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Franz Kafka, Les Dessins

D 4 novembre 2021     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Inédits - Kafka, un écrivain d’art et dessins

Apothéose de la saga des archives de l’auteur praguois, ses « images non imagées », dont beaucoup d’inédits, paraissent en France.

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Dessin de Kafka d’après le Gladiateur Borghèse.
(Bibliothèque nationale d’ Israël)

par Mathieu Lindon

Franz Kafka est plus célèbre comme écrivain que comme dessinateur et il y a plusieurs raisons à cet état de fait (son génie littéraire, par exemple). Mais l’une d’elles est que ses Dessins publiés la semaine prochaine dans une bonne partie de l’Europe sont pour beaucoup inédits, près d’un siècle après la disparition du Pragois, né en 1883 et mort en 1924. Pourquoi ? Parce qu’ils ont été pris dans la saga des archives Kafka. Eux aussi, à l’égal des manuscrits, auraient dû être brûlés [si Max Brod avait suivi le testament de son ami à qui il avait cependant dit qu’il ne le ferait pas sans que Kafka change de légataire (Brod ressemble au Pyrrhus de Racine, « un traître, / Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être ».)

Quatre textes accompagnent cette édition des Dessins : deux d’Andreas Kilcher, l’un étudiant justement l’histoire de cette transmission compliquée et l’autre intitulé « Dessin et écriture chez Kafka », ainsi qu’un « Catalogue raisonné des œuvres » établi par Pavel Schmidt (traduits de l’allemand par Virginie Pironin) et une contribution de Judith Butler sur « la Vie des corps dans les croquis de Kafka » (traduit de l’anglais par Gaëlle Cogan).


Dessins de Franz Kafka issus du carnet de dessins.
The literary Estate of Max Brod >(National Library of Israel)
ZOOM : cliquer l’image

Pourquoi, donc, le gros de ces Dessins n’arrive-t-il qu’aujourd’hui en librairie ? Andreas Kilcher décrit comment Max Brod, émigrant en Palestine, déposa ce qui lui appartenait de l’héritage de Kafka dans une banque de Tel Aviv avant de prendre peur lors de la crise du canal de Suez en 1956 et de le transférer dans une banque suisse qui devint UBS. Il avait vendu deux dessins en 1952, mais pour un prix symbolique, dans l’ambition de faire connaître Kafka dessinateur, ambition qui était la sienne depuis leur rencontre en 1902. « Je fus de longues années l’ami de Kafka avant d’apprendre qu’il écrivait », écrit-il, le croyant au début exclusivement dessinateur, et se démenant déjà pour la diffusion de ses œuvres.

Mais Brod vieillissant (il meurt en 1968) va soudain montrer moins d’enthousiasme pour la publication de ces dessins – il la refuse même carrément dans les années 60. C’est qu’il n’est plus détenteur des droits, ayant, en 1961, légué tout ce qu’il possédait à sa très proche secrétaire, Ilse Esther Hoffe, qui demande des sommes décourageantes pour toute édition. Elle meurt à 101 ans en 2007 et ses enfants ont à faire face à un procès de l’Etat d’Israël que celui-ci gagne définitivement en 2019 pour que les archives Kafka, dessins inclus, entrent à la Bibliothèque nationale d’Israël.

« De quoi rire »

« Chez Kafka, l’écriture et l’image se trouvent plutôt en conflit : elles ne s’associent pas mais s’opposent », écrit Andreas Kilcher. Les dessins publiés ici sont divisés en groupes : « Feuilles volantes et petites liasses 1901-1907 », « le Carnet de dessin » que Max Brod mentionne pour la première fois en 1954, « Dessins des journaux de voyage 1911-1912 », « Dessins dans la correspondance 1909-1921 », « Dessins dans les journaux et carnets 1909-1924 » et « Manuscrits avec motifs et ornements 1913-1922 ». Andreas Kilcher montre comment Kafka s’intéresse à l’art dès son adolescence et fut influencé par Emil Orlík, artiste pragois passionné de l’art d’Extrême-Orient, de sorte que Kafka annonça une conférence (qu’il ne fit pas) intitulée « le Japon et nous ».« On peut légitimement se demander dans quelle mesure le japonisme introduit dans l’art moderne européen par Orlík fut déterminant dans l’orientation esthétique non seulement des dessins, mais aussi de l’écriture de Kafka. Quoi qu’il en soit, l’esthétique spécifique du dessin japonais consistant dans la transition de l’esquisse sommaire à l’écriture suscita un fort intérêt chez Kafka à la fin de 1902. »


Triptyque d’Emil Orlík réalisé en1900. (Photo. Alamy. Artokoloro)
ZOOM : cliquer l’image

On a deux dessins épurés de Kafka à partir de la sculpture du premier siècle avant Jésus-Christ duGladiateur Borghèsedont il écrit ceci dans sesJournaux :« Ce n’est pas de face quele Gladiateur Borghèsedoit être vu principalement car, de face, il amène le visiteur à reculer et l’impression se disperse. Mais si on le voit de derrière, là où le pied touche d’abord le sol, le regard surpris est attiré le long de la jambe tendue et, bien à l’abri, vole par-dessus le dos irrésistible jusqu’au bras et à l’épée qui se dressent devant. »Ce qu’Andreas Kilcher appelle« le thème de la métamorphose »se manifeste quand Kafka écrit à propos de divers artistes, Alfred Kubin mais aussi Kurt Szafranski, qui réalisa des portraits en sa présence :« Pendant qu’il dessine et observe, [Szafranski] fait des grimaces correspondant aux objets dessinés. Il me rappelle que je possède pour ma part un puissant don de transformation que personne ne remarque. »Quand il s’agira d’illustrerla Métamorphose, Kafka s’opposera à ce qu’on représente Gregor Samsa et ce sont les autres personnages qui seront figurés devant une porte fermée.« L’insecte lui-même ne peut pas être dessiné. Il ne peut même pas être montré de loin », écrit-il à son éditeur Kurt Wolff.

Capital d’étrangeté

Extraits de lettres à Felice Bauer (sa future épouse qu’il n’épousa pas). 1913 :« Tu sais, dans le temps, j’étais un grand dessinateur ; seulement j’ai fait mon apprentissage chez une mauvaise artiste peintre[inidentifiée si tant est qu’elle ait existé, ndlr],qui m’a enseigné un dessin académique et m’a gâché tout mon talent. Tu te rends compte ! Mais attends, je t’enverrai sous peu quelques vieux dessins pour que tu aies de quoi rire. A l’époque, il y a de cela des années, ces dessins m’ont donné plus de contentement que n’importe quoi. »1916 :« As-tu confiance en toi devant des tableaux ? Moi très rarement. Cela m’est arrivé avec deux ou trois tableaux de Feigl. » « Longtemps, on a cru, à tort, que Friedrich Feigl était l’auteur de l’unique portrait de Kafka réalisé de son vivant, le représentant lors de la lecture duCavalier du seaudans un cercle privé, en janvier 1917 », précise Andreas Kilcher, avant qu’il ne se révèle que le portrait en question fut fait en 1946 d’après une photo de 1913. Mais le contentement et la confiance en soi sont deux notions si rarement appliquées à Kafka que ces phrases à Felice contribuent à donner à son rapport à l’art un poids supplémentaire, sans compter le capital d’étrangeté recélé par la question même d’un lien entre la contemplation d’un tableau et la confiance en soi.

Au début des années 1900, « les efforts de Max Brod pour mettre Kafka en relation avec des artistes contemporains n’eurent pas l’effet escompté, qui était de l’établir comme un “très grand artiste” en le faisant, par exemple, participer à des expositions », écrit Andreas Kilcher. Les dessins de Kafka, au fil des commentateurs, se virent qualifiés de « typiquement expressionnistes », cubistes ou japonistes. C’est semble-t-il à partir de 1908 que Kafka dessine moins et écrit plus, dans un rapport non-illustratif. « L’image apparaît au contraire de manière ostensible là où l’écriture se heurte à ses limites. » Même le figuratif tournerait vers l’abstrait. « Pour le dire brièvement, cela signifierait que les dessins de Kafka sont, d’une certaine façon, des images non imagées. » Et Andreas Kilcher cite encore Kafka (le texte les Arbres) pour expliquer qu’« écriture et image se superposent ici pour former une écriture-image indéfiniment ouverte » : « Car nous sommes comme les troncs d’arbre dans la neige. On dirait qu’ils reposent bien à plat et que, d’une petite poussée, on devrait pouvoir les faire bouger de là. Eh non, on n’y arrive pas, car ils sont solidement arrimés au sol. Mais voilà, même cela n’est qu’une apparence. »

« Des jongleurs japonais qui montent sur une échelle »

En 1909, Kafka assiste à un spectacle d’acrobates japonais et écrit ensuite dans ses Journaux, à propos de son « incapacité à écrire » : « Toutes les choses qui me viennent à l’esprit y viennent non par leur racine, mais seulement de quelque part au milieu. Si quelqu’un essaie de les saisir, c’est comme s’il essayait de s’agripper à un brin d’herbe qui ne commencerait à croître qu’au milieu de la tige. C’est ce dont certains sont capables, comme par exemple des jongleurs japonais qui montent sur une échelle qui n’est pas posée sur le sol, mais sur les semelles levées d’un assistant à demi couché, et qui n’est pas appuyée contre un mur mais se dresse seulement dans l’air. Je ne le peux pas, même en ne tenant pas compte du fait que mon échelle ne dispose pas de ces semelles. Bien sûr ce n’est pas tout, et une telle interpellation ne m’amène pas encore à m’exprimer. Mais chaque jour au moins une ligne doit me viser comme on vise les comètes avec les télescopes. Et si alors j’apparaissais une fois devant cette phrase, attiré par cette phrase, comme par exemple ce fut le cas lors de la Noël passée, j’en étais arrivé au point de pouvoir tout juste me ressaisir, je semblais être vraiment sur le dernier barreau de mon échelle, qui pourtant était tranquillement posée sur le sol et appuyée contre le mur. Mais quel sol ? quel mur ? Et pourtant cette échelle ne tomba pas, mes pieds l’ont maintenue au sol, mes pieds l’ont collée au mur. »

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Chevaux et cavaliers. dessin de Franz Kafka issu des Feuilles volantes (1901_1907).
The Literary Estate of Max Brod (National Library of Israel)

Judith Butler commence ainsi son texte intitulé « Mais quel sol ? Quel mur ? » et sous-titré « la Vie des corps dans les croquis de Kafka » :« L’œuvre de Kafka, tant littéraire que dessinée, pose la question suivante : est-il possible de toucher le sol ? Le dessin d’un corps annule-t-il le besoin même d’un sol ? S’il semblerait que l’impossibilité de toucher le sol soit récurrente dans l’œuvre de Kafka, rester au sol ou même s’appuyer contre un mur constitue un problème qui l’est tout autant. Et pourtant, même les figures invraisemblablement suspendues ou qui se meuvent miraculeusement le long des murs et des plafonds sans craindre de tomber, ne sont pas pour autant délivrées de la gravité. »Témoins le héros dela Métamorphosedont« les incroyables allées et venues […] dégénèrent en une reconnaissance terrible de son inertie lorsqu’il succombe »et aussi celui dela Sentencequi, à la fin de la nouvelle,« se lance acrobatiquement par-dessus un pont, accomplissant docilement la condamnation à mort prononcée par son père »sans qu’on entende le bruit de sa chute. Mais Judith Butler en revient aux dessins proprement dits, et aux plus sobrement tracés, où« les figures qui se réduisent à leurs lignes, exemptes de volume, de poids et de gravité, semblent vouer le corps à un fonctionnement anorexique : elles excluent la possibilité d’avoir froid, d’avoir besoin de nourriture ou d’un abri, de devoir participer à la sphère de la dépendance, de l’exposition et de la vulnérabilité, consubstantielle à la vie corporelle. […] Les lignes ne contiennent jamais vraiment le corps dont elles cherchent à prendre la place. Le blanc est presque toujours présent, il sépare la tête sphérique des fils suggérant l’endroit où se trouvait autrefois le corps, endroit où l’on s’attendrait à le trouver ».

« Perpétuel mouvement »

Judith Butler s’intéresse aussi à Odradek, le héros de la nouvelle le Souci du père de famille dont Kafka écrit dans sa description :« On ne voit nulle part de traces d’insertion ou de zones de rupture qui pourraient renvoyer à quelque chose de ce genre[un signe de l’utilité passé d’Odradek tel qu’il est dessiné en fils multicolores, ndlr]. » Elle se demande : « Peut-on en dire autant des dessins de Kafka ? »Elle les voit comme des œuvres apparaissant « rarement finis ». Dans la nouvelle, il est écrit qu’« Odradek est extraordinairement mobile, et ne se laisse pas attraper ». Judith Butler :« Ce perpétuel mouvement est également présent dans les dessins, où le corps échappe à sa forme conventionnelle et où il apparaît que la “convention” est précisément ce qui recouvre les failles qui empêchent le corps de se défaire, lorsqu’il cherche à se dissoudre en lignes, en mouvements et dans l’air, figure fugitive, insaisissable. »Ses dessins se révèlent une part supplémentaire de l’œuvre de Kafka, inaptes cependant à lui servir de description ou d’explication, de même que ses paraboles échappent à la gravité, flottant éternellement sans trouver un sol où se poser pour de bon.

Franz Kafka, Les Dessins , sous la direction d’Andreas Kilcher. Les Cahiers dessinés, 368 pp., 35 €.
En librairie le 4 novembre

Crédit : Libération
le 29 octobre / 1er novembre 2021


D’autres points de vue des dessins de Kafka

Dans « Œuvres ouvertes de Laurent Margantin, traducteur de Kafka

Kafka. Œuvres ouvertes

Lauent Margantin sur pileface

Les dessins de Franz Kafka au musée Kafka de Prague

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Crédit : V.K.

Transcription de la légende

Durant son année à l’Assicurazioni Generali (1907-1908) [son premier emploi au sein de ce grand groupe d’assurances italien], Frank Kafka se sentait plus dessinateur qu’écrivain [Avant de s’inscrire en étude de Droit, il avait, effectivement, suivi pendant quelques mois des cours de dessin]. Dans une lettre à Felice Bauer, il écrit [non sans humour] : « En d’autres temps, j’ai été un grand dessinateur mais j’ai appris le dessin au sein de l’institution académique sous la direction d’une femme peintre médiocre qui causa la perte de tout mon talent. ». Des dessins de Kafka, quelques cinquante nous restent. Le style en est clairement expressionniste. L’animation projetée au sein de ce musée est basée sur les dessins reproduits ici. C’est un tribut à la descente quotidienne de l’âme de Kafka dans les abysses de la page blanche.

VOIR Cycle Kafka (III) - Les lieux à la mémoire de Franz Kafka à Prague

La collection de dessins rassemblés par Fabien Rothey

VOIR ICI, l’ensemble de la collection (pdf)

Sur Dora Diamant, le dernier amour de Kafka, VOIR ICI

Des textes et des dessins de Franz Kafka accessibles en ligne

VOIR ICI

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