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Yannick Haenel, chroniques de mai 2024

Charlie Hebdo

D 29 mai 2024     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’oeil de l’esprit

Mis en ligne le 30 avril 2024
Paru dans l’édition 1658 du 30 avril

«  Vous vous apprêtez à lire un livre d’anatomie à propos de métahumains, d’hybrides et de super-héros  » : ainsi commence Bande dessinée. Anatomie d’un art, un extraordinaire livre de Damien ­MacDonald publié aux éditions Flammarion. Rassemblant des dizaines de planches originales, il explore les œuvres les plus inventives, les plus débridées, les plus poétiques, les plus anarchistes, les plus folles du neuvième art au cours du XXe siècle.

Damien MacDonald le note d’emblée : cet art qui a longtemps été marginal (et dont l’essence même relevait de la transgression) est devenu mainstream, et sa respectabilité nouvelle est problématique : «  Longtemps refuge pour les marginaux, les déviants et les rebelles, on se demande vraiment ce que va produire comme nouvelle avant-garde la colère contre ce soudain adoubement culturel de la BD, concomitant à une culture de masse qui en a gardé le pire.   »

Ainsi ce livre-album, en même temps qu’il retrace l’histoire des moments les plus sulfureux de la bande dessinée, cherche-t-il, en plongeant dans le royaume azimuté des comics américains ou britanniques, des fumetti italiens, des historietas argentines et espagnoles, ou dans l’école de Marcinelle franco-belge, à s’octroyer une provision de relance, un stock d’illuminations, une mémoire en avant : c’est toujours en interrogeant la source qu’on s’infuse le feu.

Licences

Damien MacDonald, lui-même artiste et dessinateur, auteur d’une superbe adaptation en roman graphique de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (éd. Calmann-Lévy), nous entraîne d’aventure en aventure, sur les traces de «  héros perfusés de protéines et moulés dans du lycra  », de «  vamps émancipées  », de «  zombies postmodernes   », d’«  acrobates de space opera aux sous-vêtements en cotte de mailles  » et d’«  invraisemblables freaks  »  ; il nous redonne à voir entre autres les songes extravagants et chamaniques de Little Nemo, ce «  petit prince de l’inconscient   » dessiné par Winsor McCay, les délires psychédéliques de Charles Burns, la minutieuse quête du Graal de Prince Vaillant, d’Hal Foster, l’anarchie divagante du vagabond d’Happy Hooligan, de Frederick Burr Opper, ou le génial et élégantissime télépathe Mandrake le magicien, de Lee Falk et Phil Davies – ma BD d’enfance préférée : Mandrake entrant pour moi à jamais dans la dimension X avec son fidèle Lothar afin de déjouer l’ignominie des forces du mal. Il y a aussi Bilal, Mézières, Druillet, Ware, Crumb, Manara, Moebius, d’autres encore.

Art de la liberté absolue, déchiquetant les convenances, la BD est par essence licencieuse : une politique du sexe s’y déploie merveilleusement, qui donne libre cours aux fantasmes les plus joyeux. Mais le livre de Damien MacDonald en explore également – et c’est aussi nouveau que passionnant – le caractère spirituel, initiatique, voire alchimique. Les portes continuent à s’ouvrir.

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Artaud en 1947

Artaud dit tout

Mis en ligne le 15 mai 2024
Paru dans l’édition 1660 du 15 mai

Voici, réédité par les toujours magnifiques Éditions Allia, le texte mythique qu’Antonin Artaud enregistra en novembre 1947 pour la Radiodiffusion française, texte si radical qu’à l’époque il fit l’objet d’une censure de la part de la direction, qui le déprogramma malgré le soutien, entre autres, d’Éluard, de Cocteau, de Char, de Paulhan, de Jouvet.

Texte interdit, œuvre maudite et quasi testamentaire – Artaud, épuisé par les internements abusifs, les électrochocs, la famine qui avait fait 40 000 morts dans les asiles psychiatriques pendant la guerre, mourra en mars 1948 –, Pour en finir avec le jugement de Dieu peut se lire aujourd’hui comme une proclamation politique décisive.

En 24 pages ardentes, explosives et prophétiques (le livre, d’une minceur de conspirateur, y ajoute variantes, articles de presse et lettres), Artaud invective la société intégrale telle qu’elle s’organise de manière planétaire dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est le côté chaman d’Artaud : depuis l’abîme suffocant de son extralucidité, depuis les épreuves qu’il n’a cessé de subir personnellement, il perçoit – et c’est sans doute le seul à son époque (avec, plus tard, Günther Anders) – qu’après Auschwitz et Hiroshima s’est mise en place l’étape suivante, non seulement dans l’histoire occidentale de la destruction, mais aussi dans la fabrication du vivant.

Envoûtement insensé

La biologisation de l’espèce est en cours, et les laboratoires pharmaceutiques américains continuent à leur manière les expériences initiées par les nazis dans les camps. Artaud parle d’un «  usinage insensé   », il vitupère cette messe noire qu’est devenue la société, organisée en fonction d’une rentabilité technique qui conçoit les humains comme des produits remplaçables (aujourd’hui il tonnerait contre le transhumanisme) : «  Là où ça sent la merde / ça sent l’être  », écrit-il.

Remplacer la nature au profit de l’ersatz, fabriquer des humains pour les faire obéir «  en vue de toutes les guerres planétaires qui pourraient ultérieurement avoir lieu  », Artaud ne s’y est pas trompé, c’est le programme : il est toujours en cours.

Artaud diagnostique un envoûtement généralisé. Il a raison : en nous laissant voler notre concentration, nous avons donné prise à ce qui nous ligote plus efficacement que toute prison. Nous n’avons plus de capacité à résister à la «  connexion  » généralisée, laquelle est d’abord une emprise.

Lire Artaud, c’est saisir la nature démoniaque de cette emprise, dont l’écran (c’est-à-dire ce qui nous sépare du monde) est le bras armé. Pour en finir avec le jugement de Dieu est un manifeste contre ce rite néfaste. C’est une proclamation gnostique qui vise à retourner les techniques d’envoûtement, à retrouver l’accès direct à l’infini. Est-ce encore possible  ? Bien sûr. Comme l’écrit Artaud : «  Les sociétés se croient seules et il y a quelqu’un.   »

Jean-Pierre Léaud poète

Mis en ligne le 22 mai 2024
Paru dans l’édition 1661 du 22 mai

Jean-Pierre Léaud est le plus grand acteur français. Je l’ai aimé dans les films de Truffaut, chez Eustache, Garrel, chez Godard et Bonello, et même quand il jouait Louis XIV n’en finissant plus de mourir dans le film de Serra, où j’avais du mal à ne pas le voir, lui, en train d’engueuler la mort. J’adore sa silhouette fiévreuse, sa voix de récitant pâle, sa théâtralité outrée, sa dinguerie de Sioux blanchotien. À mes yeux, Léaud est un prince.

Je profite de la parution d’un joli livre de Gérard Gavarry, Le Cinéma de Léaud (éd. P.O.L), pour vous livrer une vision. Ai-je vu ça dans un film ou dans mes songes ? Peu importe, seuls comptent l’amour et les phrases.

LIRE AUSSI : Comment se défendre de manière civilisée contre des barbares ?

Jean-Pierre Léaud déambule entre les tombes du cimetière Montparnasse. La lumière est gris-blanc comme son costume. Il parle. On dirait que les morts lui donnent la parole. Dans la lumière du cimetière Montparnasse où il vient apprendre ses textes, Jean-Pierre Léaud c’est le vivant qui parle. La présence des morts lui ouvre la bouche ; et ce qui sort de sa bouche, c’est la voix des morts qui sont dans sa mémoire. Jean-Pierre Léaud est devenu une mémoire, comme tout grand artiste.

Résurrection et révolution

Lui qui a tellement de mal à apprendre ses textes, il porte dans sa tête le nom des morts : il est devenu leur gardien, il fait visiter. Tous ceux qui sont morts, Truffaut, Langlois, Demy et les autres viennent se dire à travers sa voix, comme des flammes. Lorsque Jean-Pierre Léaud ouvre la bouche, on évolue entre la vie et la mort, à ce point de feu où les morts et les vivants se rencontrent. C’est sur cette crête que la parole est possible, c’est entre la vie et la mort que la parole existe. Alors Jean-Pierre Léaud nous invite à le suivre dans le dédale du cimetière : on ne voit plus que son grand dos de mammifère sacré, le manteau dostoïevskien et la longue chevelure d’indompté.

La révolution continue son cheminement secret dans les corps. La révolution n’est pas morte ; elle est en vie, toujours inflexible, mais désormais mélancolique. Il n’y a plus que les corps qui confirment aujourd’hui l’existence de la révolution. À ce point où nous sommes de la mise à mort quotidienne des vivants, résurrection et révolution veulent dire la même chose. La résurrection est l’autre nom de chaque instant : reprendre vie, ça a lieu, tout de suite, là, maintenant. Jean-Pierre Léaud existe parce que la résurrection sort chaque jour de sa bouche.

Et précisément, Jean-Pierre Léaud souffre de la bouche, sa mâchoire grimace, il vitupère comme Artaud, avec le même tressaillement d’esprit. Mais Léaud rit aussi : car entre ses dents qui lui font mal passent les phrases qu’il essaie d’apprendre. Il sait qu’avoir mal là, c’est quand même le grand humour. Il se tourne vers la caméra avec de grands gestes d’oiseau, il ouvre la bouche et dit : « La solitude est politique », puis il sourit comme un enfant.


La Vierge du chancelier Rolin, après restauration en 2024.
ZOOM : cliquer sur l’image.

La peinture est un jardin

Mis en ligne le 29 mai 2024
Paru dans l’édition 1662 du 29 mai

Il vous reste jusqu’au 17 juin si vous voulez voir au musée du Louvre cette petite exposition exceptionnelle consacrée à l’un des chefs-d’œuvre de la peinture : La Vierge du chancelier Rolin, de Jan Van Eyck (vers 1390/95-1441).

Le tableau vient d’être restauré : l’allégement des couches de vernis oxydés qui l’assombrissaient nous redonne sa splendeur directe. C’est un éblouissement.

Sur un morceau de bois peint à l’huile de 66 cm de haut et 62 cm de large, qui représente une loggia carrelée de damiers en marbre scandée de colonnes et d’arcades, un homme, la coupe au bol et le visage expressif (bouche décidée, lèvres amères, regard d’autorité, mais tout entier désarmé, prêt à la dévotion), est à genoux, les mains jointes au-dessus d’un prie-Dieu recouvert de velours bleu, face à une Vierge blonde et décoiffée, enveloppée d’un manteau rouge galonné de perles, qui tient sur ses genoux le Christ enfant.

L’exposition, centrée sur ce tableau, propose d’autres œuvres de Van Eyck, placées en satellites, qui approfondissent notre compré­hension passionnée. C’est tout un petit roman en peintures qui déroule alors pour nous ses chapitres d’énigme narrative.

Peinture intérieure

Que se passe-t-il dans ce tableau  ? Pourquoi, en arrière-plan, de dos, deux personnages de miniatures enluminées reprennent-ils les grandes masses bleues et rouges du premier plan  ? Pourquoi ce jardin gorgé de roses, peuplé de pies et de paons, s’ouvre-t-il en plongée à notre regard, comme si nous étions invités aux délices toujours disponibles d’Éden  ? Pourquoi une peinture de piété flamande de l’après-Moyen Âge nous prodigue-t-elle tant d’émotion  ? Pourquoi tant de joie nous serre-t-elle le coeur, comme si nous avions toujours été là, comme si nous connaissions ce chancelier, comme si nous étions follement présents, nous aussi, à la Vierge  ?

La peinture nous accorde un accès à la présence aussi limpide que l’amour. Elle nous ouvre à un monde de détails et de couleurs  ; elle nous fait penser gracieusement.

En tournant autour du tableau, on découvre, en revers du bois, un trompe-l’œil de marbre feint jaune-vert. On pouvait donc voir l’œuvre sous toutes ses faces. La contemplation des pierres était considérée au Moyen Âge comme une aide à la prière. Surprise : ce tableau était donc un autel portatif.

J’aime bien imaginer le rude chancelier Rolin transportant son tableau partout avec lui sur les routes du duché de Bourgogne et le contemplant, le soir, à la bougie. Chacun transporte avec soi son jardin intérieur : qu’on ait besoin ou non d’un dieu, peu importe. Mon dieu à moi, ma déesse, ce sont les phrases, c’est la littérature  ; c’est à elle que je pense, et en miroir, elle m’offre sa pensée.

Je transporte la littérature, un livre, tous les livres stockés dans la mémoire de mon cœur, et je ne cesse de les ouvrir et de me réjouir. Ce qu’on aime est là, avec nous, pour toujours : c’est mon sacré à moi.

Présentation d’exposition : « Revoir Van Eyck. La Vierge du Chancelier Rolin »

Conférence présentée par Sophie Caron (conservatrice du patrimoine), en direct de l’Auditorium Michel Laclotte, le 21 mars 2024 à 19h.

À l’occasion de l’ouverture de l’exposition « Revoir Van Eyck - La Vierge du chancelier Rolin », apprenez-en plus sur la restauration de ce chef-d’œuvre du 15e siècle.

Cette restauration, qui a notamment permis d’alléger les couches de vernis oxydé qui assombrissaient la peinture, offre une redécouverte spectaculaire du tableau.

Cette opération s’inscrit dans l’élan actuel d’études des œuvres de Van Eyck, d’abord lancé par la restauration du retable de l’Agneau mystique à Gand. Depuis près de dix ans, en effet, ces dialogues internationaux et interdisciplinaires renouvellent fortement les questions des spécialistes. À son tour, le Louvre entend faire découvrir au public combien les études menées au Centre de recherche et de restauration des musées de France et la restauration elle-même interrogent ce que l’on pensait savoir de cette œuvre, longtemps appelée La Vierge d’Autun.


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1 Messages

  • Pierre Vermeersch | 30 mai 2024 - 17:30 1

    La vidéo sur la restauration de La vierge du Chancelier Rollin nous révèle le revers du panneau sur lequel Van Eyck a représenté ce que la Conservatrice du Louvre appelle « abstraction des pierres précieuses », la représentation d’une marbrure qui nous évoque le faire d’un Tobey ou d’un Dubuffet. Ce qui nous rappelle l’essai de Didi-Huberman sur les marbrures de Fra Angelico.

    Voir en ligne : http://theoriedelapratique.hautetfo...