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Mort de Jean-Louis Schefer

7 décembre 1938 - 8 juin 2022

D 8 juin 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Mort de Jean-Louis Schefer, adroit de regard

Le théoricien et critique d’art, auteur d’ouvrages déterminants tels « Scénographie d’un tableau » ou « l’Homme ordinaire du cinéma », a mis la position de spectateur au cœur de sa pensée flâneuse mais jamais errante. Il est mort mercredi à 83 ans.

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Jean-Louis Schefer en 2011.
(Edouard Caupeil/Pasco)

par Judicaël Lavrador

Prolifique arpenteur du visible et surtout de ses interstices, Jean-Louis Schefer pouvait écrire sur le cinéma, la littérature et (beaucoup) sur la peinture sans se gêner pour déformer les œuvres sur lesquelles il penchait un regard dont l’érudition se nuançait avidement d’une sensibilité à fleur de peau. Une méthode d’analyse qui n’est jamais allée de soi, ni pour ses lecteurs ni pour lui-même. Il s’en étonnait ainsi en conclusion de la Cause des portraits (2009). « J’apprends, je crois, à écrire en déformant ce que je décris ; n’importe quelle chose peut ainsi être allongée, abrégée, aplatie, passer dans un autre corps. » Théoricien de l’art et de l’image, critique d’art élevant la pratique au rang des beaux-arts, « écrivain avec des idées et qui n’écrit pas de romans », ainsi qu’il s’est lui-même défini, Jean-Louis Schefer est mort mercredi à 83 ans.

« Le flot mobile des illusions »

Orphelin à 4 ans, de son père aquarelliste qui meurt dans un accident, Jean-Louis Schefer, issu d’une famille d’aristocrates prussiens lettrés, perpétue la tradition familiale d’excellence scolaire (passant son bachot à Henri-IV) et de bonnes fréquentations intellectuelles (rencontrant Barthes à 19 ans). Le philosophe lui commande aussi sec un texte sur Watteau. Ils ne se quitteront plus : à l’Ecole des hautes études, le jeune auteur soutient, au début des années 60, sous la direction de son mentor, une thèse sur « les écritures figuratives, un problème de grammaire égyptienne ».

Puis en 1969, il voit son premier ouvrage, Scénographie d’un tableau, qui décrypte une peinture – les Joueurs d’échecs (1540) de l’Italien Pâris Bordone – publié au Seuil, dans la collection « Tel quel » [1], bible du structuralisme alors dominateur et sûr de lui, être salué par Barthes comme « quelque chose qui périmera aussi bien la “littérature” que la “peinture” (et leurs corrélats métalinguistiques, la critique et l’esthétique), substituant à ces vieilles divinités culturelles une “ergographie” généralisée, le texte comme travail, le travail comme texte. » Alors qu’il travaillait en Italie, Schefer, adoubé, rentre au pays professer ; à Vincennes, un séminaire de sémiologie au corpus épais (saint Augustin, le droit romain et Poussin). Il quitte son poste en 1978. Se consacre entièrement à l’écriture. Et, affûte non pas sa méthode (il a toujours prétendu ne pas en avoir, suivant plutôt une stricte discipline de travail) mais sa plume et sans doute son regard : « Travaillant au détail, comme épuisant un corps que l’amour ne peut régénérer, l’amateur de peinture n’est bientôt plus historien. Son étude est celle du flot mobile des illusions et des hypothèses successives de la forme humaine », écrit-il ainsi, dans cette langue charnelle qui enveloppe désormais son observation (le mot est faible car trop distant) des œuvres et des arts, avec lesquels en effet il fait corps.

Pimpantes natures mortes

Jean-Louis Schefer fait de la position du spectateur face à au tableau ou aux images mobiles un point de départ, trop longtemps resté comme un angle mort de la théorie.

Ainsi dans un ouvrage resté déterminant, l’Homme ordinaire du cinéma, publié en 1980, il livrait une réflexion poussée sur son expérience de spectateur (donc d’homme ordinaire) de cinéma, énonçant notamment ceci : « Je ne crois pas à la réalité du film (sa vraisemblance n’importe pas) et cependant, par là même, je suis dans sa dernière vérité. Celle-ci ne se vérifie qu’en moi, non par une référence ultime à la réalité ; elle n’est tout d’abord qu’un changement de proportion du visible dont je serais sans doute le dernier juge mais le corps, mais la conscience expérimentale. » À Libération, en 2002, il soulignait également : « Il y a une chose dont on ne parle pas en général parce que c’est mal venu. Au musée, on croise d’autres visiteurs et on en vient à les regarder différemment. Une alliance subtile s’établit entre les figures représentées sur les tableaux et les personnes vivantes. On peut ainsi, au détour d’une salle, croiser une femme et voir son nez, sa nuque ou son chignon, sa démarche, tout à fait autrement. » La liste des artistes étudiés par Jean-Louis Schefer donne le tournis qui embrasse les hommes des cavernes (dans Questions d’art paléolithique), Paolo Uccello, Le Corrège, Le Greco, Memling, Cranach, Goya, l’expressionniste américain Arshile Gorky, Bacon, Gilles Aillaud, sans omettre Chardin (2002) dans les pimpantes natures mortes duquel il se glisse en cultivant le thème de la pourriture… Le plus souvent, Schefer glisse d’ailleurs d’un artiste et d’une œuvre à l’autre, les confrontant, les combinant, les entrelaçant. Une manière de faire, de voir, qui n’a cessé de se réfléchir et de se montrer en train de faire et de regarder. Son journal, Main courante, publié depuis le milieu des années 90, quand P.O.L devient l’éditeur, d’une fidélité à toute épreuve, ont « un côté de laboratoire » pour « un fouillis de projets, des idées qui s’élaborent, des courants de lectures, etc. ». Un fouillis, une pensée flâneuse mais jamais errante tendant toujours la main aux choses du passé : « Pour moi, confiait encore Schefer à Libé, il s’agit d’amour avec des choses passées dont je soutiens qu’elles ont un avenir parce qu’elles nous appellent à répondre à une situation de l’histoire qui n’est pas une chose morte. Ces âmes demandent à revenir. »

Judicaël Lavrador, Libération, 8 juin 2022.




Crédit : lamaindesinge

Jean-Louis Schefer, L’Image et l’Occident

Où Jean-Louis Schefer tente de dire quel est l’objet de son nouveau livre "L’Image et l’Occident" (Sur la notion d’image en Europe latine) à l’occasion de sa parution aux éditions P.O.L à Paris 26 avril 2017

"Il y a bien eu, dans le refus d’un culte des images en Europe latine, la construction d’un dogme des images portant prescription de leur usage conforme à leur pouvoir d’évocation du passé (un art de mémoire), aux manipulations de figures dans la machinerie des rêves. La théologie et les philosophies en ont fait l’instrument approché de toute connaissance conçue comme la lecture d’un tableau, possible parce que nous en participons par notre nature. Que signifient les formules de la création : l’homme a été fait comme une image – l’homme a été créé selon le mode des images – Dieu a créé l’homme à son image, ou encore, il l’a fabriqué par une image ?"

Jean-Louis Schefer dans Tel Quel

Séquences, rôles, figures, TQ 26 Eté 1966
Du simulacre à la parole, TQ 31 Automne 1967
Note sur les systèmes représentatifs, TQ 41 Printemps 1970
Saint Augustin, TQ 56 Hiver 1973

dans L’Infini

Lumière et détails, n°23, Automne 1988

sur Pileface

Le déluge universel et le retrait des eaux (sur Paolo Uccello)

sur France Culture

Bibliographie


[1Quatrième de couverture.

La peinture a toujours été considérée comme l’inscription d’un "imaginaire" où l’improbabilité d’une articulation interne (la structure) renvoie paradoxalement son texte à des traductions (littéraires, esthétiques) ou à des interprétations (histoire et/ou critique d’art). C’est qu’en effet l’analyse picturale 1/ a sans cesse pris pour objet les constituants formels du tableau, c’est-à-dire une "ratio" de l’image qui n’en consacre que l’altérité (peinture/langage) ; altérité qui n’est essentiellement saisie que comme un déportement de notre lieu élocutoire. 2/ D’autre part elle n’a pu s’articuler que sur un circuit interprétatif supposant l’universalité des termes symboliques : chez Panofsky, par exemple, l’interprétation n’opère jamais que leur connexion. Par le déplacement critique de ces points de vue, l’analyse construit ici, comme probabilité structurale du tableau, la matrice à partir de laquelle tout texte (corpus) non construit sur cet espace s’y réintroduit pour le constituer : lecture et construction du tableau comme système de ses zones d’implicitation ; découverte aussi des conditions structurales d’une "pensée figurative". L’espace propre à cette pensée étant constitué par une implicitation de codes (rhétorique, numéral, géométrique, logique...) - dont la perspective s’est proposée comme la transcription symbolique (au sens analytique) et immédiatement idéologique : c’est donc un travail de désimplicitation de l’image qui articule cette analyse. La sortie en est donc double : réflexion sur le statut de l’image, mais théorie du texte représentatif - définition "structurale" d’une époque du tableau, de ce dont le tableau est aussi "épochè", retenue, suspension : de la "parenthèse" représentative. Le "titre" de ces opérations est "une partie d’échecs", tableau de Paris Bordone, peintre vénitien, élève du Titien.

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