vous etes ici : Accueil » NOTES » Le don négocié ou la coïncidence d’intérêts entre Ponge et (...) par : PileFace.com
  • > NOTES

Le don négocié ou la coïncidence d’intérêts entre Ponge et Sollers

D 9 janvier 2012     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Par Marie Doga
(Contextes, revues)

Extrait de « Le don comme mode ambivalent d’interaction littéraire dans les correspondances du poète Francis Ponge »

[...] 2 - Ce type de don participe de la logique de calcul et du désintéressement rentable articulés à un partenariat littéraire. Il est particulièrement prégnant dans les interactions qui allient don et pouvoir. Il correspond dans le cas pongien à la concomitance de deux stratégies de pouvoir qui se rejoignent.

Rencontre Ponge - Sollers

3 - Ponge rencontre Philippe Sollers en 1956 à l’Alliance Française où le poète donne des cours. Sollers, à cette époque encore Philippe Joyaux, est étudiant à l’ESSEC. Il a vingt ans, Ponge bientôt soixante. Il soumet au poète plusieurs textes. Ponge les recommande à Jean Paulhan et à Marcel Arland, les deux directeurs de la célèbre NRF :

Ah, c’est bien dommage que se soient perdus les premiers textes de Philippe Joyaux ! Il est sur le point d ?être capté par une bande adverse (Cayrol, Bataille, Blanchot). Je suis bien sûr maintenant que j’ai découvert (façon de parler) en lui l’un des plus grands écrivains de sa génération [1].

De l’introduction aux lieux d’aisance

4 - Ponge, en donnant à lire chez Gallimard les écrits de Sollers, inscrit son geste dans le jeu concurrentiel des revues : la NRF d’un côté et Écrire fondée par Cayrol directeur littéraire au Seuil. Le calcul du rapport entre ressources et opportunités participe d’une stratégie de domination du marché de l’édition. De l’Introduction aux lieux d ?aisance, le texte de Sollers, Ponge fait les éloges les plus hauts : « n’est-ce pas déjà magistral [2] ? ». Le découvreur se voit généralement octroyer le capital symbolique de la révélation : l’innovation et la modernité le gagnent par un phénomène de contiguïté. Il bénéficie de sa découverte. Pour un jeune auteur inconnu, le moyen le plus efficace d ?entrer à la NRF consiste à la cooptation par un aîné, un auteur NRF et Gallimard, dont l ?autorité littéraire est établie. Paulhan fait d ?ailleurs remarquer à Ponge que « le style d ?abord l’imite un peu [3] ». Sous le thème scatologique, on peut en effet reconnaître la proximité avec Ponge et Le Parti pris des choses : l’intérêt pour un objet délaissé et si peu traditionnellement poétique. Ponge reconnaît une certaine filiation mais aussi l’indispensable émancipation de tout acte littéraire, c ?est-à-dire la coexistence de l’héritage et de l’invention : « Certes, il peut y avoir quelque chose de moi, mais de façon, je crois, plutôt parodique (et certes, il a raison. Mon premier sentiment : nous méritons bien ça.) [4] ».

Cependant, Arland refuse catégoriquement de publier le texte de Sollers qu’« il trouve obscène et propre à provoquer des tas de désabonnements [Lettre de Paulhande mai 1957, n° 568, ibid., p. 210.]] ». Le don rejeté entraine des tensions et des conflits et, d ?une certaine manière, la rupture, seule alternative au refus de négocier le don. Ponge écrit aussitôt à Arland pour soutenir Sollers :

Laissez-moi vous le dire : je crois que vous auriez tort de refuser Joyaux. [...] il me paraissait évident que la NRF, seule, était capable de reconnaître, sous chacun de ces textes, ce qui, quant à moi, m’a sauté aux yeux : la classe extraordinaire de leur auteur. Son avenir. [...] J’en ai la conviction, [...] un garçon tel qu’il n’en apparaît pas souvent dans les lettres (il me faut souvenir d’Aragon, de Malraux jeunes, pour en trouver l’équivalent) [5]

6 - L’académisme et la frilosité de la NRF exaspèrent Ponge : « Moi, je vous les [manuscrits de Sollers] aurais laissés volontiers, si plusieurs expériences (Tortel, Garampon, par ex., voire la Nouvelle Araignée) [...] ne me faisaient craindre de trop longs atermoiements [6] ». Il est sur le point de prendre ses distances avec le foyer néoclassique de la NRF. En voulant imposer Sollers, il se place clairement du côté des écrivains qui osent contre les doctes. Même si l’épisode se solde par un désaveu, en effet, Arland ne démord pas de sa première décision, la conviction de la nécessité de créer un autre lieu de publication va s’en trouver renforcée, trois ans avant le lancement de Tel Quel.

Note pileface : Voir aussi la lettre n°565 de Paulhan à Ponge

Bourdieu observe

7 - Dès lors, Ponge et Sollers entrent régulièrement en négociation dans leur processus coopératif, ceci dans une perspective de réciprocité stratégique : « ils sont (ou semblent) opérés à fonds perdus, à la façon d’un don, [...] qui dissimule le profit promis aux investissements les plus désintéressés [7]. » Ces conduites ambivalentes en tension entre le désintéressement affiché et le profit, décrites si justement par Bourdieu, semblent particulièrement opératoires pour analyser les relations entre Ponge et le mouvement d’avant-garde Tel Quel. Nous assistons à la conjonction d’intérêts entre un jeune écrivain en quête de reconnaissance et un poète expérimenté qui cherche à asseoir son statut.

Francis Ponge par Sollers

8 - « Cet homme est un maître » écrit Philippe Sollers [8] à propos de son aîné. La vogue textualiste portée par Tel Quel participe d’une redécouverte des écrits de Ponge, de leur remise au goût du jour et de leur relégitimation. Une revue, un groupe de jeunes collaborateurs, c’est un nouveau départ pour Ponge après une traversée du désert littéraire, comme l’indique le titre d’un article de La Tribune de Lausanne,« Un inconnu célèbre. Francis Ponge un exemple type de la gloire clandestine » [9] :

Quand on énumère les poètes d’aujourd ?hui, le nom de Francis Ponge vient parmi les premiers. Mais qui possède chez lui ses oeuvres ? [...] on n’en conserve au mieux qu’un ou deux recueils : Le Parti pris des choses et La Rage de l’expression. Le reste tout le reste est produit dans des éditions de luxe à 10 ou 100 exemplaires. [...] Francis Ponge est l’exemple de la gloire clandestine.
Depuis dix ans, Ponge n’a guère publié que dans des tirés à part, des éditions de luxe, difficilement accessibles au public [...] ou d’une manière épisodique dans différentes revues [...] C ?est un des paradoxes habituels des lettres que cette gloire secrète [...] que l’on retrouve soudainement au centre [...] Ponge est de ceux-là et l’un des plus grands. Il fallait le dire un peu fort pour certaines oreilles un peu sourdes [10].

9 - « La gloire clandestine » ou « secrète » éclaire bien sûr la différence entre le capital symbolique accordé par les pairs et le cercle littéraire, et la réception d’un large public. Un ajustement doit se faire. L’avant-garde prend en charge la promotion de Ponge sur la scène littéraire. Elle se saisit d’un auteur à l’écart et réactive son appréciation critique. Les textes pongiens ne s’apparentent à aucun des modèles poétiques, de par la nouveauté de leur objet et de leur forme inachevée. Le poète possède une image atypique et une oeuvre inclassable. Cet éloignement affiché du milieu lettré est le signe d’une non-compromission avec l’institution et les mondanités littéraires. Ponge incarne précisément le contre-engagement sartrien que recherche Tel Quel. Il s’agit pour lui de garantir le devenir de son oeuvre en valorisant une image nouvelle et attractive. L’alliance de Ponge avec Tel Quel participe d’une réciprocité stratégique : une mise en lumière pour le poète alors âgé de soixante et un ans, et pour la revue, un mentor ou un guide incarnant la liberté dont elle se réclame. La réciprocité et l’équivalence des profits semblent de mise. Ponge, n’appartenant à aucun courant, ni école, correspond au désir telquelien d’indépendance. Sa posture de l’écart est mise en scène comme signe de liberté, valeur résolument moderne, résolument d’avant-garde. Afficher Ponge à la première du premier numéro, c’est forcément s’inscrire dans une perspective inédite et donc se démarquer de l’ensemble de l ?espace littéraire. Quant à Ponge qui se préoccupe désormais de son avenir, quoi de plus prometteur dans ce domaine qu’un mouvement d’avant-garde ? Le jeu de distance est ainsi mis à profit dans les deux camps. Chaque partie a ses raisons ; elles sont complémentaires. La réussite du premier numéro relève d ?une performance concertée.

Ponge en défenseur de Tel Quel et Sollers

10 - Ponge défend, dès qu’il le peut, avec vigueur Tel Quel comme en 1965 lors d’un entretien pour une radio romaine :

Carla Marzi : Quelles sont aujourd’hui en France les revues littéraires qui ont une influence majeure sur le public, ou celles qui assument la fonction de déterminer les tendances actuelles ?
F.P : [...] eh bien, pour parler concrètement, la NRF ne cesse de dégénérer, le Mercure de France aurait plutôt tendance à s’améliorer. Les Temps Modernes de plus en plus naïfs et ennuyeux. Non, la meilleure revue, il n’y en a qu’une, c’est celle que publient aux éditions du Seuil Sollers, Pleynet et leurs amis, et dont le nom est Tel Quel [11].

11 - Il remet à la revue des textes dont certains sont très importants : « Pourrez-vous me donner « La figue » à mon retour (vers le 10 avril) afin que nous composions ce n° zéro (peut être grâce à Flamand, n° 1) [12], « L’asparagus », un extrait du Malherbe avant sa publication chez Gallimard, « Le pré » ? Tel Quel répond par des articles critiques de Bigongiari, de Hollier, de Walther ? Ponge est pris en référence et son oeuvre correspond à la volonté telquelienne de traiter de l’écriture telle quelle. Ponge donne les textes ; Tel Quel fournit la théorie littéraire nécessaire à leur lecture. Les poèmes pongiens constituent des supports parfaits au textualisme. La critique immanentiste de la revue apporte un éclairage moderne au poète. La convergence de vues et d’intérêts est irréfutable. La valeur littéraire de Ponge est renforcée et, simultanément, la revue est lancée dans l’espace littéraire. C ?est donnant-donnant.

12 - De plus, dans son livre sur l’histoire de Tel Quel [13], Philippe Forest déclare que trois personnes perçoivent une rémunération de la part du Seuil : Sollers, Hallier et Ponge lui-même, bien que n’ayant jamais été officiellement membre du comité de rédaction. Ce geste de soutien financier illustre des enjeux de pouvoir et de lutte entre Gallimard et le Seuil. Cette dynamique stratégique est alimentée par l’ascendant que le donneur acquiert sur le receveur. Ponge est placée en situation de dette vis-à-vis du Seuil : « Vous n’avez certainement pas oublié que si nous [Gallimard et Ponge] avons finalement publié Pour un Malherbe, ce fut d’abord pour Paul Flamand [directeur du Seuil] que je commençais à l’écrire, et je lui dois bien grande récompense de cela. Vous savez aussi quels liens intellectuels j’ai noué avec les garçons de Tel Quel [14]. »

Plus sur la collaboration Ponge-Sollers

13 - La collaboration de Ponge avec Philippe Sollers, la figure montante du champ, ne s’arrête pas là. Le projet court, depuis 1954, d’une monographie consacrée à Ponge dans la collection « Poètes d’Aujourd ?hui » chez Seghers. Les deux hommes sont amis depuis l’époque de la Résistance :

À l’esprit curieux de poésie, de l’écriture et de l’expérience poétique, votre travail pose mille questions et propose mille réponses. [...] Vous réussissez en ceci : que jamais travail ne m’a donnée autant l’impression d’une absolue bonne foi ; [...] Artisan d ?une oeuvre divine, non par l’inspiration mais par l’analyse. [...] Je sais mieux qui vous êtes ! et heureux, très, d’être au nombre de vos amis. [...] Vous labourez profond [15].

14 - La Guêpe, Irruption et divagations (1945), Notes sur les Otages, peintures de Fautrier (1946) Dix courts sur la méthode (1946) sont déjà publiés par Seghers. Cependant, entrer dans la collection « Poètes d’Aujourd’hui », permettrait à Ponge d’ajouter son nom au tableau de la plus haute poésie contemporaine qui compte déjà dans ses tirages Eluard, Aragon, Michaux, Apollinaire. Il lui faut tout d ?abord trouver un préfacier. Pierre Seghers lance l’idée de Sartre. Les péripéties éditoriales commencent par une série de tractations. Les accords de Sartre, pour réutiliser son article sur Ponge de 1944, et de Gallimard, pour céder les textes pongiens prévus dans le volume parmi lesquels l’incontournable Parti pris des choses, sont nécessaires. De plus, Ponge est toujours sous contrat avec la fameuse maison d’édition. En 1956, Le projet est au point mort. Seghers insiste : « Que devient notre projet PONGE dans la collection « Poètes d’Aujourd’hui » ? [...] Je souhaiterais à présent que tu figures dans cette collection. Veux-tu que nous reprenions notre projet [16] ».

15 - Ponge souhaite clairement faire part de ses dernières tentatives textuelles telles « Les Pochades en prose », « My creative method » ou « Le Verre d’eau ». Il voit l’opportunité, grâce à Seghers, de gratter voire de décoller son étiquette de « poète des objets » et de donner à voir au plus grand nombre les nouvelles perspectives de sa pratique artistique. Il n’est donc pas enthousiaste à la reprise de l’article de Sartre concernant les écrits clos du Parti pris. Il envisage une lecture actualisée de ses textes. Sartre, c’est l’arrière-garde dévaluée ; Ponge préfère agir avec l’avant-garde. La préface est ainsi confiée à un écrivain de la nouvelle génération qui « connaît particulièrement bien [s]on oeuvre et susceptible d ?apporter un jour nouveau sur [s]es recherches et [s]es réalisations » [17] : Philippe Sollers. Les nouveaux écrits pongiens et le nouveau contexte intellectuel et théorique demandent une nouvelle préface. Le volume quatre-vingt-quinze de la collection « Poètes d’Aujourd’hui » consacré à Ponge est mis à la vente en 1963. Il contient quatre poèmes inédits donnés par Ponge. Sollers met l’accent sur le travail du langage et sur la trajectoire de l’oeuvre pongienne jusqu’aux années soixante. Ce bilan met à une certaine distance le passé, et ouvre sur l’avenir et la modernité littéraire qu ?incarnent à la fois Ponge et Sollers : « Elle [la monographie] nous vengera j’en suis sûr, Philippe S[ollers] et moi, de beaucoup de silences et de quelques appréciations malveillantes ou imbéciles [18]. »

16 - Les dons négociés permettent une réparation, celle d’un handicap perçu dans le cheminement vers la reconnaissance littéraire. L’alliance d’intérêts permet de se repositionner. Le sentiment d’injustice laisse place à la gratification mutuelle. Le don est exploité, détourné ou contourné dans une relation qui noue sans cesse don, négociation et utilitarisme. Les services rendus sont mutuels. Les acteurs sont quittes et la dette annulée. Chacun apparaît tour à tour un moyen pour l’autre d’arriver à ses fins. Le don s’instrumentalise. L’intérêt est enchevêtré au recours affiché à la solidarité.

Crédit : Contextes (extrait)
(sous-titrages : pileface)

Francis Ponge par Philippe Sollers
Fiche documentaire
Critique et extraits


[1Ponge (Francis) Paulhan (Jean), « Lettre de Francis Ponge de mai 1957 », n° 563, dans Correspondance, Paris, Gallimard, 1986, t. II, p. 207.

[2Ponge (Francis) Paulhan (Jean), « Lettre de Francis Ponge de mai 1957 », n° 563, dans Correspondance, Paris, Gallimard, 1986, t. II, p. 207.

[3Ibid. p. 208.

[4Ibid. p. 209.

[5Lettre de Ponge à Arland, citée dans la note 2 de la lettre 569 adressée à Paulhan, ibid., p. 212.

[6Lettre de Ponge de juin 1957, n° 575, ibid.,p. 217.

[7Bourdieu (Pierre), Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil [(...)

[8Sollers (Philippe), « Francis Ponge ou la raison à plus haut prix », dans Francis Ponge,Paris, Seghers.

[9Lettre de Ponge du 10 juillet 1960, n° 192, op. cit.

[10Sollers (Philippe), « Francis Ponge ou la raison au plus haut prix », art. cit., p. 37.

[11Ponge (Francis), « Entretien avec Carla Marzi, 1965 », Les Cahiers de L’Herne, 1986, p. 518.

[12Lettre de Sollers du Martray en 1959. La correspondance Ponge/Sollers est inédite. Archives Armand

[13Forest (Philippe), Histoire de Tel Quel, Paris, Seuil, 1995.

[14Lettre inédite de Ponge à Claude Gallimard du 17 février 1966. Archives Armande Ponge. Paris.

[15Lettre de Seghers du 30 juillet 1943. La correspondance Ponge/Seghers est inédite. Archives Armand.

[16Lettre de Seghers du 3 avril 1956.

[17Lettre de Seghers du 1er décembre 1960.

[18Ponge (Francis) Tortel (Jean), « Lettre de Ponge du 24 octobre 1963 », dans Correspondance 1.


Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)