4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Houellebecq et la fiction / Houellebecq et Jésus / …et rock star au (...)
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Houellebecq et la fiction / Houellebecq et Jésus / …et rock star au Rex Club

D 1er septembre 2022     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Houellebecq et la fiction

« La fiction, pour l’homme, n’est pas seulement un plaisir ;
c’est un besoin »

Michel Houellecq

Par Michel Houellebecq
29/08/2022,


« La littérature ne contribue nullement à l’augmentation des connaissances, pas davantage au progrès moral humain ; mais elle contribue de manière significative au bien-être humain, et cela d’une manière à laquelle ne peut prétendre aucun autre art », explique Michel Houellebecq.


L’écrivain expose ce que peut apporter le roman quand on souffre. Cette lectio magistralis a été prononcée par l’auteur le 15 juin dernier à l’université Kore d’Enna, en Sicile, dont il était fait docteur honoris causa ce jour-là. Le Figaro publie ce texte inédit en France.

J’ai toujours été surpris qu’on honore les écrivains. Avec une constance regrettable, les meilleurs auteurs s’accordent à nous décrire un monde sans espoir, ravagé par le malheur, peuplé d’êtres humains le plus souvent médiocres, et parfois ouvertement méchants. Dans ce monde, le bonheur, la vertu et l’amour n’ont pas leur place, ils ne sont pas chez eux ; ils n’apparaissent que comme des îlots surprenants, presque miraculeux, au milieu d’un océan de souffrance, d’indifférence et de mal.

Pire encore, les auteurs eux-mêmes sont très souvent obsédés sexuels, parfois pédophiles, presque toujours alcooliques, et parfois utilisateurs d’autres drogues encore plus dangereuses ; je suis par exemple pour ma part, depuis plus de quarante ans, un fumeur lourdement dépendant. S’ils ont besoin de tout ça pour parvenir à supporter l’existence, c’est que la vision du monde qui est la leur — et qu’ils tentent, de leur mieux,de nous faire partager — est une vision de désolation et d’épouvante.

Dans ces conditions, est-il vraiment légitime de récompenser ces gens, et de les désigner à l’admiration des populations ? Oui.

La littérature ne contribue nullement à l’augmentation des connaissances, pas davantage au progrès moral humain ; mais elle contribue de manière significative au bien-être humain, et cela d’une manière à laquelle ne peut prétendre aucun autre art.

Je vais être obligé de faire des remarques détachées, assez indépendantes, pour vous expliquer comment j’en suis parvenu à cette conviction.

Comme la plupart des gens, j’ai découvert le plaisir avant de découvrir la souffrance. Pour les enfants, le plaisir le plus courant est la gourmandise ; je n’étais pas un enfant très gourmand. Un peu plus tard, j’ai découvert la sexualité ; là, par contre, j’ai tout de suite beaucoup aimé. Et, ensuite, c’est à peu près tout ; aucune autre découverte majeure à signaler.

Ça n’a rien à voir avec mon sujet, mais quand même, c’est étonnant : depuis des millénaires, l’ingéniosité humaine s’emploie à créer de nouveaux objets, de nouveaux produits ; depuis plusieurs siècles, elle s’appuie sur l’industrie et sur le capitalisme, ce qui a beaucoup accéléré le processus. Jamais elle n’a réussi à produire quoi que ce soit qui s’approche même de très loin, qui arrive à la cheville de la sexualité qui vous est donnée par la simple existence de votre corps.

Pourtant la sexualité, et plus encore la gourmandise, ne touche que des zones restreintes du corps humain ; la souffrance par contre, que l’on découvre en général plus tard, et que l’on connaît de mieux en mieux à mesure que l’on avance en âge, peut s’attaquer à n’importe quelle partie du corps, la variété des souffrances endurées est très grande ; il n’y a malheureusement aucun doute : la souffrance est plus riche, plus variée que le plaisir.

Je ne crois pas à la peur de la mort. Je rappelle le raisonnement d’Épicure : quand nous sommes, la mort n’est pas, et quand la mort est, nous ne sommes plus ; nous ne rencontrerons jamais la mort, nous n’avons rien de commun avec elle. Ce raisonnement est simple, il est convaincant et exact. La seule peur que nous puissions avoir, c’est celle de la mort des autres, de ceux qui nous sont chers. Et la seule peur que nous ayons pour notre propre compte, c’est la peur de la souffrance.

Au moment où il lisait, le lecteur était tellement plongé dans son livre qu’il avait complètement oublié qu’il serait décapité dans quelques minutes

La Révolution française a été d’une férocité épouvantable ; à certaines périodes, on a littéralement guillotiné à la chaîne. Ma thèse est que, dans la file de ceux qui « attendaient à leur tour », comme dit Pascal, aucun n’avait peur de la mort, d’autant moins que presque tous, à l’époque, étaient catholiques, et persuadés qu’ils allaient rejoindre aussitôt leur Créateur. Par contre, tous avaient peur de ce moment terrifiant, ce moment inédit où la lame allait trancher leur cou, jusqu’à ce que leur tête se sépare de leur corps.

Eh bien, dans la file de ceux qui « attendaient à leur tour », un bon nombre lisaient ; et, parmi ceux qui lisaient, de nombreux témoignages l’attestent, certains, juste avant d’être saisis par les aides du bourreau pour être traînés à l’échafaud, ont placé le signet à la page exacte où ils en étaient restés — tous les livres, à l’époque, avaient des signets.

Qu’est-ce que ça veut dire, dans ces circonstances, de placer le signet ? Ça ne peut vouloir dire qu’une seule chose, c’est qu’au moment où il lisait, le lecteur était tellement plongé dans son livre qu’il avait complètement oublié qu’il serait décapité dans quelques minutes.

Quoi d’autre qu’un bon roman pourrait produire cet effet ? Rien.

Il y a peu de chances qu’une nouvelle Révolution française se produise dans un futur proche, malgré l’existence de Jean-Luc Mélenchon. Mais il y a une autre situation, assez angoissante elle aussi, qui s’est beaucoup développée depuis un siècle, et qui est appelée à se développer encore : celle des examens médicaux. Il y a un siècle, on n’avait que la radiographie, les rayons X ; maintenant on a le scanner, l’IRM, et d’autres choses encore, plus récentes. C’est très bien ; la médecine progresse. Mais les individus se trouvent confrontés, et de plus en plus fréquemment à mesure qu’ils avancent en âge, à des situations où ils attendent le résultat d’examens dont va dépendre leur vie pendant les prochains mois, voire les prochaines années, et dont va peut-être dépendre, aussi, le temps qui leur reste à vivre.

On est là, dans la salle d’attente, peut-être une heure, peut-être deux, c’est normal, les médecins ont besoin de temps pour interpréter les résultats.

Qu’est-ce qu’on peut faire, dans une telle situation ? Exactement la même chose que faisaient les aristocrates condamnés à la guillotine : lire.

Oui, je continue à penser que la poésie est ce qu’il y a de plus beau ; mais j’en suis venu à penser que le roman est ce qu’il y a de plus nécessaire

La musique ne convient pas, la musique fait trop intervenir le corps, qu’on cherche justement à oublier. Les arts plastiques sont complètement hors sujet. Et le cinéma, même s’il s’agit d’un thriller passionnant, ne suffit pas tout à fait non plus.

Il faut un livre, donc ; mais c’est encore plus difficile que ça : tous les livres ne sont pas adaptés. Ni la philosophie, ni la poésie ne peuvent faire l’affaire. Une pièce de théâtre, oui, à la rigueur ; mais le mieux, c’est quand même d’avoir un bon roman sous la main. Il faut de toute façon impérativement une narration, et de préférence une fiction, la biographie n’atteint jamais à la puissance du roman.

Quand j’étais jeune, je pensais que la poésie était un genre littéraire supérieur à tous les autres ; je le pense encore d’ailleurs, dans une certaine mesure. Il est vrai que l’association du son et du sens, auquel s’ajoute parfois l’évocation de certaines images, donne des résultats incommensurables à toute autre production littéraire.

À lire aussi La littérature, la souffrance, la vie... la rencontre Philippe Lançon - Michel Houellebecq

Alors oui, je continue à penser que la poésie est ce qu’il y a de plus beau ; mais j’en suis venu à penser que le roman est ce qu’il y a de plus nécessaire.

Dans mon dernier roman, Anéantir, le personnage principal se trouve à la fin dans une situation extrêmement angoissante. Il est atteint par un cancer, et pour avoir une chance de survivre, il doit se soumettre à des opérations mutilantes, tellement mutilantes que les chirurgiens hésitent à lui proposer.

Mais c’est dans une autre circonstance de son traitement, pas spécialement angoissante, juste physiquement pénible, qu’il redécouvre les bienfaits du roman. Il doit subir des perfusions pendant quatre à six heures ; et pour oublier la perfusion, pour éviter d’être constamment envahi par le désir de l’arracher, ce qu’il trouve de mieux à faire, c’est de lire Conan Doyle.

Je rappelle rapidement que Conan Doyle est un auteur anglais, qui a écrit à mon avis beaucoup de très bonnes choses, mais dont l’œuvre la plus célèbre est sans aucun doute le cycle de nouvelles mettant en scène Sherlock Holmes.

Il est en général inutile, lorsqu’on se demande pourquoi certaines pages sont de la bonne littérature, de demander une explication à l’auteur ; il n’en sait rien

Là, je voudrais attirer votre attention sur un point, parce que ce choix de Conan Doyle pourrait prêter à confusion. On pourrait croire que la qualité la plus importante d’un roman qui doit aider à s’évader d’une situation mentalement pénible — perfusion longue, attente d’un résultat d’examens — c’est d’être ce que les Anglo-Saxons appellent un « page-turner », c’est-à-dire un livre tellement captivant qu’on a beaucoup de mal à s’arracher à sa lecture.

C’est une qualité importante, très importante, c’est vrai ; mais je ne crois pas que ce soit la plus importante.

Je vous invite à une expérience simple. Allez à la plage, un bel après-midi d’été. Plongez-vous dans une nouvelle de Sherlock Holmes. En moins d’une page, si Conan Doyle en a décidé ainsi, vous vous trouverez plongé à Londres, par une nuit d’hiver froide et pluvieuse, alors que la brume envahit les rues, ou peut-être dans l’appartement de Baker Street, où le poêle à charbon ronronne doucement. Conan Doyle nous transporte où il veut, quand il veut, et dans l’intimité des personnages qu’il a choisis. Et il lui faut, réellement, moins d’une page.

On pourrait attendre d’une lectio magistralis que je vous indique comment il fait, quels sont les détails pertinents qui transportent le lecteur dans le monde que l’auteur a créé. Mais en réalité non. Tous les écrivains n’ont pas la même méthode, simplement déjà parce que leurs univers perceptifs sont différents.

On pourrait alors s’attendre à ce qu’un écrivain se livre à l’exercice sur une page de ses propres livres, ce serait ce qu’on appelle des travaux pratiques. Mais en réalité non. On ne peut pas, parce que la réflexion consciente ne joue aucun rôle, on sent au moment où on écrit ce qui est important, mais on l’oublie aussitôt, dès qu’on est passé à une autre page. Parfois on le retrouve, en se relisant, des années plus tard, on se dit : tiens, tel ou tel détail n’est pas mal ; mais c’est exactement comme si le livre avait été écrit par quelqu’un d’autre.

Il est donc en général inutile, lorsqu’on se demande pourquoi certaines pages sont de la bonne littérature, de demander une explication à l’auteur ; il n’en sait rien. Il vaut beaucoup mieux laisser à l’universitaire le soin de repérer les détails importants, les idiosyncrasies, les méthodes.

Besoin d’autres vies

Je suis certes un auteur, mais je suis surtout, dans ma vie, un lecteur ; j’aurai passé beaucoup plus de temps à lire qu’à écrire. Et ma vie de lecteur, contrairement à ma vie d’auteur, m’a conduit à certaines conclusions définitives, qui seront celles de ce bref discours.

La raison d’être fondamentale de la littérature romanesque, c’est que l’homme a en général un cerveau beaucoup trop compliqué, beaucoup trop riche pour l’existence qu’il est appelé à mener. La fiction, pour lui, n’est pas seulement un plaisir ; c’est un besoin. Il a besoin d’autres vies, différentes de la sienne, simplement parce que la sienne ne lui suffit pas. Ces autres vies n’ont pas forcément besoin d’être intéressantes ; elles peuvent être parfaitement mornes. Elles peuvent comporter beaucoup d’événements, de grande ampleur ; elles peuvent n’en comporter aucun. Elles n’ont pas forcément besoin d’être exotiques ; elles peuvent se dérouler il y a cinq siècles, dans un continent différent ; elles peuvent se dérouler dans l’immeuble d’à côté. La seule chose importante, c’est qu’elles soient autres.

Ce besoin d’autres vies est peut-être politique, au sens large ; mais aucune solution politique valable ne semble, jusqu’à présent, avoir été proposée. Je crois plus probable qu’il soit, avant tout, intime, physique, émotionnel ; mais, là non plus, aucune solution pertinente ne semble s’être dégagée.

Je ne crois pas du tout qu’il passe par le virtuel ni les métavers ; tout ça, c’est du flan. La vérité est que la littérature reste la seule, jusqu’à présent, à faire le travail.

Bien entendu, ce besoin d’autres vies atteint son maximum d’intensité lorsque les circonstances de sa propre vie deviennent douloureuses et pénibles. C’est pourquoi, malgré tout ce que je disais au début, il est peut-être justifié d’honorer les romanciers.


Houellebecq et Jésus

Par Astrid De Larminat

30/12/2021

DÉCRYPTAGE - Dans un ouvrage passionnant, des universitaires décryptent ce que l’écrivain dit de la religion et de la foi dans son œuvre, hantée par des questions métaphysiques.

« Michel Houellebecq fait entendre à mon oreille une des voix catholiques les plus authentiques de notre temps », écrit le père dominicain Olivier-Thomas Venard, normalien, docteur en lettres et en théologie, au terme d’une brillante analyse publiée dans Misère de l’homme sans Dieu, un volume composé d’actes de colloques sur la question religieuse dans l’œuvre de Houellebecq. Le dominicain, qui a scruté pendant un an les recueils de poèmes de l’écrivain, souligne les références constantes aux Écritures, le goût de la liturgie, la conception catholique de la sexualité, qui peut être divine ou maléfique (« Corps des femelles, sperme des mâles/ Mélangés pour une oraison/ Qu’on rend aux puissances infernales »). Il relève aussi la persistance chez le poète, malgré tous ses dégoûts, d’une espérance, d’une foi et d’une charité, présentes - « non comme vertus mais comme pulsions théologales », précise Venard.

C’est dans sa poésie en effet que Houellebecq exprime le plus puissamment sa nostalgie du catholicisme, de « cette morale étrange/ Qui sanctifiait la vie jusqu’à la dernière heure », notent Caroline Julliot et Agathe Novak-Lechevalier dans l’introduction de cet ouvrage remarquable, qu’on lira avec profit avant de se plonger dans Anéantir pour chercher avec un esprit affûté si ce roman dit quelque chose de neuf sur Dieu.

Dans un entretien donné en 2017 sur le sujet et reproduit à la fin de l’ouvrage, Houellebecq déclare : « Je suis catholique dans le sens où je donne à voir l’horreur du monde sans Dieu, mais uniquement dans ce sens-là, en fait. » Interrogé sur sa relation personnelle à la religion, il répond : « Elle s’est affaiblie, parce que j’ai l’impression que c’est sans espoir : je ne croirai jamais, je resterai toujours dans le doute… donc j’ai un peu laissé tomber. » Il a « un peu » laissé tomber. Même dans ses déclarations publiques, Houellebecq est ambivalent et le revendique : « Je suis à peu près aussi ambigu que mes personnages », dit-il à propos du rapport qu’entretient le héros de Soumission avec l’islam - admiratif et méprisant en même temps.

Catholicisme contre libre-échange

Une ambiguïté constitutive du style romanesque de Houellebecq, qui « se complaît dans ce qu’il abomine », dit « une chose et son contraire », remarque en préambule de son article Bruno Viard, professeur émérite de littérature, auteur de plusieurs ouvrages sur l’écrivain : « Ce militant de la pudeur et de la piété se vautre dans l’obscénité et le ricanement. » Margery Vibe Skagen, qui enseigne la littérature française à l’université de Bergen (Norvège), et Kaj Skagen, écrivain norvégien, dans un article subtil et de haute tenue littéraire, insistent aussi sur l’humour noir de l’auteur qui « déstabilise toute signification littérale ». Ses personnages souffrent « d’une vague nostalgie du sacré, de quelque chose, enfin, qui relierait l’existence individuelle à l’autre, à une communauté et à Dieu », mais ce sens du sacré génère des pulsions profanatrices. L’individu houellebecquien rêve d’être un ange, et surtout d’être aimé d’un ange fait femme, mais la bête en lui prend le dessus. Sans cesse il balance entre le très pur et l’obscur.

Une dérégulation des mœurs [...] Sur ce marché inégalitaire de l’amour, où la jeunesse est l’âge idéal, les femmes, dont le corps décline plus vite, sont les premières à être périmées

Selon Yann Raison du Cleuziou, qui enseigne les sciences politiques, « la sensibilité de Houellebecq à la disparition du catholicisme n’est pas d’abord spirituelle et semble la conséquence de son intérêt pour le positivisme d’Auguste Comte ». Comme le philosophe, Houellebecq ne croit pas qu’une société puisse se maintenir sans une religion qui seule peut donner un cadre de significations communes et relier les êtres humains. Mais il a dû se rendre à l’évidence que le projet de créer une religion humaniste, dont l’homme serait à la fois le fidèle et le Dieu, a échoué : il semblerait bien qu’aucune idéologie séculière ne puisse répondre aux questions existentielles de l’individu face à la solitude, à la maladie, à l’injustice, au vieillissement, à la mort.

Pour Houellebecq, le catholicisme faisait rempart à l’individualisme, dont ses romans montrent les effets destructeurs sur les êtres humains, devenus des particules interchangeables livrées à une concurrence impitoyable. Selon le narrateur des Particules élémentaires, explique Raison du Cleuziou, la loi Neuwirth, en 1967, fut l’équivalent, dans l’ordre sexuel, de la loi Le Chapelier, en 1791, dans l’ordre économique, une dérégulation qui a détruit la famille, ultime communauté à protéger l’individu du marché. Une dérégulation des mœurs qui a institué le libre-échange amoureux lequel, maximisant l’importance du corps, privilégie les jeunes et les beaux, excluant les vieux et les laids. Sur ce marché inégalitaire de l’amour, où la jeunesse est l’âge idéal, les femmes, dont le corps décline plus vite, sont les premières à être périmées.

Vers quel viatique ?

Le héros houellebecquien décadent et désespéré, comme J.K. Huysmans en son temps, semble n’avoir d’autre alternative que le suicide ou la Croix. Mais Houellebecq est partagé. Admirateur de l’édifice politique de la chrétienté d’Ancien Régime, comme Joseph de Maistre ou Charles Maurras, il n’aime pas Jésus. Il le disait tel quel au Nouvel Obs en 2015 : « Je n’aime pas Jésus. Il subvertit inutilement la société dans laquelle il vit. C’est un peu un révolutionnaire en un sens. Je n’aime pas ces gens-là. »

Déclaration qui corrobore ce passage de Soumission cité par Bruno Viard : en vieillissant, dit le narrateur, je me sentais davantage intéressé par Elohim, le sublime ordinateur des constellations, que par son insipide rejeton. Jésus avait trop aimé les hommes, voilà le problème ; se laisser crucifier par eux témoignait au minimum d’une faute de goût (…). Et le reste de ses actions ne témoignait pas non plus d’un grand discernement, comme par exemple le pardon à la femme adultère, avec des arguments du genre que celui qui n’a pas pêché”,etc. Ce n’était pourtant pas bien compliqué, il suffisait d’appeler un enfant de sept ans. Il l’aurait lancée, lui, la première pierre, le putain de gosse ». Houellebecq adopte ici le point de vue de l’enfant négligé par une mère adultère. À ce sujet, Viard écrit, non sans courage, que la psychologie seule peut rendre compte des obsessions et des hésitations du personnage houellebecquien. Comment ne pas voir, par exemple, dans sa quête d’une divinité consolatrice avec laquelle il fusionnerait, la trace d’une carence infantile d’amour maternel ?

« On a le sentiment que si, dans le monde de Houellebecq, tout mène à la religion et à ses bénéfices sociaux, plus rien en revanche, plus aucun souffle, ne mène authentiquement, vers Dieu », écrivait le philosophe Thierry Hoquet en 2015 après la parution de Soumission (dans Critique, cité par Christos Grodanis). En 2017, le passage final de Sérotonine, qui convoque le Christ, si subtil et ambigu, a suscité un foisonnement d’interprétations diverses. Selon Raison du Cleuziou, il traduit une « colère qui ne va pas jusqu’à la prière » : « La raison ne s’abandonne pas à la foi ». Il en veut pour preuve que l’antidépresseur du narrateur, « le petit comprimé blanc, ovale, sécable » qui ressemble tant à une hostie, reste in fine son seul viatique. Un volume passionnant qui montre que toute l’œuvre de Michel Houellebecq raconte au fond le combat d’un homme avec Dieu. Dans Anéantir, le combat continue.

Misère de l’homme sans Dieu. Michel Houellebecq et la question de la foi, sous la direction de Caroline Julliot et Agathe Novak-Lechevalier, Éditions Flammarion, « Champs essais », 416p., 14€. Flammarion

Comme une rock star, Michel Houellebecq remontait sur scène en novembre 2021

Par Bruno Corty

Publié le 29/12/2021


Michel Houellebecq dans la boîte de nuit du Rex Club . Hugues Duchêne

RÉCIT -Le temps de trois représentations, le poète a transformé la boîte de nuit du Rex à Paris en crypte, pour son spectacle Existence à basse altitude .

VOIR AUSSI

Ça a commencé le 7 novembre, 2021 deux mois jour pour jour avant la sortie de son huitième roman, Anéantir Sans doute pas un hasard.

Michel Houellebecq s’est produit, trois soirs durant, dans la boîte de nuit du Rex, transformée en crypte pour un spectacle éphémère intitulé Existence à basse altitude.

Depuis 2014 et Les Parages du vide, avec Jean-Louis Aubert, à la Maison de la poésie, Houellebecq n’était plus monté sur scène. Il ne le souhaitait plus. Quelle urgence a bien pu le pousser à faire son come-back ? Peut-être l’enthousiasme de trois jeunes admirateurs, Victorien Bornéat, Margot de Rochefort et Hugues Jourdain ? Le premier, qui n’est pas comédien, avait déjà essayé il y a quelques années de le convaincre de participer à un spectacle autour de ses poèmes. L’écrivain avait dit non.

Le 10 novembre, à l’entrée du Rex Club, les chanceux qui avaient pu avoir des places se voyaient remettre un mince programme qui résumait le spectacle en quelques phrases : « Ce n’est pas vraiment du théâtre. Ce n’est pas vraiment un concert. C’est peut-être la rencontre accidentelle de deux milieux underground : la poésie, la nuit. Dans le Rex Club transformé en théâtre, les quatre protagonistes traversent un monde dévasté dans lequel l’amour, ou sa possibilité, existe toujours. »


RTL y était

Voyage vers l’inconnu

À peine entré dans cette grotte bétonnée, on découvrait l’écrivain et ses acolytes assis face à face sur des sièges bleus dignes du RER. Pas un mouvement, comme pétrifiés, momifiés. Un bruit montait des enceintes, d’abord sourd, puis assourdissant, façon réacteur d’avion. Les spectateurs étaient invités à vivre une aventure peu commune, un voyage vers une destination inconnue, inquiétante. Houellebecq a lu Lovecraft et sait les territoires de l’horreur. Une fumée blanche avalait le public masqué. Des stroboscopes les aveuglaient. Tout de noir vêtu, le mentor et ses disciples disaient leur texte, tiré de son anthologie personnelle, Non réconcilié1991-2013, parue chez Gallimard en 2014.

Pour ceux qui l’auraient oublié, Houellebecq est d’abord un poète avant d’être un romancier. Un poète à part, surprenant, décalé, sombre et drôle, trivial et sublime à la fois :« Dans le métro à peu près vide/ Rempli de gens semi-gazeux/ Je m’amuse à des jeux stupides,/ Mais potentiellement dangereux./ (…) Je me réveille à Montparnasse/ Tout près d’un sauna naturiste,/ Le monde entier reprend sa place ;/ Je me sens bizarrement triste. »Parfois debout face au public, Houellebecq semblait prendre plaisir à l’exercice. Il y a toujours eu chez lui le désir d’être une rock star. Sa rencontre avec Iggy Pop, il y a quelques années, puis avec Aubert, le disait assez.

Un retour sur scène réussi

Après avoir lu Anéantir, on voit les passerelles évidentes avec la poésie. Tout est déjà là. La certitude du carnage. L’acceptation : « Mais nous ne nous battrons pas,/ Nous ne devons pas nous battre,/ Nous sommes dans la position éternelle du vaincu. » Puis : « Pour accepter la mort il faut/ Que la mort se change en lumière/ Que la lumière se change en eau/ Et que l’eau se change en mémoire. » Enfin : « Au fond j’ai toujours su/ Que j’atteindrais l’amour/ Et que cela serait/ Un peu avant ma mort. » Au bout d’une heure, le poète et ses acolytes ont longuement salué la salle, qui applaudissait. La rock star avait réussi son retour sur scène et savourait visiblement l’instant.

Le Figaro

oOo

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)