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La Nuit des Rois : "Shakespeare, la folie en tête"

par Jean-Hugues Larché / Sollers, Kerouac...

D 22 mai 2022     A par Viktor Kirtov - Jean-Hugues Larché - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Je me permettrai de vous envoyer une préface que j’ai écrite sur La Nuit des Rois de Shakespeare dans ces jours qui correspondent à l’anniversaire du Barde. »
Jean-Hugues Larché

C’était dans les jours précédant le 26 avril, date de naissance de Shakespeare (en fait, sa date de baptème), en l’an de grâce 1654.

Quelques contraintes personnelles ne m’ont pas permis d’honorer ce rendez-vous, le jour dit, mais l’actualité de Will le Magnifique [1] étant permanente, voici le texte de Jean-Hugues Larché intitulé « Shakespeare, la folie en tête », un texte riche et dense qui ne s’épuise pas en une seule lecture, pas plus que l’oeuvre du grand Will. Plongeons dans cette langue du XVIe siècle qui nous parle d’aujourd’hui, et dans cette oeuvre qui est la plus adaptée et la plus jouée dans le monde ! Et Shakespeare est aussi l’auteur le plus adapté à l’écran.

Illustrations et encarts de pileface.

La Nuit des Rois. Résumé

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Orsino et son prétendu page Césario, par le peintre victorien Frederick Richard Pickersgill (vers 1850).
ZOOM : cliquer l’image

La Nuit des rois est considérée comme une des plus grandes comédies de Shakespeare.

L’intrigue se déroule en Italie, en Illyrie où règne le duc Orsino, amoureux de la belle et riche comtesse Olivia. Cette dernière est en deuil de son père et de son frère, et repousse ses avances.
Une tempête provoque le naufrage d’un navire venant de Messine qui transporte Viola et son jumeau Sébastien. Les deux jeunes gens survivent au naufrage mais échouent à deux endroits différents de la côte, chacun croyant qu’il a perdu son jumeau. N’étant plus sous la protection de son frère, Viola se déguise en homme et se présente à la cour d’Orsino sous le nom de Césario. Le duc lui offre de devenir son page et la charge de plaider sa cause auprès d’Olivia. Cette ambassade ne plaît guère à Viola, secrètement amoureuse du duc, mais ravit Olivia qui est immédiatement séduite par ce beau jeune homme.

Arrive Sébastien dont l’extraordinaire ressemblance avec Césario trompe Olivia. S’ensuit une série de quiproquos et de rebondissements. Oeuvre baroque par excellence, cette pièce mêle adroitement tous les genres : farce, comédie, féerie et drame.

Le fou : - (...) Une phrase n’est qu’un gant de chevreau pour un bel esprit : comme on l’a vite retournée sens dessus dessous.

Viola : - Oui, c’est certain. Ceux qui jouent trop subtilement sur les mots peuvent facilement les corrompre.

Le fou : - (...) Mais effectivement les paroles sont de vraies coquines, depuis que les obligations les ont déshonorées. (...) Les paroles sont devenues tellement fausses que je répugne à les employer pour raisonner.

Viola : - (...) N’es-tu pas le fou de madame Olivia ?
Le fou : - (...) Je ne suis pas proprement son fou, mais son corrupteur de mots." (III-1)

Le Shakespeare’s Globe Theatre

Le théâtre du Globe à Londres a été construit en 1599 et était à l’époque l’un des théâtres les plus prospères de Londres. Il a été construit spécialement pour la troupe de William Shakespeare et beaucoup de ses pièces ont été pensées pour être représentées dans l’enceinte de ce théâtre. Ce magnifique bâtiment fut malheureusement détruit en 1613,
Le Shakespeare’s Globe Theatre d’aujourd’hui est une réplique fidèle du théâtre construit en 1599. Ce nouveau bâtiment est construit à seulement 200 mètres de l’emplacement original du théâtre. Il a été reconstruit en respectant le plus possible les plans de celui d’époque à partir des archives connues.

Dans son envoi, J-H. Larché citait aussi deux textes en contrepoint, en relation avec la sphère sollersienne.
(de la sphère sollersienne au Globe de Shakespeare, la jonction est ainsi établie) :

« Shakespeare en direct » par Philippe. Sollers, publié dans Eloge de l’Infini.

« Shakespeare et l’outsider » par Jack Kerouac publié dans L’Infini. n° 51

Ces deux textes, entre autres, illustrent la créativité du vocabulaire utilisé par Shakespeare qui n’est pas sans annoncer un autre virtuose du verbe : James Joyce, ce que souligne l’article de Jack Kerouac. Et quand on connaît la vénération que Sollers voue à Joyce, la publication de cet article de Kerouac dans sa revue n’y est peut-être pas étrangère.

Nous les publions ici, en complément de l’article de Jean-Hugues Larché

« Shakespeare, la folie en tête » par J-H. Larché

« Chez Shakespeare chaque vers est un atome qui,
Si on sait le faire éclater, libère une énergie infinie. »
Peter Brook

« Je ne suis pas à proprement parler son fou,
Mais son corrupteur de mots. »
Feste dans La Nuit des Rois

Reprendre Shakespeare

Même si l’on considère les célèbres tragédies aux déroulements dramatiques et aux résolutions fatales, on voit vite que Shakespeare opère une fête continue. Une fête où l’on entend beaucoup de bruit pour rien, où l’on peut faire comme il nous plaira, où l’on gagne des peines d’amour perdues et où l’on perd des peines d’amour gagnées. Il est nécessaire de garder mesure pour mesure si l’on croise les joyeuses commères de Windsor, les deux gentilshommes de Vérone ou le personnage de Falstaff. Les comédies du grand Will seraient, comme le disent la plupart de ses commentateurs, douces amères ou tragi-comiques. Je vois ces comédies comme des réflexions de haut vol sur le relationnel humain ; notamment sur la gravité des intrigues amoureuses et le questionnement existentiel de chacun. Souverains, suivants, ivrognes, bouffons, vagabonds et autres borderline partagent les circonvolutions de cette fête.

La Nuit des Rois célèbre l’esprit de fête par l’intermédiaire du bouffon Feste aux paroles nourries de dérision et de libre délire. Il est aussi nommé le clown et possède l’irrespect ludique de sa fonction. Dans le fameux dialogue de la fin du premier acte, avec la comtesse Olivia, Feste, le fou, tente par jeu de lui faire croire que c’est elle qui est folle. Et elle, Olivia, lui demande d’en apporter les preuves. La plaisanterie au sujet de la folie se joue entre le fou et sa maitresse et donne le ton de la pièce. Un ton de dérision, de bonne humeur et de pensée ludique. Olivia est aussi accompagnée de son oncle Tobie Belch et de son compère André Aguecheek dont les dialogues sont aussi délirants de propos. Feste dans la scène 3 de l’acte II les moque et s’inclue lui-même, pour constituer dit-il trois têtes d’âne, sûrement en contrepoint des trois rois mages. Il s’agit pour Shakespeare de n’exclure personne de la folie du monde mais de la faire traverser joyeusement par ses personnages comme on le voit dans nombre de ses pièces.

Shakespeare fait sortir le temps de ses gonds dans ses comédies plus que dans ses tragédies, de façon plus subtile. Le temps de la comédie est allégé par un rire de fond salvateur qui aère les pérégrinations amoureuses. Cette comédie peut être des erreurs car elle est le moment des approches enflammées et celui des illusions et des errances du cœur. La mégère apprivoisée, juste après s’être mariée, retrouve vite à l’issue de la pièce sa liberté de femme indomptable. A y regarder de près, ces tragi-comédies forment une bouffonnerie qui nous prend au jeu des apparences et nous fait gagner en ironie sur soi. Y a-t-il une différence véritable à faire entre les tragédies et les comédies shakespeariennes ? Au vu de la cohérence de l’œuvre, rien n’est moins sûr. L’action criminelle, le plus souvent politique, caractérise les tragédies ; l’intrigue amoureuse en labyrinthe, caractérise les comédies. Voilà pour moi la séparation essentielle des deux catégories.

Le titre original de La Nuit des Rois est Twelfth Night, qui comme son nom l’indique, célèbre la fête de l’Epiphanie douze jours après Noël. Son sous-titre, Or, What You Will Ou ce que vous voudrez –, signifie qu’il nous faut prendre cette pièce comme l’on veut ou comme l’on peut. Voilà ce que dit Shakespeare en s’adressant à ses spectateurs, à ses acteurs et à l’avenir. Or, What You Will, signifie aussi que William Shakespeare se dit à lui-même « Ce que toi Will, tu veux » – c’est à dire As you will, Will. Dans cette Nuit des Rois, à bonne volonté de son auteur, on pourrait avoir trouvé la fève dans la galette et choisi sa reine. Chacun peut alors faire ce qu’il veut avec qui il veut. Cette Nuit ne va pas être si simple. Les méandres de l’amour sifflent de façon disharmonieuse. Et l’auteur ne se couronnerait-il pas lui-même par simple jeu d’être le roi de la fête ?


Joie, folie, chant

Le duc Orsino est amoureux d’Olivia dont la seule présence, dit-il en substance, purifie l’air qui l’entoure. La plus belle déclaration d’amour qui soit ! Son attente de la revoir nécessite de la musique pour alimenter son désir et le faire patienter. Cette musique, synonyme d’absence de l’être aimé, lui pèse autant qu’elle l’allège. « Si la musique - dit le duc - est l’aliment de l’amour, jouez-en toujours donnez m’en à l’excès, que ma passion saturée en soit malade et expire ! » La musique sert à étouffer les peines d’amour et endurer les attentes de résolution. Orsino préfère être dissout par la musique plutôt qu’en la passion amoureuse. Première leçon sur l’ambigüité des sentiments et la capacité à les supporter.

Changements d’humeur, doute et sensations mouvantes, structurent la recherche des humanistes. Shakespeare décrypte au plus près le branle intérieur cher à Montaigne. Cette vitesse de pensée des personnages, le dramaturge ne l’analyse pas, mais la rend audible au travers d’interventions vocales. Dans une même phrase, on change d’avis, de vision, d’état de conscience. Tous semblent dépassés par la langue qui les habite. Ainsi va la folie du monde, portée par la parole des hommes et des femmes. Le langage est traversé par leur folie. Leur folle parole risque de se laisser bloquer par un signifiant ou une idée insupportable. La voix ou les voix qui nous traversent nous font peur ; peur de ne pas être soi dans sa parole, ou en adéquation avec la société qui nous entoure.

Un homme n’est jamais complétement une femme et une femme complétement un homme. La scission du langage en chaque individu et l’incompréhension entre les sexes restent prédominantes chez Shakespeare. Le scénographe s’amuse à jouer sur l’ambiguïté des apparences et les confusions travesties. Ses personnages sont dépassés par leur propre discours ou énonciation. Le spectre entier des sentiments est incarné dans cette langue qui ni ne lisse ni ne lasse. Langue par nature licencieuse, bienheureuse, ravissante. Langue non languissante. Expression très électrique, éclectique, élucubrant, elliptique, culbutant le cliché. Rapide sans être précipitée, lente sans affectation. Belle dérision du lapsus. Beau rire en acte manqué. Humanisme circulaire. Force vitale concentrée. Conscience altière de chaque destin qui force le trait d’esprit ou la bêtise. Incohérence des vivants tempéraments. Incarnation du vif de la peau au plus profond de la moelle. Langue d’homme, langue de femme, langue d’enfant. Speech, Words, Tongue. Polymorphe, il va sans dire. Goût humide de l’oral. Postillons porteurs de sens. Contagion immédiate. Parole sèche de violent coup de bâton. Substance irrépressible lancée jamais au hasard. Manne en jouissance d’instant. Réserve enflammée des phrases. Soie de voix qui se déroule. Grossière ou obscène dans la tenue du jeu. Rire, telle est la question. Musicale cette langue. Inventive. Grandiose. Tempétueuse. Sphérique à n’en plus finir. Torrent des tonalités. Couleur de toute musique.

La récurrence musicale de la pièce débute par le chant du bouffon qui peut en cette fête de l’Epiphanie être vu tel un roi mage tardif ou un personnage carnavalesque précoce. La pièce finira par un autre chant de ce bouffon en sorte de Singing in the Rain et éloge ambigu de la pluie entre manne et semence. L’esprit de fête est annoncé par ce personnage au langage provocateur. On fête ici les rois dans tous les sens du terme. Ça va être leur fête aux rois ainsi qu’aux reines ! On ne va pas se prendre au sérieux. On va inverser les rôles et les apparences. Même si Shakespeare ne parle que d’errance, d’enjeux existentiels et de fatale destinée, le carnaval, avec un mois d’avance sur le calendrier, bat déjà son plein.

Musicalement parlant, La Nuit des Rois ressemble à un opéra où les personnages se répondent en chantant, notamment dans la scène 3 de l’acte II. La nuit musicale des rois se décline en douzième jour qui célèbre la venue du sauveur du monde. Ce soir de fou, cette folle nuit des rois s’avère être celle des faux- semblants, des doubles, tels les jumeaux séparés, Sébastien et Viola. Shakespeare confond, mélange, entremêle musique, masque et amour. On pourrait faire la recension des occurrences sur la musique à travers ses pièces, elle y est omniprésente. Folie et chant sont l’aspect folichon de la comédie shakespearienne. Folie du chant et champs de folie. Feste précise à Viola travestie en Césario : « La folie se déplace en orbite Monsieur, comme le soleil, elle brille en tous lieux ».

L’asymétrie de l’esprit

Au commencement de cette tragi-comédie, une sœur et un frère sont séparés lors d’un naufrage en mer. Les personnages, Viola et Sébastien, se retrouvent sur la grève de l’océan pour vivre une nouvelle aventure de rescapés. Désunis, chacun croit à la disparition de son double qui est ressemblant à s’y méprendre. Ils errent chacun de leur côté comme des âmes endeuillées. C’est une comédie du miroir, une perception de mirages. On pense aux doubles jumeaux de La Comédie des Erreurs où l’on trouve et les serviteurs jumeaux et les maîtres jumeaux.

La comtesse Olivia est en deuil de son père et de son frère, elle se sert de cette excuse pour refuser les avances d’Orsino. Viola est en deuil imaginaire de Sébastien, et Sébastien croit Viola disparue. Orsino déclare son amour à la comtesse Olivia par l’intermédiaire de Viola - déguisée en page nommé Césario. Viola-Césario, travestie en homme tombe secrètement amoureuse du duc Orsino. Le Duc est lui-même troublé par ce personnage masculin à qui il trouve des grâces féminines. L’art de Shakespeare est un art du redoublement qui agit dans l’ambiguïté des phrases et la dualité interne à chaque personnage La mise en miroir des personnages dévoile une schizophrénie souvent à l’œuvre chez Shakespeare. Dans ce non- sens, il y a une sensation étrange de l’auditeur devant les dialogues et les monologues de ses pièces. L’impression que le monologue – qui s’adresse en aparté au public – forme une sorte de dialogue avec le spectateur puisque l’acteur lui parle à part en brisement du quatrième mur. Et quant au dialogue, les acteurs se parlant entre eux, ne s’adressent pas au spectateur mais à l’autre acteur sur scène. Ce dialogue ressemble au vu de son intensité à un monologue entre acteurs. Etrange sensation donc, où le monologue communique avec l’auditeur-spectateur. Où le dialogue entre acteurs paraît coupé de la salle et apparaît tel un soliloque interne à la pièce.

La symétrie impossible des amants n’existe que parce que chacun se surestime narcissiquement. Qu’il est donc impossible de partager cet amour de soi avec l’autre. La misanthropie lacanienne a posté à la face du monde cette formule désespérant les idéalistes de la chose  : « L’amour, c’est donner ce que l’on n’a pas, à quelqu’un qui n’en veut pas ». Le non moins misanthrope Céline dit cyniquement que « L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches ». Le provocateur Bukowski intitule, pour sa part, un de ses recueils de poèmes : L’amour est un chien de l’enfer.

Amants de tous pays unissez-vous pour conjurer ces phrases cyniques ! Entrez dans la verve shakespearienne. L’illusion de l’amour y est traitée en direct. Certes de façon parfois fatale. Mais elle défait radicalement vos préjugés, cette verve. Comme toujours au premier coup d’œil, à la vue de l’autre, on est pris. Percé d’une flèche par un archer qui passait par-là. Commence alors la cristallisation chère à Stendhal. Tel est pris qui croyait prendre. Votre esprit n’y pourra rien, vos tripes parlent pour vous. Votre attraction est pleine de répulsion. Pulsion attractive ou répulsive, quand tu nous tiens !

Choisissez votre chien. Un toutou frisé ou un Cerbère pas pépère. Restez-y attaché. Rien de tel que la fidélité. La fidélité à vous-même. A la santé de votre folie et de votre extension animale ! Aimez votre folie, elle vous le rendra au centuple. Elle vous délivrera peut-être de l’enfer… Fou, qui croirait les autres plus fous que lui ! La meilleure façon de gérer sa folie semble être de traiter les autres de fous. A l’évidence, ça soulage, un temps. L’autre est renvoyé dans les cordes. Qui se retiendrait d’accuser les autres d’être plus fou que soi ? Suis-je moins fou que l’autre ? Là est la question. Question principale que les personnages de Shakespeare se posent entre eux. Dans le sens de l’humanité féconde !


Feste, roi des bouffons

La première représentation de La Nuit des Rois fut donnée pour la chandeleur du 2 février 1602, sa composition faite l’année précédente et le premier fac-similé de la pièce date de 1623, sept ans après la disparition de Shakespeare. L’Épiphanie, dans La Nuit des Rois, est une fête matérialisée par le bouffon Feste qui opère une dérision continuelle par mots d’esprit, phrases à double sens et nombre de sarcasmes. Un bouffon couronne le roi et la reine de ses quolibets en rafale et de ses plaisanteries douteuses, cherche à le déstabiliser et contrebalancer leur puissance en les faisant rire. On n’est véritablement puissant qu’en acceptant de mettre en dérision sa souveraineté, son statut, sa gloire. Tout souverain s’accompagne d’un bouffon pour se rendre supportable à son entourage. Nietzsche dit qu’il « préfère être considéré comme un bouffon que comme un saint ». Feste est, je crois, l’incarnation la plus probable de Shakespeare en personnage. En cela notre auteur n’a crainte de se montrer déraisonnable, délirant, de s’amuser avec la langue, de la rocker, de la swinguer et de la subvertir en pré-dadaïste.

Le bouffon Feste remet sa maîtresse, la comtesse Olivia, à sa place. Il la traite de folle et elle lui demande de le lui prouver. Si j’ai d’abord pu croire à la première lecture de la pièce qu’il y avait conflit entre la maitresse et son fou, il s’avère que dans le film réalisé par la BBC, diffusé en 1980, le dialogue entre eux est complice. Et Feste repose amicalement sa tête sur les jambes de sa maitresse assise. La comtesse a besoin de son bouffon comme de sa raison. Il est sa raison complice.

Viola sert le Duc Orsino et Feste sert la comtesse Olivia, ils sont les deux personnages principaux de La Nuit. Ils en sont les pivots, les intermédiaires essentiels, suffisamment ambigus pour huiler les irrésolutions amoureuses. Viola dans son rôle d’indéterminé sexuel, habillée en homme nommé Césario est dans le double jeu de défendre l’amour du duc auprès d’Olivia, alors qu’elle est elle-même amoureuse du duc. Feste, en contradicteur ludique de la comtesse, va traverser la pièce en spectateur, en baladin, en chanteur qui raisonne, qui s’amuse, délire et surplombe les autres personnages.

Feste est à la fois centré et capable de se diviser. Se diviser pour mieux régner par sa prétendue folie. Folie feinte. Folie douce. Folie à lier. Folie, telle celle de Malvolio rendu fou de rage et emprisonné suite à sa lecture de la fausse lettre de Maria. Feste supporte sa trichotomie intérieure. Il est à la fois au centre, à droite et à gauche. Cet opportunisme intrinsèque du fou lui fait faire ce qu’il veut – What he will – et uniquement ce qu’il veut. Il est sagace et il agace. Providentiel et mercuriel. Il possède, par sa proximité avec le pouvoir des puissants, une noblesse inversée, inversement proportionnelle à celle de ses maîtres. Seul Malvolio – on entend mauvaise volonté dans son nom – ne sait pas se détendre en compagnie de Feste.

Cet art des troubadours, du gai savoir, du carnaval, du joker qui sait jongler, amuser, troubler, séduire, émouvoir, constitue le fond de fête et de folie que Shakespeare nous restitue à travers le langage de ses comédies. Plus particulièrement dans cette nuit royale. Viola-Césario dit en aparté à propos de Feste : « Ce drôle a assez d’esprit pour jouer le fou. Et pour bien le jouer, il a besoin d’une sorte d’esprit. Il doit observer l’humeur de ceux qu’il plaisante. La qualité des personnages. Et le moment en se jetant comme le faucon hagard sur la moindre plume qui passe devant ses yeux. C’est un métier certes aussi ardu que l’art du sage. Car la folie, dont il ne fait montre que sagement est ingénieuse, tandis que les sages une fois tombés dans la folie perdent toute raison. »

Lettres mystérieuses

Dans le jardin de la comtesse Olivia à la scène 5 de l’acte II. Après l’altercation qu’il a eue avec Tobie et Maria ; Malvolio, l’intendant d’Olivia, va être piégé par une fausse lettre. Et ainsi croire qu’Olivia est amoureuse de lui et de ses bas jaunes. Ce piège lui est tendu par le quatuor constitué de Tobie, André, Fabien et Maria afin de ridiculiser le seul d’entre eux qui ne comprend pas la dérision de Feste et qui cherche à corriger les ivrognes Tobie et André. Maria qui sait imiter à la perfection l’écriture de sa maîtresse Olivia, écrit la lettre à laquelle va se faire prendre Malvolio qui tombe dans le panneau en croyant lire la lettre écrite de la main de sa maîtresse Olivia. Après avoir reconnu ses R ses U et ses O, c’est-à-dire ses airs, ses us et ses os. Il reconnaît le C, le O et le N imités par Maria qui sont évidemment inclus dans countess.

Plus que de l’allusion sexuelle, Shakespeare se moque des signes que l’on voit dans les lettres, les mots ou les chiffres – Sade les appelle les signaux –, il se rit de l’aspect kabbalistique de cette approche du sens caché de cette lettre. Les hommes sur-interprètent toujours le sens, le rendant trop présent à ce qu’ils y attendent. Ils ne font qu’imaginer et construire leur délire. Il n’y a que folie dans la perception du lecteur. La psychose couve lorsque le sens est collé à l’organe. Organe commençant ici bien sûr par C. XXX , Mais comment peut-on se détacher de cet organe originel pour chacun et chacune et ne pas le voir – l’halluciner – de façon omniprésente.

S’agissant des lettres M.O.A.I., Malvolio y reconnait la majuscule de son prénom. Pour le reste, il sèche. Il récite le Oh, le Ah, le Ih en interjections. Comme si Maria par cette fausse piste avait intégré à sa lettre la possibilité que l’intendant découvre le subterfuge et qu’il n’y croit pas. Mal-volio est comme le mal d’Olivia, son nom féminin renversé avec les mêmes lettres. Viola, elle, est le miroir avec les mêmes consonnes et voyelles interchangeables, d’Olivia. Shakespeare nous met les points sur ses I de William en jouant avec les lettres et les mots dans un message salace et abscons incitant à voir les choses en allusion comique.


James Joyce
, autre trublion de la langue anglaise pour qui Shakespeare a beaucoup compté est également connu pour avoir écrit des lettres érotiques enflammées à sa femme Nora. Son langage inspiré, souvent cru et obscène, traverses les langues en recherche étendue de l’universalité du langage humain. L’auteur d’Ulysse qui est en rapport avec les épiphanies, en écrira en 1901 et 1904, en premières traces de ses romans à venir. Joyce aimait particulièrement le chant et l’on l’entend sa voix flutée mélodique à travers des enregistrements mono du début du XXe siècle.

« Par épiphanie, il entendait une soudaine manifestation spirituelle se traduisant par la vulgarité de la parole ou du geste ou bien par quelque phrase mémorable de l’esprit même. Il pensait qu’il incombait à l’homme de lettres d’enregistrer ces épiphanies avec un soin extrême car elles représentaient les moments les plus délicats, les plus fugitifs », écrit Joyce dans son roman Stephen le héros en 1944.

Chaque personnage pense tout haut la voix de Shakespeare, qu’il communique ou pas avec quelqu’un, avec quelqu’une. Une prise de conscience émane de ses dires. Etonnant et génial Shakespeare qui peut tout dire et tout faire dire à quiconque Du plus noble au plus sot, chacun s’exprime dans un délié de parole jamais vu ni entendu avant. Présentant sur scène autant de personnages ancrés dans la langue la plus raisonnable ou celle délirante et incohérente du bouffon. Shakespeare incarne son temps par sa voix. Pas de voix ancestrale hantée ici. Seulement si elle est reprise pour les raisons de la dramaturgie. Pas de voix pour les temps futurs. Seulement la voix de l’instant. La voix de l’être tout entier traversé de fragments enflammés du temps. Le temps d’exister par sa voix. Passage du Je au jeu d’être un autre. Par ses tonalités multiples résonne une musique des sphères qui n’arrête pas son harmonie ou sa disharmonie. Chaque personnage possède son instrument. Nul ne se ressemble. Tous s’accordent. Du plus aigu au plus grave. Du noble au gueux, tout le monde est à la même enseigne. C’est la clique des expressifs, les grands vocaux de la bande à Shakespeare. Vocalistes, orateurs, émissaires, déclamateurs, porteurs de voix, ceux qui disent et qui veulent se faire entendre. Une vraie fronde théâtrale. La folle farandole de ces personnages garde encore aujourd’hui tout son mystère au pied de la lettre.

Les amoureux sont rois

Lorsqu’on est amoureux, ne se prend-on pas pour un roi ou pour une reine ? On nomme ainsi le sujet de son amour : ma reine, mon roi. King ou queen of love. A en battre les cartes et miser sur les figures. On peut être héros de l’amour « juste pour un jour » comme les heroes de la chanson de Bowie. Etre amoureux, c’est devenir souverain dans le monde. Un roi ou une reine qui n’a pas d’amour, manque l’essentiel. Mais lorsque les amoureux se rencontrent, le théâtre des intermédiaires se met en place et mène le jeu. Aucun amour ne naît, ni ne se concrétise ou ne perdure, nous fait comprendre Shakespeare, sans que notre entourage n’en soit une influence plus ou moins bénéfique et ne veuille en contrôler les aspects. Relations, amis, cousins, ex, frères, sœurs, père ou mère, tout le monde donne son avis, se positionne, interfère, se mêle, de près ou de loin, de cette affair, jaugent si le couple s’accorde ou ne s’accorde pas selon la bonne image sociale fonctionnelle. L’extase de la rencontre amoureuse est ainsi tempérée, déniée, empêchée ou faussement conseillée par les autres. L’avis de l’entourage renforce ou affaiblit cet amour selon la faiblesse ou la force des amants à supporter les influences extérieures. Dans Beaucoup de bruit pour rien, c’est par la révélation complice de leur entourage qu’ils entendent à la dérobée, que, Bénédict et Béatrice peuvent concevoir qu’ils sont aimés de l’autre, et accepter enfin leur amour mutuel.

Quand Sébastien réapparaît, comme il est le sosie de Viola sa sœur, la comtesse Olivia en tombe immédiatement amoureuse. Et Orsino transfère illico son attirance pour Olivia sur Viola qui le charmait déjà, travestie en homme. En un clin d’œil, tout est réglé. Pirouette où se résolvent les errances sentimentales et les troubles de l’esprit. Olivia épouse Sébastien et le duc épouse Viola. Tobie, qui la lutinait depuis le début de la pièce, épouse Maria. Comme dans Le Songe d’une Nuit d’été, l’autre célèbre Nuit de Shakespeare, il y a triples noces à l’issue de la pièce.

L’écrivain Pierre Cormary en attentif avance : « Si tout se termine bien dans la Nuit des Rois, c’est parce qu’un personnage féminin se faisant passer pour un personnage masculin a brouillé les reflets et a permis à chacun de sortir de soi, de son sang comme de son sexe ».

Les amoureux ont traversé leur nuit intérieure en somnambules et ont refusé ou accepté leur condition d’amants selon les situations qui se présentaient. La Nuit des Rois pourrait bien vouloir dire que les rois qui tiennent à leur pouvoir et les amoureux qui tiennent à leur amour sont dans le même état d’errance. Leur cheminement quant à ce qui va leur arriver est de l’ordre de la cécité. Conduire une nation ou sa vie personnelle relève de l’inconnu, d’errances sans nom et d’un avenir incertain. Shakespeare est un spécialiste de la traversée de l’errance par le langage, langage qu’il laisse dériver le plus allègrement possible. Seule la sortie de soi en traversant la folie du monde permet de se retrouver. Ainsi va la création de Shakespeare – jusqu’au bout d’elle-même.

A l’issue de la pièce, le duc Orsino semble maitriser la situation en prenant Viola pour épouse. Il est magnanime, il ne veut laisser personne en souffrance et ordonne de rattraper Malvolio – qui a maudit toute l’assemblée qui l’a ridiculisé – afin de conclure la paix avec lui. Une fois de plus, transparait l’humanisme de Shakespeare. La raison, la générosité, la réconciliation sont les piliers vivants de la société équilibrée. Et Shakespeare tend toujours à faire en sorte que tout soit bien et finisse bien.

* Tout comme Puck, autre bouffon qui appartient au monde surnaturel, le fera à l’issue du Songe, Feste reste seul sur scène pour clore la pièce comme Prospero à l’issue de La Tempête. Shakespeare sous différents visages s’incarne dans les dernières paroles de ses pièces et vient conclure ce qu’il a trouvé à penser en fausse morale et pied de nez ?

En cette fin de Nuit des Rois, Feste conte l’incessante pluie joyeuse en contrepoint au beau temps, tel qu’un fou peut la croire bénéfique. Quelle est donc cette pluie qui tombe jour et nuit ? Est-ce une manne céleste en cette nuit royale ? Une mouillure abondante et fertile ? Une élocution qui n’aurait pas de fin ? Une jouissance qui ne s’arrêterait plus de couler ?

Dans la première strophe, Feste chante une folie n’étant qu’enfantillage – parodie-t-il l’onanisme ? Dans la seconde, il ferme sa porte aux vagabonds et voleurs – a-t-il peur d’une quelconque intrusion ? Troisième strophe, il se marie, il voulait parader mais ne prospère point – est-il viril ? Quatrième strophe, il se saoule avec des ivrognes pour pouvoir se mettre au lit – son addiction est-elle patente ? Cinquième strophe ; il y a longtemps que le monde a commencé – Avoue-t-il l’étendue de sa solitude ? Le monde par l’attirance incompréhensible des sexes, par l’amour – chien de l’enfer ou caniche – continuera quoi qu’il arrive à engendrer des êtres. Le bouffon, lui, se maintient ici sur la touche, comme celui de Comme il vous plaira, le bien nommé Pierre de Touche.

Il reste la création, la sublimation, l’art. L’art de jouer et l’art de jouir à travers la pluie et le vent. Les éléments en ferment et vitesse de l’imaginaire emporte Shakespeare plus loin qu’il ne le pense. Pour notre plus grand plaisir et avec toute l’ambiguïté de notre interprétation de lecteur ou de spectateur. On peut se demander s’il y a eu folie plus lucide que celle du grand Will ? C’est ce que je crois. Mais à chacun d’aller voir dans les coulisses de ses pièces.

Jean-Hugues Larché - 2022

« Shakespeare en direct » par Ph. Sollers

Par PHILIPPE SOLLERS

Il faut lire Shakespeare dans sa langue, l’anglais courant n’en étant qu’une ombre endormie.

Les traductions, elles, comme pour tous les textes qui vivent à la source même du verbe, font ce qu’elles peuvent, et vieillissent vite comme pour mieux assurer la jeunesse perpétuelle de l’original. Une bonne édition française de ce monument ne peut donc être que bilingue. La voici, enfin.

Aucun hasard dans le fait que les tentatives les plus audacieuses du XXe siècle se ressourcent très loin du XIXe : Homère, la Bible, Dante, Shakespeare, ont soudain retrouvé l’énergie qui n’a jamais cessé d’être la leur. Deux noms, simplement : Joyce, Faulkner. Malheur au naturalisme, au réalisme, au psychologisme antérieurs ; malheur au moralisme contraint, au puritanisme, au familialisme moisi. La grande métaphysique, soudain, est de retour, faisant honte aussi bien à la prédication religieuse qu’au conformisme positiviste. Les seules, les vraies questions ? La naissance, la mort, la vérité, la folie, le beau, le laid, le crime.

Shakespeare est le premier, depuis les Grecs, à rassembler autant de corps pour les basculer dans le néant. La scène, la salle, le monde ne font qu’un. Le spectateur tremble, il sait qu’il n’est qu’une apparition, un rêve. Il est coupable, il mérite l’engloutissement. Ce n’est pas Dieu qui le juge, mais le langage lui-même. Shakespeare auteur du passé ? Mais non, c’est bien aujourd’hui qu’a lieu la tragédie des assassinats, du terrorisme, des envoûtements, des suicides. D’où vient cette sorcellerie endémique de l’humanité ? Toujours du même chaudron dont il faut oser soulever le couvercle. Le rideau s’écarte. Les esprits de l’air empoisonné chantent : " Fair is foul, and foul is fair. " Le beau est laid, le laid est beau. Le vrai est faux, le faux est vrai. " Allons faire le tour du monde dans la brume et l’air immonde. " Que fait le mal, à chaque instant ? " Une oeuvre qui n’a pas de nom. " Shakespeare est cette voix multiple qui a donné un nom au sans-nom.

Tout le monde croit connaître Othello, Hamlet, Macbeth, Le Roi Lear. Les spectateurs ou les lecteurs arrivent, ils sont sûrs d’eux, ils savent de quoi il s’agit. Les freudiens ou les lacaniens de service sont déjà prêts à pérorer, à l’entracte, pour ceux qui auraient besoin qu’on leur atténue le choc de l’événement. Taisons-nous, écoutons les acteurs, à commencer par le plus grand d’entre eux qui joue le rôle du Spectre : l’auteur lui-même. Ah, il ne parle pas en alexandrins, il n’en a pas le temps, et la prose, sauf si elle est endiablée, n’est pas non plus son régime. Il y a urgence à révéler, agir, accomplir, méditer. Il vient nous apprendre, ce spectre, comme dans une hallucination réglée, que tout ce que nous voyons et entendons d’habitude n’est que falsification, hypocrisie, faux-semblants rongés par une intention destructrice.

L’être humain participe de toutes ses forces à une implacable escroquerie. La passion du pouvoir domine les calculs. La fin justifie les moyens. La servilité est générale, il y a quelque chose de pourri dans l’Etat, les habitations privées et les lits. Le Diable mène la danse : le sang innocent crie, et nous nous bouchons les oreilles pour ne pas l’entendre. Nous avons sans doute mangé, comme dit Macbeth, " la folle racine qui tient la raison prisonnière ". Lady Macbeth, elle, en demandant aux esprits infernaux et nocturnes de la rendre unsex, donne une des définitions radicales de la mécanique meurtrière. L’unsexualité est une des fonctions démoniaques de base (et elle peut se nourrir, bien entendu, de toutes les sexualités). Par elle, on devient le fonctionnaire d’une trahison constante, maniaque. Iago, dans Othello, n’hésite pas à décliner cette identité antihumaine et antidivine : " I am not what I am " (Je ne suis pas qui je suis).

André Gide avait bien raison de se méfier : " Shakespeare, écrit-il se soucie fort peu de cette logique, sans le soutien de laquelle trébuchent nos esprits latins. Les images, chez lui, se chevauchent et se culbutent ; devant leur surabondance, le malheureux traducteur reste pantois. " Et encore (en plus comique) : " Je ne pense pas que Shakespeare puisse avoir, en tant qu’auteur de classe, les mêmes extraordinaires vertus que présentent nos auteurs classiques (...). Avec Shakespeare, l’enfant peut se passionner, se sentir le coeur tout gonflé d’émotions sublimes ; il n’apprendra ni à bien raisonner ni à correctement écrire. "

Gide, on le sait, a traduit Hamlet. A un moment donné, Hamlet dit : " About my brain ". Ce qui doit être traduit par " A l’oeuvre, mon cerveau ", Gide, lui, entend : " A moi, ma raison ! ", et ce n’est pas du tout la même chose. Hamlet : " Now, I am alone ". Gide : " Et me voici tout seul ! ". Mais non, Hamlet dit simplement : " Maintenant, je suis seul. " Il ne s’exclame pas, il parle directement, et parfois, c’est important, de façon obscène.

Quand il demande à Ophélie s’il peut mettre sa tête sur ses genoux, pendant la représentation des comédiens qui doit démasquer son oncle, il ajoute : " Do you think I meant country matters ? " C’est ici un des nombreux jeux de mots de cet art tourbillonnant : il faut entendre le mot cunt (con) dans " country matters ". Gide : " Me prêtez-vous des manières de rustre ? " Yves Bonnefoy : " des choses vilaines ? ". La version d’aujourd’hui : " Pensez-vous que j’ai la bagatelle en tête ? ". Il y a eu aussi : " Vous pensiez que je parlais d’explorer le riant bocage ? " Allons, messieurs, courage : cunt, c’est cunt : un con est un con.

Hamlet à Ophélie : " Je pourrais expliquer ce qui se passe entre vous et votre amoureux si je voyais se trémousser les marionnettes. " " Vous êtes dur ", lui répond Ophélie. Hamlet, alors, feint de comprendre qu’elle lui dit qu’il bande et répond : " Cela vous coûterait un grognement de me rendre mou. "

On ne s’étonnera pas outre mesure que Gide évite " marionnettes " et parle de " simagrées ", ni qu’il fasse dire à Ophélie : " Votre esprit est bien incisif ". Je donne ces exemples pour faire sentir le recouvrement puritain dont Shakespeare est l’objet la plupart du temps. " Tout cela est fort compliqué ", nous dit la note de " la Pléiade " à propos de ce passage. Vraiment ?

Eprouver Shakespeare en direct, c’est donner aux mots, aux accents, aux chantonnements internes, aux brusques envolées lyriques, à la pensée risquée comme une épée, une force qui est celle du monde lorsqu’il sort de ses gonds, lorsqu’il se disjoint. Tonnerre, pluie, éclairs, maléfices, fantômes, ébranlement de la nature, secrets honteux découverts, cadavres venant trouer l’horizon, mise à jour des " culpabilités murées ". Le français académique craint la répétition : au lieu de " too too solid flesh ", il traduira donc instinctivement par " chair massive ", sans indiquer l’effort pour se libérer de cette " trop trop solide chair " dont Hamlet voudrait qu’elle puisse fondre, se dissoudre, se résoudre en rosée. Si Othello s’écrie : " O fool, fool, fool ! ", il est pour le moins curieux de le faire s’exclamer : " Ô triple buse ! "

Shakespeare attaque frontalement la fausse perception, les illusions de la crédulité et des usages, il a une tête de mort à la main. Celle d’un politicien " qui se croyait de taille à circonvenir Dieu " ? Peut-être. A moins que ce soit celle d’un courtisan, toujours prêt à répéter ce que dit son maître. Mais n’est-ce pas plutôt celle d’un juge ou d’un homme d’affaires confit dans ses spéculations ? Qu’est-ce que la vie d’un homme sur cette grande scène de fous ? " Elle ne laisse même pas compter jusqu’à deux ", traduit Gide. Mais Shakespeare : " Un homme ne vit que le temps de dire " un ". " Etre ou ne pas être ? Telle est bien la question, et si nous étions sûrs que la mort est un sommeil tranquille, nous répondrions mieux à l’appel de la liberté.

Seulement voilà : dormir ou rêver ? " Ay, there’s the rub. " Rub veut dire " friction ", c’est ce qui fait dévier une boule. C’est là que ça coince, que ça frotte, que la pensée, en boule, est détournée de sa trajectoire. Il faut " voir " cette boule. Quand Hamlet aura surmonté cet obstacle, il dira : " Nous défions les augures. Il y a une providence spéciale pour la chute d’un moineau. Si c’est maintenant, ce n’est pas à venir. Si ce n’est pas à venir, ce sera maintenant. Si ce n’est pas maintenant, cela viendra pourtant. Le tout est d’être prêt. "

Etre prêt, c’est être. Ne pensez pas toujours à la mort, disent les coupables à Hamlet. La mort, voyons, rien de plus naturel, un père chasse l’autre, un homme ou un autre, finalement, quelle importance ? C’est la vie, c’est la loi du temps. Quelqu’un a été assassiné ? Où est le problème ? Passons au film suivant. Eh bien, non. C’est là, comme par hasard, qu’un fils qui veut venger son père doit faire passer sa mère de son côté : " Ô merveilleux fils qui peut stupéfier sa mère ! " L’exercice n’est pas évident. Shakespeare opère au nom de la vérité. Comme Joyce l’a si bien compris dans Ulysse (1), il écrit en pensant à la mort de son propre père, John, et à celle de son fils, Hamnet, disparu à l’âge de onze ans. " Hamlet, le prince noir, est Hamnet Shakespeare. " Admirable intuition, qui amène le passage fameux : " La paternité, en tant qu’engendrement conscient, n’existe pas pour l’homme. C’est un état mystique, une transmission apostolique, du seul générateur au seul engendré. " Bien au-delà de l’embarras freudien, la question est donc celle-ci : " Est-il père aimé comme tel par son fils, fils comme tel par son père ? "

La censure de la représentation oedipienne nous répond que c’est impossible, mais, curieusement, elle vient s’interposer entre le message évangélique et nous. Le mystérieux Shakespeare, lui, dans son grand récit de bruit et de fureur, nous montre ce cataclysme de la fonction paternelle qui entraîne avec lui toute la métaphysique (et que vivons-nous d’autre, aujourd’hui, dans l’énorme maternage biologique qui s’annonce ?). La phrase exacte de Joyce est en réalité plus subtile : " Qui est le père de quelque fils que ce soit pour que quelque fils que ce soit puisse l’aimer, ou qu’il puisse aimer quelque fils que ce soit ? "

Ce dialogue, à trois siècles de distance, entre le prodigieux Anglais et l’Irlandais rebelle, a aussi une signification théologique. Shakespeare, au fond, n’était-il pas un " récusant ", un papiste masqué ? Certains l’ont pensé, et Joyce, malicieusement, met tout son art parajésuite à le sous-entendre. La paternité, donc : " Sur ce mystère, et non sur la madone que l’astuce italienne jeta en pâture aux foules d’Occident, l’église est fondée et fondée inébranlablement parce que fondée, comme le monde, macro et microcosme, sur le vide. Sur l’incertitude, sur l’improbabilité. "

Il est bien étrange, cet adieu d’Horatio à Hamlet mourant, après l’hécatombe qui vient d’avoir lieu sur scène, comme règlement de comptes d’un meurtre et d’une usurpation démasquée : " Un noble coeur se rompt. Bonne nuit, gentil prince, / Et que des vols d’anges chantent pour ton repos. "

On a reconnu, bien sûr, l’antienne du service des morts en latin : " In paradisum deducant te angeli ", " Que les anges te conduisent au paradis. " Encore un message crypté de Shakespeare.

PHILIPPE SOLLERS
Eloge de l’Infini et Le Monde, 10/11/1995

« SHAKESPEARE ET L’OUTSIDER » par Jack Kerouac

Ce texte initialement publié dans le revue Show, en février 1964 a été repris dans la revue L’Infini de Philippe Sollers

Le secret de Shakespeare : deux parties :

1. un ; il a écrit de la poésie en costume pour l’État - voilà votre chance - Avait (parmi ses Ovide et Montaigne) un exemplaire des Vies de Plutarque et un livre sur les rois d’Angleterre, et envoyait la scène comme un film historique costumé d’Hollywood (pensez à ce qu’il aurait fait avec le matériel de DeMille sur la police montée du Canada, la cour de la Grande Catherine, Napoléon et le souffle de la mitraille) - A fait japper les bouches des élégants, des messagers, des nobles dames, des fous et des généraux et des empereurs - un wouah-wouahwouah Boum ! Le canon en coulisses. C’est de la poésie, de la poésie dramatique. Sa vision de l’existence, dans laquelle il était plongé comme une perle dans une porcherie, un chantre paré d’une gloire magnifique. « Dans la paix », dit-il aux nobles dans les loges, « rien ne convient mieux à un homme que la simple tranquillité et l’humilité / Que la guerre éclate à nos oreilles, et nos actions sont alors celles du tigre. » - Cela ressemble au conseil de Krishna pour remédier à la mélancolie du prince dans le Bhagavad-Gita. Il est donné par le roi Henry V, échelle d’assaut à la main, devant les murs d’Harfleur, acte III, scène I, et à juste titre « ...Vous, Anglais les plus nobles/ Dont le sang est nourri de celui de pères aguerris ! » - Et puis notre immortel barde a joué pour la galerie avec Nym- a joué une sorte de Tao (non-action chinoise) avec « Boy » : -

BOY : - Serais-je à Londres dans un estaminet !
Je donnerais pour une bière et la sécurité ma renommée.

Le vrai tour de farce poétique de Shakespeare est dans Nym. Boy, Ariel, Pistolet, Idiot, le Fossoyeur, etc. et puis, pour déployer l’histoire, ses monologues et ses soliloques déploient l’explication directe de la toile de fond de la pièce. C’est tout simplement une technique brillante dans la pénombre, et qui ne s’éteint qu’avec l’extinction des étoiles. Acceptez, si vous le pouvez, Gentilhommes, que les étoiles s’en moquent.

2. Deuxième partie : le chant de la « langue de miel, melliflue, de Shakespeare » : - un garçon, violé sous un pommier d ’Avon par une femme mûre, épousé et puis cocufié via son frère aîné Edmund Shakespeare le Mauvais, sur la route de Londres pas même à l’auberge logé, à Londres devant le théâtre aux rênes des chevaux attaché, est interpellé « Hé, Willie, tu peux venir tenir une hallebarde ? » et plus tard « Will, tu peux ajouter quelques lignes à ce dernier acte ? » et finalement, « Oh, cher Will, comment pourras-tu jamais dépasser cela ? »

Il est, dans son coin, seul au Ciel, le plus grand écrivain de tous les temps, dans toutes les langues et tous les pays, dans l’histoire du monde : - « Depuis Lucrèce, l’humanité et ce monde n’ont jamais été passés à un tamis plus fin ni plus impitoyablement consolés que dans les tragédies de Shakespeare » (Oliver Elton). - Comparé à lui, Homère a gémi, Dante aussi - Cervantes ne pouvait combiner drame et poésie dans des débordements concentrés et singuliers, que sont Otbello, Hamlet, Henry Vet qui vous brisent le cœur année après année- Tolstoï a piqué une crise -Goethe s’est émerveillé et mordu les lèvres - Nietzsche s’est mis en colère - Dostoïevski a soupiré - Blake et Smart ont souri - les poètes chinois et japonais se seraient bouchés les oreilles et auraient détalé de Londres - Burns a frissonné - Pound a été pris d’une jalousie sans raison, appuyée sur des cadences provençales - Donne et Vaughan et Herbert ont fait la grimace-Chaucer s’est assis dans sa tombe et n’a jeté qu’un coup d’œil curieusement - Balzac, irrité, a taillé sa plume et essayé à nouveau et collé à son maître - Villon, inspiré, a contemplé l’avenir - Molière a haussé les épaules et s’est concentré sur les simples mores - Dickens a exulté - Carlyle a scruté la pénombre pour y voir une pareille lumière - Masey, Dan Michel et Spenser ont porté le deuil sous cape - des idiots modernes comme Apollinaire, Maïakowski et Artaud ont simplement craché vers les étoiles pour le défier - Johnson a incliné la tête - Melville a souri exagérément - Whitman a accepté - Emily Dickinson parlant des fleurs,

Les plus parfumées, quand fanées,
Signalent le commerce des lauriers,
a compris, et James Joyce a jeté un regard par en-dessous pour saisir .

Parce que (et ici je veux présenter une nouvelle théorie qui devrait véritablement être étudiée par les techniciens de la recherche shakespearienne), quand Shakespeare dit « Des esclaves dans leurs loques comme Lazarre dans son suaire taché / Là où le chien du glouton avait léché ses plaies » ou « Joan la souillon et son pot renversé, et les oiseaux dans la neige à couver » (combinant la pensée et le SON de l’ellipse d’un haïku japonais) ou ces majestueuses lignes consignées sur « le ravissement des enjambées de Tarquin » ou « Et à point nommé le voici telle la catastrophe de l’ ancienne comédie », je me demande toujours, « Où a-t-il trouvé cette sonorité rythmée ? » et je pense toujours, « C’est ce que j’aime dans Shakespeare, la grande nuit du monde où il se déchaîne, un vent furieux dans une cathédrale » (l’entraînement pour ça). Condell et Heminge ont raconté que ses manuscrits étaient à peine raturés, quand ils l’étaient, et qu’il coulait, apparemment, dans son écriture et noircissait dans une inspiration accélérée ce qu’il entendait comme un son pendant que le couvercle métallique de son cerveau se refermait conformément aux exigences de l’intrigue et des personnages sur la mer de cet anglais dévorant qui jaillissait de lui. Et je soupçonne, qu’en dépit de l’insistance des nombreux doubles sens qui exigent une certaine réflexion, il a tout fait dans une intuition plutôt que dans la délibération et l’art que cela suppose. Ma théorie, c’est que Joyce a parfaitement compris ça, qu’il est le premier à le comprendre depuis 1615, à l’exception peut-être de Laurence Sterne : - qui a refusé d’être austère et sévère pour cacher la gloire de Shakespeare. La prose de Shakespeare,·« la plus naturelle et la plus noble de son temps », telle qu’elle apparaît dans les pièces, à la différence de ses vers, n’a pas perduré dans la littérature anglaise mais s’est affaiblie, « muscles et tendons du langage », sous l’avalanche de « romances pleines d’amour et de lenteur » sous « influence et exemple français » qui firent fureur à l’époque et furent suivis par d’importants et pesants efforts destinés à contrecarrer le soi-disant « euphuisme » élisabéthain, hélas ainsi, fut reconnu « prose anglaise » l’anglais le plus grossier, à travers Johnson, les absurdités mathématiques et hypocrites qui ont suivi, la prose du Times de Londres (et de New York). Aujourd’hui ils trouvent du coton pour rembourrer une maigre idée dans l’énorme oreiller d’un paragraphe, Cet artifice de lourdaud est connu sous le nom de« bombast », dérivé du français médiéval « bombace », signifiant coton, bourrage et matelassage du discours avec des mots ronflants, tous gonflés, boursouflés, turgescents, périodes longues et desséchées, grimaçantes de supériorité, inutiles adverbes exténuant des verbes saturés ( « indéracinablement mal informé » ou quelque chose comme ça), les « ceux-ci » et les « ceux-là » ,et les « a priori » et les « perse » et les « effectivement » et les « nécessairement », tout cela dit par unique souci de répéter mille fois des phrases rabougries sans signification précise, comme dans la langue de bois des hommes politiques, en un mot, JARGON. Le riche chant naturel enjoué, la complainte carillonnante du barde et l’art qu’elle suppose furent oubliés au profit de la Catin bedonnante, et du Pandit, et de l’ultime Grammairien.

James Joyce, quelque trois cents ans plus tard, a tenté de devenir « Shakespeare en rêve » et il a réussi. Finnegans Wake est du pur Shakespeare délirant par-dessous, au-dessous, partout : -« Avais pas plutôt été médusé de son effroiture que j’étais à biberonner la peur en pente plusieurs versets tout de go à tripoter le fjorg la cinquième patte. » - et ça n’est que la fin d’une longue phrase extravagante, purs rythme et sonorité à la Shakespeare mais avec les particularités irlandaises de souffle profond, aussi sombres que la tourbe chez Yeats. « Tout ici-là épouvante knud dans ce monde bellinœud à plein svend aussi au moment où il se dilate pour l’amélioration de nos foercitions de la nature grâce à ton très abondant dissolvant en référaction sur moi comme si c’était un ennemi intime [2]• » - ni votre Webster d’étudiant ni même votre antique dictionnaire Stormonth ne seront ici d’ aucun secours : - « Pa papiste ! Exilé du pari ! Prends la poudre d’escorbeau !

Étourdaud ! Endurance de perdreau. » - Vlan ! - Bang ! - Bing ! - Canon en coulisses, BOUM ! - « et » (Shakespeare) « tels, qu’ils ne furent certes jamais des soldats mais d’injustes serviteurs congédiés, fils puînés de frères cadets, cabaretiers révoltés et palefreniers pris au jeu, chancres d’un monde tranquille et d’une longue paix » - (passage qui prouve que Shakespeare entendait d’abord un son et puis les mots étaient là dans sa TÊTE VITE). « Eh bien/ La toute fin d’une querelle ou le début d’un banquet/ Convient au morne combattant, et convive zélé », ajoute-t-il - et tout le monde sait que les dictons populaires semblent des sons projetés sur le bout de la langue plutôt que « élaborés en pensée », comme par exemple « La pluie ne reste pas qu’au ciel » ou « Laisser pisser le mérinos », et même le vieux dicton québécois du Moyen Age,« Y a pas plus faim qu’ la mer a soif’, »

Pour des sons plus doux, le divin instrument a écouté des pluies plus fines sous son crâne : Duc de Bourgogne parlant de la France : - « ... ses prairies en jachère/ L’ivraie, la ciguë et la fumeterre touffue/ Prennent racine, tandis que rouille le coutre/ Pourfendeur obligé de telle sauvagerie/ Cette terre égale qui, jadis, doucement enfantait / La primevère mouchetée ... » Ou Hamlet sur l’amour de son père pour la Reine : « ... si tendre pour ma mère / Qu’il n’aurait toléré sur sa face / des zéphyrs la brutale caresse » - ( dans un sonnet, on trouve « Depuis que pour la première fois j’ai vos mirettes miré ») - et dans Lear la fille roucoule son deuil : -

pour veiller - pauvre perdu [3] !-
Avec ce faible gouvernail ?

« Mort  [4], jusqu’au dernier de ses gens », aurait pu ajouter Shakespeare, et ce fut Joyce qui traça la dernière ligne, dans Ulysse, attentif à ce que la poésie soit modulée par la bouche, ondulée par l’intelligence et ensorcelée par l’esprit et pas seulement grâce à de lentes et mesurées introspections inductives, noyées dans la délibération angoissée des devoirs et des licences.

Mais Joyce n’a jamais pu fondre le drame dans une telle poésie, mêler les complots perfides à de tels soupirs et de tels cris, et être, de tous les écrivains de tous les temps, le plus Divin Thaumaturge, à jamais.

Jack Kerouac Traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina

*



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oOo

[1Titre français de la biographie que lui a consacré Stephen Greennlatt, Flammarion, 2014

[2N.d. T.  : Svend à la Barbe fourchue, père de Knud le Grand, a été le premier prince danois à faire véritablement pénétrer le christianisme au Danemark, comme en témoigne la célèbre inscription runique de la pierre de Jelling (Harald à la Dent bleue, père de Svend, évangélisant les Danois). Le passage cité par Kerouac se trouve à la page 345 de Finnegans Wake, Penguin Books .

[3En français dans le texte.

[4Id.

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3 Messages

  • Viktor Kirtov | 5 juin 2022 - 18:34 1

    Vous voulez devenir journalistes ? Alors, commencez par lire Roland Barthes, Albert Camus, Alexandre Dumas, Pif le chien et... William Shakespeare ! » La liste de ces recommandations que j’ai si souvent adressées aux apprentis Rouletabille procède d’une démystification : les sciences humaines n’interrogeront jamais mieux l’homme que la littérature.

    Psychologie, sociologie, économie, ethnologie et idéologies ont leur indispensable utilité. Leurs patrouilles qu’il faut diligenter peuvent approcher leur sujet, l’humain. Mais son mystère toujours leur échappera, que le roman, la tragédie, eux, approfondiront. Il ne se réduit pas à des courbes de croissance. Nos présidents, qui ne lisaient qu’études et enquêtes, s’y sont égarés. D’autant qu’ils ont été eux-mêmes piégés par cette idéologie illusoire du bonheur qui n’est que le masque du malheur. Ceux qui ignorent que l’histoire est tragique, ceux-là s’exposent à nous y naufrager. Macron ? Son passé plaiderait plutôt pour lui. Il est né, grâce à sa future femme professeur de français, sur les planches. Il a compris alors que le monde était représentation, qu’il n’y avait rien de plus fort que d’en être l’acteur et que la tragédie en constituait la trame. Et donc Shakespeare, qui est de son temps sans doute, mais aussi de tous les temps, et en particulier du nôtre, qui souffle tempête. « Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas », a tonné Jean-Luc Mélenchon dans son rôle préféré, le shakespearien. Mais, son orgueil dût-il en souffrir, il n’est pas le seul, ni le plus tempétueux. Ni même le plus dangereux. Les impétrants se bousculent pour jouer les rôles de rois fous, voire de tyrans, qu’on croirait écrits par notre tragédien de génie.

    Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas.

    Il est vrai qu’on dirait - et c’est ce que notre dossier nous rappelle - que tout, ou presque, y est des excès du pouvoir comme des religions, des amours et des trahisons. Qui a lu Shakespeare ne saurait être surpris par le cynisme meurtrier du tsar Poutine, ni par les délires d’empire de l’Ottornan Recep Tayyip Erdogan, ni toujours par les foucades du commandant suprême de l’armée populaire de Corée, Kim Jong-Un... Comme le roi Lear nous en avertit : « C’est un malheur du temps que les fous guident les aveugles. »

    Mais une relecture attentive nous livre le Shakespeare et le meilleur... sur ces sujets qui aujourd’hui nous tiennent à cœur : la terreur d’Etat, la guerre des sexes, le terrorisme de religions et la crise écologique, l’échauffement qui provoque une violence généralisée, car « par les chaudes journées le sang est fou et s’excite ». Sans parler des ravages du dénigrement souterrain, car « serais-tu aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie ». Le Barde n’avait pas attendu Internet pour relever qu’un mot suffit à tuer. Et une image donc...

    Mais, si on suit avec lui le fil rouge sang qui relie les convulsions de l’histoire, on voit que les tragédies font aussi place au comique, que la bouffonnerie côtoie le macabre, et surtout que jamais l’espérance ni l’homme ne rendent les armes.

    D’après Nicolas Domenach, Le Nouveau Magazine Littéraire, Mars 2020.


  • Viktor Kirtov | 28 mai 2022 - 18:18 2


    Feste et Orsino.
    Illustration : Florian Geimot
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  • Viktor Kirtov | 26 mai 2022 - 18:58 3


    Publié par les éditions « La Nuit des Rois. » à Bordeaux
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    Depuis le temps que Laurent Desrois voulait rééditer cette comédie de William Shakespeare (1564-1616)… Voilà qui est fait. Il y a vingt cinq ans, il a choisi le nom de La Nuit des Rois pour l’enseigne de sa librairie à Bordeaux. Le lieu est désormais incontournable pour les bibliophiles, les érudits, les curieux et autres touristes qui viennent de bien au-delà de la région Nouvelle Aquitaine. L’enseigne au nom shakespearien s’étend maintenant jusqu’à La Réole.

    La Nuit des Rois (1601) est une des plus célèbres comédies de celui que l’on nomme le Bardequi plus connu pour ses tragédies que pour ses comédies. L’édition présente une reprise de la fidèle traduction de François-Victor Hugo dans une pagination aérée et confortable de lecture. Il y a une nouvelle préface de Jean-Hugues Larché qui appuie sur la bonne humeur et une folie certaine qui traversent de part en part les dialogues de ce théâtre. Les illustrations inédites de Florian Geimot scandent les moments forts portés par des personnages inoubliables : La comtesse Olivia, l’ambiguë Viola, le duc Orsino ou le bouffon Feste.

    Reprendre cette comédie est une des meilleures façons d’aborder ou d’approfondir l’œuvre du grand Wil et de comprendre le sens de son rire et de sa dérision quant à la folie amoureuse. Quatre cent ans après sa création, La Nuit des Rois chante de façon rafraichissante la quête de l’amour et l’errance de chacun. Glissez-vous dans cette pièce et vous verrez bien si tout est bien qui finit bien.

    Mars 2022

    Quatrième de couverture

    Musicalement parlant, La Nuit des Rois ressemble à un opéra. Ses personnages s’y répondent en chantant. Cette nuit musicale des rois célèbre le douzième jour de la venue du sauveur du monde. Folle nuit des rois qui s’avère être celle des faux-semblants et des doubles tels les jumeaux séparés, Sébastien et Viola. Shakespeare confond, mélange, entremêle musique, masques et amours. Folie et chant sont l’aspect primordial de la joie shakespearienne. Folie du chant et champs de folie. Feste précise à Viola travestie en Césarie : « La folie se déplace en orbite Monsieur, comme le soleil, elle brille en tout lieux. »

    JHL

    Préface Jean-Hugues Larché

    Illustrations Florian Gcimot

    Editeur Librairie La Nuit des Rois, Bordeaux


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    https://www.librairielanuitdesrois.com/