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[Cannes 2022] On a rencontré Cécile Guilbert pour son premier rôle au cinéma

D 28 mai 2022     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cannes 2022, Cécile Guilbert

par Nelly Kaprièlian

Cécile Guilbert (capture d’écran YouTube)

On lui doit des essais sur Andy Warhol ou Laurence Sterne, le beau roman politique “Les Républicains”, une anthologie de référence sur les écrivains et la drogue. Aujourd’hui, Cécile Guilbert apparaît sur grand écran dans “Pacifiction” de l’Espagnol Albert Serra, sélectionné en Compétition à Cannes. Une expérience d’actrice inédite, amusante et à mille lieues de sa bibliothèque, dont elle a bien voulu nous parler.

Quelle a été votre réaction quand Albert Serra vous a proposé de tourner dansPacifiction ? Savez-vous pourquoi il vous a choisie alors que vous n’êtes pas actrice ?

Cécile Guilbert –Quand Rebecca Zlotowski, que je connaissais un peu, m’a dit qu’Albert Serra cherchait quelqu’un dans mon genre pour son prochain film, j’ai été très surprise et ma première réaction a été de me dire que c’était impossible, pas pour moi, et surtout contraire à mes projets immédiats, puisque j’ai un livre en cours. Mais l’excitation et la curiosité l’ont emporté et j’ai été heureuse de rencontrer Albert Serra, cinéaste très littéraire et cultivé, qui m’a expliqué comment il travaillait et m’a beaucoup rassurée. Je n’avais pas à “jouer” un rôle, je devais être mon propre personnage pour incarner une femme écrivain, “allurée”, parisienne, reçue en grande pompe à Tahiti par le commissaire de la République (Benoît Magimel), et qui “n’a pas sa langue dans sa poche”. Serra travaillant toujours avec des comédiens professionnels et non professionnels, il faut croire qu’il a pensé, au regard des vidéos qui tournent sur Internet, que je saurais me débrouiller à l’oral. Ceci dit, j’ai bien réfléchi quinze jours avant d’accepter car je me méfie beaucoup du cinéma, miroir aux alouettes trop massivement idolâtré et plébiscité pour n’être pas suspect. Finalement, l’attrait pour cette expérience insolite a été la plus forte, d’autant que tout grain est bon à moudre pour qui écrit.

L’écriture et le travail intellectuel nécessitent la solitude. Y voyez-vous une contradiction avec le fait d’avoir joué dans un film ou, au contraire, y a-t-il des liens entre écrire et jouer un rôle ?

Écrire nécessite surtout beaucoup de temps, de silence, de secret et dans mon cas personnel, une sauvagerie antisociale opposée à l’insertion dans ce “collectif” obligé que représente une équipe de cinéma. Écrire consiste aussi à disposer souverainement de la totalité du pouvoir de création, “être Dieu” en quelque sorte, alors que jouer dans un film consiste à se faire instrumentaliser afin de collaborer le mieux possible à l’œuvre artistique d’un autre. À cet égard, j’ai trouvé reposant, et même plaisant, de devoir me couler dans les desiderata d’autrui sans rien vouloir ni décider moi-même. Sinon, ce qui s’appelle vraiment écrire est à l’opposé absolu de tout “rôle”, même si l’impératif de succès lié à la célébrité réclame aujourd’hui, dans n’importe quel registre créatif, non seulement de s’exhiber et de s’exposer comme un acteur, mais aussi de savoir se mettre en scène.

Est-ce que le cinéma est important dans votre vie ? Comment parleriez-vous de votre relation au cinéma par rapport à la littérature ?

Comme tout un chacun, j’aime voir de bons et beaux films qui m’émeuvent, me divertissent ou me donnent à penser, mais je ne suis pas ce qu’on appelle une cinéphile. Autant la littérature, avec laquelle j’entretiens depuis toujours une relation passionnelle et passionnée, est liée depuis mon enfance à mon existence, ma vie intérieure, mon souffle et mon âme, autant le cinéma ne me manquerait pas sur une île déserte alors que je ne pourrais pas survivre sans bibliothèque ! Ceci étant, j’ai bien conscience que voir des films n’est pas seulement la pratique culturelle qui écrase aujourd’hui toutes les autres : le cinéma, quand il est “d’auteur”, est l’art majeur de notre temps, susceptible d’inventions narratives et formelles, que peine à renouveler la littérature. Il faut dire que son histoire est aussi liée à la technique, au marché mondial, à l’argent, son enjeu est quasi métaphysique… Il existe depuis toujours, c’est biblique, une guerre à mort entre la vérité et le mensonge, entre le verbe et l’image, si vous préférez. Et si l’image a de toute évidence gagné, je continue à avoir foi dans le verbe et n’ai confiance qu’en lui, à savoir ce qui du langage, appelons-le la parole, est rigoureusement irreprésentable.

Comment s’est passé le tournage ? Comment vous y êtes-vous sentie ? Qu’avez-vous découvert ?

Contre toute attente, et bien que les conditions de tournage aient été souvent difficiles à Tahiti où sévissait durement la pandémie, la méthode de travail d’Albert consistant à filmer avec trois caméras des prises très longues qui donneraient des centaines d’heures de rushes était très confortable, puisque nous savions tous que le film ne prendrait vraiment sens et forme qu’au montage. Ne pas devoir préjuger que les scènes tournées, de surcroît selon un scénario évolutif, se retrouveraient dans le film, oblige à se défaire de son ego, ce qui est toujours salutaire. Aussi, ce prérequis d’humilité m’a libérée de toute angoisse, de la pression de la “responsabilité”, et je me suis sentie très libre et très à l’aise, ce qui fut une surprise. J’ai pu aussi vérifier que se sentir à la fois soi et pas soi, concernée mais pas vraiment, traversée par des émotions successivement positives et négatives sans perdre son équilibre était toujours bon à prendre.

Est-ce que cela vous a donné envie de recommencer ? Ou d’écrire un film voire de le réaliser ?

Écrire un film et le réaliser est très loin de mes désirs et me semble de toute manière au-dessus de mes compétences. C’est un vrai métier, complexe, qui demande pour bien faire la maîtrise de trop de paramètres, et pas seulement techniques ou artistiques. En revanche, jouer de nouveau m’intéresserait, d’autant que l’aventure dePacifiction, si originale, si atypique, liée à un talent aussi singulier que celui de Serra, est différente de tout ce qui se fait actuellement. Serais-je capable d’apprendre et de jouer un texte écrit d’avance ? de composer un personnage ? J’aimerais bien le savoir.

Que ressentez-vous à l’idée d’aller à Cannes ?

De l’impatience et de l’excitation, puisque je vais enfin découvrir le film d’Albert ! Sinon, me trouver dans l’œil du cyclone du spectacle me fait un effet bizarre. Cannes est “the place to be”, mais je n’ai pas l’impression d’y être à ma place. Pour tout vous dire, j’éprouve pour la première fois de ma vie le syndrome de l’imposteur.

Propos recueillis par Nelly Kaprièlian.
19, mai 2022, Les Inrockuptibles

Pacifictiond’Albert Serra, avec Benoît Magimel et Sergi Lopez, sera projeté le 26 mai en Compétition au Festival de Cannes

Pacifiction, l’intrigue exotique d’Albert Serra


Photo du film PACIFICTION de Albert SERRA © DR
ZOOM : cliquer l’image

De sa vision du Roi Soleil agonisant dans La mort de Louis XIV (Séance Spéciale, 2016) à sa nouvelle intrigue exotique placée sous menace nucléaire, Albert Serra, auteur de l’avant-gardiste Liberté (Prix spécial du Jury Un Certain Regard, 2019), secoue les codes du conformisme. Dans Pacifiction présenté en Compétition, savoureuse intrigue tropicale chauffée par le soleil de Tahiti, Benoît Magimel porte le film, dans le costume d’un haut-commissaire, et Sergi López interroge, dans la peau d’un patron de boite de nuit miteuse. Entretien avec le réalisateur espagnol.

Pourquoi Tahiti ? Pourquoi "Pacifiction" ?
Parce que j’aimais l’idée d’un paradis perdu, ou de l’envers du paradis. Visuellement, ce décor me paraissait plus intéressant aussi et cela offrait la possibilité de parler d’enjeux contemporains, plus ou moins politiques, à travers une imagerie moins bourgeoise. Le titre renvoie à l’idée de pur fantasme, incarné, dans ce cas de figure, par le Pacifique.

Justement, que souhaitez-vous montrer de la société contemporaine ?
Je ne souhaite rien montrer, les explications surgissent spontanément au cours du tournage, et c’est seulement comme ça qu’elles peuvent refléter le monde avec la complexité visuelle propre au cinéma, et avec l’ambigüité morale qui est propre au monde dans lequel on vit. C’est la seule façon de montrer ses contradictions. Et c’est tout le contraire des séries montrées sur les plateformes, où tout est analysé à l’excès, et contrôlé de telle façon qu’elles en deviennent inefficaces et ineptes à expliquer les contradictions.

Quel est le lien artistique entre La mort de Louis XIV, Liberté et votre nouveau film ?
Le travail avec les acteurs, l’abandon, l’obsession de créer des images aux atmosphères inédites et jamais vues auparavant, la distorsion subtile de la perception de l’espace et du temps, et l’exploitation extrême du potentiel élusif et ambigu de chaque image.

Rédigé par Charlotte Pavard

Crédit : www.festival-cannes.com

Pacifiction, l’intrigue exotique d’Albert Serra


Photo du film PACIFICTION de Albert SERRA © DR
ZOOM : cliquer l’image

De sa vision du Roi Soleil agonisant dans La mort de Louis XIV (Séance Spéciale, 2016) à sa nouvelle intrigue exotique placée sous menace nucléaire, Albert Serra, auteur de l’avant-gardiste Liberté (Prix spécial du Jury Un Certain Regard, 2019), secoue les codes du conformisme. Dans Pacifiction présenté en Compétition, savoureuse intrigue tropicale chauffée par le soleil de Tahiti, Benoît Magimel porte le film, dans le costume d’un haut-commissaire, et Sergi López interroge, dans la peau d’un patron de boite de nuit miteuse. Entretien avec le réalisateur espagnol.
Pourquoi Tahiti ? Pourquoi "Pacifiction" ?
Parce que j’aimais l’idée d’un paradis perdu, ou de l’envers du paradis. Visuellement, ce décor me paraissait plus intéressant aussi et cela offrait la possibilité de parler d’enjeux contemporains, plus ou moins politiques, à travers une imagerie moins bourgeoise. Le titre renvoie à l’idée de pur fantasme, incarné, dans ce cas de figure, par le Pacifique.

Justement, que souhaitez-vous montrer de la société contemporaine ?
Je ne souhaite rien montrer, les explications surgissent spontanément au cours du tournage, et c’est seulement comme ça qu’elles peuvent refléter le monde avec la complexité visuelle propre au cinéma, et avec l’ambigüité morale qui est propre au monde dans lequel on vit. C’est la seule façon de montrer ses contradictions. Et c’est tout le contraire des séries montrées sur les plateformes, où tout est analysé à l’excès, et contrôlé de telle façon qu’elles en deviennent inefficaces et ineptes à expliquer les contradictions.

Quel est le lien artistique entre La mort de Louis XIV, Liberté et votre nouveau film ?
Le travail avec les acteurs, l’abandon, l’obsession de créer des images aux atmosphères inédites et jamais vues auparavant, la distorsion subtile de la perception de l’espace et du temps, et l’exploitation extrême du potentiel élusif et ambigu de chaque image.

Rédigé par Charlotte Pavard

Crédit : www.festival-cannes.com


Cécile Guilbert et les paradis artificiels

Cécile Guilbert répond au questionnaire de JupiProust que lui soumet Juliette Arnaud (France Inter).

Charline Vanhoenacker et Juliette Arnaud recevaient Cécile Guilbert, essayiste, critique littéraire et romancière, connue pour ses portraits des grandes figures littéraires et artistiques dont celui d’Andy Warhol récompensé par le Prix Médicis. Elle venait de publier "Écrits stupéfiants. Drogues et littérature d’Homère à Will Self".

Cécile Guilbert sur pileface

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