4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Yannick Haenel, Autobiographie d’été / La rentrée littéraire
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Yannick Haenel, Autobiographie d’été / La rentrée littéraire

Chroniques d’août 2022

D 31 août 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Au mois d’août 2021, Yannick Haenel consacrait ses chroniques de Charlie à son autobiographie politique. Voici la suite. Il est, cette fois, question de son enfance en Afrique, de son passage par l’ensaignement, de ses nombreuses chutes et d’une peinture magistrale de Delacroix que l’on peut admirer à l’église Saint-Sulpice : Le combat de Jacob avec l’Ange, restaurée il y a quelques années. Actualité oblige, il nous parle aussi de la rentrée littéraire et d’un livre, par moi, totalement inconnu.

Autobiographie d’été (1)

Yannick Haenel
Mis en ligne le 3 août 2022
Paru dans l’édition 1567 du 3 août

Vous ai-je déjà parlé des girafes  ? Enfant, j’habitais à Niamey, la capitale du Niger. L’école finissait à midi, nous rentrions à pied. Le sable rouge envahissait les rues : avec lui le désert parvenait jusqu’au seuil de la maison. On avait beau planter des citronniers, des flamboyants, des eucalyptus, on avait beau arroser tout ce vert, le sable rampait jusqu’à nos chambres.

Entre 12 et 14 ans, l’aventure, c’était ça : accompagner de toutes mes forces (de toute mon âme) une telle lutte entre l’eau et le feu.

Plus tard, j’ai lu dans Dieu d’eau, de Marcel Griaule, que chez les Dogons une rivière serpente dans la tête de tous les êtres et qu’écrire consiste à ouvrir des rigoles afin d’irriguer le monde. En écrivant des livres, comme je commencerais à le faire quelques années plus tard (des livres imaginaires, puis des « vrais » livres de papier), je continue à humidifier la terre rouge. La littérature mouille le monde.

L’aventure commence à ce point où l’inconnu s’ouvre en nous : on peut, selon son désir, parcourir des milliers de kilomètres et rouler par les océans  ; ou bien, chez soi, se jeter dans la nuit de l’esprit et vivre des odyssées intérieures.

Si j’ai passé mon enfance dans plusieurs pays d’Afrique, je ne suis pas un voyageur : l’illumination (la soif qui la suscite) ne dépend d’aucun horizon, mais d’un vertige qui peut advenir dans une chambre, entre les bras d’un être aimé, entre les lignes d’un poème.

Un éclair brouille vos repères et voici que tremblent longitudes et latitudes  ; voici que s’ouvre, entre vos doigts, sous une lampe, sur une feuille de papier, une expérience qui vous sort de tous les pays. Vous vacillez, le plaisir est immense, il remplace le monde. La vraie richesse est poétique  ; la vraie richesse est sexuelle.

Alors voici une de mes aventures. Elle n’a l’air de rien, un simple frôlement vous en transmet les détails. À ce point où le cœur s’égale aux étoiles, l’amour inonde le temps de clartés folles. Rien n’est jamais secondaire, tout est crucial : les nuances changent le monde.

L’aventure inconnue, c’est par exemple un peu de roux sur des cils : la trajectoire de la rousseur possède chez moi le parfum des origines heureuses. C’est en 1979, à Ayorou, au nord-ouest de ­Niamey, à la frontière du Mali. J’ai 12 ans. Une mêlée de girafes déferle en liberté entre les baobabs. À l’époque, je suis émerveillé par leurs grands yeux fleuris et par leur danse : elles vont à l’amble  ; leur long corps tacheté de roux s’ébroue entre les acacias.

Le troupeau des girafes déclenche en moi un destin de désir : quelques jours plus tard, j’ai rendez-vous, dans les toilettes du collège, avec une fille qui prend ma main et la guide jusqu’à sa culotte. Son short se déboutonne et son pubis m’apparaît : roux, comme un doux soleil de brousse, comme un buisson de cils.

*

Autobiographie d’été (2)

Yannick Haenel
Mis en ligne le 10 août 2022
Paru dans l’édition 1568 du 10 août

Je suis arrivé à Paris en boitant. On venait de me nommer dans un collège de ZEP, à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise). J’avais une vingtaine d’années, la tête farcie de Mallarmé, de Derrida, de Nietzsche, et voici que, tout auréolé de ma précoce agrégation de lettres modernes, j’allais faire ânonner de pauvres récitations à de petits élèves tendres et teigneux.

En apprenant ma nomination, j’étais littéralement tombé de haut : en me cassant la gueule dans l’escalier, je m’étais démis la hanche (et fêlé quelques côtes, comme j’en prendrais bientôt l’habitude à chaque moment critique de mon existence).

Vaciller, tituber, c’est mon truc. Il y a de l’ivresse là-dedans, un amour du vertige, et sans doute une réponse très personnelle à la pesanteur. Après tout, il n’est pas tellement normal de lever un pied après l’autre : il m’arrive, certains matins, de ne plus savoir comment on fait, et de marcher à contretemps. Vous comprenez pourquoi je tombe si souvent.

La dégringolade est-elle l’envers d’un envol  ? Je fais partie, en tout cas, de ces gens qui se retrouvent régulièrement à terre. J’aimerais bien me persuader qu’il y a là quelque chose de singulier, une grande vocation, une forme d’élection mystérieuse, mais ces extrémités horizontales dans lesquelles je m’étale relèvent surtout d’une dérision du destin. Kafka a écrit quelque part que la position verticale était chez les humains un signe d’arrogance : c’est quand on rend les armes, une fois couché à terre, à la manière des animaux, qu’on est délivré de la puissance et de l’angoisse qu’elle génère : allongé, on voit enfin les étoiles.

Bref, en arrivant à Paris, boiteux et la hanche en morceaux, j’ai fait un acte : je suis allé directement à l’église Saint-Sulpice (6e arrondissement) voir, dans la première chapelle à droite de l’entrée, une fresque de Delacroix, tout illuminée de verts, d’ocre jaune et de violet terre d’ombre, qui s’appelle La Lutte de Jacob avec l’ange. Deux corps s’empoignent : c’est un combat, mais aussi une étreinte charnelle.


La Lutte de Jacob avec l’ange (détail).
Eglise Saint-Sulpice. Photo A.G., 7 novembre 2019.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Le sujet vient de la Genèse : Jacob, fils d’Isaac, petit-fils d’Abraham, revient en Canaan après vingt ans d’exil. Il est à la tête d’une caravane de femmes, d’enfants, de serviteurs et de troupeaux  ; à la veille de la rencontre avec son frère Ésaü, un étranger engage avec lui, au bord du fleuve Yabboq, une lutte qui ne s’achève qu’au matin, et dont il sortira blessé à la hanche, mais avec un nouveau nom, Israël.

Avec qui luttais-je à cette époque  ? De quelle méta­morphose ma hanche était-elle le signe prétentieux  ? J’avais commen­cé à écrire, mais n’y arrivais pas : il fallait que ma luxation me consacre. Il fallait que ma blessure prenne tournure ­glorieuse. Car à ma manière calamiteuse, n’étais-je pas un type un peu légendaire  ? Vous le saurez en lisant ma chronique de la semaine prochaine.

À LIRE AUSSI : De la dénudation comme art
Le désir comme aventure

*

Autobiographie d’été (3)

Yannick Haenel
Mis en ligne le 17 août 2022
Paru dans l’édition 1569 du 17 août

Je devins donc enseignant. Dans ce mot, j’entendais bruire le sang : en saignant. Car figurez-vous que je souffre d’hémorragies chroniques  ; elles viennent comme le temps, parfois violentes (alors je m’alite durant trois jours), parfois discrètes, comme une vieille blessure qui se rouvre.

Professeur en banlieue parisienne, ça veut dire se lever à 6 heures du matin, et prendre d’interminables tortillards remplis de dormeurs à l’aller et d’emmerdeurs au retour. Je filais donc à la gare Saint-Lazare et sautais dans le train de Mantes-la-Jolie. J’arrivais exténué dans mon collège du Val-Fourré pour le premier cours de 8 heures. Commençaient alors les heures d’effort, le vertige de l’incompréhension, le miracle des partages soudains, la stupeur de la violence verbale, la lutte, encore la lutte, les frustrations et les réussites, les rigolades, les colères. Et parfois, la joie soudaine d’un poème aimé par les enfants, qu’ils se mettent à réciter, en fin d’après-midi, avec une clarté bouleversante qui vous sauve de la crise de nerfs.

La vie des profs est une mystique : ils y croient, et lorsqu’ils n’y croient plus, ils tombent.


Tintoret, L’échelle de Jacob. Scuola San Rocco, Venise.
Zoom : cliquez sur l’image.

Au bout de neuf années, je tombai, justement, sur un élève intenable, plus insolent que les autres, qui réveilla ma vieille blessure. J’ai oublié le détail, mais en quelques secondes ça dépassa tout ce qui est supportable  ; j’entendis alors dans ma tête l’inévitable voix connue de tous les profs (mais pas seulement d’eux) : « Qu’est-ce que je fous là  ? »

J’abandonnai la classe et m’enfuis du collège sans prévenir personne. Dans ma colère, dans mon extravagance, je fis un bras d’honneur au surveillant qui m’ouvrit le portail et me mis à courir jusqu’à la gare, sautai dans le train de Paris et racontai mes neuf années à un médecin.

«  En saignant  ? » me dit-elle en lisant mon dossier d’hémorragies. Je fus arrêté neuf mois. J’entrai dans une grande solitude. Je me mis à écrire  ; je rencontrai le feu – un calme de nuit blanche où j’affrontais non plus des enfants déchaînés mais mon esprit, qui l’était plus encore. Un roman sortit de ce feu : il était complètement fou, des amis le lurent et prirent peur  ; j’en recommençai un autre, en m’inventant un double : Jean Deichel. Le nom venait du petit ruisseau qui coule, en Alsace, dans la vallée de l’Eichel, où vivent mes parents. Il venait aussi de Jacob, celui qui lutte avec l’ange et dont la hanche est démise : il fait un rêve où il voit une échelle qui joint le ciel et la terre. Cette échelle, c’est mon lieu (c’est pour ça que je tombe si souvent  !).

Je retournai à Saint-Sulpice saluer la fresque de Delacroix dans la chapelle des Saints-Anges. J’y vais désormais chaque fois que j’écris un livre. Je regarde l’étreinte avec l’ange, je vois l’échelle ­cachée dans les arbres, je m’abreuve des couleurs, je ne saigne plus.

Revenons à l’église Saint-Sulpice.

La chapelle des Saints-Anges

L’église Saint-Sulpice. Sollers en parlait, en juin 1979, dans le n° 4/5 de la revue Documents sur :

« personne n’entre plus ici, bien sûr, ce qui fait qu’on y est tranquille, tout le monde est à Pompibourg en train de contempler les nouvelles pieuseries. »

C’est dans cette église qu’eurent lieu le baptême de Charles Baudelaire le 7 juin 1821 (Baudelaire grand admirateur de Delacroix) et le mariage de Victor Hugo avec Adèle Foucher le 12 octobre 1822. J’y suis entré à plusieurs reprises avant 2015 (les peintures étaient délavées et pâles) et après la restauration par la Ville de Paris en 2015 et 2016 (coût : 438 000 €). Restauration nécessaire : Delacroix n’écrit-il pas dans son Journal :

La couleur est par excellence la partie de l’art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne, s’adressent d’abord à la pensée, la couleur n’a aucun sens pour l’intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité.

Le peintre réalise le décor de l’ensemble de la chapelle, murs, plafond et soubassements entre 1854 et 1861. Trois peintures célèbrent des anges combattants : sur le mur Est Jacob luttant avec l’Ange faisant face à Héliodore chassé du temple de Jérusalem sur le mur Ouest, et au plafond, une toile peinte marouflée, Saint Michel terrassant le dragon. Delacroix écrit de son métier :

Depuis plusieurs mois, je fais un métier qui m’a rendu cette santé que je croyais perdue. Je me lève le matin, je cours au travail hors de chez moi : je rentre le plus tard que je peux et je recommence le lendemain. [...]
Rien ne me charme plus que la peinture et voilà que par-dessus le marché, elle me donne une santé d’homme de trente ans [1].

La Lutte de Jacob avec l’ange


La Lutte de Jacob avec l’ange.
Eglise Saint-Sulpice. Photo A.G., 7 novembre 2019.
ZOOM : cliquer sur l’image.

La Lutte de Jacob avec l’ange (détail).
Eglise Saint-Sulpice. Photo A.G., 7 novembre 2019.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Héliodore chassé du temple


Héliodore chassé du temple de Jérusalem.
Eglise Saint-Sulpice. Photo A.G., 7 novembre 2019.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Note autographe de Delacroix


Note autographe, brouillon pour le texte au recto de l’invitation à l’inauguration de la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Cette note autographe de Delacroix est un brouillon pour le texte décrivant les sujets d’Héliodore chassé du temple et de La Lutte de Jacob avec l’ange, texte destiné à figurer au recto de l’invitation à l’inauguration de la chapelle des Saints-Anges du 31 juillet au 3 août 1861.

Héliodore étant entré dans le temple pour en voler les trésors, se voit renversé et foulé aux pieds par un cavalier mystérieux qui apparaît soudainement, deux autres envoyés célestes se précipitent également sur lui et le battent de verges avec furie jusqu’à ce qu’il soit tué et ses soldats, rejetés hors de l’enceinte sacrée.

--------------

La lutte de Jacob avec l’Ange

--------------

Jacob accompagne les troupeaux et autres présents destinés à son père dont il espère le pardon. Il rencontre tout à coup un inconnu [Delacroix avait écrit "étranger" avant de biffer ce mot et le remplacer par "inconnu"] qui engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu’au moment où son adversaire ayant touché le nerf de la cuisse le réduit à l’impuissance. Cette lutte est regardée par l’écriture comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus.

Saint Michel terrassant le dragon


Saint Michel terrassant le dragon.
Photo A.G., 7 novembre 2019. ZOOM : cliquer sur l’image.

A propos de ses peintures murales, Baudelaire écrira dans La Revue fantaisiste, le 15 septembre 1861, un article élogieux (repris dans L’art romantique en 1885) :

Le sujet de la peinture qui couvre la face gauche de la chapelle décorée par M. Delacroix est contenu dans ces versets de la Genèse :

« Après avoir fait passer tout ce qui était à lui,
« Il demeura seul en ce lieu-là. Et il parut en même temps un homme qui lutta contre lui jusqu’au matin.
« Cet homme, voyant qu’il ne pouvait le surmonter, lui toucha le nerf de la cuisse, qui se sécha aussitôt ;
« Et il lui dit : Laissez-moi aller ; car l’aurore commence déjà à paraître. Jacob lui répondit : Je ne vous laisserai point aller que vous ne m’ayez béni.
« Cet homme lui demanda : Comment vous appelez-vous ? Il lui répondit : je m’appelle Jacob.
« Et le même ajouta : On ne vous nommera plus à l’avenir Jacob, mais Israël : car, si vous avez été fort contre Dieu, combien le serez-vous davantage contre les hommes ?
« Jacob lui fit ensuite cette demande : Dites-moi, je vous prie, comment vous vous appelez ? Il lui répondit : Pourquoi me demandez-vous mon nom ? Et il le bénit en ce même lieu.
« Jacob donna le nom de Phanuel à ce lieu-là, en disant : J’ai vu Dieu face à face et mon âme a été sauvée.
« Aussitôt qu’il eut passé ce lieu qu’il venait de nommer Phanuel, il vit le soleil qui se levait ; mais il se trouva boiteux d’une jambe.
« C’est pour cette raison que, jusqu’aujourd’hui, les enfants d’Israël ne mangent point du nerf des bêtes, se souvenant de celui qui fut touché en la cuisse de Jacob et qui demeura sans mouvement. »

De cette bizarre légende, que beaucoup de gens interprètent catégoriquement, et que ceux de la Kabbale et de la nouvelle Jérusalem traduisent sans doute dans des sens différents, Delacroix, s’attachant au sens matériel, comme il devait faire, a tiré tout le parti qu’un peintre de son tempérament en pouvait tirer. La scène est au gué de Jacob ; les lueurs riantes et dorées du matin traversent la plus riche et la plus robuste végétation qui se puisse imaginer, une végétation qu’on pourrait appeler patriarcale. À gauche, un ruisseau limpide s’échappe en cascades ; à droite, dans le fond, s’éloignent les derniers rangs de la caravane qui conduit vers Ésaü les riches présents de Jacob : « deux cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers, trente femelles de chameaux avec leurs petits, quarante vaches, vingt taureaux, vingt ânesses et vingt ânons. » Au premier plan, gisent, sur le terrain, les vêtements et les armes dont Jacob s’est débarrassé pour lutter corps à corps avec l’homme mystérieux envoyé par le Seigneur. L’homme naturel et l’homme surnaturel luttent chacun selon sa nature, Jacob incliné en avant comme un bélier et bandant toute sa musculature, l’ange se prêtant complaisamment au combat, calme, doux, comme un être qui peut vaincre sans effort des muscles et ne permettant pas à la colère d’altérer la forme divine de ses membres.

Le plafond est occupé par une peinture de forme circulaire représentant Lucifer terrassé sous les pieds de l’archange Michel. C’est là un de ces sujets légendaires qu’on trouve répercutés dans plusieurs religions et qui occupent une place même dans la mémoire des enfants, bien qu’il soit difficile d’en suivre les traces positives dans les saintes Écritures. Je ne me souviens, pour le présent, que d’un verset d’Isaïe, qui toutefois n’attribue pas clairement au nom de Lucifer le sens légendaire ; d’un verset de saint Jude, où il est simplement question d’une contestation que l’archange Michel eut avec le Diable touchant le corps de Moïse, et enfin de l’unique et célèbre verset 7 du chapitre XII de l’Apocalypse. Quoi qu’il en soit, la légende est indestructiblement établie ; elle a fourni à Milton l’une de ses plus épiques descriptions ; elle s’étale dans tous les musées, célébrée par les plus illustres pinceaux. Ici, elle se présente avec une magnificence des plus dramatiques ; mais la lumière frisante, dégorgée par la fenêtre qui occupe la partie haute du mur extérieur, impose au spectateur un effort pénible pour en jouir convenablement.

Le mur de droite présente la célèbre histoire d’Héliodore chassé du Temple par les Anges, alors qu’il vint pour forcer la trésorerie. Tout le peuple était en prières ; les femmes se lamentaient ; chacun croyait que tout était perdu et que le trésor sacré allait être violé par le ministre de Séleucus.

« L’esprit de Dieu tout-puissant se fit voir alors par des marques bien sensibles, en sorte que tous ceux qui avaient osé obéir à Héliodore, étant renversés par une vertu divine, furent tout d’un coup frappés d’une frayeur qui les mit tout hors d’eux-mêmes.
« Car ils virent paraître un cheval, sur lequel était monté un homme terrible, habillé magnifiquement, et qui, fondant avec impétuosité sur Héliodore, le frappa en lui donnant plusieurs coups de pied de devant ; et celui qui était monté dessus semblait avoir des armes d’or.
« Deux autres jeunes hommes parurent en même temps, pleins de force et de beauté, brillants de gloire et richement vêtus, qui, se tenant aux deux côtés d’Héliodore, le fouettaient chacun de son côté et le frappaient sans relâche. »

Dans un temple magnifique, d’architecture polychrome, sur les premières marches de l’escalier conduisant à la trésorerie, Héliodore est renversé sous un cheval qui le maintient de son sabot divin pour le livrer plus commodément aux verges des deux Anges ; ceux-ci le fouettent avec vigueur, mais aussi avec l’opiniâtre tranquillité qui convient à des êtres investis d’une puissance céleste. Le cavalier, qui est vraiment d’une beauté angélique, garde dans son attitude toute la solennité et tout le calme des Cieux. Du haut de la rampe, à un étage supérieur, plusieurs personnages contemplent avec horreur et ravissement le travail des divins bourreaux.

Delacroix le remerciera le 8 octobre :

Champrosay, le 8 oct. 1861

Mon cher Monsieur

Je ne vois qu’au retour d’un voyage qui m’a éloigné quelque temps de Paris votre article toujours si bienveillant et d’une tournure si originale, comme tout ce que vous faites, sur mes peintures de St Sulpice. Je vous remercie bien sincèrement et de vos éloges, et des réflexions qui les accompagnent et les confirment, sur les effets mystérieux de la ligne ET de la couleur, qui ne sentent hélas que peu d’adeptes. Cette partie musicale et arabesque n’est rien pour bien des gens qui regardent un tableau comme les anglais regardent une contrée quand ils voyagent : c’est dire qu’ils ont le nez dans le guide du voyageur, afin [de] s’instruire consciencieusement de ce que le pays rapporte en blés et autres denrées et de même les critiques bons sujets veulent comprendre afin de pouvoir démontrer ce qui ne tombe pas absolument sous le compas ne peut les satisfaire ; ils se trouvent volés devant un tableau qui ne démontre rien et qui ne donne que du plaisir.
Vous m’avez écrit il y a deux mois relativement au procédé que j’emploie pour peindre sur mur : mais je ne savais où adresser une réponse. Je prends le parti aujourd’hui de vous adresser mes actions de grâce au bureau de la revue.

Mille sincères amitiés et remerciements.

E Delacroix.


Lettre de Delacroix à Baudelaire du 8 octobre 1861.
ZOOM : cliquer sur l’image.
*

Autobiographie d’été (4)

Yannick Haenel
Mis en ligne le 24 août 2022
Paru dans l’édition 1570 du 24 août


Tenture de la dame à la licorne.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Et puis, un été, en 2003, j’eus une extase. Ces choses arrivent parfois quand on cherche ou s’abandonne, et plus encore lorsqu’on écrit nuit et jour, quand on laisse l’écriture prendre dans sa vie toutes les places et qu’on n’est plus que langage.

Cet été-là, il y eut une canicule qui fit des milliers de morts en France. Nous n’étions pas préparés, comme on l’est désormais : personne, à l’époque, ne parlait de dérèglement climatique, et les vieux mouraient en plein Paris.

J’étais resté chez moi en juillet et en août pour écrire un roman, un «  grand roman européen », comme je le répétais dans les cafés, le soir, où je passais beaucoup de temps à l’annoncer (ainsi me mettais-je, comme d’habitude, la pression moi-même). Quand je dis «  chez moi  », je parle d’un studio de 20 m2 où j’avais posé un matelas à même le sol. Je n’avais pas de table pour manger, pas non plus d’étagères, mais des piles de livres jusqu’au plafond qui ne cessaient de s’écrouler, une grande photo de Björk en noir et blanc, avec une plume dans la bouche, et du temps qui giclait dans mon cerveau vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme un alcool illuminé.

J’avais 36 ans, je ne travaillais plus, j’étais enfin jeune. Le punk imperceptible – ce punk qui lit Proust –, c’était moi. Ma devise, que j’avais crayonnée sur le mur, était : S.F.D.T. (Se Foutre de Tout). J’étais follement heureux.

Bref, cet été-là, la chaleur était ­extrême, on ne respirait plus, je passais mes journées allongé à m’enfiler des litres d’eau citronnée  ; et entre deux pages de Cercle (le roman que j’écrivais), j’allais tôt le matin me ravitailler en lectures chez Gibert, boulevard Saint-Michel.

Pour me rafraîchir, j’entrai un jour dans le musée de Cluny, qui est en face de chez Gibert. Devant les tapisseries de La Dame à la licorne, la tête me tourna, je vacillai. La gardienne m’allongea sur le petit banc, puis s’éloigna pour chercher des secours. Alors commença la féerie : levant les yeux, je rencontrai la poésie, elle m’entourait entièrement comme un manteau de caresses. C’étaient les Illuminations de Rimbaud tissées de mille fleurs, c’était la soie du temps, la richesse gratuite et féminine, c’était ce que j’attendais depuis toujours : une chose ronde et absolue comme les îles, comme la grâce.

Ce grand poème rouge et bleu, doré, se dressait au beau milieu de Paris depuis 1484 : cinq des tapisseries représentent, dit-on, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher, et une autre, plus mystérieuse, s’appelle : « À mon seul désir ». Cette tenture s’offrait à moi comme la preuve que la beauté fulgurante qui animait mon espérance existait bel et bien.

Il y a le feu, il y a le sourire de la femme qu’on aime, et il y a les tapisseries de La Dame à la licorne du musée de Cluny. Je vous murmure encore une phrase en confidence : mon extase d’août 2003 dure encore.

La rentrée littéraire

Yannick Haenel
Mis en ligne le 31 août 2022
Paru dans l’édition 1571 du 31 août

J’arrête d’écrire mon autobiographie pour Charlie parce que c’est la rentrée : un peu de sérieux s’impose. Personnellement, la rentrée, je devrais m’en moquer : je ne suis plus professeur, je n’ai pas de métier (à part écrire, mais est-ce un métier  ? les avis ­divergent), je ne retourne donc pas au bureau à partir de septembre.

Mais cette année, je participe à la rentrée dite « littéraire » : je publie un roman qui s’appelle Le Trésorier-payeur, c’est l’histoire d’un banquier anarchiste qui découvre un tunnel entre sa maison et la salle des coffres.

Bref, je ne vais pas parler de mon livre (encore que ce serait drôle d’en faire soi-même la critique) : il y en a des centaines d’autres, comme chaque année, et parmi eux, il y en a un que j’aime particulièrement : le nouveau roman de Gaëlle Obiégly, Totalement inconnu (Christian Bourgois éditeur).

À mon avis, Gaëlle Obiégly, qui a déjà publié 10 livres, est l’écrivaine la plus étrange, la plus intense, la plus drôle, la plus étonnante de la littérature française contemporaine (vous voyez, quand je fais le critique littéraire, je m’engage).

Totalement inconnu est un roman, c’est-à-dire une expérience qui vous est adressée. Une femme vous parle, elle est réceptionniste aux Champs-Élysées, elle entend une voix qui lui donne des instructions (par exemple de creuser un trou), elle raconte sa vie («  je glisse dans tout  », dit-elle) et ses histoires sont à la fois subtiles, abracadabrantes et profondes. Pendant le travail, elle lit Spinoza et s’interroge sur la connaissance, elle se demande « comment on sait ce qu’on sait ». Elle dit : « Certaines choses que je ne connais pas, je les connais quand même, comment est-ce possible  ? »

Il y a un braquage du bureau de change dans l’immeuble où elle est en poste, et comme elle est plongée dans Spinoza, elle n’a rien remarqué, elle est renvoyée, mais ses aventures continuent : tout est roman, tout est matière.

Car la réceptionniste philosophe de Totalement inconnu est un génie de la poésie vécue. Elle perçoit la « poudre rose  » de l’existence, et les étincelles terribles  ; elle est obsédée par le Soldat inconnu (celui qui gît, dit-on, sous l’Arc de triomphe) : elle y voit ce qui manque à la pensée, et qu’on appelle la mort (car Totalement inconnu est aussi un grand roman sur cet inconnu-là).

Il y a sa grand-mère, Yvette, qui reçoit des messages de ses poules. Il y a les confettis de l’enfance, le Pont-Neuf emballé par Christo, une théorie des « achats urgents » (par exemple un saladier qu’on finit par se mettre sur la tête). Et à travers l’obsession pour la Grande Guerre, pour la transparence des morts et les âmes qui circulent dans la fiction, se trame une éthique. Cette éthique est le contraire de la vie qu’on nous prescrit en ce ­moment : elle est abondante. Voilà : la littérature est drôle, indocile, fantasque et métaphysique.

LIRE AUSSI : Henry James et le mot manquant
Adèle Haenel, les flamants roses et moi

Toutes les chroniques de Yannick Haenel dans Charlie

Toutes les chroniques de Yannick Haenel dans Pileface


[1Journal d’Eugène Delacroix, copie d’une lettre à George Sand datée du 12 janvier 1861. Cf. le Musée Delacroix d’où j’extrais ces informations. A.G.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)