Oui, je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais.
Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier, et puisqu’on me force à placer mon apologie à côté de ma justification, je dirai donc qu’il serait peut-être possible que ceux qui me condamnent aussi injustement que je le suis ne fussent pas à même de contrebalancer leurs infamies par des bonnes actions aussi avérées que celles que je peux opposer à mes erreurs.
Je suis un libertin, mais trois familles domiciliées dans votre quartier ont vécu cinq ans de mes aumônes, et je les ai sauvées des derniers excès de l’indigence.
Je suis un libertin, mais j’ai sauvé un déserteur de la mort, abandonné par tout son régiment et par son colonel.
Je suis un libertin, mais aux yeux de toute votre famille, à Évry, j’ai, au péril de ma vie, sauvé un enfant qui allait être écrasé sous les roues d’une charrette emportée par des chevaux, et cela en m’y précipitant moi-même.
Je suis un libertin, mais je n’ai jamais compromis la santé de ma femme. Je n’ai point eu toutes les autres branches du libertinage souvent si fatales à la fortune des enfants : les ai-je ruinés par le jeu ou par d’autres dépenses qui aient pu les priver ou même entamer un jour leur héritage ? ai-je mal géré mes biens, tant qu’ils ont été à ma disposition ? ai-je, en un mot, annoncé dans ma jeunesse un cœur capable des noirceurs dont on le suppose aujourd’hui ? n’ai-je pas toujours aimé tout ce que je devais aimer et tout ce qui devait m’être cher ? n’ai-je pas aimé mon père ? (hélas, je le pleure encore tous les jours), me suis-je mal conduit avec ma mère ? et n’est-ce pas lorsque je venais recueillir ses derniers soupirs et lui donner la dernière marque de mon attachement, que la vôtre m’a fait traîner dans cette horrible prison où elle me laisse languir depuis quatre ans ?
En un mot, qu’on m’examine depuis ma plus tendre enfance. Vous avez près de vous deux personnes qui l’ont suivie, Amblet et Mme de Saint-Germain. Que passant de là à ma jeunesse, qui peut avoir été observée par le marquis de Poyanne sous les yeux de qui je l’ai passée, on aille jusqu’à l’âge où je me suis marié, et qu’on voie, qu’on consulte, qu’on s’informe si j’ai jamais donné des preuves de la férocité qu’on me suppose et si quelques mauvaises actions ont servi d’annonces aux crimes que l’on me prête : cela doit être ; vous le savez, le crime a ses degrés.
Comment donc supposer que, d’une enfance et d’une jeunesse aussi innocentes, je suis tout d’un coup parvenu au dernier comble de l’horreur réfléchie ? Non, vous ne le croyez pas. Et vous qui me tyrannisez si cruellement aujourd’hui, vous ne le croyez pas non plus : votre vengeance a séduit votre esprit, vous vous y êtes livrée aveuglément, mais votre cœur connaît le mien, il le juge mieux, et il sait bien qu’il est innocent. J’aurai le charme de vous en voir convenir un jour, mais l’aveu ne rachètera pas mes tourments, et je n’en aurai pas moins souffert… En un mot, je veux être lavé, et je le serai, à quelque époque qu’on me fasse sortir d’ici. Si je suis un meurtrier, j’y aurai trop peu été, et si je ne le suis pas, j’aurai été beaucoup trop puni et je serai en droit de demander raison.

Voilà une bien longue lettre, n’est-ce pas ? Mais je me la devais, et je me l’étais promise à la révolution de mes quatre ans de souffrance. Ils sont expirés. La voilà ; elle est écrite comme à l’article de la mort, afin que si elle me surprend sans que j’ai la consolation de vous serrer encore une fois dans mes bras, je puisse, en expirant, vous renvoyer aux sentiments exprimés dans cette lettre, comme aux derniers que vous adressera un cœur jaloux d’emporter au moins votre estime au tombeau. Vous pardonnerez son désordre ; elle n’est ni recherchée ni spirituelle : vous n’y devez voir que la nature et la vérité. J’efface quelques noms placés au commencement, pour qu’elle vous passe, et je supplie instamment qu’elle vous soit remise. Je ne vous demande pas de m’y répondre en détail, mais de me dire seulement que vous avez reçu ma grande lettre : c’est comme cela que je la nommerai ; oui, c’est comme cela que je la nommerai. Et quand je vous renverrai aux sentiments qu’elle contient, alors vous la relirez… M’entends-tu, ma chère amie ? Tu la reliras et tu verras que celui qui t’aimera jusqu’au cercueil a voulu la signer de son sang.

DE SADE.

Marquis de Sade, Lettres à sa femme,
Choix, préface et notes de Marc Buffat. Actes Sud, « Babel », 1997.

*

Conclusion ? Laissons la parole à Sollers :

« Ne comptez pas sur Sade pour s’excuser d’avoir commis une "faute morale". Ecoutez cet écrivain impénitent : "Je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, pas un criminel ni un meurtrier." Au fond, qu’est-ce qu’on reproche à Sade ? D’avoir écrit des tonnes d’atrocités comme si ça n’avait aucune importance. Contrairement aux pâles dévots qui le trouvent "monotone", Sade est un romancier de génie, doublé d’un inlassable raisonneur. "Il écrit comme un ange", dit de lui une de ses amies. Sade est-il un des plus grands écrivains français ? Oui, bien sûr (impossible de l’imaginer dans une autre langue), mais c’était du temps où l’énergie du français traversait les murs. On les a renforcés, les murs, et maintenant on n’entend plus qu’un lourd et bavard silence. » (Sade au JT de 20 heures, 2011)

*

[1Gallimard, 1952- tome II, Paris, Gallimard 1957 ; Pauvert aux Éditions Garnier, 1982 ; éd. définitive, Paris, Mercure de France, 1989 et 2004. Cf. Vie du marquis de Sade.

[2Cf. Philippe Sollers, Sade dans la vie.

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