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1950 : les artistes et intellectuels se prononcent sur le procès Céline

Le Libertaire, janvier 1950

D 21 juin 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Le Libertaire

Louis-Ferdinand Céline sur son lit de prison à Copenhague, 1952
source : RetroNews-BnF
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Dans l’hebdomadaire anarchiste Le Libertaire, l’intellectuel « lettriste » Maurice Lemaître invite Camus, Dubuffet, Barjavel ou encore André Breton à répondre du procès d’un célèbre absent : Louis-Ferdinand Céline, écrivain de génie, collaborateur patenté et antisémite forcené.

Ayant fui un Paris en voie de libération au mois de juin 1944, Céline, passé par Sigmaringen – le château allemand allégué aux dirigeants collaborationnistes français par l’élite nazie – puis emprisonné à Copenhague, Céline refuse de rentrer en France lorsque l’on procède, début 1950, à son instruction à la cour de Justice de Paris. Accusé de collaboration via divers « actes de nature à nuire à la défense nationale », il craint de se livrer aux autorités françaises et préfère être jugé par contumace. L’immense écrivain entre déjà dans son nouveau personnage public, celui du pauvre hère livré en pâture à la foule, comme l’a récemment montré Philippe Collin dans l’émission « Céline, le voyage sans retour » et, déjà, Droit et Liberté au lendemain des faits.

Tandis que le procès s’ouvre, le jeune artiste et journaliste Maurice Lemaître, contributeur régulier au Libertaire, demande à plusieurs figures intellectuelles du mitan du XXe siècle de donner leur avis sur la procédure en cours. Outre Marcel Aymé, toutes gravitent alors dans les cercles de gauche de la France d’après-guerre. Mais leurs opinions divergent largement. Les réponses apportées par Jean Dubuffet, André Breton, Louis Pauwels, René Barjavel ou Albert Camus sont autant de réflexions sur une question qui fait encore débat plus de 70 ans plus tard : que faire de ces pamphlets racistes infâmes, « Bagatelles pour un massacre » et « Les Beaux draps » ? Doit-on punir l’artiste, et comment ? [1]

Après avoir été reconnu coupable à l’issue du procès et condamné à un an de prison ainsi qu’à l’indignité nationale, Louis Destouches sera amnistié par le Tribunal militaire un an plus tard dans des circonstances pour le moins douteuses, le 21 avril 1951.

QUE PENSEZ-VOUS DU PROCÈS CÉLINE ?

Le procès de l’auteur du « Voyage au bout de la nuit  » est en cours. Fidèles à notre tradition et pensant que ce procès est plus significatif qu’il apparaît à première vue, nous ne laisserons pas passer l’occasion de mettre devant leurs responsabilités tous les petits conspirateurs du silence, tous les « dans son intérêt, il vaut mieux pas... », tous ceux qui ne veulent pas se mouiller, en un mot. Nous poserons la question bien franchement : Que pensez-vous du procès intenté à Louis-Ferdinand Céline ?

Jusqu’ici, depuis la Libération, n’ont osé attirer l’attention sur le « cas Céline » que : Robert Massin en novembre 1947 dans La Rue (défunte, malheureusement) ; Action ces derniers temps, dans une campagne courte et anonyme dirigée contre Céline ; Samedi-Soir, voyant, lui, comme d’habitude un simple objet de scandale ; et Louis Pauwels, avec honnêteté, dans Carrefour.

Signalons enfin le livre d’Albert Paraz Le Gala des Vaches, qui défend avec acharnement l’écrivain exilé.

Louis Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, est poursuivi pour avoir, par ses écrits « porté atteinte au moral de la nation en temps de guerre  ». Il risque cinq à dix ans de travaux forcés au maximum, quelques semaines de prison seulement s’il quitte le Danemark et se constitue prisonnier. Mais Céline ne veut pas se présenter devant la Cour et comme le soulignait Louis Pauwels (non suspect de collaboration) : « Il lui faudrait l’acquittement pur et simple... ou la peine de mort. Et sans doute (ce qui peut arriver) verrait-il là la seule injustice à la mesure de son génie tragique  ».

Que reproche-t-on exactement à L.-F. Céline ? Dans un mémoire reproduit en partie dans le « Gala des Vaches », il reprend chacune des accusations et essaie de les réfuter. Les lettres publiées dans certains journaux de la collaboration ? « Ce n’étaient pas des articles, mais des lettres, dit-il, publiées par aventure, au hasard et aux risques des destinataires et d’ailleurs arrangées, douteuses ». Les relations littéraires avec l’Allemagne ? « Mes romans étaient interdits en Allemagne (sauf quelques pats de « Bagatelles » tronquées, truquées). J’ai toujours eu des critiques malveillantes de la part des Allemands qui me considéraient comme ‘esprit anarchique, dangereux caboteur moral’ ». Avoir pris position contre la Résistance ? Céline s’en défend et de sa lettre à « Germinal », il dit : « Cette lettre prouve que je pensais à ce moment déjà qu’il y avait une certaine résistance pourrie, comme il y avait une collaboration pourrie, où est la nouveauté ? »


Paris-presse, L’Intransigeant, 21 juillet 1951.
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Si ces accusations tiennent peu, il en est deux plus sérieuses. La première : d’avoir quitté Paris en août 1944 sous la protection des Allemands (ce que Céline réfute en disant qu’il avait demandé depuis longtemps la permission de partir au Danemark, permission accordée seulement en juin 44). Il fut d’ailleurs interné à Baden-Baden, puis, à Berlin, puis ramené à Sigmaringen comme médecin, les jours passés en Allemagne ayant été tous consacrés à soigner inlassablement « la plèbe » de la collaboration, les « officiels », amis des nazis se prélassant dans les hôtels.

La seconde est plus grave : avoir entretenu les persécutions antisémites en faisant rééditer « Bagatelles pour un massacre » et publier « Les Beaux Draps » et « Guignol’s Band ». Si «  Guignol’s Band » n’est que de «  la littérature fantastique », comme le dit Céline dans son mémoire, certains passages des « Beaux Draps » dont la couverture s’ornait d’une publicité pour une collection consacrée à la « question juive », peuvent en effet justifier cette accusation. Quoi qu’il ait fallu du courage à Céline pour écrire, en 1942 :

« Bouffer du Juif, ça suffit pas... Ça vous écœure tous les journaux, dits farouchement antisémites, qu’est-ce qu’ils cherchent au fond ?... Celui qui profite d’une idée c’est déjà une sacrée salope... Le peuple il est pas antijuif, il est pas judéophage, il veut bouffer que du bourgeois qu’il connaît bien... Le juif il est pas en question, l’antisémitisme c’est un blase, l’Invention canaille des bourgeois et de leurs suppôts pour dériver le pauvre peuple, ses trop légitimes fureurs sur un innocent ».

Et ô ironie, Céline devenant libertaire s’écrie :

« Je décrète (pour faire la Révolution) salaire national 100 fr. par jour maximum. Personne peut gagner plus de cent balles, dictateur compris. Pour le peuple le communisme c’est le moyen, l’astuce d’accéder bourgeois illico, à la foire d’empoigne, sauter dans les privilèges... C’est pas de discours qu’il s’agit, ni d’ordre moral, ni de police, d’élections non plus, c’est gros sous qu’il faut opérer, vider sa poche, débrider, amener tout ça au soleil... Tout le monde à la même école ! Les familles réunies, en somme, toutes les familles dans une seule, avec égalité des ressources, de droit, de fraternité, tout le monde au salaire national, dans les 150 fr. par jour, maximum, le Dictateur 200 points pour lui faire spécialement honneur, encore qu’il soit bien entendu qu’on ira pour sa livre ‘extra’ le taper plus souvent qu’à son tour, question de bien lui rappeler la vie qu’il en chiera comme un voleur, que c’est le rôle des pères de famille... »

Céline a, sans doute, à se justifier, voire même à répondre de certaines « maladresses ». Mais à se justifier devant qui ? devant quoi ? La justice en France, aujourd’hui n’est que dérision. Et le procès Céline, s’il s’ouvre, ne peut être, comme tous les autres procès de même nature, qu’un procès dérisoire. Car la culpabilité de l’auteur du « Voyage » n’atteint pas la hauteur de celle de bien de notoires profiteurs et tortionnaires de la collaboration, libres aujourd’hui, d’écrivains « dédouanés », de politiciens et généraux blanchis. On essaie, sans doute, par le silence fait autour de lui, « de (lui) faire payer, expier ses livres d’avant-guerre, ses succès de littérature et de polémique d’avant-guerre  ».

Par souci d’objectivité et d’information ainsi que pour permettre aux écrivains et personnalités que Céline met en cause de se justifier de cette accusation, nous ouvrons nos colonnes à ceux-ci, consultés pour vous.


— À lire aussi
Écho de presse
« Bagatelles pour un massacre » : Céline l’antisémite


Le Libertaire, 13 janvier 1950.
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Jean PAULHAN

Mon cher camarade,

Céline n’a cessé de témoigner à l’autorité allemande, comme à la vichyssoise, le même détachement et, à proprement parler, le même dégoût qu’il montrait avant-guerre à notre gouvernement démocratique (ou soi-disant).

Il a refusé, de 1940 à 1944, dîners à l’ambassade, voyages à Weimar, grasses collaborations à la presse vendue, comme il repoussait en 1937 honneurs et décorations.

Si l’anarchie est un crime, qu’on le fusille. Sinon, qu’on lui foute une fois pour toutes la paix.

A vous fraternellement.

LOUIS PAUWELS

Je crois savoir que Céline ne viendra pas. J’aurais aimé qu’il se présente devant ses « juges ». Il ne risque pas grand-chose. Ce sont les juges qui risquent. Ils s’exposent à un immense ridicule.

Ils s’exposent aussi, ils continuent de s’exposer à notre dégoût depuis l’assassinat de Brasillach.

Mais si Céline ne vient pas, c’est qu’il ne reconnaît pas à ces « juges » le droit d’agir au nom de la justice.

En ce sens, il nous donne, encore une fois, un exemple et une leçon.

ALBERT BÉGUIN

Je tiens le « Voyage au bout de la Nuit » pour l’un des quelques livres indispensables de notre temps, parce que c’est un livre vrai, comme il n’y en a pas beaucoup.

A mon sens, cela n’a rien à voir avec le procès Céline, dont je ne sais pas grand-chose et qui ne sera pas tranché selon le talent de l’accusé, je suppose. Il n’est pas inutile d’ajouter qu’après le Voyage, Céline n’a plus écrit une ligne valable. Tout le reste est divagation d’un cerveau malade ou ignoble explosion de bassesse. Tout antisémitisme est répugnant, mais celui de Céline, gluant de bave rageuse, est digne d’un chien servile. Aussi être cet écrivain et finir par aboyer : telle est la vraie tragédie de cet homme, à quoi sa condamnation ou son acquittement ne changeront rien, ni les contre-jappements de ses ennemis, ni les lamentes de ses auditeurs, apologistes et correspondants.

« LE POPULAIRE »

En réponse à votre lettre-circulaire du 5 janvier, je vous transmets, ci-joint, une réponse à votre enquête.

Je crois qu’elle reflète l’opinion moyenne de notre équipe, c’est-à-dire qu’elle relève du simple bon sens.

— C. de FREMINVILLE

Il y a l’auteur du « Voyage » et de « Mort à crédit ».

Il y a aussi le « toubib » bon et généreux.

Il y a enfin quelqu’un qui s’est mis dans de beaux draps.

Le malheur, c’est que ces trois hommes cohabitent dans le même corps. Alors ? Dire par avance du jugement qu’il est injuste parce que, frappant le troisième Céline, il atteint les deux premiers ? Dire qu’il est dérisoire que les écrivains payent pour les autres ? Cela n’aurait de sens que si Céline était ici. Il est au Danemark et il y a gros à parier qu’il se soucie dudit jugement comme d’une guigne.

Et puis, il est bien assez grand pour s’en sortir tout seul – s’il en a envie.


Le Libertaire, 13 janvier 1950.
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CHARLES PLISNIER

Céline est à mes yeux, l’un des plus authentiques génies littéraires de ce temps.

C’est aussi, hélas ! l’un des plus grands pourrisseurs de la conscience libre.

Pas plus dans la guerre que dans la paix, nous ne nous sommes trouvés « du même côté ».

Je ne sais de quoi on l’accuse exactement. On me dit qu’il s’est, cet homme « libre », mis au service du totalitarisme nazi. Je puis à peine croire à une telle aberration.

Quoi qu’il en soit, qu’on le condamne ou non, l’homme est à terre. J’aurais honte de l’accabler.

AIMÉ PATRI

Directeur de la revue « Paru »

J’ai pour l’auteur du « Voyage au bout de la nuit » l’admiration qui lui est due en tant qu’écrivain. Il a donné un des livres qui resteront le plus sûrement comme témoin de notre époque, bien que ce ne soit pas l’honneur de ladite époque d’avoir pu l’inspirer. Je n’apprécie pas du tout la foule de ses petits imitateurs maintenant spécialisés dans la littérature noire. De cette nuit, il faudra bien sortir puisqu’on est allé jusqu’au bout et l’on ne pouvait vraiment y aller qu’une fois.

Le jugement à porter sur l’homme ne saurait évidemment pas être confondu avec celui qui concerne l’écrivain. Il risque d’interférer dangereusement dans le cas d’un livre comme « Bagatelles pour un massacre » au titre sinistrement prophétique. Mais je me souviens aussi qu’au temps de ma première lecture, je m’attendais à trouver à la dernière ligne la révélation que Céline lui-même pour avoir écrit une chose pareille ne pouvait être que juif. Je doute donc qu’il ait réellement servi la cause de l’antisémitisme.

II demeure enfin que je réprouve toutes les persécutions.

PAUL RASSINIER

(Ex-concentrationnaire)

Je suis mal placé pour en parler étant donné que je suis à fond, à 150 % pour lui. D’une manière générale, je déteste le procès politique qui ne signifie rien : on condamne des hommes comme traîtres à la Patrie et on les hisse sur un piédestal parce qu’ils trahissent l’humanité... Ces choses me dépassent. Mon opinion est :

1° Que le procès que l’on fait à Céline est une saloperie.

2° Que le sort qui lui est fait est inhumain.

3° Que les deux choses servant des intérêts de classe, notamment les gens qui le frustrent de ses droits d’auteur et l’État français qui lui a supprimé sa pension après avoir confisqué ses livres.

4° Que c’est le procès des bénéficiaires de l’opération qu’il faut faire.

MARCEL AYMÉ

Ses ennemis auront beau mettre en jeu contre lui toutes les ressources d’une haine ingénieuse, Louis-Ferdinand Céline n’en est pas moins le plus grand écrivain français actuel et peut-être le plus grand lyrique que nous ayons jamais eu. Le fait est que la jeune littérature procède de lui sans oser s’en réclamer.

La IVe République ne s’honore pas en tenant en exil un homme de cette envergure. Elle ne se montre pas non plus très habile, car un Céline exilé pourrait un jour écrire des « CHÂTIMENTS » que tous les Français liraient avec plaisir.


Le Libertaire, 20 janvier 1950.
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Écho de presse
1932 : le choc « Voyage au bout de la nuit »



UNE LETTRE DE CÉLINE AU LIB’

Cher Ami,

Voilà qui fait du bien dans l’état crevant où je me trouve ! Et la meute au cul nom de Dieu ! Quel hallali ! Dix ans qu’on me traque. Pante, voué à toutes les routes du monde ! Quelle vie ! De cachots en huttes glacées !

Ah, « Hors la loi », cher Libertaire, c’est moche ! Surtout vioque – cinquième fois grand-père, vous imaginez !

Ils vont quand même me passer bientôt au pal, j’imagine. Je suis promis à la foule – animal d’Arène – la foule, la plus grande hypocrite du monde.

Je voudrais me traîner là-bas pour voir, si je peux... mais je suis à bout... à plus tenir debout... même pour la curée faut encore une bête à peu près sur pattes ! Je voudrais pourtant les voir en face...

Votre bien amical,

L.-F. CÉLINE

ANDRÉ BRETON

Cher Camarade,

Mon admiration ne va qu’à des hommes dont les dons (d’artiste, entre autres) sont en rapport avec le caractère. C’est vous dire que je n’admire pas plus M. Céline que M. Claudel, par exemple. Avec Céline l’écœurèrent pour moi est venu vite : il ne m’a pas été nécessaire de dépasser le premier tiers du Voyage au bout de la nuit, où j’achoppai contre je ne sais plus quelle flatteuse présentation d’un « sous-officier » d’infanterie coloniale. Il me parut y avoir là l’ébauche d’une ligne sordide.

Aux approches de la guerre, on m’a mis sous les yeux d’autres textes de lui qui justifiaient amplement mes préventions. Horreur de cette littérature à effet qui très vite doit en passer par la calomnie et la souillure, faire appel à ce qu’il y a de plus bas au monde. L’antisémitisme de Céline, le soi-disant « nationalisme intégral » de Maurras, sous la forme ultra-agressive qu’ils leur ont donnée, ne sont pas seulement des observations, mais le germe des pires fléaux.

A ma connaissance Céline ne court aucun risque au Danemark. Je ne vois donc aucune raison de créer un mouvement d’opinion en sa faveur.

JEAN GALTIER-BOISSIÈRE

Directeur du « Crapouillot »

Céline est sans nul doute l’écrivain le plus important de l’entre-deux-guerres. Même si l’on n’est pas d’accord avec la conclusion de ses pamphlets, on ne peut que s’incliner devant la puissance et l’originalité de son œuvre romancée. Reprocher aujourd’hui à Céline son attitude d’avant-guerre est aussi absurde que d’avoir reproché à Henri Béraud en 1914 son pamphlet « Faut-Il réduire l’Angleterre en esclavage ? » publié huit ans plus tôt !

Céline a prouvé qu’il n’avait jamais joui d’aucun avantage pendant l’occupation du fait des Allemands et qu’il n’avait jamais collaboré à aucun de leurs journaux ; ce sont ses amis collaborationnistes qui se sont ingéniés à le compromettre en montant en épingle des passages de lettres privées et il est évident que dans le climat de l’époque, il lui était assez difficile d’élever une protestation.

Que Céline puisse être poursuivi cinq ans après la Libération prouve l’hypocrisie de la justice contemporaine : elle s’acharne sur un écrivain parfaitement désintéressé, alors que tous les gros industriels, coupables de collaboration économique et qui ont gagné des milliards avec l’occupant, n’ont, pour la plupart, jamais été inquiétés.

[…]

JEAN DUBUFFET

Peintre

C’est bien contrariant que dans cette nation qui est la nôtre existent des lois qui interdisent à ses ressortissants de penser librement et d’exprimer clairement ce qu’ils pensent. On voudrait que, dans un pays où le mot théorique de liberté est si souvent prononcé, cette dernière miette de liberté – celle d’opinion – soit effectivement sauvegardée.

Je ne sais si Céline ressent ou non de la méfiance pour les Juifs et de l’estime pour les Allemands (il ne serait pas le seul) ni si telles opinions se trouvent dans ses écrits – ses très admirables écrits – clairement énoncées. Je voudrais qu’on ait, dans notre pays, quand on éprouve de la méfiance ou de l’estime pour qui que ce soit, le droit de le dire.

Céline est un des plus merveilleux poètes de notre temps. L’exil très pénible auquel l’ont obligé depuis tant d’années des factions françaises est tout à fait affligeant. Il faut y mettre fin. Il faut l’absoudre complètement, lui ouvrir grands tous les bras, l’honorer et le fêter comme un de nos plus grands artistes et un des plus fiers et incorruptibles types de chez nous. Nous n’en avons plus tant.

RENÉ BARJAVEL

Auteur de « Ravage »

Céline est le plus grand génie lyrique que la France ait connu depuis Villon. Ferdinand et François sont des frères presque jumeaux.

Les frontières et les régimes politiques changeront, et Céline demeurera. Les étudiants des siècles futurs réciteront « La mort de la vieille bignole » après « La ballade des pendus », scruteront pierre à pierre les inépuisables richesses de « Mort à Crédit », cette cathédrale, et s’étonneront d’un procès ridicule. Céline n’est pas à notre mesure.

Vouloir le juger, c’est mesurer une montagne avec un mètre de couturière. Ses juges devront se résigner à entrer dans l’histoire avec un visage de caricature.

GAËTAN PICON

Auteur du « Panorama de la nouvelle littérature française »

Le « Voyage au bout de la nuit » est l’un des cris les plus farouches, les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé : il annonce et domine le désespoir contemporain. Il faut avoir suivi Céline dans ce voyage pour savoir si l’on est digne d’aller au-delà. L’action de Céline a été considérable, il fut l’un des premiers à vivre ce dont la littérature actuelle, allait bientôt se nourrir presque exclusivement : l’absurdité de la vie humaine.

D’autre part, la relation essentielle que Céline établit entre l’absurde et l’obscène, nous la retrouvons chez Sartre : l’histoire littéraire retiendra que « La Nausée » porte en épigraphe une phrase de Céline. Et autant que sur la sensibilité, son influence s’est exercée sur le style. Il fut l’un des premiers à faire l’essai d’un style direct, parlé, disloquant le style traditionnel, largement ouvert à l’argot.

Comme Sartre a beaucoup retenu de sa vision (et aussi de sa technique), Raymond Queneau n’a-t-il pas beaucoup retenu de son style ? Décidément, il faut compter la « Voyage » parmi les maîtres livres de ce temps.

MORVAN LEBESQVE

Rédacteur en chef de « Carrefour »

Ma réponse, comme dit l’autre, sera brève. Je n’ai pas à connaître de la carrière politique de Louis-F. Céline, le domaine politique m’étant totalement étranger.

Je considère Louis-F. Céline comme le plus grand romancier vivant avec Faulkner et le seul écrivain français de ce siècle qui ait comblé le fossé entre la littérature et le peuple. Je propose donc qu’on le fasse revenir en France avec les égards qui lui sont dus.

UNION ALSACIENNE DES ANCIENS COMBATTANTS ET VICTIMES DE LA GUERRE

Cher Camarade,

Puisque vous avez prié vos lecteurs de vous envoyer leurs réponses, veuillez me permettre de vous signaler que le Dr Louis Destouches dit Louis-Ferdinand Céline est un ancien combattant authentique du massacre 1914-1918 et qui en est revenu crevé, pour obtenir finalement l’aumône d’une pension de 60 % par les patriotes de l’arrière, qui aujourd’hui sont prêts à le traîner devant une juridiction d’exception – donc anticonstitutionnelle – sous le prétexte fallacieux d’avoir « porté atteinte au moral de la nation en temps de guerre ».

Quelle sinistre rigolade ! Il faudrait d’abord que cette « nation » ait une morale. A moins qu’on appelle « morale » une situation qui consiste à permettre à quelques parasites visqueux et pleins de suffisance de vivre et de s’engraisser du profit des périodiques tueries qu’ils provoquent, qu’ils bénissent et qu’ils fêtent.

Il faut vraiment avoir le cœur bien accroché pour ne pas vomir de dégoût quand on songe que les prébendiers du régime que nous subissons osent continuer à voler à l’ancien combattant, auteur du « Voyage au bout de la nuit », sa pension de malheureuse victime de la guerre.

Mais, comment, par ailleurs, ne pas être tenté de penser que c’est la vengeance des traîneurs de canne qui, dans la coulisse, poursuivent le grand écrivain lyrique L.-F. Céline pour avoir osé ne pas être un chien servile et un lèche-cul conformiste.

Fraternellement,

CHONT-LUCHONT,

Président

ALBERT CAMUS

La justice politique me répugne. C’est pourquoi je suis d’avis d’arrêter ce procès et de laisser Céline tranquille. Mais vous ne m’en voudrez pas d’ajouter que l’antisémitisme, et particulièrement l’antisémitisme des années 40, me répugne au moins autant.

C’est pourquoi je suis d’avis, lorsque Céline aura obtenu ce qu’il veut, qu’on nous laisse tranquilles avec son « cas ».

BENJAMIN PÉRET

Cher Camarade,

L’intérêt soudain que « Le Libertaire » porte au nommé Céline me surprend profondément. Je ne peux pas oublier, en effet, que Céline a joué, avant et pendant la guerre, un rôle tout à fait néfaste. Toute son œuvre constitue une véritable provocation à la délation et, de ce fait, devient indéfendable à quelque point de vue qu’on se place car la poésie ne passe pas, quoi qu’en disent ses thuriféraires, par la bassesse et l’ordure.

Or, l’œuvre de Céline se situe tout entière dans un égout où, par définition, la poésie est absente. Et l’on voudrait en soulever la plaque pour nous faire respirer les émanations méphitiques qui s’en dégagent ! Non, qu’il reste au Danemark où il ne risque rien s’il n’ose pas se présenter devant un tribunal dont il n’a guère à attendre qu’une condamnation de principe.

C’est toute une campagne de « blanchiment » des éléments fascistes et antisémites qui se développent sous nos yeux. Hier, Georges Claude était remis en circulation. Demain ce seront Béraud, Céline, Maurras, Pétain et compagnie. Quand toute cette racaille tiendra de nouveau le haut du pavé, qu’auront gagné les anarchistes et révolutionnaires en général ?

Pas de donquichottisme ! Réservons notre solidarité – et celle-ci totale – pour les victimes de notre capitalisme, de Franco, Staline et autres dictateurs qui souillent aujourd’hui la surface du globe.

ALAIN SERGENT

Pour bien connaître, en tant qu’ancien prisonnier politique, la mentalité des « juges républicains », je trouve que Céline a parfaitement raison de ne pas rentrer tant qu’il courra un risque, sachant sans doute trop bien ce que couvre le mot de justice.

Les principes n’ont rien à voir en l’occurrence, c’est une simple question de rapport de force sur le plan politique. On a envoyé Brasillach au poteau parce que Russes et Américains vivaient à ce moment leur lune de miel, aujourd’hui on le condamnerait à quelques années de prison. Dans une situation nouvelle, la plupart des « juges » seront prêts à condamner ceux qu’ils servent aujourd’hui, et à filer doux devant un Doriot quelconque. Il faut croire, d’ailleurs, que ce phénomène n’est pas nouveau puisque La Fontaine disait : « Suivant que vous serez puissant ou misérable... »

Il reste que votre enquête est des plus édifiantes, car elle oblige chacun à prendre position. En outre, elle devient un élément du rapport de forces dont j’ai parlé, en incitant pas mal de gens à réfléchir.

JEAN-GABRIEL DARAGNES

Il n’y a plus de place dans notre société pour ceux qui ne veulent pas jouer au jeu que notre civilisation nous impose. C’est pourquoi Céline, qui n’a pas voulu et ne veut pas prendre place dans ce concert absurde, s’est heurté à une justice qui rebondit sur un dossier vide, mais ne veut pas tolérer tant d’indépendance.

Il est certain qu’un des plus grands écrivains actuels, peut-être le plus grand depuis Proust, est menacé dans sa santé, dans sa vie, dans son œuvre pour avoir été en rébellion contre une époque qui ne tolère pas la liberté de penser.

Quels remords pour ceux qui auront frappé un homme accablé sous les plus abominables menaces.

Addendum du Libertaire :

Il ne s’est jamais agi pour nous de défendre Céline, non plus de l’attaquer. Simplement, à travers son cas, nous avons voulu nous élever contre les procès d’opinion.

Certains de nos camarades travailleurs ont été étonnés de nous voir lancer cette enquête au moment où tant de révolutionnaires tombent en Espagne, derrière le « Rideau de Fer » et ailleurs, au moment où pour un Céline réduit à la misère, des millions d’hommes sont enfermés dans des camps de concentration, dans les prisons, pour simple délit d’opinion.

Eh bien ! Céline l’antisémite, mais aussi l’inoubliable écrivain, est victime aujourd’hui de ces procédés, car le délit d’opinion est cousin germain du racisme. Mais nous n’admettons pas que les juges qui condamnent les insoumis, les objecteurs, qui gardent en prison les mineurs, condamnent un homme qui au moins a eu, lui, le courage de ses opinions.

Nous clôturons l’enquête Céline en publiant les réponses de nos lecteurs. Nous y voyons une très grande diversité d’opinions. Nous rappelons à ce sujet que les réponses n’engagent que leurs signataires, par exemple celles de Morvan Lebesque et René Barjavel qui n’engagent nullement le journal « Carrefour ». Nous n’avons eu en cette affaire qu’un seul souci : l’information objective et les lettres de nos lecteurs nous ont soutenus dans cet effort. Nous les en remercions bien vivement.

N. D. L. R.

Crédit RETRONEWS


C’est toujours triste, la mort d’un lettriste

Maurice Lemaître, prince de l’avant-garde, cinéaste expérimental prisant l’insolence et un art libérateur, s’en est allé à 92 ans.

par Nicole Brenez

Avec la disparition de l’immense Maurice Lemaître, né Moïse Bismuth en 1926, fils d’un employé tunisien juif et d’une brodeuse française catholique, se tourne l’une des pages les plus riches de l’histoire des arts. Incarné par Lemaître qui n’a cessé d’écrire, peindre, filmer et invectiver jusqu’à la fin, son ahurissante fertilité dans tous les secteurs de l’expérience – littérature, arts plastiques, cinéma, musique, mais aussi art culinaire, pédagogie, danse, vie courante…– aura permis au Lettrisme de perdurer 75 ans, du jamais vu dans la dynamique des mouvements avant-gardistes souvent aussi intenses qu’éphémères. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion d’Isidore Isou qui l’avait conçu en Roumanie à partir de 1942, le Lettrisme adopte une forme d’organisation centrée, hiérarchique et offensive, avec pour projet une entreprise systématique de théorisation critique dans toutes les disciplines et pour horizon la conquête du monde au nom de valeurs révolutionnaires. Tous deux créés par Maurice Lemaître, revendiquant les modèles militaires liés à l’avant-garde, les premiers organes lettristes s’intitulent Ur. La Dictature lettriste (1946) et Front de la jeunesse (1950).

Energie critique

Dans le champ particulier du cinéma, la productivité du Lettrisme, ses capacités de renouvellement et son intégrité artistique ne se sont pas démenties depuis 1951. Au mitan du XXe siècle, cinq films prennent d’assaut les formes classiques en voie de calcification accélérée : Traité de bave et d’éternité de Jean Isidore Isou, L’Anticoncept de Gil J Wolman, Hurlements en faveur de Sade de Guy Ernest Debord, Tambours du Jugement premier de François Dufrêne et Le Film a-t-il déjà commencé ? de Maurice Lemaître. Fétichisation des rebuts et de l’envers du cinéma (Isou), flicker noir et blanc projeté sur un ballon-sonde (Wolman), « désorganisation terroriste » (Debord), suppression du film au profit de la séance (Dufrêne), transformation de la séance en ce qui ne s’appelait pas encore le happening (Lemaître), une phrase des Hurlements de Debord résume l’entreprise collective : « J’ai détruit le cinéma, parce que c’était plus facile que de tuer les passants ». Sans leur énergie critique, le cinéma serait resté à jamais « l’art le plus en retard », dixit Lemaître.

Après Traité de bave et d’éternité, Isidore Isou délaisse à peu près le cinéma en termes (qu’il a rendu obsolètes) de réalisation ; mais à partir de 1962, son bras droit et assistant réalisateur sur le Traité de bave, Maurice Lemaître, reprend l’initiative et les créations ne cessent plus. Pour Lemaître, chaque œuvre élabore simultanément une proposition plastique nouvelle (sur les rapports entre image et son, ou entre image et corps, ou entre film et projection…) ; une invention en matière esthétique (sur le statut de l’œuvre dans la vie) ; et une affirmation sur l’histoire de l’art (sa dimension dite, en vocabulaire lettriste, « méca-esthétique »). Sur la base de cette triple exigence, les œuvres se multiplient, parmi lesquelles s’imposent Chantal D, Star (1968), Le Soulèvement de la jeunesse (1969), la série des 6 Films infinitésimaux et supertemporels (1967-1975), 50 bons films (1977), la série « hyperautobiographique » Vies de M.B. et notamment l’épisode V, Tunisie Tunisie (1985-1990), l’hommage à Erich Von Stroheim (1979), L’Ayant-Droit (1991), investigation sur un cas de censure par la télévision gaulliste…

Art multiple

Simultanément à ses travaux plastiques et filmiques, Lemaître publie romans, scénarios, traités, plaquettes et pamphlets dont les titres à eux seuls font programme : Toujours à l’avant-garde de l’avant-garde jusqu’au paradis et au-delà (1972), Photos banales, photos ratées et autres clichés novateurs, y compris des portraits originaux (1980) ; ou permettent d’en annoncer la teneur à la fois féroce et burlesque : De Jean-Luc Godard à Alain Resnais, en passant par Chris Marker, Marguerite Duras, Robbe-Grillet, Marcel Hanoun, François Truffaut, Louis Malle, etc., ou des escrocs des Cahiers du cinéma aux faussaires du film ciselant (1978).

Dans le champ des arts plastiques, et pour plus de clarté polémique, avec Les pompiers et les escrocs de l’art moderne, de César à Balthus et Ben (1985), Lemaître établit un tableau chronologique en deux colonnes, l’une très vide et l’autre très pleine. À gauche, une colonne de dates, de 1947 à 1972. Trois noms : 1947, Isou, 1950, Pomerand, Lemaître. À droite, la colonne des « Artistes influencés » : 1948, André Masson, 1950, Mathieu, Tobey, Kline, Capogrossi, Bryen, Hains, Villeglé, Soulages, puis les Situationnistes, les « conceptuels »… en somme l’histoire officielle, qui leur a bien rendu la monnaie de leur violence systémique.

Quelle que soit la discipline abordée, Maurice Lemaître y intervient pour affirmer que l’art ne consiste pas en un ensemble de lois complexes, voire inaccessibles au profane, qu’il n’est pas un ailleurs de la vie, qu’il a pour but la libération des consciences et non la production d’objets à très haute valeur ajoutée. L’art est exercice critique, explosion vitale et acte inappropriable.

Parmi ceux qui savaient le reconnaître, un autre géant disparu cette année. Le 9 janvier 2002, au cinéma les Trois Luxembourg, à l’issue d’une projection d’Un soir au cinéma (1962), transformée comme il se doit en performance par l’infatigable Maurice Lemaître, André S. Labarthe déclara à celui-ci : « C’est ce qui restera du cinéma quand il aura été détruit. »

Libération, 5 juillet 2018

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