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Hospitalité de Jacques Derrida

D 14 janvier 2022     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Hospitalité de Jacques Derrida

Volume I. Séminaire (1995-1996)

Qu’appelle-t-on un étranger ? Comment l’accueille-t-on ? Comment le refoule-t-on ? Quelle différence entre un autre et un étranger ? Qu’est-ce qu’une invitation, une visite, une visitation ? Comment la notion de l’étranger s’inscrit-elle dans la langue ? Quelle est son histoire européenne, et d’abord grecque ou latine ? Comment se distribue-t-elle dans les espaces de la parenté, de l’ethnie, de la Cité, de l’État, de la nation ? Comment analyser aujourd’hui, notamment en France et en Europe, la pertinence et les enjeux de l’opposition ami/ennemi ? Compte tenu de mutations technologiques (par exemple dans la structure et la vitesse de la communication), qu’en est-il des frontières, de la citoyenneté, des droits dits du sol ou du sang, des populations déplacées ou déportées, de l’immigration, de l’exil ou de l’asile, de l’intégration ou de l’assimilation (républicaine ou démocratique), de la xénophobie ou du racisme ?

Ces questions sont travaillées par Jacques Derrida à travers des lectures croisées de grands textes classiques (de la Bible, de Sophocle ou de Platon ­- et surtout du fameux article de Kant sur le droit cosmopolitique à l’hospitalité universelle dans Vers la paix perpétuelle) et modernes (de Heidegger, de Benveniste sur l’ipséité ou sur le rapport hospes/hostis, d’Arendt sur le déclin de l’État-nation, de Roberte ce soir de Klossowski), mais aussi à propos de débats en cours au sujet de l’immigration ou du droit d’asile en France et en Europe. La réflexion préliminaire de Derrida dans cette première année de son séminaire « Hospitalité » est structurée par la distinction rigoureuse, quoique sans opposition, entre deux logiques hétérogènes qui risquent toujours de se pervertir l’une l’autre : celle d’une hospitalité stricte et conventionnelle (toujours finie, conditionnelle et subordonnée à la maîtrise du chez soi ou de l’ipséité) et l’idée d’une hospitalité inconditionnellement ouverte à l’arrivant.

Séminaire établi par Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf.

Du philosophe Jacques Derrida (1930-2004) nous disposons d’une centaine d’ouvrages édités, dont certains de ses cours, qu’il rédigeait et complétait à l’oral, d’où l’importance de cette édition, qui ajoute les propos improvisés que des enregistrements ont mémorisés. On estime à environ 14 000 pages ces cours prononcés entre 1960 et 2003 et, même si certains de ses livres s’en inspirent, la lecture des six séminaires déjà publiés révèle des « digressions » passionnantes, sans compter la rythmique que le conférencier adopte, qui restitue en partie l’ambiance de ces séances.

Le thème de l’hospitalité n’est pas nouveau pour le lecteur qui disposait déjà de plusieurs articles (indiqués par les éditrices Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf, dont les notes sont éclairantes) et du livre De l’hospitalité. Anne Dufourmantelle invite Jacques Derrida à répondre (Calmann-Lévy, 1997). Néanmoins, il bénéficie ici d’une présentation de la pensée en acte du philosophe. Ce séminaire de l’année 1995-1996 à l’École des hautes études en sciences sociales en neuf séances témoigne d’une réflexion qui se (dé)construit petit à petit, en s’appuyant sur des citations que Derrida décortique afin de se les approprier (Kant, Klossowski, Heidegger, Platon, Sophocle, Arendt, Rosenzweig, mais aussi Augustin, Hegel, Levinas et Benveniste).

Sans cesse il revient à l’étymologie qui, indéniablement, alimente sa pensée ou, du moins, l’oriente. Bien sûr, les proximités entre « hôte » et « ennemi », « hôte » et « otage », « hospitalité » et « hostilité », etc., lui permettent de déployer une analyse sur ce qu’est un « étranger », sa place dans les diverses sociétés qui se sont succédé, de la Grèce ancienne à l’Union européenne, et leur droit respectif. Aussi brocarde-t-il l’incroyable « délit d’hospitalité » des « lois Pasqua » et s’attarde-t-il sur quelques textes législatifs sur le statut des «  réfugiés ». Il s’interroge également sur l’hospitalité envers le vivant, le non-humain, sans évidemment anticiper sur les revendications actuelles portées par des collectifs citoyens qui visent à doter les fleuves et les rivières, les forêts et les montagnes d’une « personnalité juridique ». Il distingue ce qui relève du juridique et de la morale dans l’appréhension de l’hospitalité et s’évertue à cerner ce qui serait une hospitalité « ouverte », non restrictive ou associée à des réserves et contraintes.

Parmi les « digressions », qui laissent malheureusement le lecteur sur sa faim, je mentionnerai celles sur « l’appropriation », « la langue maternelle » et le « chez soi » (« Même si on ne peut être soi qu’en étant d’une certaine manière chez soi, chez soi veut dire plus que soi ; et c’est ce plus que soi en soi et avant soi que nous interrogerons quand nous nous demanderons que veut dire “chez soi”.  ») La publication des séminaires de Jacques Derrida (comme pour celle de François Fédier ou de Michel Foucault) introduit le lecteur dans son « atelier » : il prend alors la mesure des « matériaux  », des «  outils », des « essais » qui sont maniés avant d’être finalisés en un livre, ce bel ouvrage.

Thierry Paquot, Esprit, janvier-février 2022.

LIRE AUSSI : La table des lois de l’hospitalité
Jacques Derrida : politique et poétique de l’hospitalité


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