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Axel Khan : Différentiation et individuation sexuelle

D 28 février 2009     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

IDENTITES ET SEXUALITES

Différenciation et individuation sexuelles : de la sociobiologie aux spécificités de l’esprit humain

Ce bipède appartient au règne animal, à l’embranchement des vertébrés, à la classe des mammifères, à l’ordre des primates, à la famille des hominidés ; il est du genre Homo, espèce sapiens. Il s’agit de nous, en somme. Depuis Lamarck et Darwin au XIXe siècle, nous savons qu’il est le produit de l’évolution. Dans son second grand ouvrage intitulé The descent of man (« L’ascendance de l’homme »), publié en 1871, Darwin a en effet étendu à l’homme tous les principes de l’évolution qu’il avait établis dans son premier ouvrage de 1859, L’origine des espèces. De plus, il propose que les mécanismes évolutifs soient non seulement à l’origine des propriétés biologiques des êtres, de leurs formes, mais aussi de leurs comportements, y compris de ceux auxquels l’être humain confère des valeurs. En d’autres termes, la manière que nous avons de nous mettre en colère, d’être terrorisés, de nous comporter en société et de nous reproduire dérive peu ou prou des comportements qui se sont peu à peu mis en place dans les générations animales qui nous ont précédés. Par ailleurs, Charles Darwin fait l’hypothèse que la compétition sexuelle est le moteur de l’évolution. Cette dernière sélectionne les êtres les mieux doués à se reproduire efficacement. Les mâles et les femelles, le rôle principal échouant à ces dernières, choisissent de préférence un partenaire aux caractéristiques favorables, avec lequel ils escomptent avoir une descendance nombreuse et prolifique.

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 ? La société humaine est considérée comme un cas particulier des sociétés animales. Puisque les stéréotypes comportementaux d’Homo sapiens sont produits de l’évolution, ils sont gouvernés eux aussi par les gènes, et représentent les astuces inventées par ceux-ci pour se répandre avec l’efficacité maximale. Cela vaut pour l’art, la politique, la philosophie et la morale, si bien que Wilson appelle de ses v ?ux une société éclairée dans laquelle des généticiens remplaceront progressivement les prêtres, les philosophes et les politiciens. Pour la sociobiologie, par exemple, la poésie, la musique et les autres formes d’art peuvent être réduites à des arguments de séduction sexuelle.

Dans le monde de nature, le but des mâles et des femelles, gouvernés par leurs gènes, est d’assurer à ces derniers le succès optimal. Leur intérêt pour y parvenir diverge souvent. C’est pourquoi, lorsque la femelle peut subvenir seule à l’élevage du petit, l’intérêt du mâle est de la quitter bien vite et de féconder d’autres reproductrices auxquelles il transmettra à nouveau ses gènes. En revanche, si la mère seule ne peut assurer la survie de sa progéniture, il devient essentiel pour le reproducteur de la seconder. Le film La marche de l’empereur illustre cette indispensable coopération des partenaires reproducteurs afin, dans une nature hostile, de préserver la vie de leur descendant unique, porteur de la moitié des gènes de papa et de maman.

Afin que la femelle consacre tous ses efforts aux petits de son sang, beaucoup de reproducteurs (les lions par exemple) s’empressent de tuer la progéniture issue de la fécondation par un autre mâle. Afin de contrecarrer ce mauvais coup, dans lequel elles perdent leur investissement propre dans ces lionceaux de leurs lignages, les mères développent chez certaines espèces des stratégies ingénieuses. Certaines multiplient les partenaires mais trouvent le moyen de sélectionner leur sperme à leur insu, privilégiant la fécondation de leurs ovules par les spermatozoïdes du mâle de rang hiérarchique supérieur. Chez Homo, la période de fécondité est masquée. Dans l’un et l’autre cas, les différents mâles s’étant accouplés avec de telles partenaires ne peuvent savoir s’ils sont ou non pères des petits et, dans le doute, les préservent.

La guerre des sexes se manifeste également à un niveau infra-comportemental. Certains gènes reçoivent un « sceau parental » tel que seule la version transmise au f ?tus par le père ou la mère est active. En règle générale, les gènes d’expression maternelle préservent la femelle d’une croissance exagérée des individus de sa portée, ce qui la mettrait en péril et l’empêcherait de procréer ultérieurement. En revanche, le sort de la reproductrice est indifférent pour les intérêts du mâle qui transmet des gènes commandants, au contraire, la croissance maximale de la progéniture, quels qu’en soient les risques pour sa partenaire.

Et l’homme et la femme dans tout ça ? Pour la sociobiologie pure et dure, la question se pose peu, tout étant réductible au processus naturel résumé ci-dessus, manifestation de l’égoïsme des gènes. Récemment, on pouvait lire dans une célèbre revue de biologie le compte rendu d’un livre se proposant de réinterpréter les contes de fée. Pour l’auteur de cet ouvrage, si les princes charmants se marient avec la belle au bois dormant ou bien une charmante bergère, c’est afin de procréer et de transmettre ainsi leur potentiel génétique au maximum de descendants : « Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants ... ».

Cette manière de réinventer la roue apparaît à vrai dire d’une étonnante naïveté. Qui a jamais douté que l’attraction sexuelle joue en effet un rôle dans l’attraction mutuelle du prince et de sa princesse ? En d’autres termes, s’il s’agit de « découvrir » que le mammifère humain a en effet hérité de ses ancêtres animaux quelques comportements reproductifs, c’est enfoncer là des portes ouvertes. La véritable question, la seule méritant que l’on s’y arrête, est celle des mécanismes de l’humanisation des comportements sexuels dans notre espèce. Ces particularités sont, à l’évidence, la conséquence de l’accroissement des capacités mentales du primate humain et des circonstances le permettant.

La complexification considérable des mécanismes de l’esprit amène à superposer aux déterminants biologiques, héritage de l’évolution, des déterminants psychiques acquis par un individu dans son interaction avec autrui. Se forment ainsi des représentations mentales, imprimées dans l’esprit, dont l’influence sur les comportements interfère avec le programme inné, en modifie la signification, voire l’inverse. Il s’ensuit un bouleversement de certains programmes biologiques. Dans le monde animal, désir, sexualité, plaisir et reproduction forment un tout qui obéit à une seule et même logique. Il n’en est pas de même chez les hommes et les femmes qui ont su autonomiser le plaisir sexuel de sa finalité reproductive, et même parfois de la détermination du sexe ainsi qu’en témoignent les phénomènes d’homosexualité. La dissociation consciente entre un genre psychique et un corps de sexe déterminé aboutit même aux phénomènes de transsexualisme.

Cette interférence entre les pulsions innées et les images mentales construites explique sans doute le phénomène d’inhibition de l’inceste, érigé en tabou, ainsi que ses échecs. Entre frères et s ?urs existent, du fait de la stabilité du lien, une représentation de l’autre, le petit frère et la petite s ?ur, le compagnon de jeux, qui interfère à terme avec celle du partenaire sexuel éventuel, et l’inhibe. Un phénomène de même ordre est d’ailleurs déjà observé chez les primates non humains. L’inceste est hélas fréquent entre pères et filles. La raison en pourrait être l’absence de contradiction formelle entre la pulsion de domination sexuelle, de possession, et le pouvoir paternel dans des sociétés marquées par des millénaires de patriarcat et de machisme.

Un autre attribut de l’esprit humain est sa capacité à s’interroger sur la pensée des autres, à prévoir leurs réactions et à s’efforcer de les manipuler. Là pourrait résider le phénomène singulier, propre à notre espèce, de la pudeur en amour. Nous sommes les seuls animaux à nous isoler pour nous accoupler. Les partenaires du couple, en présence d’observateurs de leurs ébats, s’interrogeraient sur l’impression laissée chez le spectateur, sur les comportements induits et les menaces que cela leur ferait courir.

Par ailleurs, la rencontre amoureuse constitue une forme privilégiée d’expérience d’une altérité essentielle à l’homme. Tout être soumis à un programme génétique humain ne peut accéder à la plénitude de ses moyens mentaux que grâce à l’interaction avec d’autres êtres possédant les mêmes caractéristiques, quoiqu’irréductibles à lui. Cette relation à autrui, consubstantielle à l’émergence de l’homme, prend une dimension singulière lorsque s’y ajoutent les mécanismes du désir, du plaisir et des projets partagés. Dans le monde animal, des mécanismes hormonaux existent qui, selon le cas et les espèces, stabilisent plus ou moins le lien affectif entre les partenaires sexuels. Chez nos semblables, ces processus sont renforcés, voire peuvent être remplacés par la vigueur de l’image psychique de l’autre devenant essentielle à la possession de soi.

Au total, l’affirmation selon laquelle les couples de notre espèce reproduisent certains des mécanismes évolutifs hérités de nos ancêtres est recevable, mais banale. En revanche, réduire la complexité de la manifestation du sexe et de l’édification du genre, de la vie amoureuse à ces mécanismes procède d’un réductionnisme vulgaire.

Les circonstances évolutives ont doté Homo sapiens de ses capacités psychologiques avec deux de ses attributs principaux, la conscience du rôle de l’autre pour être conscient de soi, et l’interrogation sur les intentions d’autrui, les efforts pour les manipuler, notamment pour influencer le regard que l’autre porte sur soi. Par là sont modifiées en profondeur, humanisées, les conséquences des déterminants biologiques de l’instinct de reproduction et de compétition sexuelles dont, bien sûr, l’homme a hérité aussi.

Entre le réductionnisme sociobiologique et l’affirmation militante, mais peu crédible, selon laquelle, chez nos semblables, le genre, ensemble de stéréotypes socialement construits, précède le sexe, émerge l’image d’un Homo sapiens possédant la capacité de se réapproprier ses déterminismes innés, en particulier sexuels. C’est là que réside la spécificité de l’humain, et non pas dans une essence radicalement différente de celle du reste du vivant, en particulier des autres animaux. L’esprit humain, formé par le commerce intersubjectif au sein d’une société de semblables, a la capacité de connaître, de diversifier et d’assumer les ressorts biologiques et psychiques de ses actions.

Axel Khan


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