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Emma Bovary est de retour

D 30 septembre 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Emma Bovary est l’un des personnages féminins les plus connus de la littérature française et, sans doute, de toute la littérature occidentale. Elle est devenue une sorte d’archétype dont le cinéma s’est emparé dès les débuts du parlant. Est-ce parce que, en rédigeant son livre, Flaubert avait envisagé plusieurs « scénarios » (sic) ? Si j’en crois wikipedia, le roman a fait l’objet d’au moins dix-huit adaptations cinématographiques. Je ne les ai pas toutes vues. Les plus réussies, très différentes, sont, bien sûr, Madame Bovary de Jean Renoir, avec Valentine Tessier et Pierre Renoir, excellent, peut-être le meilleur, Charles Bovary (1933), Madame Bovary de Vincente Minnelli (1949), avec la sensuelle Jennifer Jones partagée entre rêve et réalité comme tous les héros du réalisateur et James Mason dans le rôle de Flaubert (le film commence sur le procès qui évidemment n’est pas dans le roman) et le Madame Bovary de Claude Chabrol (1991). Le grand réalisateur espagnol Manoel de Oliveira en a même fait une transposition dans le Portugal contemporain, Val Abraham, que je n’ai pas vue. Arte, le 29 septembre, a consacré une soirée à l’oeuvre de Flaubert en commençant par la projection du film de Chabrol avec une Isabelle Huppert semblant faite pour le rôle, une fois de plus admirable, vraisemblablement la seule actrice française capable de donner au personnage son étonnante complexité — de la détermination à l’hystérie, de l’énergie vitale à l’autodestruction mortifère — et surtout une présence qui rend fades tous les autres acteurs (c’était bien entendu la volonté de Chabrol — et de Flaubert) [1].
Le film était suivi d’un documentaire d’Audrey Gordon sur Emma Bovary où, sur fond de nombreux extraits de films connus et inconnus, étaient retracées les grandes étapes du procès retentissant qui fut intenté à Flaubert en 1857. C’est ce qui nous intéresse ici.

Madame Bovary (notes, scénarios)
Madame Bovary (texte intégral)
Madame Bovary : Procès intenté à l’auteur (1857)



ZOOM : cliquer sur l’image.
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Le procès d’Emma Bovary

Réalisation : Audrey Gordon
Pays : France
Année : 2020

En suivant le procès intenté à Gustave Flaubert et son héroïne transgressive, ce documentaire fouillé raconte également la mise au pilori des femmes par une société patriarcale conservatrice dominante.

Le 31 janvier 1857, Gustave Flaubert prend place au banc des accusés de la sixième chambre correctionnelle de Paris pour outrage à la morale publique et à la religion. L’accusée, la vraie, c’est, à travers lui, Emma Bovary, héroïne aux mille visages et mille désirs, coupable sans doute d’une impardonnable envie de vivre. Le procureur Ernest Pinard, porte-parole d’une époque conservatrice, qui avait su déceler la profondeur subversive du roman malgré les nombreux retraits entre le scénario (autrement plus salé) précédemment établi par l’écrivain et la version définitive, le dit lui-même : Emma Bovary exerce "une domination sur tous les hommes qui l’entourent". Exercer une domination sur les hommes ? Et ainsi échapper à sa condition ? Il n’en faut pas plus pour mobiliser la société patriarcale et conservatrice de l’époque, qui craint plus que tout de voir son ordre social remis en cause. Flaubert sera acquitté ; le scandale rendra Emma immortelle.

Modernité fracassante

Narré par la superbe voix de la comédienne Natalia Dontcheva, le documentaire d’Audrey Gordon, proposé dans la collection "Les grands romans du scandale", raconte à travers le procès de Flaubert une cabale montée contre les envies émancipatrices des femmes. Car comment accepter qu’une héroïne immorale use de tous les moyens à sa disposition pour suivre ses désirs, comment garder le silence, face à une vérité si crue sur la vie affective et sexuelle des femmes ? Les éclairages issus d’entretiens et d’archives avec des hommes et femmes de plume "bovaristes" (Nathalie Sarraute, Mario Vargas Llosa, Régis Jauffret...), ou interview d’interprètes – à l’instar d’Isabelle Huppert, l’Emma Bovary de Claude Chabrol – ainsi que les extraits des nombreuses adaptations cinématographiques nationales et internationales (jusqu’à une version indienne, en 1993, par le réalisateur Ketan Mehta) viennent illustrer l’empreinte durable qu’a laissée le roman sur notre société. La modernité fracassante de son héroïne demeure, seule maîtresse à bord avant Dieu (et les hommes), jusqu’au naufrage.

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Qu’a fait Flaubert pour être si scandaleux ?

“Madame Bovary” sort en 1857 et fait aussitôt scandale : Gustave Flaubert comparaît au tribunal pour outrages. Le film d’Audrey Gordon, diffusé ce mercredi 29 septembre sur Arte, retrace cette affaire. Yvan Leclerc, conseiller littéraire du documentaire, nous montre comment l’écrivain “stimulait” l’imagination des lecteurs.


Madame Bovary, le film de Vincente Minnelli (1949), avec Louis Jourdan et Jennifer Jones,
n’a sans doute rien repris des « scénarios » que se faisaient Gustave Flaubert pour son roman… MGM.

ZOOM : cliquer sur l’image.

Yvan Leclerc préside le Comité scientifique et culturel de Flaubert 21, ensemble d’événements programmés dans le cadre du bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert (1821-1880). Il est commissaire de l’exposition « Gustave Flaubert : la fabrique de l’œuvre » qui, à partir du 11 décembre, exposera – pour la troisième fois en cent ans ! – les manuscrits d’Emma Bovary et de Bouvard et Pécuchet à la Bibliothèque patrimoniale de Rouen. Il est également le conseiller littéraire du documentaire d’Audrey Gordon diffusé ce mercredi 29 septembre sur Arte. Le procès d’Emma Bovary retrace l’affaire qui, en 1857, faillit empêcher la parution du premier roman de l’écrivain. Yvan Leclerc nous explique les étapes de l’écriture de ce roman que certains jugeaient obscène et immoral.

Pourquoi Gustave Flaubert comparaît-il devant le Tribunal correctionnel de Paris en 1857 ?

Flaubert est sous le coup d’une triple accusation : outrage à la morale publique, aux bonnes mœurs et à la morale religieuse. À la morale publique pour tout ce qui sape les bases de la société, en particulier le mariage : pas parce que le roman raconte une histoire d’adultère – tous les romans tournent autour de ça. Mais parce que l’institution du mariage n’est pas incarnée par un personnage positif. Par ailleurs, Emma Bovary est une mauvaise mère, ce qui est très choquant à l’époque… Enfin la morale religieuse : il n’est pas permis, entre autres, de mettre en cause le dogme de l’immortalité de l’âme. Or Flaubert, au moment de la mort d’Emma, parle de la survenue du néant…

L’écrivain, accusé également d’outrage aux bonnes mœurs, analyse les sentiments, les émotions, à travers les sensations de ses personnages. Son roman est très physique, très corporel, et c’est ce qui choque ses contemporains. Le procureur Pinard sent cela évidemment, et parle dans ses réquisitoires de « tableaux lascifs », en s’appuyant sur différentes scènes du livre.

Flaubert revendiquait-il la part d’érotisme de son roman ?

Il n’écrit pas un roman libertin comme on pourrait le faire au XVIIIe siècle, même si c’est un grand lecteur de Sade. Il dit que, pour faire de la littérature, il faut « se monter le bourrichon », c’est-à-dire s’exalter, se représenter mentalement les scènes d’une manière extrêmement crue ou même pornographique, en sachant que le lecteur, après, pourra s’imaginer ce qui se passe : dans Madame Bovary, tout se passe de manière indirecte.

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Dans ses scénarios – le mot est de lui –, on trouve des termes qui sont des dénotations explicites. Flaubert sait évidemment que ça ne va pas passer dans le texte définitif. Ce n’est pas vraiment de l’autocensure, mais il a besoin d’imaginer et de se formuler les choses en des termes extrêmement charnels et physiques. Flaubert a travaillé tout un été sur ces scénarios, pour se raconter l’histoire, avant de s’atteler à l’écriture de Madame Bovary. Cela représente soixante pages, qu’il écrit en style télégraphique. On sent qu’il a besoin de cette phase-là pour se représenter les choses avant de commencer à écrire.

“Dans son scénario, “Rodolphe traite Emma en putain” et “la fout à mort”. Dans le roman : “Il la traita sans façon.” »

Vous avez des exemples ?

Dans son scénario, Flaubert écrit par exemple : « Montrer nettement le geste de Rodolphe qui lui prend le cul d’une main, et la taille d’une autre. » En jargon technique, c’est une note de régie : Flaubert se donne une consigne pour son texte final. Il s’agit de la scène qui se passe dans les bois, dans ce que Flaubert appelait « scène de la baisade ». Dans son texte final, Flaubert écrit simplement : «  Il allongeait son bras et lui en entourait la taille. » Un autre exemple : lorsque Flaubert écrit dans son scénario que « Rodolphe traite Emma en putain » et «  la fout à mort », cela donne dans le roman : « Il la traita sans façon. Il en fit quelque chose de souple et de corrompu. »

Que sait-on précisément de ces étapes d’écriture ?

Dans une lettre à Louise Colet, Flaubert écrit : « Pour bien sentir une chose et pour bien la faire sentir au lecteur, il faut avoir la faculté de se la faire sentir à soi-même, et en langage extrêmement parlant. » Le lecteur doit sentir, comprendre, mais à travers les lignes et les mots… La correspondance qu’il entretient avec cette femme de lettres – sa maîtresse de l’époque – est pour nous un témoignage extraordinaire. Il y parle un peu d’amour mais surtout de littérature. Louise Colet aurait préféré qu’il lui parle de ses sentiments, mais lui parle d’Emma Bovary, la femme qui l’occupait à l’époque ! Flaubert écrit ainsi à Louise Colet : « […] quoique je veux la faire chaste, c’est-à-dire littéraire, sans détail leste, ni image licencieuse. Il faudra que le luxurieux soit dans l’émotion.  »

Juliette Warlop, Télérama, 29-09-2021.

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Madame Bovary au scalpel

La Compagnie des auteurs par Matthieu Garrigou-Lagrange, 27/05/2019.

Qu’est-ce que le bovarysme ? Madame Bovary, roman de Gustave Flaubert, qui lui a valu un procès pour "outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs", est un classique de la littérature.


Isabelle Huppert dans Madame Bovary,
film de Claude Chabrol adapté du roman de Flaubert en 1990.

Crédits : Jacques PRAYER/Gamma-Rapho - Getty. ZOOM : cliquer sur l’image.

Avec Yvan Leclerc, professeur de lettres modernes à l’Université de Rouen, spécialiste de Flaubert et directeur du centre Flaubert, nous proposons aux élèves passant l’épreuve du bac français au mois de juin une émission pour connaître ce roman essentiel de la littérature française. Notre invité est notamment l’auteur de Madame Bovary au scalpel (Classiques Garnier, 2017).

Maupassant, l’élève de Flaubert, voyait en Madame Bovary une véritable "révolution dans les lettres". Pourtant, Flaubert a rencontré de nombreuses difficultés pendant l’écriture de ce roman, jusqu’à dire dans une lettre "La Bovary m’assomme !" Il élabore plusieurs scénarios complexes pour le plan de son roman. Grâce aux manuscrits, aux notes et à la correspondance de Flaubert, nous pouvons voir l’écrivain au travail et réaliser l’important travail de conception, avant l’écriture.

Flaubert nous dit : "L’histoire, l’aventure d’un roman, ça m’est bien égal. J’ai l’idée, quand je fais un roman, de rendre une couleur, un ton. Par exemple, dans mon roman de Carthage, je veux faire quelque chose de pourpre. Maintenant, le reste, les personnages, l’intrigue, c’est un détail. Dans Madame Bovary, je n’ai eu que l’idée de rendre un ton gris, cette couleur de moisissure d’existence de cloportes. L’histoire à mettre là-dedans me faisait si peur, que quelques jours avant de m’y mettre, j’avais conçu Madame Bovary tout autrement : ça devait être, dans le même milieu et la même tonalité, une vieille fille dévote et ne baisant pas. Et puis j’ai compris que ce serait un personnage impossible". Extrait du Journal des Frères Goncourt, 17 mars 1861.

Notre invité propose un tour des personnages et une recontextualisation historique de ce roman, qui porte en lui l’essence même du romanesque. Emma est en effet une héroïne de romans qui en a justement trop lu... Charles Bovary lui aussi, a des "idées romanesques" au moment où il doit penser à l’enterrement d’Emma. Cette dernière espère donc vivre une vie de roman, une vie qu’elle a lue dans les livres — Flaubert peint ainsi le récit d’une désillusion, d’un profond ennui normand, d’où l’idée d’un "ton gris" qui s’oppose aux rouge flamboyants de Salammbô ou aux visions de la Tentation de Saint-Antoine.

Madame Bovary est le premier roman de la consommation moderne. Il parle de thèmes très actuels, comme l’argent, ou le féminisme. Yvan Leclerc.

Nous parlons également de certains grands moments du livre : la noce de Charles et d’Emma, l’opération du pied-bot d’Hippolyte, le bal de la Vaubyessard, les célèbres Comices agricoles, mais aussi des amours d’Emma avec Léon et Rodolphe.

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J’ai déjà publié cet extrait de Femmes dans Scandaleux Flaubert, mais je ne me lasse pas de le relire. Et il faut quand même compléter la lecture des lycéens...

Emma Bovary est de retour

Flaubert, «  en septembre 1851, [...] entame son attaque frontale contre la machine à censure et l’idiotie des familles : ce sera Madame Bovary. »

Tout cela est loin, a vieilli, pensent aujourd’hui M. et Mme Prudhomme, grands défenseurs des droits de l’homme, de la femme, de l’enfant à tout prix, du « faire famille », du progrès, de la science et de la technique (surtout de la technique). Est-ce si sûr ? Relisons Femmes, ce roman prophétique (1983). Emma Bovary est de retour. M. Homais est devenu un personnage influent.

Elle a cent vingt-cinq ans. Elle aura toujours trente ans. Elle est toujours aussi belle, voluptueuse, mystérieuse. Sa poursuite de l’idéal s’est peut-être assombrie, mais elle reste inébranlable. La province tout entière est montée à Paris. Charles végète comme médecin de quartier, dans un dispensaire. On murmure que la petite Berthe n’est pas de lui. Il n’espère plus aucune satisfaction d’Emma qui, chaque fois qu’il l’approche, fait aussitôt sa migraine. Elle est froide avec lui, maussade au dîner, ne rit d’aucun de ses bons mots, ne manque jamais une occasion de lui répondre par une réflexion pincée à propos de sa mère. L’Apothicaire, lui, a fait fortune. C’est un gynécologue à la mode, il a une clinique dans les beaux quartiers. C’est un membre influent du Parti. Qui ne connaît M. Homais qui a ses entrées au gouvernement ; qui écrit de temps en temps dans les hebdomadaires ; qui défend l’avenir de la science et mène sans désemparer le combat des Lumières ? Certes, ses diatribes dans la presse ne sont plus dirigées contre « ces messieurs de Loyola », encore qu’il ne déteste pas y revenir de temps à autre comme à l’époque de son orageuse jeunesse à Yonville, mais contre les grands monopoles, les multinationales abusives, l’impérialisme américain, la perte de l’identité profonde de son pays. Il reste prudent, cependant. Il n’y a pas lieu de nationaliser sans discernement. Il est plus que jamais pour les expériences nouvelles, la malheureuse affaire de l’opération manquée du pied-bot est oubliée... C’est à la biologie qu’il s’intéresse maintenant. Aux gènes, aux clones, aux greffes, au splendide méli-mélo des substances qui enfin, peut-être, va permettre de créer l’humanité nouvelle. C’est ce qu’il appelle le matérialisme enchanteur de Diderot, son auteur préféré. « N’est-elle pas exaltante, a-t-il écrit dans un article retentissant, cette dernière phase d’un transfert de responsabilités en matière de procréation, de Dieu au prêtre, du prêtre au prince, du législateur au couple, du couple à la femme seule ? » Sa femme, pourtant, bien que féministe convaincue, est un peu réservée sur ce point, comme il sied à un ménage convenable bien qu’audacieux ; mais lui s’enflamme, disserte, s’entoure d’un halo qui sent son alchimie. Il a lu Freud, il est pour (bien sûr), mais savoure en cachette les oeuvres de Jung dont on pourra dire ce qu’on voudra, spiritualiste ou pas, c’est quand même un grand visionnaire. Bien entendu, la Papauté est toujours aussi rétrograde, malgré ses efforts poussifs pour revenir dans le sens de l’histoire (« vous vous rendez compte que c’est à la fin du XXe siècle qu’ils parlent de réhabiliter Galilée ! »), mais sa perte d’influence est totale, du moins dans les nations civilisées, je ne vous dis pas l’Afrique ou l’Amérique latine, ni ces arriérés d’Espagnols, d’Irlandais ou de Polonais... Ce dernier Pape qui vient de l’Est, si vous voulez mon avis, ne peut être, d’ailleurs, qu’un agent soviétique, ou de la CIA, comme disent nos amis de l’Est. Le curé Bournisien, vieil adversaire borné d’autrefois, est battu. Il finit ses jours dans un obscur couvent de banlieue. Quoique de gauche, Homais n’est pas sectaire pour autant. Loin de là. Il réprouve le Totalitarisme sous toutes ses formes, y compris le russe, qui a été longtemps un obstacle à la Science. Il apprécie les positions de son ennemi politique principal, lequel a au moins l’avantage d’être rationaliste et anti-chrétien convaincu, pétri d’humanités, citant Marc-Aurèle à tour de bras, ce qui est voyant mais, tout compte fait, civilisé. Leurs idées sur les manipulations génétiques, d’ailleurs, se rejoignent, bien qu’aboutissant à des applications opposées. Il n’en reste pas moins que, parfois, Homais se surprend à penser des choses horribles dont il repousse fermement en lui-même les possibilités. Par exemple, que les nazis, malgré tout ce qu’on en a dit et qu’il fallait dire, ont eu un certain toupet... Ils se sont peut-être seulement comportés (la chose arrive) en précurseurs fous... Ce sont des petites pensées furtives, des sensations de pensées plus exactement, qui lui viennent quand il est fatigué de l’incroyable timidité humaine alors que l’avenir pourrait être aussi largement ouvert... « Je suis un positiviste heureux », aime-t-il dire. Tous les mois, il donne une consultation gratuite à Emma, l’examine longuement, lui prescrit un cycle de piqûres au cas où elle voudrait disposer librement d’elle-même. Ils parlent de la maladresse de Charles qui, décidément, n’a pas réussi à percer et s’aigrit doucement, surtout depuis la mort de sa mère. « Un cas finalement classique de fixation oedipienne », dit Homais. Emma l’approuve. Elle a depuis longtemps identifié la névrose obsessionnelle de Charles, et elle parle même, après quatre ans d’analyse, de son hystérie en riant... Ce qui n’empêche pas les choses de continuer comme avant. Léon est un jeune député de l’opposition de centre droit, Rodolphe un critique littéraire influent. On ne se donne plus rendez-vous à la cathédrale de Rouen, mais à la Closerie ou chez Lipp. On fait quand même un peu l’amour dans les voitures, le soir. Il y a quelques années, Rodolphe était fou d’échangisme, il emmenait Emma dans des partouzes parfois exagérément populaires. Emma s’y est intéressée pour faire plaisir à Rodolphe, mais s’est vite ennuyée. Les affaires d’argent seront toujours, quoi qu’on dise, les seules affaires. Emma a une vive admiration pour Flaubert, qu’elle préfère nettement aux Diderot ou aux Stendhal d’Homais, cependant ils trouvent tous deux que Sartre, dans L’Idiot de la famille (qu’ils n’ont lu ni l’un ni l’autre), a remarquablement éclairé la maladie de ce pauvre Gustave [2]... Ce que Rodolphe pense également. Le cas de Flaubert est typique. Transparent. Un peu pitoyable. Quand ils pensent au procès contre le roman, ils s’esclaffent comme d’un souvenir du Moyen Age. Comme ces gens étaient ridicules et conventionnels, n’est-ce pas, une telle méprise aujourd’hui est tout simplement impossible. D’ailleurs, il n’y a plus de censure. C’est évident. Le procureur Ernest Pinard a été révoqué depuis longtemps ; il a même été laminé aux élections dans l’Ouest. L’avocat, lui, dont on n’a pas oublié la plaidoirie, Marie-Antoine-Jules Sénard, est devenu proche du garde des sceaux, ce qui n’est que justice... Avez-vous remarqué, aime dire Rodolphe, qui est toujours imprévisible et fin dans ses jugements, que Flaubert doit son acquittement à ses origines sociales ? A la réputation de son père médecin ? Si c’était aujourd’hui, peut-être serait-il condamné ? Éreinté dans toute la presse ? On sourit devant ce paradoxe... Emma, il est vrai, reproche un peu à Flaubert d’avoir décrit la naissance de son amour pour Rodolphe en parallèle avec la description des comices agricoles et des beuglements d’animaux.
Elle trouve ce passage un peu lourd, d’un humour voulu. C’est son côté anarchiste de droite, remarque Rodolphe, ce qu’il faut bien appeler son mauvais goût de vieux garçon impénitent. Mais Emma admire toujours autant le départ en barque avec Léon, si musical ; la promenade de la berline aux rideaux tirés ; les scènes de l’auberge... Autant elle trouve périmée la description de l’église :

« L’église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour d’elle ; les voûtes s’inclinaient pour recueillir dans l’ombre la confession de son amour ; les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage, et les encensoirs allaient brûler pour qu’elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums. »

(passage qui, chaque fois, fait se tordre de rire Homais qui y voit une ironie terrible, en même temps que le symptôme naïf de Flaubert, son « Oedipe mal liquidé ») ; autant elle frémit encore en lisant des phrases de ce genre :

« Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber tous ses vêtements ; — et, pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. »

Emma trouve qu’on n’écrit plus comme ça aujourd’hui... Qu’il ne faut donc pas s’étonner si le français est en régression dans le monde entier. Qu’aucun écrivain contemporain n’a cette puissance évocatrice. Dites-moi seulement un nom ! Bien sûr, certains éléments ont vieilli (encore qu’elle ait envie, pendant trois secondes, de porter un corset chaque fois qu’elle relit ce passage), mais la scansion, la force tournante de ce point-virgule et de ce tiret... On sent tout, non, dans la suspension savante de ce style... « Quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre. »... Et surtout : « Il devenait sa maîtresse plutôt qu’elle n’était la sienne... Où donc avait-elle appris cette corruption, presque immatérielle à force d’être profonde et dissimulée ? »
En réalité, harnachée comme elle est de toute l’émancipation moderne, Emma reste Emma... C’est la même rumination, la même douleur, le même emportement, la même déception devant cette découverte brutale que seule, étrangement, la littérature enregistre : l’absence, en ce monde, d’hommes dignes de ce nom... Pas d’hommes ! Pas un seul ! Tous des fantoches, des lâches, des vantards, des veaux... Sans fin, de nouveau, dans toutes ses réincarnations successives, Emma arrive à cette même et monotone conclusion désespérante... Ils n’ont aucune consistance... Sauf le temps de l’acte, où leur bestialité se révèle ainsi que leur inanité... Leur regard, à ce moment-là, fait peur... Ils sont vraiment tarés à la base... Ce sont tous, au fond, de fausses Emmas... Des imposteurs... Des schémas... Pourquoi faut-il qu’on ait besoin d’eux ? Est-ce si sûr, d’ailleurs ? Finalement, il n’y a qu’Homais de vraiment sérieux, mais il est terne, étriqué, vous ne me direz pas qu’il est baisable, et d’ailleurs son ambition lui suffit... Emma devient sensible à la propagande du FAM... Elle rencontre Bernadette... Elles tombent dans les bras l’une de l’autre... L’épisode lesbien a lieu... Mais ce n’est pas ça... Pas vraiment non plus... Et d’ailleurs Emma soupçonne vite Bernadette de n’en vouloir qu’à ses droits d’auteur... Tout n’est donc qu’illusion sur cette terre ? Les tubes de somnifère sont là, donnés par Homais. Elle les avale, espérant être sauvée à temps et susciter enfin, à son chevet, au-dessus de son visage mourant, la demande en mariage de Rodolphe... Lequel reste de marbre... S’obstine à ne pas vouloir divorcer... Préfère continuer sa mesquine vie conjugale coupée d’adultère plutôt que de se consacrer à elle, rien qu’à elle, qui lui a pourtant tellement donné, sacrifié... Qui sait, il va peut-être même pousser la cruauté, l’inconscience, jusqu’à faire encore un enfant à sa femme... Se faire faire un enfant par elle, entendons-nous... Marie Curie, par exemple, a souffert ces affres... Ce génie limpide... Mais sublimement passionné... Emmarie Curie, victime d’un amant médiocre... Langevin... L’ange vain...
Emma ne meurt pas. Elle élève ses deux filles, Berthe et Marie, dans l’esprit d’une revanche globale qui, un jour, peut-être... Plus tard... Une autre fois...

Femmes, Gallimard, 1983, p. 119-123. Folio, p. 136-142.
Éloge de l’infini, folio 3806, 2001/2003, p. 312-318.

Femmes a été publié en 1983. Toute ressemblance avec des personnages de la réalité actuelle serait bien entendu purement fortuite. Le film a changé. Au stade du « spectaculaire intégré », la juste défense des droits de l’homme — et de la femme — a laissé la place à la moraline des « droits-de-l’hommisme » devenus « droits de l’Hommais ». Désormais, tout est cinéma et il n’y a plus de censure, n’est-ce pas...


[1Cf. L’école des lettres : “Madame Bovary” selon Vincente Minnelli et Claude Chabrol (pour les étudiants cinéphiles).

[2Cf. L’Idiot de la famille. L’essai de Sartre comporte trois tomes. Le quatrième n’a jamais été écrit (cf. Patrick Vibert, Finir l’oeuvre de Sartre).

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