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Marie Darrieusecq : Quelqu’une

D 28 février 2009     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

GUERRE ET PAIX DES SEXES

Quelqu’une

I. Le français, langue masculine

Dès l’école primaire, on m’a appris qu’il y avait deux genres en français : le masculin et le féminin ; que le masculin dominait la phrase ; mais qu’il y avait aussi un genre neutre. Je n’ai jamais vraiment pu repérer ou isoler ce genre neutre, il ressemblait toujours étrangement au masculin.

En français, dans une phrase standard, on commence par le sujet. Le sujet commande le verbe. Le verbe est suivi par des compléments, temps, lieu, manière... ou le sujet par des attributs. Tous ces ajouts déboulent en fin de phrase comme les moraines d’un glacier.

Le masculin domine toute la phrase. Si le sujet comprend un seul élément masculin et plusieurs éléments féminins, ce n’est pas le nombre qui prime, c’est le genre : les sujets féminins n’ont aucune incidence sur l’accord du verbe. S’il y a un homme et trois femmes dans une phrase, la phrase s’accorde au masculin. De même s’il y a cinq cents millions de femmes. « Les cinq cent millions de filles et le garçon sont contents  ». Mais il y a pire : s’il y a cinq millions de femmes et un chien, la phrase s’accorde aussi au masculin : « Les cinq cents millions de femmes et le chien sont contents  ».

C’est un peu blessant pour une petite fille de grandir dans cette langue, et d’apprendre à l’école qu’il n’y a rien que de très normal dans cet accord-là.

En anglais le genre est moins marqué : « the girls and the boy are happy », « the dog and the 500000 women are happy ». Il y a aussi des langues, assez rares, comme le basque, où le genre n’est pas marqué du tout par la grammaire.

Le basque, mon autre langue maternelle, ne donne en effet aucune indication de genre.

Le genre n’existe pas en basque. On peut parler d’un être humain pendant une heure, sans savoir s’il (si elle) est homme ou femme, et en restant ainsi très discret sur les rapports entretenus avec elle ou lui. Tout ce que le genre implique d’emblée en français, les conventions sur les hommes, les femmes, et leurs relations, toute cette codification a priori tombe. Alors qu’en français c’est dès les premiers mots, dès les premiers accords, que la musique sexuée se fait entendre.

Laguna en basque est l’ami ou l’amie, on le ou la découvre peu à peu dans ce qui est dit d’elle ou de lui, sans que nos a priori puissent intervenir trop vite.

Françoise Lhéritier remarque de plus qu’en français on commence les phrases par le masculin : on dit « le garçon et la fille sont contents  » plus facilement que « la fille et le garçon sont contents  ». C’est une des choses auxquelles je fais attention quand j’écris.

II. L’accord au féminin tend-il à disparaître ?

Non seulement les accords se font au masculin de façon prédominante, mais en plus, quand l’accord doit grammaticalement se faire au féminin (quand il n’y a que du féminin dans la phrase) il passe souvent à la trappe. C’est l’accord du participe passé qui est le plus fragile, notamment quand le e est muet. Voici des exemples glanés ici ou là ces derniers jours :

Dans un manuel de grossesse : « on est souvent fatigué après avoir allaité » ... !

Dans la « BD de l’été » de Libération (2-3 septembre 2006) : « la fille de Joyce est devenue folle ».

Dans le dernier roman de Christine Angot, Rendez-vous (p. 13) : « Pendant que j’étais sur scène ça m’avait aidé de le savoir dans la salle ». (C’est la narratrice qui parle.)

Dans un article de Libération sur la « perte de la féminité » due aux séquelles des chimiothérapies : « Marie aussi a subi une masectomie : "Pourtant [dit-elle] la perte des cheveux a été un coup beaucoup plus violent que l’ablation, ça m’a supris moi-même" ». Coquilles, lapsus... Les fautes d’accord au féminin sont innombrables.

Le correcteur automatique de mon traitement de texte m’interdit par ailleurs d’écrire « une petite détective ». Comme pour des centaines d’autres mots, il considère que « détective » ne s’accorde qu’au masculin.

III. Écrire en français dans un corps de femme

Même si je le voulais, est-ce que je pourrais vraiment raconter ma vie ? Comme écrivain - ou comme écrivaine... - je suis face à une langue qui m’oblige souvent à parler de moi-même au masculin. Pas au neutre, au masculin. J’ai la sensation récurrente de devoir imposer à mon corps de femme une langue d’homme... ou de devoir imposer ce corps de femme à cette langue d’homme, le français.

Quand j’écrivais Le Pays, en 2004, j’ai été confrontée très concrètement à ce problème de langue. Le prétexte narratif du Pays, c’est une grossesse, et une grossesse de fille : une femme enceinte d’un bébé fille. Il faudrait déjà dire : d’une bébé. Mais en français on ne peut pas, ce serait faire violence à la langue.

Voici donc un livre qui prend comme point de départ une sorte d’emboîtement gigogne d’utérus : un utérus enceint d’un être humain, lui-même porteur d’un autre utérus en formation (il faudrait évidemment pouvoir dire une être humaine elle-même porteuse). Un livre qui s’écrit sur neuf mois, et qui aurait besoin d’une langue au féminin, ou du moins d’une plus grande souplesse de la langue vers le féminin, d’une plus grande disponibilité au féminin.

Vers la fin du manuscrit, je bataillais avec un passage... Le bébé est né, ses parents la contemplent dans son petit lit... C’est la première fois que le lecteur, lui, la « voit ». J’essayais de rendre la sidération face à un corps surgi, un nouveau corps, une nouvelle personne sur la planète, quelqu’un qui n’était pas là avant : cette sidération qui accompagne toute naissance.

Il s’agit d’une fille, c’est crucial pour le roman. Me voici à batailler avec le pronom indéfini quelqu’un, en français... Quelqu’un n’est pas « indéfini », ni neutre. Quelqu’un est masculin. La preuve : il faut l’accorder au masculin. Même quand il s’agit du surgissement au monde d’un nouveau corps féminin.

Voici le passage :

Nous ouvrîmes la porte du fond, Diego et moi, et la lueur rose-orange dansa. Le tour de lit la masquait dans l’angle ; nous nous décalâmes, et nous la vîmes. Elle nous apparaissait d’un coup, petite, entière, poings fermés de chaque côté de la tête, jambes en grenouille ; et son petit torse se soulevait sous le pyjama. Elle dormait. La lumière tombait sur le haut de sa tête. Elle était déposée là, tranquillement. Sous le front bombé se croisaient des veines qui dessinaient des signes, des formes, des lettres. Elle plissait les yeux dans son sommeil, puis se détendait ; un rêve passait, un souvenir. [ ... ] Il y avait quelqu’un dans ce très petit corps, quelqu’un était venu ; si pliée et repliée encore, que nous pouvions la tenir dans nos deux mains ; mais qui se déploierait lentement hors de nous. [1]

Dire « quelqu’une », comme cela se fait parfois, c’est abaisser le niveau de langue. « Quelqu’une était venue ? » Au fond il faudrait oser écrire ça. C’est ce qui me venait sous la plume, spontanément. J’y ai renoncé pour ne pas violenter la langue, et détourner l’attention du lecteur. En revanche j’ai décidé de laisser au féminin l’accord des attributs « pliée et dépliée  ». La distance entre le sujet et ses attributs le permet, dans la phrase, sans trop forcer la langue.

Voilà où nous en sommes en français. Même chose avec le « on » soit disant neutre, qui s’accorde aussi au masculin. C’est entre autres pour ces raisons que le « je » que j’emploie dans le livre pour faire parler la narratrice est littéralement coupé en deux, et devient fréquemment une « elle ».

[?] àXXX

Sur les pronoms dits « indéfinis », je peux citer d’autres exemples dans Tom est mort, roman que je viens de terminer. La narration est portée par une voix de femme. Elle a perdu son fils, Tom. Très souvent j’ ai mis au féminin les pronoms dits « indéfinis », parce que l’expérience décrite concernait mon personnage. Quand l’expérience était plus immédiatement « universelle » » j’ai gardé l’accord conventionnel au masculin. Il y a un effet légèrement disruptif à bousculer les usages, qui peut gêner la fluidité de la lecture à un moment où le disruptif n’est pas l’effet voulu :

Je n’arrive pas à commencer. Dans ma tête tout pense à Tom et les idées me mènent à d’autres idées comme les escaliers mécaniques dans les centres commerciaux à Vancouver, des escaliers à plusieurs embranchements, plusieurs directions, alors qu’il faudrait commencer par le commencement, c’est-à-dire, le jour où Tom est mort, la date. Mais rien ne me semble chronologique là-dedans. Remonter le temps, jusqu’où ? Dérouler quoi ? Quel fil, qui irait vers cette conclusion sans rapport avec le reste ? Comme si les vies avançaient de façon sérielle, 1 + 1 + 1... Je vois la vie de Tom comme un arbre à l’envers, un arbre quand on est allongée dans l’herbe et qu’on se perd dans le feuillage.

Sur son mutisme :

Je croyais refuser de parler, mais déjà je ne pouvais plus parler.
Quand Stuart ce soir-là est revenu avec les enfants [ ... ] quand sont rentrés dans cette maison les membres restants de cette famille, mes lèvres se sont écartées autour d’un pathétique « hello  » et aucun son ne les a franchies. C’était mieux ainsi. Plus jamais je n’émettrais de hello ou de bonjour ou de good evening optimiste. Oui, c’était mieux ainsi [ ... ] Mais déjà je ne pouvais plus parler. Les réflexes du corps s’inversent. On devient puissante, malade de puissance. Un barrage se crée, une membrane, on se dote d’un nouvel organe au fond de la gorge. Parole ou déglutition. On ne meurt pas de mutisme. Mais les autres deviennent fous.

Ailleurs, j’ai pu laisser l’accord au masculin après on. J’ai accepté la convention du ,« neutre masculin » pour cette universalité qu’est notre condition mortelle :

Je conçois qu’on aime une ville, comme un corps, comme une créature. J’aime Vancouver. C’est la ville des vivants. Quand on meurt, on laisse quelque chose de soi à Vancouver, qui scintille dans les buildings, dans la mer, dans les forêts. Et on part en Australie. Les morts vont en Australie. D’un trait au-dessus du Pacifique, le plus grand océan de la terre, d’une rive à l’autre on est vivant et puis on est mort.

[?]

J’ai maintenant envie d’écrire un livre qui s’appellerait La Princesse de Clèves... Une réécriture, pour le dire très vite. Entre autres choses, un roman sur la sexualité féminine, la sexualité des petites filles. J’aimerais écrire des pages de ce livre en accordant les phrases selon la loi du nombre et non du genre : si le féminin domine en nombre, la phrase s’accorderait au féminin. Ca donnerait, je dis au hasard : « La princesse de Clèves, M. de Nemours et Mme La Dauphine étaient belles. » Déjà ça fait bizarre, n’est-ce pas ? Un certain changement... Une certaine révolution dans la langue, un renversement de point de vue. On peut imaginer d’aller plus loin, avec une domination linguistique totale du féminin : « Le Vidame de Chartres était ravie », « le Roi était charmante » ? Mais notre esprit français est tellement habitué à penser le monde au masculin qu’on dirait qu’il s’agit d’une écriture queer...

Il faudrait une langue possible au féminin. Ou sans genre, mais sans genre pour aucun des genres. Une langue où je puisse parler depuis mon corps de femme sans être obligée de me neutraliser.

Marie Darrieusecq


[1Marie Darrieussecq, Le Pays, Paris, P.O.L, 2005, pp. 295-296.


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