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Gens de Dublin

The Dead, le dernier film de John Huston d’après James Joyce

D 8 janvier 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Gens de Dublin

Dublin, janvier 1904. Tante Kate et tante Julia donnent leur rituelle fête de l’épiphanie... Avec sa fille Anjelica dans le rôle principal, le dernier film de John Huston, adapté d’une nouvelle de James Joyce, compose une bouleversante méditation sur le temps et la mort.

Dublin, janvier 1904. Tante Kate et tante Julia, deux vieilles demoiselles expertes dans l’art de recevoir, donnent leur rituelle fête de l’épiphanie. Potins, danses, chansons, discours… Ces réjouissances bon enfant ressemblent aux précédentes, même si les visages ont vieilli, et les photographies accrochées au mur, un peu jauni. Une fois la soirée terminée, les deux invités de marque, la belle Gretta et son mari Gabriel, neveu chéri des deux hôtesses, se retrouvent seuls à l’hôtel, environnés par la neige, à la lueur d’une chandelle. Gretta évoque alors le souvenir d’un homme qu’elle a aimé dans sa jeunesse et que la mort a emporté.

Testament irlandais

Cette somptueuse adaptation de la nouvelle de James Joyce Les Morts (The Dead), tirée du recueil qui donne au film son titre français, est la dernière réalisation de John Huston. Méditation limpide sur la mort, le temps et le secret, magnifiquement mise en scène et interprétée, entre autres, par la fille du cinéaste, ce chef-d’œuvre est porté par la modestie. Car le réalisateur n’y cherche pas à se montrer l’égal du génie littéraire qu’il admire, mais obéit "au désir d’entendre une dernière fois un texte aimé", comme le soulignait "Les cahiers du cinéma" à la sortie du film. Cette ultime entreprise boucle de façon exemplaire une œuvre immense, éclectique et humaniste. Tourné dans la patrie de ses origines, l’Irlande, par un homme à bout de force, constamment sous perfusion sur le plateau, ce film bouleversant résonne comme son adieu à la vie et son testament spirituel.

En version française (arte jusqu’au 03/02/2022)

En version originale

Réalisation : John Huston
Pays : États-Unis
Année : 1987
Scénario : Tony Huston
Production : Zenith Productions, Liffey Films, Vestron Pictures, Channel 4, Delta Film
Producteur/-trice : Wieland Schulz-Keil, Chris Sievernich
Image : Fred Murphy
Montage : Roberto Silvi
Musique : Alex North

Avec :
Donal McCann (Gabriel Conroy)
Anjelica Huston (Gretta Conroy)
Helena Carroll (Kate Morkan)
Cathleen Delany (Julia Morkan)
Ingrid Craigie (Mary Jane)

Auteur : James Joyce

LIRE : Gens de Dublin : « Les Morts » (texte français).


John Huston.
ZOOM : cliquer sur l’image.

John Huston tourne James Joyce
Les Irlandais dans la maison

Une longue et profonde complicité existe entre l’oeuvre de James Joyce et John Huston, mais c’est la première fois que le cinéma les réunit. Non loin de Los Angeles, les Gens de Dublin.

VALENCIA, dans la Vallée, à une heure de voiture de Los Angeles. Dans la zone industrielle, le hangar 24843 est devenu une usine de cinéma. En haut, les bureaux de la production ; en bas, le plateau. Au centre, une nuée de charpentiers érigent les murs d’une maison bourgeoise de Dublin au début du siècle. Sur le côté, des cloisons, des racks, des tables de camping, des chaises pliantes.

Dans moins d’une heure, ce sera l’allée des loges pour les comédiens, l’atelier de maquillage, celui des costumes. John Huston donne le premier tour de manivelle de son nouveau film, les Morts, d’après une nouvelle de soixante pages de James Joyce, tirée des Gens de Dublin et adaptée par John Huston et son fils Tony, avec, en vedette, Anjelica Huston.

Dans une salle du premier étage, les comédiens — blue jeans et polo — répètent un quadrille. Pas à pas, passe par passe. Ils sont tous irlandais, de Donal McCann (qui a joué Godot avec Peter O’Toole) à Kate O’Toole (la fille de), en passant par Anjelica Huston, qui a grandi auprès de son père dans le comté de Galway et parle sans une trace d’accent. Gens de Dublin au programme

Le décor est construit en deux parties : le rez-de-chaussée d’un côté, pratiquement terminé. Une maison bourgeoise, panneaux de bois et tentures, un vestibule, une entrée, un demi-escalier débouchant sur le vide. Raccord avec le décor voisin, représentant le premier étage de la maison. Un demi-escalier qui part de nulle part et aboutit au palier, sur lequel donnent la salle de bains (la baignoire et les lavabos sont déjà en place), la salle à manger (la table est dressée mais pas l’argenterie) et le salon-salle de musique-salle de bal. Sur le côté, une rampe qui permet l’accès à l’étage. Essentiel : atteint d’emphysème, John Huston se déplace le plus souvent en fauteuil roulant, avec sa bouteille d’oxygène.

Tony Huston a la quarantaine terriblement britannique. Son premier souvenir de cinéma ? "Gregory Peck unijambiste, accroché à une montagne de caoutchouc blanc, un harpon à la main, une brigade de pompiers qui l’aspergeaient de leurs lances d’arrosage, et lui qui plongeait en hurlant le harpon dans le caoutchouc. J’avais trois ans et mon père tournait Moby Dick."

Sa rencontre avec James Joyce ? "Palms Penny Each, que j’avais acheté pour six pence ou 1 shilling, je ne sais plus. Quand nous avons émigré en Irlande, j’ai convaincu mon père de collectionner les livres anciens, en particulier ceux des auteurs irlandais : Yates, Synge, O’Casey et Joyce, naturellement. Et puis, j’avais Gens de Dublin au programme du baccalauréat."

La méthode de travail de John Huston est simple. Estimant qu’une bonne partie de la mise en scène consiste à bien choisir ses acteurs, une fois la troupe réunie, il leur laisse dans un premier temps la bride sur le cou. Ils répètent entre eux, donnent leur conception de la scène. Puis Tony et Tommy Shaw, son premier assistant — une trogne à la Hemingway, — la mettent en forme. Dans les décors. Lorsque la scène ou la séquence est bouclée, elle est enfin présentée au maitre — qui remettra tout à plat.

Midi. John Huston arrive. Les deux producteurs vont à sa rencontre. Chris Sievernich a produit, entre autres, le Paris, Texas de Wim Wenders, Wieland Schultz-Keil avait déjà coproduit Au-dessous du volcan.

Huston est conduit jusque devant la façade de la maison, qu’il examine attentivement. Les marteaux se sont arrêtés de cogner, tout le monde s’est tu, suspendu à sa décision. La façade est une réplique exacte de celle d’une maison dublinoise qu’il connait. Les extérieurs à tourner en Irlande concernent cette maison et cette façade. Un temps. Il approuve de la tête.

Les acteurs sont prêts. John Huston est conduit au pied de l’escalier, devant la porte de la cave. Il a vue sur la porte d’entrée, le vestibule, le vestiaire. La scène : l’arrivée des premiers invités. Trois jeunes femmes, deux jeunes gens. La petite bonne les accueille : "Le vestiaire des dames est en haut", et les annonce, puis conduit les hommes, juste à gauche de Huston. "Je vous remercie." Huston remercie toujours ses acteurs. "Puis-je la revoir, s’il vous plait ?" Les comédiens se remettent en place. Les jeunes femmes entrent, la bonne les accueille. "Un instant, s’il vous plait. Quels vêtements porteront-elles ? Des capes ? Elles mettront plus de temps que ça à s’en défaire. Très bien, merci. Continuez, je vous prie." La petite bonne conduit les hommes vers leur vestiaire. En haut, les femmes dialoguent. "Un instant, je vous prie." Tout le monde s’arrête. "Les hommes ne remontent jamais ? A quel moment sortent-ils du vestiaire ?" Il règle la cadence des sorties et la montée des hommes dans l’escalier. On reprend la scène. Anjelica pose son blouson de duvet sur les genoux de son père. "C’est typique de ses méthodes, dit-elle. On ne discute jamais avec lui des motivations du personnage. Vous faites votre job, il regarde, il fait son job. C’est un minimaliste. Il met immédiatement le doigt sur ce qui est à faire, et les choses tombent naturellement en place."

La scène a pris sa bonne allure. Elle sonne juste. "Très bien. Je vous remercie." John Huston se penche vers le directeur de la photo, Fred Murphy, un tout jeune homme. "Quelle lumière envisagez-vous ?" Murphy : " Sombre... pas trop. Il faut que l’on puisse voir." Murphy propose : "Un rond de lumière dans l’entrée, quelques rayons du bec à gaz de la rue, le reste de la lumière venant du premier étage". Un temps. "Très bien. Merci."


Tony, John et Angelica Huston sur le tournage de The Dead en 1987.
RONALD GRANT/MARY EVANS/SIPA. ZOOM : cliquer sur l’image.

A-t-il dans sa jeunesse connu James Joyce ?

"Non, mais il a certainement été l’auteur le plus déterminant de ma vie. Ulysse a ouvert les fenêtres, et la lumière est entrée. C’est le premier livre de lui que j’ai lu. Ma mère m’en avait rapporté un exemplaire de la Shakespeare Press de Paris. J’avais vingt et un ans, je venais de me marier... et c’est ma femme qui m’a lu Ulysse à haute voix. L’impact a été énorme. J’ai voulu tout lire de Joyce. Avant et après Ulysse, de Gens de Dublin à Finnegans, dont je ne comprends pas tout mais... ce n’est pas nécessaire de toujours tout comprendre. Le style de Gens de Dublin est d’une clarté absolue. Limpide. Les nouvelles de Joyce sont à l’Irlande ce que celles de Tchekhov sont à la Russie. Ça m’étonnerait que Joyce n’ait pas été influencé par Tchekhov. Je crois bien qu’il le dit lui-même quelque part."

Le masque mortuaire de Joyce

Le nom de John Huston se trouve déjà associé à celui de James Joyce. L’architecte qui avait restauré sa maison de Galway possédait un terrain sur lequel se trouvait érigée la tour de Martello, dont Joyce parle dans son livre. "C’est l’escalier de la tour que montait Buck Mulligan... J’ai d’ailleurs bien connu Olivier Saint John Gogarly, qui était le vrai Mulligan et qui appelait Joyce "le Dante de Dublin"." Huston et l’architecte prennent l’initiative de la transformer. La présidence du comité est offerte à Huston... qui refuse. "Je trouvais inconvenant que cette présidence soit exercée par un Américain : elle devait revenir à un Irlandais. Ce dont ils sont convenus, à leur grand soulagement comme au mien. Mais, pour me remercier du rôle que j’avais joué dans la création de ce musée, ils m’ont offert le deuxième moulage du masque mortuaire de Joyce. Une pièce rarissime, que j’ai donnée à Tony."

Le lendemain, John Huston est là très tôt. Les costumes sont arrivés, les acteurs s’habillent sous le regard acéré de Dorothy Jeakins, une amie d’Alexandre Trauner, créatrice des costumes sur douze films de Huston. Des tenues somptueuses, sorties des musées ou des greniers, dont un corsage tout en dentelle. Il appartient à Dorothy Jeakins, elle le portait il y a plus de cinquante ans, quand elle était jeune fille, elle ne l’avait jamais ressorti. De même, le décorateur prêtera au film sa maison de poupée victorienne. Une pièce unique.

Huston passe tout le monde en revue. Aucun détail ne lui échappe. "Les gants me semblent une fausse note." "Trop rugueux", murmure Dorothy Jeakins. Exeunt les gants. "Quelle coiffure envisagez-vous pour Lili, la petite bonne ?" Le coiffeur se précipite : "Peut-être un noeud à l’arrière des cheveux ?" Huston réfléchit. "Des nattes ? Portait-on des nattes à l’époque ?"... "Uniquement pour se coucher, je crois", répond le coiffeur... mais il va vérifier. Tommy Shaw passe : "Alors ? Les tresses ?" Huston : "Ce n’est pas encore sûr." Le coiffeur revient : pas de tresses. Huston réfléchit : "Un chignon serré et une petite frange friselée comme celle qui dépasserait d’un bonnet ?"

Plus tard, au premier étage, dans la salle de bal. John Huston examine attentivement le décor. Il aimerait ajouter une dimension supplémentaire à la scène : peut-être des souvenirs, des bibelots, sur lesquels la caméra s’attarderait pendant une des séquences de piano. Il échange quelques souvenirs d’Irlande avec Marie Kean, qui jouait la mère de Barry Lyndon.

Tous deux ont bien connu Nora Fitzgerald et John, qui tenait le Red Bank, ce pub où, par tradition, les pères emmenaient leurs fils pour leur apprendre à manger des huitres. Le Red Bank a aujourd’hui disparu, remplacé par une église (!), mais Marie Kean a assisté au dernier banquet — qui a duré deux jours.

Deux bouteilles de porto en cadeau

Huston lui raconte un des plus beaux cadeaux qu’il ait jamais reçus : deux bouteilles de porto. Il en avait offert un fût à un de ses amis pour célébrer la naissance de son premier garçon (c’est la tradition). Cet ami a eu des revers de fortune, il a dû vendre peu à peu le porto — ce qui a payé toute la scolarité du fils, qui fait le voyage pour offrir les deux dernières bouteilles à Huston.

Dans un recoin, le metteur en scène Karel Reisz (la Maitresse du lieutenant français) observe. Sa présence est exigée par les compagnies d’assurances qui, inquiètes de l’état de santé de Huston, n’ont accepté d’assurer le film que si un metteur en scène de renom était là, prêt à prendre la relève et à finir le film.

Pourquoi donc John Huston a-t-il attendu si longtemps pour porter au cinéma une oeuvre de Joyce ? "Il y a longtemps que je voulais tirer un film des Morts. Mais ce n’est pas véritablement une opération commerciale. S’ils gagnent de l’argent, tant mieux, mais ils le font par amour. Quand Wieland Schultz-Keil m’a contacté pour tourner les Morts, j’ai dit oui. Tout de suite."

Le film sera prêt en mai prochain.

Le Monde, le 05 février 1987.


Anjelica Huston.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Huston à l’écoute de Joyce

Dans "Gens de Dublin", la démarche de John Huston "est dictée uniquement par le désir d’entendre pour une dernière fois un texte aimé", écrivait Iannis Katsahnias dans les "Cahiers du cinéma" à l’occasion de la sortie du film en France en 1988

Par Iannis Katsahnias, Cahiers du cinéma, janvier 1988

POURQUOI le dernier film de John Huston est-il l’oeuvre la plus touchante et la plus juste qu’il nous ait jamais donnée ? Pourquoi, à la vue de cette "adaptation littéraire", n’avons-nous pas le même sentiment de frustration et d’agacement qu’on éprouve d’ordinaire devant les transpositions de chefs-d’oeuvre de la littérature au cinéma ? Cela tient un peu à l’écriture de Joyce et un peu à l’écoute de Huston, ce qui, au bout du compte, fait beaucoup.

L’histoire de The Dead oscille entre l’anodin et le à peine audible, de telle manière que, dans un premier temps, on n’a pas idée de se pencher, pour écouter ce qui est vraiment dit dans cette réunion de parents et d’amis à Dublin, au début du siècle. Puis, quand tout le monde part et que Gretta et Gabriel Conroy (Anjelica Huston et Donal McCann) se retrouvent seuls dans cette chambre d’hôtel éclairée uniquement par des bougies (une panne d’électricité sans doute), lorsqu’on entend la femme dire ce long monologue plein de regrets, de nostalgie et de tristesse, on a envie de revenir en arrière, reprendre les événements de la soirée un par un, de scruter à l’aide de cette nouvelle lumière et prélever dans la foule des détails anodins tout ce qui a pu pousser la mémoire de Gretta à revenir sur les traces de l’événement raconté. C’est là où se cachent les morts du titre.

UNE ATTITUDE DE RECUEILLEMENT

De cadavre il n’y en a qu’un. Un, important en tout cas, qui ne fait surface qu’à la fin. Mais les morts dont le titre pourrait parler si The Dead était au pluriel (mystère que la langue anglaise ne nous permet pas de clarifier) sont les temps morts du récit, ces moments où il ne se passe rien et où les personnages se contentent d’écouter un morceau de musique, un poème, une histoire et qui, mis bout à bout, finissent par former le corps du jeune disparu. Cet érotisme morbide passe dans le film par le biais des citations et de l’écoute du texte cité. (...)

Ce qui rend The Dead un des moments les plus pertinents de l’histoire de l’adaptation littéraire au cinéma, c’est qu’ici il n’y a pas d’adaptation, je veux dire qu’il n’y a pas de volonté de réduire un texte aux dimensions d’un scénario puis de mettre ce scénario en images. Huston ne cherche pas à être à la hauteur de l’auteur. Sa démarche est beaucoup plus humble, beaucoup plus juste aussi. Elle est dictée uniquement par le désir d’entendre pour une dernière fois un texte aimé. (...)

C’est dans cette attitude de recueillement que les images peuvent ressurgir à la manière d’une flamme qui se ravive juste avant de s’éteindre. La lumière qu’elle dégage devient alors violente et forme des ombres contrastées sur les parois environnantes. Les personnages du film de Huston ressemblent à des ombres projetées sur la toile d’un petit théâtre. C’est selon ce système que fonctionne la mise en scène de The Dead, dictée à l’oreille de Huston par Joyce lui-même.

Quand cet homme imposant aux favoris blancs se lève en premier pour une récitation, il commence par s’excuser du choix du texte : non, il ne va pas dire un poème comique comme d’habitude, mais un curieux morceau sur lequel il est tombé par hasard. Il s’accorde au piano, sort une feuille de sa poche et commence à lire. "Tu m’as promis de venir me voir et tu ne l’as pas fait..." C’est à peu près ainsi que commence le poème (je cite de mémoire). L’auditoire retient son souffle. "Quel étrange choix !", semblent penser ceux qui l’écoutent. L’homme lit quelques vers encore, plie sa feuille et la remet dans sa poche. Il connaît le reste par coeur. Sa diction est parfaite, sa voix complètement maîtrisée. Il ne semble pas emporté par l’émotion. Et pourtant... "Ma mère me l’a bien dit de rester loin de toi. Mais c’était comme si elle me demandait de fermer la porte à clé une fois que la maison était cambriolée." Les mots se succèdent, quittent un plan pour se glisser dans l’autre et arrivent à pénétrer l’auditoire. (...)

On commence à parler opéra et Tante Kate (Helena Caroll) évoque un souvenir ; celui d’un baryton qui ravit son âme dans sa jeunesse. Mais pourquoi à ce moment-là Gretta Conroy (Anjelica Huston, superbe) semble-t-elle si absorbée par le récit de sa tante ? (...) Et quand la jeune servante vient lui parler, elle a un petit sursaut comme si elle était surprise dans son intimité. Si je raconte tout cela, ce n’est pas pour dévoiler le secret du film, juste pour indiquer au lecteur le chemin que l’émotion suit avant d’atteindre le coeur des personnages et celui du spectateur.

Car le mystère de The Dead n’est pas celui d’un "whodunit" — "qui l’a fait" —. Il est beaucoup plus subtil, plus fragile aussi. Il reste à la surface des choses, se chargeant de force magnétique, jusqu’au moment où il peut faire remonter le naufrage des profondeurs de la mer. La force du film de Huston réside justement dans cela. A sa manière de nous transmettre le secret de toute une vie comme s’il s’agissait d’un tout petit rien, de ces choses qu’on néglige pour les apprécier seulement lorsqu’il est trop tard.

Iannis Katsahnias, Cahiers du cinéma, janvier 1988.

Les gens de Dublin (The Dead)

par Maurice Tourigny


érudit, 1988.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Comme la neige fixe la ville et s’empare de chaque perron, de chaque ruelle, le passé s’insinue parfois dans les lieux les plus accoutumés de nos vies ; il enveloppe les objets les plus familiers, il dirige les gestes les plus routiniers, il prend possession de nous le temps de briser à jamais les images certaines et d’évoquer sans merci l’immanquable fin.
Pour Gabriel, le passé c’est la maison de ses vieilles tantes à Dublin qu’il visite une fois l’an à l’occasion d’un dîner des fêtes ; c’est le domestique qu’il y a vu grandir ; c’est l’oie qu’il y dépèce à table ; c’est la chanson ancienne ou l’accompagnement au piano ou la danse ordonnée qui permet aux partenaires des conversations plus intimes ; c’est le toast aux hôtesses dont il se charge annuellement mais c’est aussi le souvenir secret que Gretta sa femme lui avoue pour la première fois.
The Dead, la nouvelle de James Joyce extraite de The Dubliners, ne claironne pas les vérités ; elle les dit, comme les personnages, assiste à cette soirée de parents et d’amis, écoute les histoires d’au­trefois que racontent les convives ; histoires de chanteurs d’opéra au temps où on savait encore chanter, de moines qui dorment dans leurs cercueils pour expier les fautes des pécheurs ; histoires d’un monde qui s’évanouit et dont les traditions menacées servent de bouées aux survivants. Mais tout au long de cette plongée dans un univers chaleureux et jadis si rassurant , Gabriel doit faire face à sa vie, celle d’aujourd’hui qui ne lui offre ni protection ni certitude.
Deux longues scènes : d’abord la tête puis la rentrée à l’hôtel qu’habitent Gabriel et Gretta pour une seule nuit, question d’éviter la neige et le froid et les routes hasardeuses.
Deux décors, deux atmosphères surtout : la douceur et la sécurité de la maison bourgeoise aux boiseries sombres et réconfortantes, aux draperies lourdes et sculpturales, aux pièces animées, opposées à l’impersonnalité de la chambre d’hôtel avec sa lumière bleutée, ses draps trop blancs, son silence terrible. Les bruits et le mouvement d’une maisonnée joyeuse opposés au sommeil de Gretta après l’aveu et les sanglots.
L’effet de ces multiples combinaisons de contraires que Huston orchestre savamment n’est pleinement ressenti qu’à la toute fin du film, comme si subitement tout s’organisait, comme si chaque élément trouvait sa place exacte. La scène finale tire ses lignes entre chaque point de l’œuvre et fait apparaitre clairement sa forme et son motif. The Dead est donc un de ces rares films qu’on emporte avec soi en quittant le cinéma.
Le réalisateur s’est entouré d’un groupe de comédiens de qualité exceptionnelle qui savent rendre le pittoresque de leur personnage sans jamais succomber à la caricature. Tous les acteurs et actrices contribuent au brillant tableau d’une fidélité remarquable au texte de Joyce et la somme de ces apports donne au film sa texture. La moindre réplique, la plus ordinaire conversation entre les personnages semblent nées de l’éclatement d’une bulle les préservant de la course du temps et gardant intactes leur saveur et leur réalité.
Si le sujet de The Dead n’a de prime abord rien de léger, le film n’en est pas pour autant statique, lourd ou étouffant, l’unité de lieu n’empêche pas l’opérateur Fred Murphy de signer une photographie alerte, parfois nerveuse, toujours à l’affût d’une expression ou d’une attitude révélatrice de ce petit monde. L’humour tantôt moqueur, tantôt attendrissant maintient un ton gai et enlevé au cours de ta première partie.
D’ailleurs Huston est passé maître dans l’art d’adapter les œuvres littéraires : au fil des ans, il a adapté au cinéma des textes de Melville, Kipling, Hammett, Tennessee Williams, Carson McCullers, O’Connor, Lowry, etc. Admirateur de Joyce depuis sa jeunesse, il rêvait de tourner la nouvelle de 40 pages écrite par le romancier irlandais à l’âge de 25 ans : le film de Huston ne dure que 83 minutes. Ni longueur, ni répétition, mais une concision et une force d’évocation propres à la nouvelle.
En mars 1986, Huston privilégie le projet de The Dead à quelques autres qui lui sont offerts et auxquels il a déjà manifesté son intérêt. Malade, réduit à se déplacer en fauteuil roulant, Huston parvient tout de même à compléter The Dead, assistant au tournage grâce à la ­vidéo et dirigeant ses acteurs de son lit par un système de téléphones et de micros.
Entouré de son fils, de sa fille Anjelica et d’une équipe de collaborateurs et d’amis de longue date, John Huston termine sa carrière avec une œuvre sur son Irlande adorée, sur la fusion du passé et du présent, sur la rencontre de la vie et de la mort. The Dead contient les derniers élans passionnés d’une conscience presque sereine à l’approche de la fin.


Le Monde du 21 juillet 2005.
ZOOM : cliquer sur l’image.

"Gens de Dublin", l’adieu bouleversant de John Huston

Le cinéaste américain est mort en août 1987, quelques semaines après la fin du tournage de cette adaptation de la dernière nouvelle du recueil "Dubliners" de James Joyce. Dédié à Maricela, son ultime amour, le film évoque un monde en voie de disparition.

Par Franck Nouchi

Sitôt achevée la vision de Gens de Dublin (The Dead), de John Huston, un trouble envahit certains spectateurs, comme un sentiment de déjà-vu, de déjà lu. Très vite reviennent alors en mémoire les lignes qui concluent Les Morts, la dernière nouvelle de Dublinois (Dubliners), de James Joyce :

"Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale sur toute l’Irlande. Elle tombait sur chaque partie de la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le marais d’Allen et, plus loin vers l’ouest, doucement tombait sur les sombres vagues rebelles du Shannon. Elle tombait, aussi, en chaque point du cimetière solitaire perché sur la colline où Michael Furey était enterré. Elle s’amoncelait drue sur les croix et les pierres tombales tout de travers, sur les fers de lance du petit portail, sur les épines dépouillées. Son âme se pâmait lentement tandis qu’il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l’univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts."

Quelques instants auparavant, Gabriel Conroy avait écouté sa femme, Gretta, lui raconter le trouble qui l’avait envahie en entendant une vieille chanson irlandaise. Elle s’était alors souvenue de son amour de jeunesse pour Michael Furey. "Je pense qu’il est mort pour moi", avait-elle dit à son mari. Une "terreur vague" s’était emparée de Gabriel, constatant la faillite de sa vie. "Il n’avait jamais lui-même rien éprouvé de tel pour une femme, mais il savait qu’un tel sentiment devait être de l’amour", écrit Joyce, ajoutant :

"Son âme s’était approchée de cette région où demeurent les vastes cohortes des morts. Il avait conscience de leur existence capricieuse et vacillante, sans pouvoir l’appréhender. Sa propre identité s’effaçait et se perdait dans la grisaille d’un monde impalpable : ce monde bien matériel que ces morts avaient un temps édifié et dans lequel ils avaient vécu était en train de se dissoudre et de s’effacer."

"Snow is falling... Falling in that lovely churchyard where Michael Furey lies buried. Falling faintly through the universe and faintly falling... like the descent of their last end... upon all the living and the dead."

Comme la nouvelle de Joyce, le film s’achève sur le mot "dead". Ce sera aussi le mot de la fin pour Huston, dont la carrière a commencé quarante-six ans plus tôt, en 1941, avec Le Faucon maltais (The Maltese Falcon). Il meurt dans sa maison de Newport quelques semaines après la fin du tournage de The Dead, dans la nuit du 27 au 28 août 1987, à l’âge de 81 ans. Six jours plus tard, avant d’être ovationné, le film sera projeté en ouverture de la Mostra de Venise.

Pendant qu’il tournait The Dead, Huston avait expliqué au Monde son admiration pour Joyce :

"C’est l’écrivain qui a été le plus déterminant dans ma vie. Ulysse a ouvert les fenêtres, et la lumière est entrée. C’est le premier livre de lui que j’ai lu. Ma mère m’en avait apporté un exemplaire de la Shakespeare Press de Paris. J’avais vingt et un ans, je venais de me marier... et c’est ma femme qui m’a lu Ulysse à haute voix. L’impact a été énorme. J’ai voulu tout lire de Joyce. Avant et après Ulysse. De Dublinois à Finnegans, dont je ne comprends pas tout, mais ce n’est pas nécessaire de tout comprendre. Le style de Dublinois est d’une clarté absolue. Limpide. Les nouvelles de Joyce sont à l’Irlande ce que celles de Tchekhov sont à la Russie. Ça m’étonnerait que Joyce n’ait pas été influencé par Tchekhov. Je crois bien qu’il le dit lui-même quelque part."

"Nous savions tous que Gens de Dublin serait sa dernière oeuvre, se souvient sa fille, l’actrice Anjelica Huston, qui interprète magnifiquement le rôle de Gretta Conroy dans le film. Il était déjà malade, mais il n’a pas manqué un seul jour. Ce film était très important pour lui. La critique Pauline Kael avait écrit à l’époque qu’il lui était devenu plus facile de réaliser des films que de respirer. Cela se voit dans le film, tant il est fluide."

Dublinois, recueil de quinze nouvelles, a été achevé en 1907 et publié en 1914, après bien des difficultés. La dernière nouvelle, intitulée Les Morts, met en scène, comme les quatorze autres, des hommes et des femmes de Dublin. Jamais peut-être mieux que dans ce recueil l’atmosphère d’une ville n’a été rendue. L’intrigue des Morts est très simple : à Dublin, au début du mois de janvier 1904, deux vieilles demoiselles, deux soeurs, Kate et Julia Morkan, et leur nièce, Mary Jane, organisent leur bal annuel. Parmi les invités, leur neveu, Gabriel Conroy, et sa femme, Gretta. On parle de tout et de rien. On danse. Des chansons, des discours, des poèmes scandent cette agréable réunion irlandaise. On boit. On commence à mesurer le poids des ans. Passions retenues, blessures cachées, l’avenir de l’Irlande en toile de fond. Les invités commencent à partir lorsque, soudain, en haut d’un escalier, Gretta s’immobilise en entendant le ténor Bartell d’Arcy chanter la ballade La Fille d’Aughrim. Celle-là même que lui chantait Michael Furey...

Au moment de la publication de cet ouvrage, le premier en prose de l’auteur d’Ulysse, les critiques avaient notamment évoqué l’influence de Flaubert et de Maupassant. Dans une préface fameuse écrite en 1921, Valery Larbaud analysait ainsi Les Morts :

"C’est peut-être au point de vue technique la plus intéressante — des quinze nouvelles — ; comme dans les autres, Joyce se conforme à la discipline naturaliste : écrire sans faire appel au public, raconter une histoire en tournant le dos aux auditeurs ; mais en même temps, par la hardiesse de sa construction, par la disproportion qu’il y a entre la préparation et le dénouement, il prélude à ses futures innovations, lorsqu’il abandonnera à peu près complètement la narration et lui substituera des formes inusitées et quelques fois inconnues des romanciers qui l’ont précédé : le dialogue, la notation minutieuse et sans lien logique des faits, des couleurs, des odeurs et des sons, le monologue intérieur des personnages, et jusqu’à une forme empruntée au catéchisme : question, réponse ; question, réponse."

Durant toute sa carrière, avec plus ou moins de bonheur, Huston a cherché à porter à l’écran des auteurs volontiers réputés inadaptables : Moby Dick (1956), d’après Herman Melville, Les Racines du ciel (The Roots of Heaven, 1958), d’après Romain Gary, The Night of the Iguana (La Nuit de l’iguane, 1964), d’après Tennesse Williams, Reflections in a Golden Eye (Reflets dans un oeil d’or, 1967), d’après Carson McCullers, The Man Who Would Be King (L’Homme qui voulut être roi, 1975), d’après Rudyard Kipling, Wise Blood (Le Malin, 1979), d’après Flannery O’Connor, et Under the Volcano (Au-dessous du volcan, 1984), d’après Malcolm Lowry. Mais, jamais comme dans The Dead, il n’avait réussi à "coller" à ce point à l’oeuvre d’un écrivain. Au point qu’en regardant certaines séquences du film on se dit que l’on pourrait presque lire la nouvelle de Joyce et en regarder simultanément les images.

C’est en 1952, écoeuré par les ravages du maccarthysme à Hollywood, que Huston avait décidé de s’installer en Irlande avec sa troisième épouse, son fils aîné Anthony et sa fille Anjelica. En 1955, il avait acheté pour 10 000 livres le petit château de Saint Clerans (Craughwell). Il en fit un véritable musée où des oeuvres de Toulouse-Lautrec, Soutine, Juan Gris, Utrillo ou Monet côtoyaient des sculptures mexicaines rarissimes. Très vite, il eut envie de porter à l’écran The Dead, mais il lui fallut attendre 1987 pour commencer le tournage dans les studios de Valencia, en Californie. Seules les scènes extérieures ­ — au demeurant fort rares ­ — sont tournées à Dublin.

Pour l’essentiel, le décor du film était construit en deux parties : le rez-de-chaussée d’une maison bourgeoise, comprenant un vestibule, une entrée et un demi-escalier ; le premier étage, où se trouvaient une salle de bains, une salle à manger et un salon ­ — salle de musique ­ — salle de bal. Sur le côté avait été prévue une rampe permettant l’accès à l’étage.

Atteint d’emphysème, Huston se déplaçait le plus souvent en fauteuil roulant, avec sa bonbonne d’oxygène. Les compagnies d’assurances, inquiètes, n’avaient accepté de couvrir le tournage qu’à condition qu’un réalisateur de talent serve de doublure éventuelle à Huston. Le metteur en scène britannique Karel Reisz avait ainsi accepté de jouer le rôle de garant. Le scénario avait été écrit par le fils de John Huston, Tony.

Dédié à Maricela, l’ultime amour de Huston, The Dead est un film magnifique dans lequel un vieux cinéaste au seuil de la mort, en suivant presque à la manière d’un documentariste ces "gens de Dublin", dit adieu au cinéma et à la vie. Lorsque Gabriel aperçoit sa femme en haut de l’escalier écoutant The Lass of Anghim, Joyce écrit ceci :

"Il y avait de la grâce et du mystère dans son attitude, comme si elle était le symbole de quelque chose. Il se demanda ce qu’une femme, debout dans l’escalier, écoutant une lointaine musique, symbolise. S’il était peintre, il la représenterait dans cette attitude. Son chapeau de feutre bleu ferait ressortir le bronze de ses cheveux sur le fond d’obscurité, et les panneaux sombres de sa jupe feraient ressortir ceux qui étaient clairs. Lointaine musique, c’est ainsi qu’il appellerait le tableau s’il était peintre."

Huston, lui, était cinéaste, et sa fille n’a sans doute jamais été plus belle que dans cette scène bouleversante. Comme s’il lui disait, à elle aussi, au revoir, comme s’il reprenait à son compte cette phrase de Joyce évoquant un monde en voie de disparition.

"Son âme se pâmait lentement tandis qu’il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l’univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts"...

La traduction de Dubliners utilisée pour cet article est celle de Jacques Aubert (préface de Valery Larbaud, Folio, Gallimard).

James Joyce
Gens de Dublin
[Dubliners]

Trad. de l’anglais (Irlande) par Jacques Aubert.
Préface de Valery Larbaud
Collection Du monde entier, Gallimard
Parution : 22-02-1974

Ceux qui venaient de recevoir, en lisant Ulysse, le choc de la révélation d’une œuvre géniale demeurèrent stupéfaits à la lecture de ces quinze nouvelles, si sages, si classiques, si claires. Ce n’était point encore « le flux de la conscience » mais l’exploration intérieure de thèmes et de personnages chers à Joyce, en un livre qui résume les stades de la vie individuelle et collective de la cité de Dublin : l’enfance, l’adolescence, la maturité et la vie publique. Joyce mit plus de sept ans (de 1907 à 1914) pour convaincre les censeurs anglais que les précisions sexuelles d’« Une rencontre » et des « Deux galants », ou que l’hommage à Parnell dans « On se réunira le 6 octobre », étaient des audaces légitimes, que contre-balancent d’ailleurs dans « Les Morts », ou même dans un récit tout simple comme « Eveline », la puissance transmutatrice du regard et le don vertigineux de soi, qui sont la marque du poète. Nul ne lira sans gratitude la préface de Valery Larbaud, chef-d’œuvre de finesse et de lucidité prophétique.

On ne saurait trop conseiller, pour comprendre l’oeuvre de Joyce, la lecture de James Joyce et la création d’Ulysse,de Frank Budgen (Denoël, 336 pages, 20 €).

Franck Nouchi, Le Monde du 21 juillet 2005.

Franck Nouchi s’est entretenu avec Philippe Sollers pour son livre Contre-attaque, Grasset, novembre 2016 (cf. Franck Nouchi).

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

On ne résume pas cette œuvre admirable, dernier film de John Huston, méditation sur le temps qui s’écoule et la mort. Tous les personnages sont Irlandais, soit de la famille Huston, soit venus de l’Abbey et du Gate Theatre. De là l’authenticité, la vérité de ce film bouleversant.

Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

L’admirable dernier film de John Huston, ambitieux, drôle, affectueux, dégagé de toute intrigue, à la fois simple et complexe. Adaptation très intelligente d’une nouvelle de James Joyce, cette veillée où l’on chante, mange, parle de choses importantes ou insignifiantes, où l’on fait le point sur sa vie, se conclut par un bouleversant monologue, testament d’une liberté de ton presque unique dans l’histoire du cinéma.

LIRE AUSSI : Analyse et critique

John Huston - Une âme libre

Documentaire de Marie Brunet-Debaines (France, 2021, 52mn)
Disponible jusqu’au 04/05/2022

Épris d’aventure, John Huston est entré au panthéon du cinéma avec une poignée de chefs-d’oeuvre, du "Faucon maltais" à "Gens de Dublin", en passant par "La nuit de l’iguane". Ce portrait célèbre un esprit libre qui a su s’affranchir des diktats hollywoodiens.

Barbe poivre et sel et cigare au bec, il a tout d’un baroudeur à la Hemingway. Dès le début de sa carrière de cinéaste, à l’orée des années 1940, John Huston n’a eu qu’une idée : préserver sa liberté. S’il a su s’affranchir d’Hollywood, son tour de force aura été d’obtenir des grands studios les stars qu’il désirait (Humphrey Bogart, Marilyn Monroe, Katharine Hepburn, Gregory Peck, Richard Burton…) et surtout les budgets colossaux dont il avait besoin pour tourner dans des décors naturels, de préférence sauvages. Du "Faucon maltais" à "Gens de Dublin", réalisé peu avant sa mort, en 1987, en passant par "The African Queen", "La nuit de l’iguane", "Moby Dick", "Les désaxés" ou encore "Au-dessous du volcan", le cinéaste s’est fait une spécialité de porter au cinéma de grandes œuvres littéraires réputées inadaptables. De film en film, aussi, il n’a eu de cesse de montrer combien l’aventure et les épreuves révèlent les êtres à eux-mêmes et aux autres.

Milles vies

Fils unique d’une journaliste et du comédien Walter Huston, John Huston a eu mille vies avant de trouver sa voie. Il fut ainsi tour à tour boxeur amateur, reporter, dialoguiste, scénariste, acteur et même officier dans les rangs de la jeune armée mexicaine. Il a 27 ans lorsqu’il découvre pour la première fois l’Europe, où sa famille l’envoie en 1933 se faire oublier après avoir causé, en voiture, la mort d’une passante. Après avoir vécu la bohème à Paris, il retrouvera l’Ancien Continent quelques années plus tard, mobilisé dans l’équipe des cinéastes militaires de l’US Army que dirige Frank Capra, et ne le quittera plus jamais tout à fait en s’installant en Irlande, la terre de ses ancêtres, où il occupera ses moments perdus en collectionnant des œuvres d’art, en peignant et en parcourant la lande à cheval. Suivant ses traces des États-Unis, où il naquit en 1906, jusqu’en Irlande en passant par le Mexique, Marie Brunet-Debaines ("Antoine de Saint-Exupéry – Le dernier romantique", "Françoise Sagan, l’élégance de vivre"...) rend hommage à son amour de la liberté au travers d’extraits de ses films et d’interviews d’archives. Le portrait touchant d’un homme profond, cultivé et cosmopolite, qui a toujours mis un soin jaloux à déroger aux clichés hollywoodiens.

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