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François Meyronnis : Le troisième sexe

D 28 février 2009     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

QUE VEUT UN HOMME ?

Le troisième sexe

Homme ou femme - il y a, depuis toujours, un grand remuement autour de l’identité sexuelle. Pour l’avouer franchement, cette ébullition bavarde ne m’a jamais beaucoup intéressé. Elle engendre même chez moi un énorme ennui.

J’ai le sentiment étrange - figurez-vous - de n’appartenir à aucune généralité ; d’être non seulement un écart par rapport au genre mais aussi par rapport à l’espèce.

Ce préjugé, mon appartenance à l’espèce humaine, ne m’a jamais convaincu ; et plus j’avance en âge, et moins il me convainc. Alors, depuis une position aussi décentrée, que dire des relations entre hommes et femmes ? - D’abord, revenons à quelques évidences.

La première, qu’entre les hommes et les femmes, il y a une faille. D’ailleurs le mot : « sexe » ne signifie rien d’autre que séparation. De cela, les sociétés humaines s’arrangent comme elles peuvent. Plutôt mal, en somme. Il y a des bricolages, on ravaude au jour le jour. Rien de très brillant, et ce n’est pas concluant, oh pas du tout !

De la guerre sexuelle, les humains proviennent tous - sur ce point, je ne m’excepte pas du lot. Nous avons été engendrés dans son chaudron, quoi qu’on en dise. Avec un certain bruit et une certaine fureur...

En vérité, dès qu’il y a du masculin et du féminin on constate un achoppement. D’où cette guerre perpétuelle, lardée de paix fourrée.

Qu’on se rappelle le prologue de l’Iliade. L’épopée commence par une querelle de ménage sur l’Olympe. Entre Zeus et Héra, ça barde ! Héphaistos, le dieu forgeron, en sait quelque chose. Sa boîterie vient de là - de l’hostilité entre son père et sa mère. Dans le couple divin, il y a du tirage - cela ne date pas d’hier.

Entre les sexes, ça clopine méchamment : on sort bien peu souvent de la guerre et de la boîterie. Sur ce fond calamiteux, l’espèce se reproduit, clopin-clopant. Bref, entre hommes et femmes, ça corpore et ça parlote - en traînant la patte.

On pense l’amour, en Occident, à partir de Platon. Bon, il y a des contre-feux. Lucrèce, par exemple. Et avant lui, Épicure. Mais le Banquet de Platon occupe une place cardinale dans la définition métaphysique de l’amour.

Éros sera donc envisagé comme carence et défaut, comme manque.

Ce qui se passe entre deux corps - dit Platon -, eh bien, ce n’est pas ça. Un tel sentiment de ratage est même ce qui donne notion qu’il y a un autre plan, en excès par rapport au plan corporel. Le ratage du sexe est un pont - qui assure le passage du sensible au suprasensible. Comme quoi la philosophie, dès son envoi, serait fondamentalement hystérique.

Puis on annonce que Dieu étant mort, il n’y a plus qu’à tordre le cou au suprasensible. Il s’agit d’un authentique renversement. Le surplomb qui coiffait le sensible, tout à coup on le met par terre. Ce qui s’installe alors comme domination universelle, Nietzsche l’appelle le « nihilisme ». Nous y sommes en plein. Le marché prime sur tout, il n’y a plus nulle part de région d’en haut. La donation du sens finit en brouet d’andouilles, et même les maîtres-sots - mettons : les médiatistes - sont visités par un doute.

Mais sur le plan sexuel, rien ne s’améliore. À ce stade, la frustration prend la place du manque. Et c’est encore pire. La souffrance augmente, et la détresse. On a renversé le platonisme, ce qui veut dire qu’on n’a fait que le renverser. Ce qui était en haut, on l’a mis en bas - un point, c’est tout.

La littérature de Houellebecq, par exemple, a l’avantage de saisir cette mutation. Que deviennent les rapports des hommes et des femmes à l’ère du nihilisme ? - La réponse est assénée avec un minimum de précautions : une foirade innommable.

Etle sentiment d’asphyxie est d’autant plus fort qu’on a rabattu le corps amoureux sur le corps anatomique - qui, à l’origine, est un corps disséqué. Ce repliage malencontreux ne remonte pas très haut dans le temps- exactement au XIXe siècle, comme l’a montré Michel Foucault. À partir de là, 1’« amoureuse humeur », comme disait Aragon, est subordonnée à la physiologie animale, au sens le plus étroit du terme.

Depuis, l’homme occidental s’embourbe dans ses préjugés anatomiques. Il commet l’erreur de s’identifier à une viande qui agonise, ce qui n’est pas très érogène. La croyance sexuelle - car il s’agit d’une simple croyance - repose sur cette identification. Ainsi l’emprise du sexe a-t-elle un aspect halluciné. Ce qu’on prend pour le plus intime, d’une factualité indiscutable, relève surtout du mirage. Il faut bien admettre que les femmes y croient un petit peu moins que les hommes.

Que montre la littérature de Houellebecq ou, en Amérique, celle de Bret Easton Ellis ?

Des niquedouilles qui s’emmanchent sur fond de ratage. Et avec ce ratage, on usine des produits éditoriaux qui ratent dans le langage en exhibant ce qui rate dans les lits. Non, ce n’est pas joyeux - mais cela se vend.

L’individu se goberge avec le « gros bon jouir », comme dirait Lacan. Autrement dit, avec le plaisir d’organe. En soi, pas grand-chose - un petit spasme. Mais accompagné, celui-ci, d’une gratification narcissique. Soyons précis. D’un côté, ça spasme. Et de l’autre, conversion dudit spasme en capital narcissique. Évidemment cette conversion est un leurre. Sauf que sans elle le plaisir d’organe s’effiloche - devient inconsistant. Il s’agit - je ne l’apprendrai à personne - d’un secret très éventé ; et même, d’un secret de polichinelle.

Quand le nihilisme prévaut dans tous les domaines, la croyance sexuelle s’approche dangereusement d’une rupture d’illusion. Une industrie ad hoc s’efforce de la relancer par des attrapes. Sur le versant féminin, compote sentimentale. Débridement pornographique, sur le versant masculin. Mais le malaise s’amplifie. Plus on renfloue le mirage, et moins il opère. Il tend à devenir son propre simulacre, une duperie dont les ressorts transparaissent de mieux en mieux.

Ce que montrent Houellebecq et Bret Easton Ellis, c’est comment le mirage s’étiole - et comment l’on passe progressivement à quelque chose de plus substantiel : à savoir le spectacle de la mise à mort du semblable. L’industrie pornographique, quant à elle, ne joue plus tellement sur la compulsion sexuelle. Elle table plutôt sur la compulsion de meurtre. La force d’un Houellebecq ou d’un Ellis, c’est d’en tirer toutes les conclusions. Même si leur littérature n’est pas très bonne, elle demeure une apocalypse du désir - elle révèle ce qui se passe, l’exténuation de la libido. Ainsi la libération des m ?urs, héroïque dans les années 60 et 70 du siècle dernier, débouche-t-elle sur une impasse sordide. Selon Houellebecq, il ne fait aucun doute que l’affranchissement de la sexualité aboutisse à une grande panne. Ce n’était, au surplus, qu’une farce - aussi illusoire que l’affranchissement politique qu’avait halluciné l’époque de ses parents. Son diagnostic est simple. On assiste à l’accomplissement de la prophétie de Proust - « Les deux sexes mourront chacun de son côté ».

Est-elle à la mesure de cette catastrophe, la psychanalyse ? - Franchement, rien n’est moins sûr. De toute évidence, elle patine. Elle devient une survivance : une viennoiserie bourgeoise. Vu ce qui se profile, il n’y a aucune raison de s’en réjouir. On en retourne à la bonne vieille normalisation anglo-saxonne, au formatage psychique, au contrôle biopolitique des corps.

Par rapport à cette situation déprimante, je me demande s’il ne serait pas temps de mettre en pièces la croyance sexuelle. Puisqu’elle opère comme un envoûtement, la capacité à résister à cet envoûtement donne la mesure de la liberté spirituelle d’un individu.

Avec le travail, le sexe est devenu l’un des avatars principaux du grappin. La société s’en sert pour extorquer le quidam à chacun - on l’utilise comme un opérateur d’amoindrissement. Les corps sexués deviennent autant d’impasses, faute d’une transposition probante dans le langage. En un mot, l’amour se parle de plus en plus mal. Comment sortir de cette nasse ? Comment ne pas finir ses jours dans un roman de Houellebecq ? Je propose de revenir sur l’erreur de base, qui est sous-jacente à la croyance sexuelle - à savoir la confusion du corps anatomique et du corps amoureux. l’apporte une bonne nouvelle : cette confusion n’est qu’une illusion récente et tout à fait dissipable. Car si tout se ferme, avec le nihilisme, on peut soutenir également le contraire - tout s’ouvre à chaque instant. Dans un sens, le pot au noir de la croyance sexuelle, cette région de brumes opaques, on n’a jamais été aussi près d’en sortir. Nous en sommes peut-être déjà sortis, malgré l’évidence du contraire.

Au fond, l’acte sexuel se passerait très bien qu’on y croie. La croyance ne le soutient aucunement ; au contraire, elle le parasite - elle vit à ses crochets. Car l’acte n’est pas une copulation entre deux quidams, ou alors très superficiellement. Il s’apparente plutôt à ce que les linguistes nomment un « performatif ». Il fait être le corps qu’il met en jeu - il le fait naître aussi. Il s’ensuit que le corps amoureux n’existe que dans l’acte de faire l’amour (chaque mot compte dans cette formule).

Le corps amoureux se distingue de celui de la quotidienneté. Seul l’acte me le donne, et l’être avec lequel je l’accomplis. Ainsi ne fait-on pas l’amour avec le corps de la vie-mort biologique. Il faut la rencontre d’un autre corps pour que le corps amoureux surgisse. Et il ne préexiste pas à cette rencontre.

L’acte dessine les contours d’un événement - c’est un levain qui fait lever l’événement.

Avec lui, l’événement lève. Comment ne pas comprendre que le corps amoureux est un corps événementiel ? La rencontre stimule le corps subtil-le réveille. Celui-ci double et redouble le corps physique. Où surgit le corps amoureux ? - Exactement à l’intersection du corps subtil et du corps physique. C’est pourquoi, dans toutes les traditions, il n’y a pas d’érotique sans initiation.

Reprenons. Le corps amoureux ne préexiste pas à la rencontre, ou plutôt existe-t-il potentiellement dans une corporéité subtile. Il ne vient au jour qu’en présence d’un autre corps. Il n’a rien à voir avec le corps que l’on économise, que l’on lave, que l’on entretient ; et pas non plus avec celui qui fait l’objet d’un narcissisme, lequel est beaucoup moins subtil qu’imaginaire, n’étant que le support d’une image. Le corps que l’on bichonne, dont on adonise la carcasse, ce n’est pas le corps amoureux.

Une chair qui tourbillonne autour des halos de la jouissance disperse les limites, interrompt la continuité du monde.

Seul un événement le donne, ce corps - et cet événement, on aurait tort de l’assimiler à un fait. La copulation ressortit au domaine de la factualité ; pas l’acte dont je parle. À cet égard, Lacan avait raison : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Aucune copulation ne suffit à asseoir un tel rapport - aucun fait.

Quand on baise avec sa viande, il n’en résulte que le plaisir d’organe ; et c’est ce qui fait écran à la jouissance. Celle-ci, on ne peut pas la circonscrire au coït ; encore moins l’enfermer dans les limites de l’anatomie. Elle survient par éclair, avec le moment extrême ; mais on ne doit pas la confondre avec une crise. Elle n’a rien de sporadique. « Sans jouissance - dit Angelus Silesius - rien ne subsiste. » Il y a donc une continuité secrète, interstitielle, de la jouissance. Car elle est la nervure même du temps. Ainsi le mieux que puisse atteindre un acte dit « sexuel », ce serait de se rendre disponible à cette illumination du temps par luimême.

Mais la question de l’érotisme - entre hommes et femmes - comment la disjoindre entièrement de celle de l’amour ? Sous la coupe du nihilisme, ce dernier se porte mal. On dirait presque qu’il agonise. D’ailleurs la spectacularisation du « sexe » permet d’oblitérer l’amour - ne serait-ce qu’en le cantonnant dans une sentimentalité bébête.

Ici le bon accueil réservé aux romans de Houellebecq constitue un symptôme.

Il y a tellement peu d’amour, et cette absence engendre un tel désarroi - une telle tristesse - que le tableau de cette sous-existence s’impose comme le produit éditorial par excellence.

Oui, pour faire exploser cette situation, je recommande de pulvériser la croyance sexuelle. Voilà, en somme, ma contribution à la philosophie des « Lumières » - pour laquelle j’ai, au demeurant, une inclination modérée. Je n’hésite pas à remettre en cause la théorie sexuelle de Freud. Elle a eu son utilité, en son temps. Elle a permis à Freud de faire barrage à l’influence de Jung - à endiguer ce qu’il appelait la . marée noire de l’occultisme », Mais, de toute évidence, nous n’en sommes plus là -le démoniaque ne se laisse plus endiguer aussi facilement. Il serait donc urgent de remplacer la théorie sexuelle par une érotique qui soit en même temps une poétique. Il faut extirper le corps amoureux d’une double emprise : celle de l’anatomie et celle de la psychologie. Si une puissance, si fragile pourtant, presque évanouie, au point qu’on la cherche avec un fanal, peut accomplir ce programme, c’est à mon avis la littérature.

Sur ce point litigieux, elle est en mesure de faire quelque chose - pas seulement de décrire, mais d’agir.

À condition, bien sûr, de ne pas tomber dans une idéologie de l’amour, dans un troubadourisme pour magazines illustrés. D’autant que l’amour est indifférent à la valorisation ; ne cesse de l’excéder, de la déborder. Dès qu’on le transforme en valeur, il prend la poudre d’escampette. C’est son genre, l’esquive ; quand on le fixe, il détale. Plus aucun amour dans la vulgarité.

La modulation du corps amoureux peut emplir une vie ; car elle prend la forme d’une spirale perpétuellement ouverte. L’être aimé, dit Bataille, c’est celui qu’on n’attend pas. Il a raison. Mais cela peut aussi bien être la même personne à chaque fois. Ce qui fait qu’on l’aime pose cet être comme singularité toujours surgissante, comme inattendue. Que cela arrive rarement ne prouve rien contre cette hypothèse, au contraire.

Je parlais d’une spirale. Dans l’acte, il n’y a pas qu’une tension vers le plaisir d’organe ; il y a une spire. « Et cette spire - dit Artaud - a toute l’importance de la plus puissante pensée. »

Tiens, et si le coït, ça pensait ? On en reste songeur. Et pourtant...

L’amour ne s’adresse qu’à très peu de gens, même s’il concerne tout le monde. Ce n’est pas un démocrate très convaincu. Pour une singularité, il peut être l’occasion de coïncider avec ce qu’il y a de plus vif en elle - d’acquérir une autre perception sur sa vie que celle d’un esclave. Dans un âge entièrement voué au calcul, à la mise en compétition des êtres et des choses par le marché, à leur mise en équivalence, il ouvre à une nouvelle forme de noblesse.

Cette noblesse n’a plus rien à faire avec le règne des valeurs, ni avec ce qui sert de mesure.

« Il n’y a pas de limite à la noblesse » - cette phrase de Valéry Larbaud m’a toujours servi de repère ; mais aussi de recours contre la bassesse militante des entourages et des milieux.

J’appelle une existence noble celle à laquelle rien ni personne n’extorque le quidam.

Cette noblesse n’advient que si on laisse en soi un certain vide. Personne n’est l’auteur de sa singularité - il faut seulement la laisser être. « Je est un autre » - selon la formule de Rimbaud. La singularité se produit au lieu de la plus grande altérité ; d’où j’infère sa noblesse, précisément. L’individu se replie sur soi ; pas la singularité. Elle n’existe que généreuse. Pour qu’elle se déploie, il faut ménager un vide - et que ce vide me révèle à moi-même comme l’étranger.

Je n’appartiens pas - j’ai commencé par le souligner. Je ne me reconnais dans aucune communauté, ni dans une généralité quelconque - je suis l’étranger ; et en tant que tel, j’ai un nom propre qui exprime une gloire infinie : divine !

Je récuse toute appartenance à l’espèce humaine, ma noblesse s’en trouverait outragée.

Comment peut-on accepter une limitation aussi grotesque ?

Il ne s’agit pas d’un solipsisme - la singularité s’écarte beaucoup d’un individu souverain. Elle exclut le tassement sur un Moi-je. Elle dénoue la subjectivité.

La noblesse d’une autre singularité oblige la mienne. Je n’ai pas d’autre morale, ce qui fait de moi un monstre. Mais la monstruosité n’empêche pas l’amour. Je pense qu’elle lui donne au contraire toute son ampleur.

L’amour s’éprouve sous la forme d’un sentiment. Mais ce n’est qu’une amorce, qu’on aurait tort de prendre pour la chose.

L’amour demande à être anobli.

Sans noblesse, il tourne facilement à son contraire.


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