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Rideau. Chino tire sa révérence. Vive Christian Prigent

Tiphaine Samoyault, Denis Roche

D 18 juin 2024     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


C’est ainsi que Tiphaine Samoyault commente dans Le Monde, la dernière publication de « Chino fait poète » de Christian Prigent (éditions Pol, 15/02/2024). Christian Prigent, digne représentant des avant-gardes des années 1960-70 qui ont vu la naissance des revues Tel Quel (1960) avec Sollers et TXT avec Prigent (1969). Des dynamiteurs du paysage littéraire : le roman conventionnel pour Sollers et de la poésie pour Prigent (pour faire court), comme aujourd’hui Emmanuel Macron dynamite le paysage politique.

Ces hussards de la littérature disparaissent en même temps que les derniers vétérans du débarquement en Normandie. Philippe Sollers, né en 1936, s’en est allé l’an passé, Chistian Prigent né en 1945 est toujours parmi nous. Occasion, saisie par les éditions Plon, de faire revivre la subversion des poésies de ce dernier, loin des formes classiques.

Chino fait poète


Christian Prigent, Chino fait poète, P.O.L., 2024, 176 p., 19€

Résumé

Chino fait poète s’inscrit à la suite de quatre livres publiés chez P.O.L. Leur personnage central est l’alter ego de l’auteur. Les Enfances Chino (2013) a évoqué ses commencements ; Les Amours Chino (2016) sa vie érotique ; Chino aime le sport (2017) ses engouements sportifs ; Chino au jardin (2021) quelques lieux émouvants de sa vie. Devenu un vieil homme, Chino fait du rangement dans sa tête : où fut, pour lui, l’essentiel ? quelle était au fond sa question ? Seul le mot « poésie » lui fournit une réponse : sans doute n’a-t-il jamais écrit que pour savoir ce qu’est le langage...

Rideau. Chino tire sa révérence. Vive Christian Prigent

Tiphaine Samoyault

MATIÈRE ET MÉMOIRE

Après Les Enfances Chino, Les Amours Chino, Chino aime le sport et Chino au jardin (P.O.L, 2013, 2016, 2017 et 2021), voici que Chino fait poète. Chino – François en gallo (une des langues de Haute-Bretagne), nous apprenait un précédent livre – est l’alter ego de Christian Prigent, une sorte d’auto-personnage à travers lequel il revient de façon excentrique sur sa vie ; excentrique, car bien éloignée des formes classiques du récit de soi, autobiographie ou mémoires. Les Enfances Chino évoquait ¬l’enfance et l’adolescence de l’auteur à Robien, un quartier populaire de Saint-Brieuc, et contenait nombre de souvenirs et d’anecdotes, faisant exploser la narration dans tous les sens, désarti-culant la syntaxe pour se mettre au rythme de la pensée, de l’imaginaire et des fantasmes de cet âge, bousculant les légendes et l’ordre du discours. Si les volumes du cycle des Chino sont souvent sous-titrés « roman », ils peuvent être en prose ou en vers ou mélanger les deux. Ici, Chino « fait poète », donc les pièces sont en vers, et rimés s’il vous plaît.

La matière de Chino fait poète reste autobiographique : à 15 ans, les premiers poèmes sont montrés à maman, deux ans plus tard il faut aller chez le psy, en 1968, la poésie est sur les murs, Chino devient maoïste en s’opposant au communisme de papa, il feuillette des revues, « ça rythme il paraît l’action ». Un an plus tard, il publie son premier recueil. Christian Prigent crée avec Jean-Luc Steinmetz TXT la même année, à Rennes − Chino aussi semble-t-il, dans un éclat de rire « carnavalesque », selon l’éditorial du premier numéro de la revue, lancé à la face du vieux monde que tous, à ce moment-là, veulent laisser derrière eux.

Pendant plus de vingt ans – jusqu’en 1993 –, les questions théoriques les plus stimulantes posées par la poésie, les expérimentations les plus extrêmes et les plus antilyriques y sont accueillies. En 2019, trois poètes, Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, ont décidé de redonner vie à TXT pour ouvrir une place, aujourd’hui encore, à des écritures excentriques, à des auteurs et autrices qui sortent des normes habituelles de l’édition. On ne parle plus aussi facilement d’avant-garde que dans les années 1970, mais on continue à avoir des postures critiques et à s’opposer aux écritures tranquilles, dépourvues de toute audace formelle. Christian Prigent, comme plusieurs de ses compagnons de route de l’ancien TXT – Jean-Pierre ¬Verheggen, Eric Clémens, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Pierre Le Pillouër, Liliane Giraudon – en sont désormais les figures historiques, mais pas dépassées.

Le souci poétique

La poésie est d’abord un travail sur la langue, dans toutes ses dimensions sensibles, signifiantes, mais aussi historiques et sociales. « On peut peu mais au moins ça. » La typographie, le dessin, le gribouillage, la disposition des poèmes sur la page, les cadences, tous les moyens sont bons pour trouver un espace d’expression, même après que beaucoup de ses prédécesseurs ont donné congé à la poésie. « La poésie – merde pour ce mot », avait écrit Francis Ponge (1899-1988), sur lequel Prigent a autrefois fait une thèse.

Il n’est pas dit que Chino fait une thèse, mais celui-ci découvre à son tour la haine de la poésie presque en même temps que la poésie elle-même : « En ces années fin des soixante/ le robinet poétique goutte/ après mai un jus de déroute/ d’où du moisi dans les soupentes (…) on s’asphyxierait pour des plombes/ à pomper ce zéphir de tombe/ les cadavres sont dans leurs bouches/ faudra des muses plus farouches. » La récusation ne rend que plus vif le souci poétique, qui a à voir avec le rapport symbolique que les humains entretiennent avec le monde dans lequel ils vivent.

« Faire poète », c’est donc s’insurger contre les normes de la représentation et du discours qui ne disent rien de l’expérience particulière que chacun fait de sa propre vie. Les moyens trouvés par Chino-Prigent sont l’humour, la trivialité, la traversée des langues « basses », de tous les lieux et temps de la langue, le carnaval. Ils sollicitent un véritable engagement corporel de la lectrice et du lecteur. En se laissant faire, on comprend presque physiquement que le langage pour l’écrivain est une matière aussi chimique, solide et liquide, que la peinture pour le peintre. La matière, la nature des choses, est d’ailleurs la grande affaire de cette poésie : le monde avec rien derrière ni devant. Il faut lire par exemple cette « méditation ras le sentier », où l’on perçoit, « entre la crotte et la vipère/ un détail d’orchidée : qu’on n’aille/ pas crabouiller ça disait mon père ».

Mais la proximité avec les choses qui s’inscrit dans la phrase drôle ou en déséquilibre laisse place aussi à la coupure et à la séparation : celle-ci s’exprime particulièrement dans le livre par les « saluts » aux amis morts ou encore vivants. Chino fait poète est aussi un livre pour dire salut ou, comme le dit le petit texte de la quatrième de couverture : « Les temps étant venus, legs des rogatons. Rideau. » Chino tire sa révérence. Vive Christian Prigent.

Tiphaine Samoyault (Ecrivaine et essayiste)

Extraits de Chino fait poète

pensée au p’tit déj’

des fumigations du bol de café
ou (si tu oses lever le nez)
des cuvettes du firmament
petit homme dès qu’étant né
tu files au néant
le jet du Léthé
troue d’un lait hallu
ciné toi : c’est foutu

(p. 49)

9 h, méditation ras le sentier

observe ici et ne défaille
entre la crotte et la vipère
un détail d’orchidée : qu’on n’aille
pas crabouiller ça disait mon père

mais mon sabot était bien lourd
et large : a massacré la fine
fleur ta ! ta ! ta ! j’ai l’orteil gourd
l’allégorie me turlupine

assieds ton petit cul dans l’herbe
ne pense à rien qui exacerbe
l’instinct d’être pas là où bulle
dans l’amitié du vermicule
ton être à peine de l’étant
extrait -
le monde est beau la mer
non amère aime énormément
que tu t’oublies dans sa viscère
sans découper du tif en quatre
en reluquant la montgolfière

même elle a le fil à la patte
maudis jamais la terre mère

Christian Prigent, inquiet et jubilatoire

Voici un intéressant document d’archive du Monde des livres de 2003. Patrick Kéchichian y dresse un bon panoramique de l’œuvre de Christian Prigent et de ce qu’a représenté le courant avant-gardiste des années 1970 qu’il anima.
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Malgré le reflux des avant-gardes, l’ancien animateur de la revue « TXT » n’a pas renoncé à l’exigence du nouveau.
Par Patrick Kéchichian
Publié le 14 novembre 2003, modifié le 14 juin 2021

Christian Prigent n’est pas le survivant d’une époque révolue, celle qui vit fleurir, autour des années 1970, de fortes idées sur la littérature, même lorsqu’elles étaient exprimées sur un mode légèrement terroriste. Les écoles et les groupes ont disparu, ainsi que la plupart des revues qui en étaient le bras séculier. Et si pas mal d’illusions furent mises aux oubliettes de l’histoire et de la théorie, on aurait tort de croire qu’un progrès décisif a été accompli à la lumière d’un tel oubli. Il suffit d’ailleurs de constater combien l’arrogance des idées les plus courtes et les moins informées a remplacé la force des convictions - dans le seul but de masquer un grand vide de la pensée.

Fidèle sans raideur, Christian Prigent, qui fut, de 1969 à 1993, l’animateur principal de la revue TXT – l’un de ces lieux où la modernité tentait de se construire (une anthologie a été publiée chez Christian Bourgois en 1995) –, reste attaché à l’idée que « le travail de la littérature » ne peut se débarrasser d’une « inquiétude » permanente sur « la possibilité de faire sens, de se servir des formes acceptées et acceptables… parce qu’il y a une lassitude des formes statutairement codées ». Mais pourquoi ce reflux des modernités explicites ? « Le mot avant-garde est devenu inutilisable, explique Prigent, je le regrette. Il relève de la filiation avec des formes de pratiques idéologiques et de conduites politiques que l’histoire a mises aux poubelles, disqualifiées. Cette alliance, qui reposait sur une grande quantité de malentendus et d’illusions, était fondatrice des avant-gardes depuis la fin du XIXe siècle et surtout depuis le surréalisme et les années 1960-1970. On ne peut plus se dépêtrer de ce télescopage. Le problème est que, si on liquide ce terme, on liquide également ce qu’il recouvrait de questionnement esthétique, d’exigence du nouveau… »

Cette exigence, Christian Prigent ne l’a pas abandonnée, car elle « excède le terme et l’histoire où il a été fixé ». Il l’a simplement convertie en horizon personnel, afin de construire, livre après livre, sans projet ni plan d’ensemble, l’une des œuvres les plus conséquentes et les plus fortes que l’on puisse lire chez les écrivains de sa génération – il est né en 1945. Le point de départ, la « matrice » de tout travail d’écriture, est poétique. Mais en même temps la poésie est un exercice spécifique, qui ne saurait se confondre avec celui de la prose. Même si, comme le précise Prigent, « mes romans sont des textes travaillés par des techniques qui relèvent du poétique – prosodie, rythmique ou mode de composition ».

« Travaillé », le mot est faible… C’est en fait à un formidable pari linguistique et narratif que l’écrivain invite son lecteur. Commencement (POL, 1989) et Une phrase pour ma mère (POL, 1996), ou encore un très étonnant récit érotique, Le Professeur (éd. Al dante, 1999), exploraient certaines régions de la prose. Sorti cet automne, Grand-mère Quéquette (POL, 398 p., 22 €) radicalise la méthode, la conduit jusqu’à un point extrême. Livre époustouflant et jubilatoire, il a cette vertu première de bousculer nos habitudes de lecture, de ne rien laisser en place des conventions narratives en usage et de la langue ordinaire qui sert à les exprimer. Certes, on peut reculer devant l’entreprise, avoir quelque difficulté à épouser le rythme endiablé du récit, courir moins vite que le romancier… mais on ne peut ignorer la rigueur de l’entreprise. Ni sa truculente intelligence.

Le roman se déroule en une journée, de laudes à complies : « Il faut se donner un cadre », se justifie Prigent. Un crime (réel) a lieu, dont le père (réel), enseignant communiste, de l’auteur avait rêvé, un jour, de faire un roman, accumulant la documentation sans sauter le pas. Le fils a repris le flambeau, mais se laisse prendre au jeu de l’écriture, « qui repousse l’échéance du crime »… Au milieu de ce temps resserré et en extension perpétuelle, la grand-mère du titre, omniprésente, emblème d’une époque – l’après-guerre –, celle de l’enfance de l’auteur.

Invention verbale

Héritier de Rabelais, de Sterne et de Jarry (il écrivit un recueil d’essais qui portait un titre en forme d’hommage, Ceux qui merdRent, POL, 1991), lecteur d’Artaud et de Beckett, de Novarina, de Fiat et de Tarkos, Christian Prigent démontre une capacité d’invention verbale, de fantaisie et d’innovation qui a renoncé à tout caractère hégémonique ou d’exemplarité.

« Lamento-bouffon », « autobiographie fantasmée », avait-il écrit pour qualifier Une phrase pour ma mère. On peut reprendre ces appellations, avec la langue qui mène le bal, ou plutôt la sarabande. Mais la bouffonnerie cache mal, ne cherche pas à cacher en fait, ce « quelque chose de l’expérience mélancolique » qui domine dans l’acte d’écrire, et dont il parlait dans un récent entretien : « Le fond de l’être effraie », ajoutait-il.
« Tant qu’il y aura de l’humain, affirme-t-il, c’est-à-dire de l’inquiétude, tant que cette inquiétude portera sur la capacité de l’être parlant à se représenter la manière dont le monde l’affecte, il y aura une question sur l’avant-gardisme, sur l’invention des formes, sur les trouvailles de langue. Et le mouvement de la littérature sera indéfiniment ce mouvement de renouvellement d’elle-même en elle-même. »

Patrick Kéchichian

Lemonde

L’ordre poétique aujourd’hui par Christian Prigent (février 2024)

L’ordre poétique aujourd’hui politiquement correct dit :
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A/ La poésie sera « éco-poésie », ou ne sera pas. Consciente des enjeux écologiques, elle fera de cette conscience sa raison de parler. Elle sera donc de son temps. Mais renouera aussi avec sa vocation pastorale et sa tradition de sensibilité au bucolique. Elle s’y ressourcera après des décennies de formalismes maniérés et d’abstractions fumeuses. Et elle sera jugée sur ce critère : l’éco-poétique, nous prévient-on, évalue « les textes et les idées en fonction de leur cohérence et de leur utilité en tant que réponse à la crise environnementale » [1].

B/ Outre qu’utile (et pour l’être plus), le poème devra être « intéressant » et partager généreusement sa dose de sensible. Il sera d’humeur commode, son éthique sera bienveillante et égalitaire [2]. Faute de quoi, son horizon d’utilité pratique se bouchera, ennuagé d’intellectualité barbante et de rhétorique biscornue. La prescription (la commande sociale) est donc : soyez attentifs au commun (à ce à quoi s’intéressent « les gens »), repérez les contenus sociétaux aujourd’hui intéressants, mettez-les en langue discrètement poétique et popularisez efficacement les résultats. Adieu, du même coup, et une bonne fois pour toutes, à la tradition moderniste (élitisme avant-gardiste, spéculations théoriques obscures, travail maniaque sur la langue, lubies « textualistes »…).

C/ Contenu correctement éco-poétique + messagerie militante sans difficulté rébarbative = ambiance cool. Le poète ? – un soignant (applaudissements). La poésie ? – un médicament contre les blessures réelles et symboliques que le monde (la cruauté socio-politique et la déroute de la pensée devant cette violence) inflige au monde (aux hommes privés d’avoir, de pouvoir, de sens et de jouissance). C’est en finir, également (mais c’est au vrai la même chose), avec les forcenés du « négatif », les obsédés du « mal », les pervers textuels polymorphes, les maniaques du « cap au pire », les remueurs du couteau poétique dans les plaies du chromo idéologique. Il y a des auteurs (Sade, Ducasse, Joyce, Kafka, Bataille, Artaud, Genet, Beckett…) que les poètes ne nomment désormais que pour se faire peur et qui ne sont plus pour les critiques de poésie que des croquemitaines exotiques ou obsolètes.
Que « l’homme habite en poète [3] » est le mantra de l’enthousiasme éco-poétique.
On en fait la devise d’un retour à la poésie pastorale [4].
Voire : un slogan riche en supplément d’âme pour manif écologiste [5].
Souvent, ça prend un ton impératif : habite donc en poète ! (= cesse de faire le mariole prosaïque et brutal, le ravageur des flores, la terreur de la faune).
Ou alors ça fait s’attendrir sur une image humiliée mais réconciliée de l’homme : si peu distinct au fond de la bête, à tu et à toi avec les arbres, décidément océanique, familier du cosmos.

Que dit en fait Hölderlin  ?

L’homme habite la terre d’une façon particulière : qui n’appartient qu’à lui, à laquelle seul il appartient.
Cette façon est « poétique » : l’homme n’habite la terre qu’en y bâtissant sa demeure de langue.

Ce n’est pas une sinécure (Hölderlin : « le plus terrible des biens, la Parole, à l’homme donné ») : ça isole dès que ça installe.
Si le parlant approche la terre, ce n’est qu’à l’abri du bâti des mots (Hölderlin : « So birgt der Dichter » : c’est ainsi que le poète s’abrite, et abrite autrui). Il vit derrière ces murs, dans l’espace mesuré par la puissance de nomination dont ils le dotent (Hölderlin dit que la terre, au contraire, est sans mesure : « Giebt auf Erden ein Maß ? / Es gibt keines » [6]).
Soit : habiter « poétiquement » n’est pas adhérer à la terre, se confondre avec elle, se fondre en elle. C’est s’y reconnaître étranger : maintenu à la distance à quoi contraint le fait que nous nous la représentons, que nous la parlons, que nos fictions y créent des mondes.

Hölderlin, encore : « Der Mensch […] / Von der Natur getrennt / Als wie allein ist er im anderen weitem Leben ».
Je traduis vite fait : « seul dans la vaste vie, séparé de la nature : l’homme ».

Ce qui gêne les parlants aux entournures de la pensée, c’est l’intuition que leurs vies sont formées et hantées par une é-normité qui échappe à la médiation symbolique.

Cette é-normité (cf. Hölderlin, ci-dessus), nul ne peut la représenter : il n’est de représentation que limitée par ses codes (ses mesures).
Il n’existe donc de cet excès aucune représentation juste.
Pourtant c’est au rêve de cette justesse que s’accrochent les pensées et les œuvres des hommes.

L’histoire de l’art est l’histoire de cet acharnement.
Faire poésie : tenter de styliser un peu d’infini – de mettre dans le fini des représentations verbales un peu plus d’infini que ne le fait la moyenne des écrits.

Ce n’est pas qu’un vœu pieux, qu’une spéculation métaphysique fumeuse.

C’est ce que fait, concrètement, toute opération un peu sérieuse de poésie.
Langage poétique veut dire, a minima : hésitation calculée, passage de son à sens et vice versa (cf. Mallarmé), polysémie maintenue (cf. les « étyms » d’Arno Schmidt), découplage prosodie/sémantique, glissements de phrase à phrasé, désarticulations et flottements syntaxiques, emportement rythmique de l’énonciation, dédoublement des significations par dissémination syllabique, anagrammes ou hypogrammes subliminaux [7].
Autant de façons de franchir des limites, de faire vaciller la représentation, de mettre un peu d’infini dans le fini – et de faire par ce biais « effet de réel » : échappée sidérante aux configurations qu’impose l’assignation au code dans lequel on s’exprime.

C’est comme si le but était de nous (lecteur) perdre.
De nous donner la sensation d’une perte.
Et de faire consister dans cette sensation, comme en négatif, un toucher du réel – de donner forme, en creux, à l’intuition du sans limites.


Carnet inédit Chino fait poète, avec portrait de Leopardi

L’intégrale ICI

« Power-Powder » : Les poudres et les pouvoirs de Christian Prigent

Un billet littéraire de Denis Roche.
Par DENIS ROCHE.
ARCHIVE :

Publié le 01 juillet 1977, modifié le 22 mars 2024

« Power-Powder », de Christian Prigent. Ed. Christian Bourgois, coll. « TXT », 104 pages.

DANS le monde de l’édition ce n’est pas toujours fête, on s’en doute. Ce n’est pas que l’édition ne s’y prête pas, mais plutôt que le festif est, ici comme ailleurs, rare. Inabordable. Et encombré, comprimé, brimé. Et par fête, j’entends : jubilation de la langue, altérations à grande vitesse, rythmique ascensionnelle, turbulences : de quoi faire trou partout et que les voyageurs s’en cognent le crâne au plafond de la carlingue en dispersant sur leurs voisins le café au lait bouillant.

Alors saluons, une fois n’est pas coutume, la naissance d’une nouvelle collection chez Christian Bourgois : la collection " TXT ", qui fait écho à la revue maintenant bien connue et au groupe d’avant-garde dont elle est l’émanation. Il était logique que le fondateur, et principal animateur, de la revue, Christian Prigent, inaugure cette série de livres qui annonce par ailleurs le Babil des classes dangereuses, de Valère Novarina, et l’extraordinaire Degré Zorro de l’écriture, de l’écrivain wallon Jean-Pierre Verheggen dont le travail agressivement salubre se fait puissamment sentir en Belgique depuis quelques années.

Donc saluons - et arrêtons-nous quelques instants sur Power-Powder (le pouvoir et la poudre). C’est là sûrement que Christian Prigent, dont certains ouvrages, I’Main, publié aux éditions de l’Energumène et, très récemment, Du côté de l’imagimère, publié par Gérard-Georges Lemaire en Suisse, avaient déjà pris date dans le concert général de remise en question des moyens et des fins de l’écriture, assure au mieux sa prise, précise les risques encourus (quelle autre langue que celle-là peut-on encore proposer ?), d’un coup de poignet brutal. Oui, c’est cela, c’est bien d’un coup violent, donné de tout le corps, qu’il s’agit : essayez donc d’ouvrir ce livre, en quelque chapitre que vous tombiez, quelle que soit la vitesse à laquelle vous le lirez (très vite, peut-être, pour essayer d’échapper à la force de sa frappe), vous aurez l’impression à tout moment que quelque chose sur vous va se jeter, que quelque chose va vous plonger un fer brillant là où, sans que vous vous en doutiez, la pourriture (effet local de manifestation des pouvoirs qu’exerce sur vous la langue qu’on vous impose, proie que vous êtes !) vous a blessé.

Le livre est divisé en rapides séquences qui sont autant d’effets de redistribution de la violence incidente et du coup violent que l’écrivain lui impose à son tour, les titres jouant, si vous voulez, le rôle de la mitraille quand on guerroie en terrain découvert. Ce qui est évidemment le cas pour la sorte de littérature qui nous occupe. Voyez plutôt : " Proème ", " Dejeu " ; Un peu de théâtre " ; " Poème peut-être " ; " Roman, sans doute " ; " La leçon de chinois "… Pour ce qui est de cette dernière leçon, sans doute agit-elle comme captation de la parole héritée donc relue, " revisitée " par une psychanalyse fortuite, corrodée, dégringolée, désobstruée par un autre héritage (disons, pour être nous-mêmes effroyable, celui qui va de James à Lacan, avec aussi quelques autres effets, post-lacaniens). En marge à la " Leçon de chinois ", cette note de Prigent : " Voilà ce que ça décapité crépite : il y a là-dedans à la fois de la théorie et des faits réels. " Et, en plus, du slogan qui se glisse partout, effondrant tout code qu’on serait tenté d’y rajouter, tout système - et Dieu sait si les codes et les systèmes actuels ne cessent de nous retourner vite fait au stade moujik. Voulez-vous un exemple du contre-code : " C’est une fiction, c’est du réel, c’est ouvert… l’espace est vide, comme j’ai joui ! "

Il faut lire Prigent, lire ses poudres et ses pouvoirs, aller y voir de toutes les façons possibles, comme il y allé voir lui-même. Et croyez-moi, son voyage, et la sorte d’intrépidité qu’il a mise à ce désaveuglement généralisé, la fureur et la joie extrêmes qui l’y ont animé, tout cela n’a pas dû être de tout repos. C’est tout.

DENIS ROCHE

lemonde.fr/archives

A propos de Christian Prigent

Christian Prigent est né en Bretagne en 1945. Professeur de lettres dans l’enseignement secondaire de 1967 à 2005, il est par ailleurs Docteur ès lettres (Thèse sur La poétique de Francis Ponge]
Après des séjours à Rome (1978-1980) et Berlin (1985-1991), il vit actuellement en Bretagne. Il a fondé en 1969 et dirigé jusqu’en 1993 la revue et la collection TXT. Il collabore à de nombreuses revues en France et à l’étranger et publie, essentiellement chez P.O.L, des ouvrages de poésie, de fiction et des essais littéraires. Il donne régulièrement des lectures publiques de son travail.

Sur Christian Prigent, voir les sites :

https://autourdechristianprigent.blogspot.com

Editions P.O.L - Christian Prigent

« Noli me tangere, écrire la peinture, par Christian Prigent, poète » sur le site de Fabien Ribery

Christian Prigent sur Pileface

oOo

[1R. Kerridge et N. Sammuels (éd.), Writing the environnement, Londres Zed Books, 1998. Cité par Michel Collot, dans « Le De Natura rerum de Francis Ponge », Cahiers Francis Ponge n° 5, 2022.

[2On parlera même de « poétariat » : variante, adaptée au temps des réseaux dit « sociaux », de la formule ducassienne « la poésie doit être faite par tous. Non par un ».

[3F. Hölderlin : « Dichterisch wohnet der Mensch auf dieser Erde » (Im lieblicher Bläue, 1807). « C’est en poète que l’homme habite sur cette terre ».

[4Habiter en poète est le titre d’un essai de Jean-Claude Pinson (Champ Vallon, 1995). Mais la formule revient dans de nombreux écrits récents (Jean-Christophe Bailly, L’élargissement du poème, Bourgois, 2015 ; Michel Deguy, Ecologiques, Hermann, 2012 ; etc.).

[5On ne voit guère ce que la poésie pourrait bien changer à l’habitation réelle de la terre par les hommes, sauf à étendre à l’infini le sens du mot et à appeler « poésie » l’invention (la fiction) de tout ce que les hommes font sur terre, avec la terre, à la terre – la poésie mise à part (la poésie comme travail de la langue et question sur la relation au monde qu’instaure le fait même de la parole)… Qu’il nous faille désormais nous occuper autrement de la terre, c’est l’évidence. Les batailles écologiques de tous ordres sont là pour ça. Mais sans qu’il soit besoin de croire et faire croire que ces travaux, ces luttes, ces inventions soient spécialement « poétiques ».

[6« Y a-t-il sur terre une mesure ? Il n’y en a aucune ».

[7Saussure : « La paraphrase phonique d’un mot ou d’un nom quelconque est la préoccupation parallèle [à la mesure] constamment imposée au poète en dehors du mètre » (in Conclusions).

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