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« Proust Monde » Quand les écrivains étrangers lisent Proust

Exposition à la BnF sur "la fabrique de l’oeuvre"

D 18 octobre 2022     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


PARTIE 1.

Cent ans après sa mort, Proust est plus vivant que jamais.

Cent ans après sa mort, Proust est plus vivant que jamais. Quel autre auteur francophone fait l’objet d’une telle passion, en France comme à l’étranger (sinon peut-être Molière et Rimbaud) ? Passion des lecteurs qui le lisent et le relisent, passion des écrivains qui s’en inspirent, passion des critiques qui analysent son œuvre. Les parutions Folio en témoignent. Sa biographie de référence, par Jean-Yves Tadié, est aujourd’hui revue et enrichie. Thierry Laget analyse la gloire et le drame que fut pour Proust la querelle du prix Goncourt en 1919. Et une anthologie inédite, Proust-Monde, part à la recherche des écrivains qui l’ont lu, admiré, envié, tout autour du globe. Quel plus bel hommage lui rendre que celui de cent ans de lectures mondiales ?

Vous découvrirez l’entretien de Blanche Cerquiglini, responsable éditoriale des collections Folio classique. A signaler aussi plusieurs parutions avec des illustrations inédites de Christelle Téa autour de Marcel Proust et son oeuvre.


Proust et les parutions Folio
ZOOM : cliquer l’image

Site Folio

« Proust Monde » l’édition Folio Classiique


le livre sur amazon.fr

A l’occasion des cent ans de la mort de l’écrivain, recueil des lectures faites par des auteurs non-francophones, de Woolf à Kundera, en passant par Gombrowicz et Mishima.

Resumé

Un siècle après sa mort, Proust n’a jamais été autant lu, traduit, commenté. Pourquoi lui ? Pourquoi cet auteur qui semble si français est-il mondialement connu et reconnu ? Pour le comprendre, nous avons choisi de décentrer notre regard, en réunissant quatre-vingt trois textes d’auteurs étrangers qui ont lu Proust, en français ou en traduction. Qui l’ont admiré ou envié, qui s’en sont inspiré ou qui ne l’ont pas compris, tout autour du globe. Pourquoi eux ? Parce que leurs conditions de lecture ne sont pas les mêmes que celles d’un Français. Il leur faut adapter l’auteur à leur propre contexte de référence, à un environnement géographique et linguistique totalement différent. Tout en se laissant eux-mêmes déraciner et projeter vers un monde éloigné du leur. Du Japon au Brésil, de la Chine à la Catalogne, on lit Proust partout, dans toutes les langues. Les analyses et témoignages ici réunis créent de nouveaux regards sur l’oeuvre proustienne : de nouvelles interprétations, de nouvelles interrogations, de nouveaux bonheurs de lecture.Avec vingt textes traduits pour la première fois en français.

· Éditeur : FOLIO (8 septembre 2022)

· Poche : 592 pages

· Textes choisis, présentés et commentés par Blanche Cerquiglini, Antoine Ginésy, Étienne Sauthier, Guillaume Lefer et Nicolas Bailly

· Collection Folio classique (n°7126)

· Parution : 08-09-2022

·

Entretien avec Blanche Cerquiglini, directrice de Folio classique


Blanche Cerquiglini
Nemo Perier Stefanovitch-

Blanche Cerquiglini est responsable éditoriale des collections Folio classique, Folio théâtre et Folio+Lycée aux Éditions Gallimard. Elle publie aujourd’hui une magnifique anthologie, Proust-Monde, qui réunit les textes de grands écrivains étrangers qui ont lu, commenté et analysé Proust.

HL – Comment avez-vous eu l’idée de proposer cette anthologie de textes d’écrivains étrangers sur Proust et son œuvre, est-ce une première ?

BC – Il existe de nombreuses études sur la réception de Proust à l’étranger : Elyane Dezon-Jones sur les Etats-Unis, Ruben Gallo sur l’Amérique latine, Etienne Sauthier sur le Brésil, le volume collectif Proust,
l’étranger
dirigé par Karen Haddad-Wotling et Vincent Ferré… Mais, à ma connaissance, il n’existe pas de livre donnant accès aux textes des écrivains étrangers eux-mêmes. C’est ce que j’ai voulu proposer. C’est la lecture d’un formidable texte de Stefan Zweig sur Proust (daté de 1925) qui m’a donné envie de constituer cette anthologie. En m’interrogeant ainsi : qui a parlé de Proust, tout autour du monde ? Que nous dit ce « regard éloigné » ? Mais aussi qui n’en a pas parlé, et pourquoi ?

Peu d’auteurs pourraient faire l’objet d’une telle anthologie de lectures étrangères, car peu d’auteurs sont autant traduits que Proust, et encore moins font l’objet d’une telle passion, d’une telle mythologie. On pourrait renouveler l’expérience avec Molière et Rimbaud, Hugo peut-être, Dante et Shakespeare assurément ; pas beaucoup d’autres. C’est dire l’exceptionnel destin d’un auteur qui connut peu le succès de son vivant et, après tout, n’est mort qu’il y a cent ans…

HL – Quels auteurs avez-vous souhaité réunir et comment s’est fait votre choix ?

BC – Notre volonté était de décentrer le regard sur Proust. De le mondialiser. On a donc considéré toutes les aires géographiques, depuis les débuts de la circulation de son œuvre à l’étranger (en français ou en traduction) jusqu’à nos jours. Notre méthode a été la suivante : ne retenir que des auteurs faisant explicitement référence à Proust, et dans des textes suffisamment longs pour être agréables à lire. Ce n’est pas un volume fondé sur des rapprochements thématiques subjectifs, ni sur des citations brèves : les auteurs ici réunis commentent leur lecture de Proust, en longueur, lui déclarent leur admiration ou le critiquent, ou encore le pastichent.

Ce qui est frappant, c’est que Proust est une référence pour tout ceux qui veulent écrire. Pour les romanciers contemporains, français comme étrangers, impossible de passer à côté, impossible de ne rien en dire. Présence écrasante, sans doute ! Mais le fait même de refuser de le lire est une manière de le prendre en compte, en se démarquant – un autre snobisme !

HL-Proust, bourgeois parisien reclus de la fin du XIXe siècle est-il vraiment un auteur universel, susceptible d’être compris et apprécié dans le monde entier ?

BC – J’ai conçu cette anthologie précisément pour casser cette image d’Epinal ! Certes, elle est juste d’un point de vue biographique, mais tellement réductrice. La force de Proust, c’est de parvenir à élargir son univers par l’écriture. Il y a là une vraie magie : faire d’une chambre à coucher la chambre d’écho du monde. Proust fait venir à lui tout l’univers, qu’il enclot dans son roman, notamment grâce à son extraordinaire galerie de personnages, à son intérêt encyclopédique pour tous les sujets, et à ses réflexions philosophiques. Donc oui, un Japonais, une Sud-Africaine, un latino-américain des années 1920 ou des années 2020 peuvent s’identifier à ce qu’ils lisent dans la Recherche, car l’œuvre dépasse absolument son contexte d’écriture. C’est parce que Proust a su mettre des mots sur des sentiments, des douleurs, des réflexions universelles (le poids du temps, la jalousie, l’impossibilité de créer…) qu’il est un auteur universel.

HL – Leurs textes apportent-ils un nouveau regard, une compréhension différente de notre écrivain national et de son œuvre, sur lesquels tout semble avoir été dit ?

BC – Oui, il y a véritablement un regard neuf qui se dégage de ces textes. C’est précisément parce que ces auteurs n’ont pas la même culture que nous, et donc pas la même approche de son œuvre, qu’ils ont des choses passionnantes et nouvelles à nous dire.

Il y a d’abord une audace, une verdeur, que seuls peuvent se permettre ceux qui ne sont pas pris dans le mythe du « grand écrivain », de l’écrivain national. C’est le Polonais Witold Gombrowicz qui, dans son Journal en 1958, écrit : « Proust est un peu tout cela à la fois : profondeur et platitude, originalité et banalité, perspicacité et naïveté… cynique et candide, raffiné et de mauvais goût, habile et maladroit, plaisant et ennuyeux, léger et pesant… » Mais non sans ajouter : « Ce cousin m’écrase » !

Ce qui me frappe aussi, c’est la proximité que ces écrivains entretiennent avec Proust (par-delà, justement, tout ce qui les en éloigne : le temps, le lieu, la langue, la culture). On se rend compte en lisant ces textes que, partout dans le monde, d’autres que nous ont été émus à la lecture des mêmes scènes que nous, ont ri aux mêmes dialogues, se sont interrogés sur les mêmes concepts, ont retenu par cœur les mêmes phrases. Ces réceptions étrangères créent une extraordinaire fraternité proustienne, une communauté mondiale de lecteurs.

HL – Les femmes de lettres ont-elles un regard différent ?

BC – On remarque que parmi les premiers lecteurs de Proust dans le monde anglo-saxon figurent deux autrices, et non des moindres : Virginia Woolf et Edith Wharton. Dès 1922 pour la première, dès 1925 pour la seconde, ces romancières rendent compte de ce qui constitue pour elles une découverte littéraire majeure. Nous avons également retenu dans l’anthologie une écrivaine moins connue (son texte est d’ailleurs traduit en français pour la première fois) : Violet Hunt (1862-1942), suffragette britannique à la tête d’un important salon littéraire, dans lequel elle découvre l’œuvre de Proust. Elle rend compte de cette expérience en ces termes : « J’avais fait la connaissance de Proust et j’avais gagné un monde, un de ces mondes dans lesquels, grâce à un livre, on peut aller vivre un moment quand on veut. »

Les femmes auraient-elles moins de réticence que les hommes à exprimer leur admiration, voire à reconnaître leur dette ? On se souvient que deux des plus grands romanciers anglo-saxons contemporains de Proust ne l’ont pas lu(ou très peu) : James Joyce (la fameuse rencontre manquée au Ritz !) et Henry James. Ou bien les femmes seraient-elles simplement plus fines dans leurs analyses littéraires ? La question reste ouverte !

HL – Quels sont ceux qui utilisent Proust pour créer leur propre œuvre (personnage, pastiche) et ceux que cette œuvre-monde décourage ?

BC – La Recherche est une mine inépuisable de scènes et de dialogues que l’on peut transposer, de personnages que l’on peut délocaliser. Orhan Pamuk transpose en Turquie l’histoire d’Albertine prisonnière de son amant (dans son roman Le Livre noir, 1990). Quant à Alejo Carpentier, il transpose à La Havane les épisodes des réveils et des bruits de Paris (dans Le Recours de la méthode, 1974).

A l’inverse, pour certains auteurs étrangers, Proust est victime des éternels clichés qui découragent la lecture (on les connaît : en gros, le snobisme et la phrase longue). Mais rien n’est jamais perdu !

HL – Un remède pour ceux qui restent hermétiques ?

BC – J’envie celles et ceux qui ont encore à découvrir Proust. C’est pour eux que je fais le métier d’éditrice. Pour cette transmission-là. Pour dire aux lecteurs : osez ouvrir Proust. Une phrase lue est une phrase gagnée ! Une heure de lecture de Proust, c’est une heure d’intelligence en plus ! Et si des auteurs aussi différents que Jorge Semprun, Umberto Eco ou Haruki Murakami l’ont lu et aimé, tout le monde peut le faire.

Le découpage possible de laRechercheen épisodes se prête parfaitement aux modes de lecture contemporains : une lecture sans doute plus fragmentaire et plus rapide, moins concentrée. Le répertoire de citations qu’offre l’œuvre se prête à la reprise sur les réseaux sociaux. Proust est un défi : sa lecture est une victoire !

Ce que l’on a notamment découvert en constituant cette anthologie, c’est le rapport très intime que l’on entretient avec cet auteur, plus qu’avec bien d’autres. Parce que sa lecture est une expérience, une épreuve peut-être, mais dans le meilleur sens du terme. Je suis sûre que les lecteurs sentent qu’ils sont face à une grande œuvre, qu’ils font là une lecture qu’ils n’oublieront pas. C’est une expérience, une expérience littéraire et humaine, que l’on a envie de partager. Ce rapport à son œuvre, à la fois intime et collectif, est assurément la clé de l’universalité de Proust, et la garantie de sa pérennité dans le temps. Rassurons-nous : Proust est un classique pour longtemps…

Propos recueillis par Hélène Montjean
hotelslitteraires.fr

« Proust Monde », Proust est un prisme

Par Thierry Clermont
le 05/10/2022


Portrait de Marcel Proust, 1892, par Jacques-Émile Blanche (1861-1942)
RMN-GRAND PALAIS (MUSEE D’ORSAY) / HERVE LEWANDOWSKI

CRITIQUE - Avec plus de 80 textes, le livre balaie un large spectre international et temporel de considérations et réflexions sur l’œuvre de Marcel Proust.

Comment, un siècle après sa disparition, porter un nouveau regard surProust ? C’est le défi relevé par cet ouvrage original qui, à travers le prisme des lecteurs étrangers de laRecherche, nous offre tout un éventail de considérations et réflexions sur son œuvre. Y sont ainsi convoqués, depuis les années1920 jusqu’à aujourd’hui, romanciers, poètes, diaristes, philosophes, essayistes ou traducteurs. Regards venus de tous les recoins de l’Europe, mais aussi des Amériques, d’Afrique et d’Asie.

Articulé en une dizaine de chapitres, présentant plus de 80 textes (y compris des extraits de romans) et faisant l’objet d’une riche introduction, ce Proust-Monde balaie ainsi un large spectre international et temporel, allant de Rainer Maria Rilke à Milan Kundera, en passant par Joseph Conrad, Nabokov, Chalamov, Mishima, Virginia Woolf. Sans oublier ses quelques détracteurs ou lecteurs dubitatifs, tels que Gombrowicz ou Borges, lesquels nous renvoient au fameux mot de Paul Valéry, à propos de laRecherche : « Quel délayage ! »

Mieux : l’ouvrage nous propose une vingtaine de textes inédits, qui témoignent de sensibilités différentes. Parmi eux, on retiendra des entretiens avec Borges, des interventions de Stefan Zweig, Nadine Gordimer, Mario Vargas Llosa, l’Argentine Victoria Ocampo, ou Edmund Wilson. Ajoutons à cela quelques interventions de cinéastes, tels que Visconti (qui avait projeté une adaptation de laRecherche) et Raoul Ruiz qui avait, avec plus ou moins de bonheur, donné sa lecture duTemps retrouvé, avec Catherine Deneuve dans le rôle d’Odette, et Marie-France Pisier campant une superbe Madame Verdurin.

Quant à Volker Schlöndorff, on le retrouvera à travers ses notes de travail préparatoires à la mise en image d’Un amour de Swann, en1984, dans lequel Alain Delon donnait vie à un époustouflant baron de Charlus.

Et le mot de la fin, laissons-le à Vladimir Nabokov, magistral et subtil, dans sa conférence donnée à l’université Cornell, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : « Proust est un prisme. Son seul objet est de réfracter, et, par réfraction, de recréer rétrospectivement un monde. Ce monde lui-même, les habitants de ce monde n’ont aucune importance historique ou sociale. »

lefigaro.fr

« Proust-Monde », retentissements retrouvés


Marcel Proust en 1905 dans le jardin de Reynaldo Hahn
(Archives Snark /Photo12. AFP)

par Mathieu Lindon
le 23 septembre 2022

Folio classique propose à l’occasion de l’année du centenaire de la mort de Proust, un volume original intitulé Proust-Monde et sous-titré Quand les écrivains étrangers lisent Proust. Il s’agit de faire partager« cette expérience esthétique et existentielle qu’est la lecture de Proust – en tous temps, en tous lieux, en toutes langues », écrit Blanche Cerquiglini dans son avant-propos où on trouve cette phrase de Jack Kerouac :« J’ai lu toutela Recherche du temps perdude Marcel Proust, et j’ai décidé de faire exactement ce qu’il a fait, mais vite. »Il n’y a en réalité pas que des écrivains. Aussi des traducteurs qui expliquent pourquoi et comment ils ont traduit Proust (en italien, portugais, japonais, allemand ou créole haïtien). Des textes proviennent de critiques, historiens ou philosophes, de Georg Lukács à Umberto Eco et de Walter Benjamin à Theodor Adorno. On trouve aussi des« pastiches et réécritures »de Curzio Malaparte, Orhan Pamuk, Vladimir Nabokov et Naguib Mahfouz, ainsi que des interventions sur des adaptations dela Rechercheavec Harold Pinter, Luchino Visconti, Volker Schlöndorff et Raoul Ruiz.

Les contributions les plus réjouissantes sont celles des écrivains, qu’ils disent du bien ou du mal de Proust (ou les deux). Il y a autour de quatre-vingts entrées dans l’anthologie (une vingtaine inédite en français) provenant de volumes publiés, de correspondances, journaux ou articles. Et aussi de roman, dans le cas de D. H. Lawrence. Dialogue entre Lady Chatterley et non son amant mais son triste mari :« –Avez-vous jamais lu du Proust ? dit-il. – J’ai essayé, mais il m’assomme. – Il est vraiment très extraordinaire. – C’est bien possible ! Mais il m’assomme : toutes ces complications ! Il n’a pas de sentiments ; il n’a que des flots de paroles à propos de sentiments. Je suis lasse de ces mentalités qui s’admirent elles-mêmes. – Préférez-vous des animalités qui s’admirent ? »Edith Wharton raconte que Henry James« s’empara deDu côté de chez Swann et le dévora dans une passion de curiosité et d’admiration » et déplore que ni elle ni lui n’aient jamais rencontré Proust. C’est sans doute aussi bien, à ce que Richard Ellmann écrit de la rencontre entre Proust et Joyce en 1922 telle que Joyce la raconta :« Notre conversation fut uniquement constituée par le motNon.Proust me demanda si je connaissais le duc de X. Je dis : Non. Notre hôtesse demanda à Proust s’il avait lu tel passage d’ Ulysse.Proust dit : Non. Et ainsi de suite. »

« C’est comme un bifteck à moitié cuit [...] »

Joseph Conrad en 1922 :« L’important, c’est que tandis qu’auparavant l’analyse était associée à un art créatif dont la grandeur tenait à sa conception poétique, à l’observation ou au style, son art créatif à lui se fonde de façon absolue sur l’analyse. En fait, c’est même plus que cela. C’est un écrivain qui a poussé l’analyse à un tel point qu’elle en devient créatrice. » Virginia Woolf en 1929 :« Ainsi, quand on y revient, les personnages de Proust, bien qu’aussi puissants que tout autre personnage romanesque, semblent faits d’une autre substance. Ils sont en partie faits de pensées, de rêves, de connaissances. » Yukio Mishima en 1955 : « Aucun écrivain n’a surpassé Proust dans le sourire soigneusement méprisant esquissé à l’endroit de la possibilité pour un être de devenir un autre. » Witold Gombrowicz en 1958 :« C’est comme un bifteck à moitié cuit : dans ces pages, je découvre des morceaux entiers de sa chair, mais à moitié crue, chair malheureuse, chair malade… Les défauts de ses livres sont immenses et innombrables. Sa lutte essentielle contre le Temps est fondée sur une confiance naïve et exagérée dans le pouvoir de l’art. » L’auteur de Ferdydurke explicite à la fin de cette entrée de son Journal pourquoi il trouve Proust si lourd.« Pesant ! Ce cousin m’écrase. Je suis pourtant de la famille, moi, avec ma subtilité… »

Tous ces auteurs parlent d’eux en parlant de Proust. A fortiori Milan Kundera, pour qui la biographie doit s’effacer devant l’œuvre, évoquant en 2005 sa première lecture et son regret d’avoir appris que le modèle d’Albertine était un homme :« On m’a tué mon Albertine. Et je pense aux mots de Flaubert : “L’artiste doit faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu.” Il faut bien comprendre le sens de cette phrase : ce que le romancier veut protéger en premier lieu, ce n’est pas lui, c’est Albertine et Mme Arnoux. »

Proust-Monde. Quand les écrivains étrangers lisent Proust, textes choisis, présentés et commentés par Blanche Cerquiglini, Antoine Ginésy, Etienne Sauthier, Guillaume Lefer et Nicolas Bailly. Gallimard, « Folio Classique », 592 pp., 10,60 €.

Libération



PARTIE 2.

Exposition à la BnF sur "la fabrique de l’oeuvre"


du 11 oct. 2022-22 jan. 2023

C’est le 18 novembre 1922, à 51 ans, que s’éteint cet écrivain qui a marqué l’histoire de la littérature mondiale. Et avec l’exposition Marcel Proust, la fabrique de l’oeuvre, la Bibliothèque nationale de France (BnF) ouvre ses archives au public pour clôturer magistralement cette année du centenaire de la mort de Proust


Marcel Proust sur son lit de mort par Paul Helleu 1922 .
Pointe sèche. BnF, département des Estampes et de la photographie (BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE)

Un dessin de Paul Helleu et une photo de Man Ray montrent ce géant des lettres sur son lit de mort. Jusque dans ses derniers jours, où il ne voulait plus se soigner après une vie à se battre contre un asthme tenace, Proust s’est consacré à son chef-d’oeuvre. En témoignent ses ultimes écrits, rassemblés là dans la pénombre.

La tâche du roman de 3 000 pages fut éreintante. Mais elle combla un écrivain qui s’était longtemps cherché, entre journalisme, essais, premier roman abandonné et écrits autobiographiques épars : Proust inventait des formes nouvelles et il en avait conscience. Nul besoin d’être un fin proustien pour apprécier ce parcours. Conçue comme accessible, l’exposition peut être, au contraire, une bonne porte d’entrée dans le roman.


Marcel Proust. Cahier 25. 1909 Manuscrit autographe (précision : épisode de la madeleine) BnF, département des Manuscrits (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE)

Comment est né l’épisode de la madeleine, trempée dans une tasse de thé, qui fait remonter les souvenirs ? "Au départ, c’est du pain rassis, en 1907, qui devient du pain grillé. Puis une biscotte. Et enfin, elle se transforme en madeleine en 1909", explique une commissaire de l’exposition, Nathalie Mauriac-Dyer.

francetvinfo.fr

*

Une exposition conçue comme une véritable traversée d’À la recherche du temps perdu. Conduisant le visiteur à travers les étapes de la composition du roman, elle raconte la fabrique de l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature à travers près de 370 documents – manuscrits, tableaux, photographies, objets, costumes –, issus de l’exceptionnel fonds Proust de la Bibliothèque et d’autres collections publiques ou privées.

Comment Marcel Proust a-t-il composé À la recherche du temps perdu ? Comment cette œuvre a-t-elle été imaginée, fabriquée, transmise, y compris après la mort de l’écrivain en 1922, jusqu’à devenir l’une des plus célèbres de la littérature mondiale ? L’exposition, organisée tome par tome, raconte l’histoire d’À la recherche du temps perduen s’appuyant sur les résultats de la recherche proustienne depuis vingt ans.

Marcel Proust, « À la recherche du temps perdu », manuscrit autographe. Soixante-deux cahiers de brouillons comportant des ébauches des différentes parties de la Recherche à divers stades de leur rédaction - BnF

L’EXPOSITION EN DÉTAILS

Raconter un chef-d’œuvre

Le parcours mène le visiteur à travers les étapes de la composition du roman, jusqu’au cas particulier des derniers volumes dont l’établissement du texte, après la mort de Proust, est dû à son frère Robert et à l’équipe de laNouvelle Revue française. Elle met en lumière l’histoire éditoriale, du refus deDu côté de chez Swannpar les éditions de la NRF, alors que Gaston Gallimard deviendra dès le deuxième tome l’éditeur indissociable du nom de Proust, à la construction de la postérité de l’œuvre, sans oublier la consécration par le prix Goncourt en1919.

Comprendre la fabrique de l’œuvre, tel est l’objectif de l’exposition, à la lumière de récents événements tels que la publication d’inédits comme l’Agenda 1906 – carnet de notes préparatoires à la première partie de Du côté de chez Swann–, ou des Soixante-quinze feuillets de 1908 – état le plus ancien du roman –, et la numérisation de l’intégralité du fonds Proust, qui ont ouvert de nouvelles perspectives à la recherche.

Le parcours de l’exposition déroule l’ordre des volumes, de Du côté de chez Swann (1913) au Temps retrouvépublié à titre posthume en 1927, en respectant la tomaison originale choisie par Proust et sans masquer l’inachèvement du roman. À chaque volume correspond une salle de l’exposition, avec son choix d’épisodes, certains très attendus – comme la madeleine –, d’autres moins connus du public. C’est ainsi que le visiteur chemine dans l’œuvre, depuis l’invention du célèbre incipit « Longtemps, je me suis couché de bonne heure… », jusqu’à la dernière partie conçue comme un recommencement propre à éclairer la dimension cyclique d’À la recherche du temps perdu.


Marcel Proust, « À la recherche du temps perdu », manuscrit autographe. Soixante-deux cahiers de brouillons comportant des ébauches des différentes parties de la Recherche à divers stades de leur rédaction – BnF.
ZOOM : cliquer l’image

La suite ICI sur le site de la BnF

Parution d’une somme sur Proust et les arts

Un autre proustien reconnu, Thierry Laget, a publié le 12 octobre une somme qui fera date,Proust et les arts(éditions Hazan). Un ouvrage écrit comme un récit, qui explore la vaste culture esthétique de l’écrivain constituée au fil de ses fréquentations des galeries d’art, musées, créateurs et villes d’art. On retrouve notamment dans ce beau livre des tableaux que les musées d’Orsay et du Louvre ont prêtés à la BnF. "Ce n’est pas avec la nature que Proust rivalise, mais avec l’art(...)C’est la mémoire qui peint", écrit l’auteur.

L’ouvrage de référence "Proust et les arts" de Thierry Laget,
paru en octobre 2022.(EDITIONS HAZAN)

francetvinfo.fr

Des essais et un roman

Proust a aussi été l’une des têtes d’affiche de la rentrée littéraire. Des essais bien sûr :Le Train de Proustpar Bertrand Leclair,Marcel Proust, l’adieu au monde juifpar Pierre Birnbaum, ou encoreMarcel Proust psychologue original dans les dictionnairespar Jean Pruvost. Du roman aussi, avecClara lit Proustde Stéphane Carlier, où une coiffeuse bourguignonne explore un univers inconnu.

francetvinfo.fr

Stéphane Heuet dessine Proust

Les néophytes peuvent se lancer dansÀ la recherche du temps perdupar son adaptation en bande dessinée par Stéphane Heuet. Son début, Combray (éd. Delcourt), a reparu le 19 octobre, dans une version "entièrement redessinée, recolorisée, augmentée d’un glossaire et d’une préface".

Entretien avec Stéphane Heuet, auteur de l’adaptation de la Recherche en BD

La monumentale correspondance de Marcel Proust rééditée en novembre

Proust était un épistolier prolifique et très apprécié de ses contemporains.Bridgeman Images

Avec une postface du biographe Jean-Yves Tadié et des fac-similés de certaines lettres manuscrites, Plon annonce la publication d’une édition de luxe en cinq volumes à l’approche du centenaire de la mort de l’écrivain.

Les éditions Plon vont rééditer en novembre la correspondance deMarcel Proustpour la première fois depuis une vingtaine d’années, lançant pour l’occasion une collection de luxe, ont-elles annoncé vendredi. Le coffret de cinq volumes, vendu pour 445 euros (prix de lancement les trois premiers mois), doit paraître le 3 novembre, à l’approche du centenaire de la mort de l’auteur.

Le tirage est de 2.000 exemplaires, avec postface du biographe de Proust,Jean-Yves Tadiéet fac-similés de certaines lettres manuscrites. Les cinq volumes seront disponibles à l’unité pour 99 euros.

« Ce travail d’orfèvre fut publié par les éditions Plon en 21 volumes entre 1970 et 1993 », a rappelé la maison d’édition dans un communiqué. Cet ouvrage monumental était le travail d’une vie d’un universitaire américain, Philip Kolb, qui était allé voir patiemment tous ceux dont il pensait qu’ils détenaient des lettres de l’écrivain. Il est décédé en 1992. Augmentée de lettres retrouvées depuis, la nouvelle édition est présentée par Thierry Laget, autre spécialiste de Proust qui publiera par ailleurs un beau-livre surProust et les arts (éditions Hazan) en octobre.

Outre son cycle romanesque À la recherche du temps perdu, Proust était un épistolier prolifique et très apprécié de ses contemporains. Philip Kolb avait amassé plus de 5.000 lettres, qui s’étalaient sur plus de 10.000 pages. Cette correspondance permet à Plon de lancer la collection La Prestigieuse, où sont prévus ultérieurement le journal du peintre Eugène Delacroix et la correspondance de la reine Marie-Antoinette.

Le Figaro avec AFP, 15/07/2022

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 31 octobre 2022 - 17:52 1

    CHRONIQUE

    Le tsunami d’ouvrages suscité par les deux anniversaires de Proust, celui de sa naissance et celui de sa mort, est hélas un symptôme de la haine, de la perte, de l’oubli ou de la possibilité même de la littérature telle qu’il la concevait.

    Si vous ignorez encore que l’on célèbre depuis 2021 le 150e anniversaire de sa naissance et cette année le centenaire de sa mort, c’est que vous vivez sur une autre planète. Car Marcel Proust est partout. Dans les musées, dans les festivals littéraires, en effigie sur des boîtes de madeleines et des carnets, mais surtout dans les librairies. Inédits, brouillons, écrits de jeunesse, cahiers, essais, dictionnaires, pastiches, florilèges, abécédaires, romans, bandes dessinées, anthologies, uchronies – sans compter les rééditions de son œuvre, de ses lettres et d’ouvrages classiques anciennement parus  : c’est une avalanche, un déluge, un tsunami, une orgie ajoutée à une bibliographie déjà monstre.

    Si pour l’un de ses récents commentateurs lire La Recherche «  c’est prendre un moyen de transport inconnu pour un voyage d’une longueur peu ordinaire  », tandis que pour un autre «  c’est traverser l’Océan, et c’est très facile, il suffit d’adapter sa respiration  », j’imagine que pour la vaste majorité de ceux qui désirent tutoyer ce sommet, c’est proche de l’alpinisme, il faut s’accrocher, ne pas dévisser. Ni de ses pages, ni des piles des libraires qui, avec plus de 80 nouveaux titres en deux ans, ont dû pousser leurs murs.

    L’avantage, avec Proust, c’est bien entendu son côté corne d’abondance. Il aborde tellement de sujets avec tellement de richesse, fait preuve d’une telle connaissance d’une multitude de domaines en miroir avec son époque que sa matière à gloses est infinie, un «  réservoir de sujets universitaires  », disait l’académicien Dominique Fernandez. Aussi, ajoutez n’importe quel thème à Proust et… – la Normandie, la connaissance esthétique, la sexualité, la ponctuation, le temps, les arts, la langue française, Ruskin – et vous obtenez quelques nouveaux opus proustomanes, sinon proustolâtres. Même chose avec À la recherche… – de Céleste Albaret, du Paris de Marcel Proust, de Proust lui-même. Ce qui prouve qu’en matière de titres (il y a aussi Un amour de Proust, Proust du côté juif et Marcel Proust, du côté de la mère) peu d’écrivains pensent pouvoir faire mieux que l’auteur de Jean Santeuil. L’autre avantage avec lui, c’est qu’il appartient au XXe siècle et que, plus le temps passe, plus notre siècle se montre incapable de se passionner pour ce qui le précède de trop loin.

    Impossible, pourtant, de ne pas s’interroger sur cette proustophilie aveugle, unanime, martelée au canon sans discernement. Car si Proust, mort à 51 ans seulement, incarne par sa vocation et son sacerdoce, de manière hyperbolique et absolue, la littérature à laquelle il s’est dévoué corps et âme jusqu’à en devenir l’icône par excellence, difficile de ne pas voir dans cette hyperproduction éditoriale spectaculaire, cette commémoration démesurée, un hénaurme symptôme. De quoi  ? Eh bien, de manière tout à fait inversée, de la haine, de la perte, de l’oubli ou de la possibilité même de la littérature telle qu’il la concevait. Avec ses longueurs interminables et ses sinuosités labyrinthiques. Ses décrochages temporels et ses flash-back. Ses références cryptées et ses obscurités. Avec aussi toute sa charge d’entre-soi, de parisianisme, de snobisme épouvantables. Avec surtout son poids de cruauté et de crudité si politiquement incorrectes et si subtilement sociophobes  : toutes choses insupportables autant qu’incompréhensibles aux éditeurs, critiques et autres «  bookstagrameurs  » assermentés pour qui ce qui s’écrit doit désormais faire simple, être accessible à tous, sans chichis excessifs de sens, de vocabulaire ou de syntaxe. Aussi, lorsqu’à l’occasion d’une recherche sur Internet s’affiche cette question automatique prévue par Google – «  Pourquoi faut-il lire Proust  ?  » – et qu’on lit que «  pour échapper au stress d’une vie quotidienne entièrement tournée vers le futur, son œuvre vient à point en ce qu’elle nous rappelle qu’il est important de faire silence, d’être présent et d’apprécier le monde autour de nous  », on se dit que, pas de doute, devant tant de misère et de platitude, Proust se retourne à mort dans sa tombe.

    Cécile Guilbert.

    BOOKS n° 122, novembre-décembre

    Cécile Guilbert est essayiste et romancière. ]Son dernier livre, Roue libre (Flammarion, 2020), a reçu le Grand Prix de la critique de l’Académie française.

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