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Travail, salaire, profit

D 15 octobre 2019     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   


Travail, salaire, profit

Réalisation :
Gérard Mordillat
Bertrand Rothé
France, 2019

Gérard Mordillat et Bertrand Rothé interrogent des chercheurs internationaux sur les concepts fondamentaux de l’économie. Une plongée passionnante, à l’heure où le néolibéralisme traverse une crise profonde. Premier volet : la notion de "travail", hier et aujourd’hui.

Certains mots sont d’un usage si courant qu’on finit par les utiliser sans en interroger le sens. Comme celui de "travail". Depuis la nuit des temps l’homme travaille : une activité qui n’a pourtant pas cessé d’évoluer depuis le paléolithique. Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ? Est-il devenu une marchandise ? Qu’achète-t-on sur le marché du travail ? Pourquoi et comment est apparu le Code du travail ?

Crise néolibérale

La série documentaire Travail, salaire, profit nous entraîne dans les arcanes de l’économie mondiale, jugée bien souvent trop opaque pour en saisir tous les tenants et les aboutissants. L’étude de cas, didactique et passionnante, est pourtant salutaire, à l’heure d’une crise massive du capitalisme, notamment via son avatar contemporain, le néolibéralisme, rejeté en bloc par une grande partie de la société. Après Jésus et l’islam, avec Jérôme Prieur, et Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, accompagné de l’économiste Bertrand Rothé, signe une réflexion creusée et lucide sur cette "nouvelle religion contemporaine", via le témoignage d’économistes renommés, dont Frédéric Lordon et David Graeber.

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TRAVAIL

Certains mots sont d’un usage si courant qu’on finit par les utiliser sans en interroger le sens. Comme celui de "travail". Depuis la nuit des temps l’homme travaille : une activité qui n’a pourtant pas cessé d’évoluer depuis le paléolithique. Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ? Est-il devenu une marchandise ? Qu’achète-t-on sur le marché du travail ? Pourquoi et comment est apparu le Code du travail ?

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EMPLOI

Le travail et l’emploi apparaissent souvent comme deux termes interchangeables. De façon ordinaire, aujourd’hui, c’est l’emploi qui est le plus souvent utilisé pour désigner le travail… Seraient-ils de faux jumeaux ? Étude des incroyables transformations du management contemporain, ainsi que de l’invention de l’autoentrepreneuriat comme forme moderne de l’emploi.

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SALAIRE

"Le salaire est la somme d’argent que le capitaliste paie pour un temps de travail déterminé ou pour la fourniture d’un travail déterminé." Cette citation de Marx est-elle encore valide aujourd’hui ? Après le salaire de subsistance et le salaire différé, l’on voit apparaître les notions de revenu universel ou de salaire à vie. Serait-ce la fin du salariat ?

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MARCHÉ

Aujourd’hui, le marché occupe une place hégémonique dans les sciences économiques. D’Adam Smith et sa "main invisible" aux libéraux contemporains, tous y voient le principe central de l’économie. Forts d’un discours théologico-économique, ils en font un dieu incontestable. Pour les libéraux, le marché a toujours raison. Mais de la guerre commerciale à la guerre entre nations, il n’y a qu’un pas…

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CAPITAL

Comme tous les concepts économiques, le capital a une histoire ; une histoire singulière que l’on peut raconter de bien des manières. D’autant plus que la signification de ce terme s’est transformée au rythme du changement des modes de production... Plutôt que de faire une théorie du capital, la situation contemporaine de l’économie ne nous invite-t-elle pas à faire une théorie de l’actionnariat ?

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PROFIT

D’où vient l’argent ? Au cours de l’histoire les thèses se sont succédées sans parvenir à conclure. Le profit est un concept fuyant. Pour Marx il était le produit d’un vol, le capitaliste volait au travailleur une part de son travail ; pour Milton Friedman, Prix Nobel d’économie, accroître les profits était l’unique responsabilité des entreprises. Entre l’enjeu financier et l’enjeu social, la querelle demeure.

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Docu : « Travail, salaire, profit », ci-gît la religion de l’économie capitaliste

Par Christophe Alix — 15 octobre 2019


La main de la statue de George Washington surplombant la Bourse new-yorkaise de Wall Street, le 11 octobre.
Photo Johannes Eisele. AFP. Zoom : cliquez sur l’image.

Dans une série fleuve diffusée ce mardi soir sur Arte et réalisée à partir d’entretiens avec 21 chercheurs du monde entier, le cinéaste Gérard Mordillat accompagné de l’économiste Bertrand Rothé revisitent, en les bousculant, les grands concepts fondamentaux qui structurent l’économie capitaliste.

« Dans la vie ordinaire, les gens demandent un emploi mais dans la théorie économique, les salariés offrent du travail, donc tout est mis cul par-dessus tête », dit l’économiste et philosophe Frédéric Lordon. « Le but des profits aujourd’hui, cela ne va pas être d’augmenter la valeur de l’entreprise en la faisant innover mais d’augmenter à court terme la valeur financière de l’entreprise sur les marchés », assène un peu plus tard Béatrice Cherrier, historienne de l’économie à l’université de Cergy-Pontoise. Des « punchlines » de cet acabit, il y en a des dizaines dans « Travail, salaire, profit », la série documentaire en 6 épisodes diffusée ce soir sur Arte et disponible ensuite dans sa version complète sur Arte.tv jusqu’au 13 décembre. Une somme dans laquelle l’auteur engagé Gérard Mordillat, qui s’était déjà penché avec Jérôme Prieur sur l’étonnante destinée du christianisme avec « Corpus Christi » en 1997, interroge cette fois les dogmes de notre religion moderne qu’est l’économie capitaliste. Un marathon de la pensée économique qu’il a coréalisé cette fois avec l’agrégé Bertrand Rothé, qui enseigne toujours la matière en IUT et avec lequel il avait déjà publié Il n’y a pas d’alternative (Seuil, 2011).

Le résultat est parfois un brin ardu, à l’image d’une matière qui, malgré toutes les bonnes intentions pédagogiques, garde son aridité conceptuelle. D’où l’intérêt de ce feuilletonnage thématique à découvrir à son rythme. Mais il a l’immense mérite de donner à voir l’état du savoir critique actuel concernant une « science » plus qu’imparfaite et chahutée de toutes parts. A rebours total de l’économisme, le panel de 21 chercheurs issus du monde entier et de toutes disciplines – économistes mais aussi sociologues, historiens, anthropologues, un juriste et un philosophe, etc. — permet d’embrasser un champ extrêmement large de la connaissance et de mettre à distance des concepts souvent vidés de leur sens à force de nous être serinés comme des leçons de catéchisme.

Le salariat est-il mort ?

Qu’est-ce que le travail et en quoi diffère-t-il encore d’une simple marchandise à l’heure de l’ubérisation et des plateformes de « mise en relation » ? Pourquoi ne cesse-t-on de le confondre avec l’emploi ? Le salariat que Marx définissait comme « la somme d’argent que le capitaliste paye pour un temps de travail déterminé ou pour la fourniture d’un travail déterminé », est-il mort à l’heure où on se met à parler d’un revenu universel ou d’un salaire à vie ? La globalisation du sacro-saint marché peut-elle finir autrement qu’en guerre commerciale avec le risque de dégénérer en guerres tout court entre nations ? Autant de bases de réflexion qui sont ici débattues et affinées dans des cheminements de pensée qui se déploient à partir des hypothèses soumises par les deux auteurs, invisibles à l’écran. Ces universitaires qui ont pour eux la profondeur historique et la maîtrise du temps long puisent dans leur savoir pour dessiner des alternatives au système actuel comme lorsqu’une historienne allemande énonce comme une évidence que nos modes de production pourraient parfaitement s’accommoder d’un temps de travail réduit à 14 heures par semaine.

Le dispositif, tourné en studio à Paris dans une situation de confort propice à la réflexion, est minimal : un simple fond noir sans aucun commentaire ni voix off en laissant tout le temps qu’il faut à chaque intervenant pour préciser au mieux son propos. Le montage, très rigoureux et serré, fait le reste, en ne gardant que le plus intelligible des six à huit heures de discussions passées avec chaque intervenant soumis à une grille identique de questionnements. Certains regretteront que la plupart de ces « sportifs de haut niveau de l’intelligence » interrogés par Gérard Mordillat appartiennent au courant « hétérodoxe », sans contrepoint venant des tenants de la « rationalité » dans les comportements économiques. D’autres répondront que la pensée libérale est suffisamment dominante pour être entendue un peu partout ailleurs.

Pour prolonger sous une autre forme ce travail documentaire choral, un livre des mêmes auteurs (Les lois du capital, éd.Seuil) accompagne la sortie de cette série événement.

« Il y a unanimité sur le fait que le néolibéralisme est en fin de cycle »

Trois questions à Gérard Mordillat et Bertrand Rothé, les deux auteurs de « Travail, salaire, profit » diffusée ce soir sur Arte puis en replay sur Arte.tv.

Quel a été le point de départ de cette série ?

L’économie, c’est notre quotidien mais à force d’être immergé dedans on finit par perdre le sens des choses. Il n’y a qu’à voir à quel point le mot travail est un terme banalisé qu’on ne sait plus toujours très bien définir. Notre ambition a été d’éclairer ce quotidien mais de manière théorique, en donnant la parole à ceux dont le travail justement est de continuer à défricher tous ces concepts qui structurent de manière tellement prégnante, et souvent inconsciente, nos vies.

N’avez-vous pas peur que le public peu familier de ces concepts savants ne soit rebuté par le côté cours magistral de cette leçon d’économie ?

Si vous entendez par leçon le fait de dire aux gens ce qu’il faut penser, c’est tout l’inverse de notre démarche dans laquelle nous essayons de rendre au téléspectateur ce que la télévision la plupart du temps lui dénie : l’exercice de son esprit critique. Il n’y a aucune conclusion univoque que l’on puisse tirer de ce que nous avons conçu comme un spectacle de l’intelligence en action, les avis sont tranchés, ce qui n’enlève rien au fait que l’on observe au final un certain nombre de convergences entre tous ces participants.

Lesquelles ?

Quelles que soient leurs obédiences et leurs origines, très diverses – nous avons par exemple interrogé un chercheur chinois, un autre africain –, tout le monde s’accorde sur le fait que le système va mal et ne fonctionne plus. Il y a par exemple une unanimité sur le sentiment que le néolibéralisme, très dominant en économie depuis les années 70, est en fin de cycle, que ce soit sur le plan théorique ou dans la manière dont il inspire les politiques publiques. Lorsque l’on interroge ces chercheurs sur la notion de marché, certains mettent en avant le fait que la globalisation a paradoxalement abouti à voir resurgir des formes de mercantilisme, cette théorie apparue au XVIe siècle avec l’idée que l’enrichissement des nations est bon pour l’économie et permet de dicter sa loi au reste du monde. C’est une forme d’impasse du néolibéralisme mondialisé qui risque de déboucher sur la violence et la guerre.

L’écologie et la question du développement durable sont curieusement absentes de la série. N’est-ce pas pourtant ce qui remet aujourd’hui le plus en cause tous les paradigmes du système capitaliste ?

On ne peut pas tout traiter en six heures, c’est l’illusion et le travers, de certains qui mélangent tous les prismes de lectures pour n’aboutir au final qu’à un catalogue sans ligne directrice. C’était déjà extrêmement ambitieux que de vouloir interroger tous ces dogmes de l’économie classique apparus depuis deux siècles. Nous avons une deuxième série en projet dans lequel nous interrogerons les mythes de l’économie moderne parmi lesquels celui la croissance, bien mal en point lui aussi. On ne s’est limités cette fois qu’à ce qui fait qu’à la fin du mois, on a une certaine somme d’argent dans la poche. Cela nous a paru le moyen le plus pédagogique et pertinent de garder une cohérence dans cette histoire que nous avons tenté de remettre en perspective.

Christophe Alix, Libération du 15 octobre 2019


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