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Gaspard Koenig, à cheval sur les traces de Montaigne !

De Bordeaux à Rome

D 10 novembre 2020     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’écrivain philosophe a refait le voyage de l’auteur des « Essais », de Bordeaux jusqu’à Rome, en passant par le Bassin parisien, Mulhouse, Bâle, Augsbourg, Padoue, Bologne, Florence. C’était il y a 440 ans sur fond de guerres de Religion et d’épidémies de peste.

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Extraits de ses Chroniques dans Le Point
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Chronique du 5 juillet : Les préparatifs et le début du voyage

Propos recueillis par Sébastien Le Fol


Au pas. Gaspard Kœnig et Destinada, une jument âgée de 6ans, qui sera sa monture.
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Confronté aux guerres de Religion, aux épidémies de peste et aux « épines domestiques », que fit Montaigne ? Il partit voyager, de son château périgourdin jusqu’à Rome en passant par le Bassin parisien, la Champagne, les Vosges, le Rhin, la Bavière, le Tyrol, la plaine du Pô et la Toscane. « Le cul sur la selle », Montaigne oublie ses soucis, calme ses douleurs et se laisse porter par de longues rêveries, qui alimentent « ses plus larges entretiens ». Il s’agit bien d’une fuite, assumée comme telle. Dans ses Essais, Montaigne vante d’ailleurs la « science de fuir », selon lui commune à tous les cavaliers. Car les chevaux restent des proies, toujours aux aguets, prêts à détaler. Sans doute les cavaliers finissent-ils par leur emprunter ce caractère méfiant. Mais la fuite est aussi une liberté. En s’affranchissant des luttes quotidiennes et de leurs mesquineries, en glissant entre les clans et les sectes, elle facilite la tolérance. En redonnant la maîtrise de soi, elle permet de s’ouvrir aux autres. Tel est le cœur du projet humaniste. « Je sais ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. »

Quatre cent quarante ans plus tard jour pour jour, je me suis embarqué sur le même itinéraire, fuyant à mon tour le monde de Donald Trump, du Covid et des algorithmes prédictifs pour mieux aller, par des voies détournées, au contact de mon époque. Certes, le voyage à cheval a bien changé depuis le XVIe siècle. Montaigne faisait des étapes de 60 kilomètres, entouré d’une douzaine de gentilshommes et de servants, en changeant de monture à chaque halte, parfois même au milieu de la journée. Il se targuait de ne pas savoir « équiper un cheval de son harnais » et faisait porter ses nombreux bagages par des animaux de bât. Les premiers guides, comme Le Guide des chemins de France, de Charles Estienne, ou la Cosmographie universelle,de Sebastian Münster, donnaient aux voyageurs de solides indications sur les routes, les gîtes, les relais ou les « repeues »(les pauses). Rien de tel aujourd’hui. En quelques décennies, le cheval est devenu une curiosité, relevant davantage du Vieux Campeur que des mousquetaires. Il me faut ménager ma seule et unique monture en terrain hostile, au milieu des camions et des motos pétaradantes. Mon simple point commun avec mon illustre prédécesseur, c’est de faire« des journées à l’espagnole, d’une traite : grandes et raisonnables journées »,où l’on déjeune en chemin d’une pomme, d’une tomate et de quelques noix. Mon unique avantage sur lui, c’est la technologie : alors qu’il se plaignait de ne pouvoir emporter tous ses livres, j’en ai chargé des dizaines sur ma tablette.

  • Entraînement. La préparation s’est déroulée dans le Calvados.
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  • Spécialistes. Alice et Antoine Castillon ont formé Gaspard Kœnig et fourni sa monture.

  • Technique. L’écrivain a aussi appris à ferrer un cheval.

  • Matériel. Prêt pour le départ, Gaspard Kœnig vérifie sa selle, faite sur mesure.

  • Équipement.Le bagage se doit d’être le plus léger possible.

Équipement. Le bagage se doit d’être le plus léger possible.Problèmes et avanies.Dès les premiers jours, la traversée du Périgord m’a certes enchanté avec ses vallons boisés et sa pierre de calcaire aux reflets toscans, mais aussi familiarisé avec toutes les avanies possibles du cavalier randonneur : chemin bouché par un tronc d’arbre, pont impraticable (chercher le gué !), pré mal clôturé, foin pourri, carte inexacte, bagage mal fixé, épiceries fermées, plaies du cheval et du cavalier pour lesquelles nous faisons pommade commune… Mes maigres talents de bourrellerie et de maréchalerie ont déjà été mis à l’épreuve par un rivet rompu sur une sacoche et un fer tordu qu’il a fallu ôter puis remettre en place. Le plus décourageant, c’est de trouver à l’entrée d’un charmant chemin ombragé trois marches en béton, anodines autant qu’inutiles pour l’homme, infranchissables pour le cheval. J’ai alors décidé de suivre dans ces chroniques les recommandations deJacques Lacarrière, marcheur émérite, qui refusait d’ennuyer son lecteur avec des considérations sur les ampoules au pied ou les courroies cassées, en proclamant que les écrivains voyageurs dignes de ce nom « ne nous parlent jamais de leurs jambes ». N’en parlons plus, donc.

Arrivisme perpétuel. Là où, en revanche, j’espère m’inspirer de Montaigne, c’est dans l’esprit du voyage, fondé sur le cheminement bien davantage que sur la destination. Montaigne cultive l’art des détours, des « sauts et gambades », dans l’écriture comme sur les chemins. Ses compagnons de route se plaignaient de ses caprices incessants au gré des rencontres et des envies, car il revenait sur ses pas, dessinant des boucles, projetant soudain de pousser jusqu’à Cracovie - et boudant les lieux trop fréquentés, embryons de la frénésie touristique. Comme l’écrit son secrétaire, qui tient la plume de son journal de voyage : « Il n’allait, quant à lui, en nul lieu que là où il se trouvait ; il ne pouvait faillir ni tordre sa voie, n’ayant nul projet que de se promener par des lieux inconnus. » Comment se perdre quand on ne cherche que le passage ? Il faut réhabiliter le voyage contre le transport, le nomadisme contre la bougeotte.

Qu’il est cependant difficile pour notre esprit de résister à l’envie d’arriver ! Dans cinq mois, je veux arriver à Rome. Demain, je veux arriver à Limoges. Tout de suite, je veux arriver au bout du chemin. Cet arrivisme perpétuel nous éloigne d’autant du moment présent et nous prive de mille observations des sens et de l’esprit. C’est peut-être la source de nos maux, sans doute celle de notre ennui. Montaigne s’étonne à l’inverse de ne pas s’ennuyer à cheval : « Les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoi qu’il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas, comme ceux que nous mettons à quelque chemin desseigné. » Traduction en français moderne : quand on suit une route toute tracée, on s’ennuie trois fois plus que lorsqu’on se promène en liberté. Il faut apprendre à virer de bord, à improviser. À rebours d’une société de plus en plus réglée, enrégimentée, planifiée, nous devons cultiver l’intempestif.

Ce voyage doit donc être l’exact opposé de celui que j’avais entrepris, il y a deux ans, à la découverte de l’intelligence artificielle. Le cheval, avec son lot quotidien d’imprévus, est une bonne école. Il force le hasard et provoque la rencontre : avec les cantonniers qui cassent la croûte au bord de la route, avec la maîtresse d’école de Champcevinel qui vient montrer la jument aux enfants (ils ont le même âge : 6 ans), avec l’agriculteur de Saint-Étienne-de-Puycorbier qui me sert le tourin du Périgord, une soupe aux œufs et à l’ail (revenu dans de la graisse de canard, bien sûr). Plus je m’écarterai de l’itinéraire de Montaigne, plus je lui serai fidèle. Plus je perdrai mon temps, plus j’en gagnerai. Plus je m’essaierai, moins je me figerai.

  • L’aventure commence. Le 22 juin, Gaspard Kœnig prend la route….
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  • …sur sa monture, Destinada.

  • Départ. Le point de départ est Saint-Michel-de-Montaigne, où se trouve la propriété familiale de l’humaniste.

  • Tour Montaigne. Une malle de voyage, remarquablement légère, ayant appartenu à Michel de Montaigne.

  • Pèlerinage. La veille du départ, Gaspard Kœnig s’est rendu dans la tour Montaigne, lieu de retraite de Michel de Montaigne.

Aspirateur. La veille du départ, j’ai visité avec solennité la fameuse Tour de Montaigne,

qui a gardé les traces de ses diverses reconversions, comme grenier à foin puis mur à graffitis. Les marches des escaliers sont creusées par des siècles de déambulations. D’époque, il reste la malle de voyage, remarquablement légère : le bois clouté, c’était le Polytex du XVIe siècle. D’une main tremblante, j’ai eu le privilège d’en ouvrir le couvercle. Allais-je y trouver quelques vieux écus ? Ou les pages manquantes du journal de voyage, de Saint-Michel-de-Montaigne à Meaux, qui feraient la lumière sur la mystérieuse mission diplomatique dont Montaigne aurait été chargé ? Que nenni : y reposaient en majesté un aspirateur et des produits de nettoyage. Ainsi la malle garde-t-elle aujourd’hui un usage modeste, familier, essentiel. N’est-ce pas le meilleur hommage à rendre à un philosophe qui se moquait des esprits graves et aurait honni les pédants qui aujourd’hui organisent des colloques ou déterrent ses ossements ?

Je me suis donc muni, pour ce voyage, de l’aspirateur de Montaigne. Je vais, aspirant ce que je vois et ce que j’entends, fourrant dans mon sac ces dizaines, bientôt ces centaines ou ces milliers d’histoires individuelles, si loin des catégories sociologiques et des concepts politiques que l’on fabrique dans les capitales. « Les mœurs et les propos des paysans, écrit Montaigne, je les trouve communément plus conformes aux prescriptions de la vraie philosophie que ne le sont ceux de nos philosophes. » Il y a moins de paysans aujourd’hui, mais tout autant de philosophes éparpillés dans les replis du territoire, et qui n’attendent que le bruit des sabots sur les pavés pour se confier§

Chronique du 26 août : Du bon usage du snobisme

Le cheminement de notre philosophe l’amène à se recentrer sur l’essentiel. Et à redécouvrir le miracle de la pensée en mouvement.


Allégé. Pour soulager sa monture, Desti, Gaspard Kœnig s’est peu à peu délesté du superflu, au propre comme au figuré.
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Dans la vie civile, j’aime les palaces rococo, les vestes en lin et les clubs anglais. Bref, j’suis snob, comme dans la chanson deBoris Vian, qui précisait d’ailleurs : « J’suis snob.[…] J’fais du ch’val tous les matins. Car j’ador’ l’odeur du crottin. » Autant dire qu’après deux mois de randonnée « le cul sur la selle », comme l’écrivait élégamment Montaigne, j’ai dû revoir mes prétentions. Contraint et forcé, j’ai appris l’inverse du snobisme : l’art du dépouillement. Pour soulager ma monture, mon paquetage a été réduit au strict nécessaire : deux tee-shirts, deux slips, deux paires de chaussettes, deux pantalons, des vêtements de pluie et une tente de 600 grammes. Je partage la trousse à pharmacie avec ma jument (y compris le thermomètre, désinfecté après usage). Mon matériel de maréchalerie a été impitoyablement réduit à la scie à métaux. Même ma fourchette en Inox a été coupée en deux pour perdre en poids ; je m’en suis finalement débarrassé : à quoi bon une fourchette quand on possède une cuillère ? Mon corps a suivi de lui-même ce processus d’émondage, perdant sans effort ses 15 kilos de trop. Comme Montaigne, j’en arrive même à oublier mes douleurs (la « maladie de la pierre » pour lui, les acouphènes pour moi). Quant à Desti, elle n’a pas une boucle inutile sur sa selle, dont les quartiers ont été sacrifiés pour laisser place à de simples fenders, tandis que son filet se transforme à volonté en licol.

Esthétisme. De ce souci d’épuration surgit une forme d’esthétique. Malgré leurs trous naissants, mes tee-shirts en mérinos sont d’une sobriété raffinée. Mon jean a la belle allure du vrai denim, mon chapeau australien ultrasouple est patiné par les griffures de branches, le cuir du harnachement luit au soleil.« Cow-boy, où est ton colt ? »me lança un terrassier lors de ma traversée de la Marne. Je n’ai pourtant pas cherché à me déguiser. Obéissant comme les gardiens de bétail aux strictes contraintes du voyage à cheval, j’ai naturellement retrouvé leur style.

Ne possédant rien de trop, rien ne me manque. C’est une satisfaction que connaissait bien Montaigne, lecteur des stoïciens :« Les biens de la fortune tous tels qu’ils sont, encore faut-il avoir le sentiment propre à les savourer : c’est le jouir, non le posséder qui nous rend heureux. »Je jouis de ce qu’on m’offre au passage, en sachant que je n’emporterai rien avec moi. N’ayant plus de résidence fixe, j’échappe à toute tentation de thésauriser. Quand la mairie d’Épernay me demanda de remplir un formulaire d’autorisation pour le droit à l’image, j’inscrivis comme domicile« itinérant », ce qui me sembla la réponse la plus exacte. Pourquoi pose-t-on si souvent cette question ? N’est-on pas « chez soi » partout où l’on s’installe ? J’ai perdu l’habitude de prendre des clés dans ma poche. J’ai dormi dans une yourte, dans une tente, dans une caravane, dans un tipi, dans un mobile home, dans un salon en travaux, dans un dortoir de vendangeurs, dans un abri de pèlerins… Je me satisfais d’un toit et d’un point d’eau. La seule chose qui m’importe, c’est la chaleur de l’accueil.

Je partage ainsi le dégoût de Montaigne pour l’abondance, misère de notre époque. « Ce n’est pas la disette, écrit-il,c’est plutôt l’abondance qui produit l’avarice. » Avec mon fil et mes aiguilles, je mets un point d’honneur à réparer plutôt qu’à racheter. Mon rapport à l’argent s’est inversé. En tant que snob, je dépensais sans compter. À présent, j’examine chaque étiquette. Non pour gagner du « pouvoir d’achat », mais au contraire pour me rapprocher du prix juste, celui qui rémunère le producteur plutôt que les intermédiaires. Payer 5 euros une « salade fraîcheur »sous plastique quand on peut acheter deux tomates, des œufs et un concombre pour trois fois moins cher me semble le comble de la vanité. N’est-ce pas le sens premier de « l’économie », science de l’échange qu’Aristoteopposait à la « chrématistique », passion de l’accumulation ?

S’ouvrir aux autres. Au dépouillement matériel répond un dépouillement affectif. J’ai tout le temps de penser à mes proches, tout le loisir de les assurer de mon amour, mais ils ne me manquent pas, au sens où le manque est une passion triste, un symptôme d’incomplétude.« Il faut avoir femme, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut, recommande Montaigne,mais non pas s’y attacher en manière que notre heur en dépende. » Car « la plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi ». Ce solipsisme est tout sauf un égoïsme. C’est une manière d’être en harmonie avec soi-même, autonome, qui permet d’autant mieux de s’ouvrir aux autres. Quand un ami m’accompagne (souvent en VTT), je me réjouis. Quand il me quitte pour rejoindre une gare, je n’en éprouve aucun regret. Je rentre dans mon arrière-boutique, comme disait Montaigne, qui m’attend toute fraîche, toute propre, avec la promesse toujours tenue d’un long monologue intérieur. N’est-ce pas la finalité même du voyage que de « prendre tout loisir de s’entretenir soi-même » ? À l’inverse, le tourbillon relationnel dans lequel nous plonge la société, les milliers d’amis virtuels qui nous« likent »jusque dans notre chambre à coucher, ne témoignent-ils pas d’une incapacité débilitante à rester seul avec soi ? Pourquoi nous fuir ainsi nous-mêmes ?

Ce qui vaut pour le corps vaut pour l’esprit. Peu à peu, j’ai rationné ma nourriture spirituelle. J’ai abandonné les journaux et les livres ; en huit semaines, je n’en ai lu qu’un sur mon Kindle (Bartabas, roman,de Jérôme Garcin), faute de temps, mais aussi de désir. Je préfère recoudre une sacoche, étudier l’itinéraire ou faire brouter ma jument.« Est richement accomplir le vœu de pauvreté, d’y joindre encore celle de l’esprit », écrit Montaigne, qui détestait savanteaux, pédants et autres « ânes chargés de livres ». Il faut savoir cultiver son expérience en oubliant quelque temps les amas d’études et d’analyses savantes, trop savantes, dont les concepts sophistiqués se transforment en œillères. Montaigne l’érudit savait aussi congédier les réflexions des autres.

Laisser planer l’esprit. À quoi pense-t-on alors quand on est de six à huit heures par jour sur la route ? À mille broutilles logistiques. À quelques obsessions lancinantes. À de grandes questions sans réponses. Mais aussi à rien. Tel est le miracle de la pensée en mouvement, ce plaisir gratuit, recherché de Rousseau àHouellebecqen passant par Nietzsche : laisser planer l’esprit. Je me suis surpris à devenir musique. Au départ de Loisy-sur-Marne, pendant une bonne dizaine de minutes, ma tête ne fut remplie que d’une mélodie lente et grave, revenant en boucle : le dernier mouvement de la dernière sonate de Beethoven. Le claquement des sabots donnait la mesure. Desti était la cheffe d’orchestre et mon subconscient le concertiste. Je me suis réveillé à l’approche d’un pont sur la Marne, repu de néant.

Je ne ferai pas du dépouillement une règle de vie absolue. Je triche un peu. J’ai mis dans mes bagages des furlane, ces chaussons vénitiens en semelles en pneu et étoffe de velours, modèle Modigliani, couleur« viola anarchico ». Je les enfile à chaque étape. C’est chaussé de ces souliers cardinalesques que je remue le foin et que je pisse dans les ronces. On excusera cette snobissime rechute. Je rêve à mon retour d’un whisky fumé dans un club anglais. Mais comme les stoïciens se livraient à des cures de pauvreté volontaire, je continuerai à me réserver des espaces ou des périodes de dépouillement. « Antifragilité ! » s’exclamerait Nassim Nicholas Taleb, qui nous conseille de cultiver une résilience rigoureuse, de bâtir un refuge matériel et moral où s’abriter en temps de crise. « Sagesse », dirait plus simplement Montaigne, qui la définissait comme une « éjouissance constante »

Chronique du 14 octobre : Kafka à Augsbourg

En traversant l’Europe à cheval, l’écrivain ne pensait pas buter sur autant de frontières physiques et bureaucratiques.


Caméléon. Gaspard Kœnig et Desti en Allemagne. Ils se fondent dans le paysage comme Montaigne se fondait dans la foule au nom du respect de la diversité.
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Il n’y a plus de frontières enEurope, dit-on. Ceux qui en sont convaincus feraient bien d’essayer de les franchir à cheval. Je réside à Londres, je suis parti deFrancepour parcourir les pays fondateurs du traité de Rome, et je monte une jument espagnole : avant mon départ, j’ai donc poliment demandé des instructions à la Commission européenne. L’affaire, complexe, stratégique, est remontée jusqu’au numéro deux de la direction de la santé. Après étude du cas, j’ai reçu des liens renvoyant vers une bonne centaine de pages de documentation légale, avec ce commentaire savoureux : « On peut y arriver ! »

Il en ressortait que ma situation était assimilable au transport de chevaux par camion. Je devais donc me munir d’un certificat valable douze jours et délivré après quinze jours de stationnement dans le lieu d’origine (pour prouver l’absence de maladies infectieuses). On comprendra aisément que ces modalités ne pouvaient s’appliquer à la randonnée à cheval, sauf à faire une pause de quinze jours tous les douze jours, repoussant mon arrivée à Rome à 2022… Je suis donc parti nez au vent, muni du passeport de ma jument dûment vaccinée et d’un certificat de bonne santé signé par un vétérinaire.

Faire demi-tour. Les ennuis commencèrent au poste-frontière de Bâle. Pour entrer enSuisse, je m’étais procuré auprès de la chambre de commerce un carnet ATA (admission temporaire). Ne pouvant alourdir mes sacoches, je n’en avais gardé que la première page, la seule qui fût signée et tamponnée. Le douanier suisse qui a examiné mon cas a souri de ma naïveté. Je dus faire demi-tour avec Desti, privée de dix jours de chemins plats le long du Rhin.

La Suisse ne fait pas partie de l’Union européenne (UE), même si elle a récemment confirmé par une votation d’initiative populaire le principe de libre circulation. Mais au sein de l’UE, des avanies encore plus pénibles me furent réservées à la sortie de l’Allemagne. Je voulais être en règle pour passer les Alpes sans encombre aux frontières autrichienne et italienne.

« Zertificat ».La directrice de l’administration vétérinaire d’Augsbourg, la Veterinäroberrätin (un mot à prononcer d’une voix forte sans reprendre sa respiration), a hurlé pendant trois heures : il lui fallait un « Zertificat » (« certificat ») attestant que l’écurie de départ était saine. J’eus beau lui expliquer que Desti avait, par la suite, été accueillie dans une bonne centaine de box, abris, pâtures et jardins plus rocambolesques les uns que les autres, ces remarques de bon sens ne pénétraient pas son logiciel neuro-bureaucratique : il lui fallait le Zertificat, le Zertificat ! Seule la réactivité de la préfecture du Calvados m’a sauvé. C’était Kafkaà Augsbourg.

Si je peine à traverser le cœur du continent européen avec une jument, je n’ose imaginer ce que doivent subir les réfugiés syriens. La vie n’entre jamais dans les bonnes cases. À l’échelle de deux millénaires de civilisation européenne, les nations ont rarement été aussi fermées. Dans son journal de voyage, Montaigne ne se pose pas une seule fois la question des frontières. Il lui faut expliquer sa situation aux portes des villes (il admire d’ailleurs, comme Montesquieu le fera plus tard, le mécanisme automatique de celles d’Augsbourg), parlementant auprès d’êtres humains capables de comprendre les motivations d’autres êtres humains.

Hymne à la libre circulation. Montaigne se déplaçait avec son blason, qu’il faisait parfois peindre sur les murs des auberges, mais sans Zertificat. Un peu plus de deux siècles après, les Mémoires de Casanova furent un hymne à la libre circulation. Encore au début du XXe siècle, Stefan Zweig voyageait sans passeport à travers le monde. Loin du fantasme du « village global », notre modernité a cadenassé l’espace.

Il serait plus que jamais nécessaire d’établir ou de rétablir ce que Kant appelait un « droit de visite » universel. À cheval, à pied ou même en transport carboné, chacun devrait pouvoir rendre visite à l’ensemble de ses compatriotes terriens. Montaigne préférait ainsi la « liaison universelle et commune » à celle arbitrairement créée par les nationalités. Le voyage, c’est le plaisir de la différence. Quand, à son réveil, Montaigne pensait à son itinéraire et imaginait ce qu’il allait découvrir dans la journée, il se levait « avec désir et allégresse (…), recherchant toutes occasions d’entretenir les étrangers ».

Mélange d’appréhension et de curiosité. De même, je ficelle chaque matin mon paquetage avec un mélange d’appréhension et de curiosité que ne me donnaient plus depuis longtemps les bagages en cabine. À quoi ressembleront les chemins ? Qui viendra à ma rencontre ? Où dormirai-je ? C’est à travers ce « commerce des hommes », recommandé par Montaigne pour l’éducation des enfants, que se forge notre propre personnalité. On en retient ce qui nous correspond le mieux. « Un honnête homme, conclut Montaigne, c’est un homme mêlé. »

Mais ce droit de visite ne saurait se confondre avec un droit de conquête. Montaigne a dénoncé parmi les premiers la colonisation du Nouveau Monde et la « contagion »du mode de vie occidental, ruinant les cultures locales. De même, pour le voyageur, c’est au nom de la diversité que Montaigne exige de se mêler autant que possible à la population. « La seule variété me paie, et la possession de la diversité », explique le philosophe en chemin. Il fuit les communautés françaises, comme à Padoue où les gentilshommes des écoles restent entre eux, insiste pour goûter les plats traditionnels, se fond dans la foule –comme à Augsbourg avec un bonnet fourré traditionnel– et pousse le scrupule jusqu’à apprendre la langue du pays, écrivant la dernière partie de son journal dans un italien nouvellement acquis.

Des « coucou » de Disneyland. À notre époque de tourisme de masse, le cheval me permet de redevenir ce visiteur singulier qu’on accueille à l’écart des circuits tout tracés. La traversée, rare et imprévue, de sites touristiques comme les bords de la Loire, Vittel, Meersburg ou Füssen m’a soudain fait perdre toute amabilité : je suis passé froidement sans répondre aux interpellations, qui n’étaient plus des salutations, mais des « coucou » de Disneyland. Fidèle à saint Augustin, je m’efforce de faire à Rome comme les Romains, et à Augsbourg comme les Bavarois : je me suis même surpris à respecter les feux de signalisation pour les piétons.

S’agissant de la langue, je ne promets pas au lecteur de poursuivre cette chroniquein italiano,mais je refuse obstinément de parler anglais. Je me débrouille en Allemagne comme en Italie en combinant rudiments scolaires, force mimiques et Google Translate… Depuis que je me trouve de l’autre côté des Alpes, j’adopte d’ailleurs le conseil de Montaigne : employer seulement les premiers mots qui me viendraient à la bouche, latins, français, espagnols, ou gascons, et y ajouter la terminaison italienne. Funziona bene ! (« Ça marche ! ») Et pour achever l’acculturation, certains prétendent même que ma moustache de trois mois me fait ressembler à un partisan séparatiste du Sud-Tyrol…

Intégration des nouveaux venus. Le droit de visite ne consiste pas non plus, y compris dans sa formulation par Kant, en un droit d’installation. Si l’on me reçoit aussi chaleureusement, c’est que je suis de passage, ne représentant aucune menace. Mais j’ai pu constater, au cours de ma traversée des villages, combien l’intégration des nouveaux venus est complexe et longue. Lors de mon entraînement, j’avais été frappé par une conversation avec une habitante du Calvados : elle était née à la ferme, tout comme sa mère, mais ses grands-parents étaient venus de Belgique à la fin des années 1930. Résultat, on l’appelait encore « l’Étrangère ».

Ma propre famille, fuyant l’Alsace en 1870, a mis des générations à être acceptée en Normandie. Aussi n’est-il pas surprenant de trouver en dehors des grandes villes ces réflexes humains de crainte et de rejet. On y parle crûment des immigrés, et je suis certain que nombre de mes généreux hôtes votaient pour l’extrême droite quand l’occasion se présentait. Est-ce anormal ? On ne peut pas à la fois vanter la diversité et réclamer un brassage perpétuel qui viendrait neutraliser les cultures. J’en viens donc à me demander si, sur le plan migratoire, les capacités d’accueil ne devraient pas être définies au niveau local, chaque collectivité assumant la part d’altérité que son territoire est prêt à absorber.

Si seulement le monde pouvait ressembler à une journée à cheval : il serait à la fois plus ouvert et moins uniforme.

Chronique du 25 octobre : Rien n’a changé

Les paysages, les monuments, les familles même sont toujours là. Quatre siècles, c’est si peu à l’échelle de l’humanité.


Immuable. À Florence, Gaspard Kœnig visite le palais de la marquise Gondi, dont les ancêtres avaient déjà reçu Montaigne, quatre siècles plus tôt.
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Du haut de ma jument, j’ai voulu renouer avec l’esprit humaniste du voyage effectué par Montaigne en 1580. Et je me suis aussi amusé à en retrouver la lettre. J’ai emprunté scrupuleusement l’itinéraire indiqué par le philosophe, du moins à partir de Meaux où débute son journal (la première partie étant perdue ou détruite). J’ai vite renoncé à suivre son rythme : pour une journée de route du XVIe siècle, sur des chemins droits, avec des chevaux frais et des mules pour porter les bagages, il en faut trois ou quatre aujourd’hui. Montaigne m’a semé. Mais, à chacune de ses étapes, j’ai cherché, muni de mes cartes et de mon Kindle, les souvenirs de son passage.

Je me suis pris au jeu du détective. À Meaux, je me suis mis en quête, autour de la cathédrale Saint-Étienne, de ce « buis épandant ses branches en rond, une boule très polie et très massive de la hauteur d’un homme » : le jardinier m’a certifié qu’il en existait un correspondant à cette description, multiséculaire, mais hélas disparu depuis deuxans… À Neufchâteau, l’organiste de l’église Saint-Nicolas, lui-même sorti du XVIe siècle avec ses bas gris en guise de hauts-de-chausses, m’a indiqué le chemin secret vers les derniers vestiges du couvent des Cordeliers, décrit par Montaigne et détruit à la Révolution : traverser le jardin, aller au fond du parking, se faufiler par le trou d’un grillage ; au milieu des ronces, on découvre en effet le vieux puits, « un grand vaisseau de pierre »selon Montaigne, séduit par le système de double poulie permettant d’automatiser l’arrivée d’eau vers le réfectoire des moines. Et à Châlons-en-Champagne, l’excellente guide Marie-Jo a mobilisé un conservateur de la Direction régionale des affaires culturelles pour identifier l’emplacement de l’Hostellerie de la Couronne où séjourna Montaigne, ainsi que pour reconstituer son architecture, en craie et pierre de Savonnières ; je pus imaginer l’équipage arrivant par la porte de la Marne, longeant les maisons à pans de bois de la voie Agrippa, et mettant pied à terre au niveau de l’actuel hôtel de ville.

Casque de réalité virtuelle. Au-delà d’un léger frisson à l’idée de remonter les siècles, ces enquêtes historico-littéraires présentent en elles-mêmes autant d’intérêt que les fouilles pour retrouver les ossements de Montaigne, c’est-à-dire fort peu. Le philosophe fustigeait d’ailleurs avec ironie, au troisième chapitre de ses Essais, les adorateurs de reliques. En revanche, explorer notre époque avec un guide du XVIe siècle fournit l’équivalent d’un casque de réalité virtuelle pour observer les transformations advenues. Un constat s’est peu à peu imposé : les choses n’ont pas tellement changé.

Les paysages sont demeurés identiques : quatre siècles, c’est une poussière à l’échelle géologique. En arrivant à Pfronten, je ressentis le même découragement que Montaigne devant les hautes montagnes du Tyrol, sombres et massives, qui le décidèrent à « prendre à gauche le chemin le plus doux » en remontant vers Augsbourg. En traversant les Apennins, je peinai sur des sentiers abrupts et empierrés, comme Montaigne qui décrit un chemin« incommode et farouche, et parmi les montagnes plus difficiles qu’en nulle autre part de ce voyage ».Les cultures elles-mêmes perdurent à travers le temps : si Montaigne a sillonné la Champagne avant l’invention du vin pétillant par dom Pérignon, il remarque à Meersburg un « pays plein de vignes », ce qui m’a également frappé en arrivant en ferry depuis Constance (Desti ayant sagement pris place dans la file des voitures). Peu ou prou, en faisant abstraction de quelques lignes électriques, je me suis promené dans la même nature que lui.

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Rêvasser devant les néréides. De manière plus étonnante, la plupart des monuments décrits par Montaigne tiennent toujours debout, malgré les guerres et les révolutions. Si la grande place carrée de Vitry-le-François, que Montaigne signale comme une « des plus belles de France  », a perdu de sa splendeur depuis sa reconstruction après guerre, les pierres de la collégiale de Thann ou de la crypte de Füssen sont restées intactes. À Bologne, je me suis surpris à rêvasser devant les néréides de la fontaine Neptune : jambes écartées, avachies sur leur siège de bronze, elles vous dévisagent en se pinçant les seins, d’où jaillissent de puissants jets d’eau. Cet érotisme sculptural n’avait sans doute pas échappé à Montaigne, qui mentionne dans son journal cette« très belle fontaine », et qui ne cache pas dans les Essais s’être souvent brûlé au « feu téméraire et volage, ondoyant et divers » de l’amour physique. Nous voilà donc unis, à quatre cent quaranteans de distance, par les mêmes désirs.

Il existe aussi des êtres humains qui traversent les époques sans prendre une ride. Je fus reçu à Florence par la marquise Gondi et son fils, dont les ancêtres avaient déjà accueilli Montaigne. J’entrai dans le même palais, au numéro 1 de la piazza San Firenze, montai le même escalier dessiné par Giuliano da Sangallo, contemplai depuis la terrasse la même vue sur le Palazzio Vecchio et les collines, et bus le même trebbiano, issu des vignes de la famille. Un vin sucré avec un « retrogusto » plus amer, à l’image de cette ville dont le charme touristique cache une certaine austérité. La marquise portait le masque, ce qui la rendait encore plus intemporelle, incarnation hic et nunc d’une lignée remontant à Charlemagne, prête à prendre place dans la galerie des portraits. Notre conversation, s’ouvrant sur le dessin des armoiries et finissant par la nécessité de préserver l’héritage, ne dut pas substantiellement différer de celle qu’avait pu entretenir Montaigne. Puis les domestiques en livrée me raccompagnèrent vers le XXIe siècle.

Ruser avec la peste. Mais ce qui perdure véritablement, ce sont les problèmes, que l’humanité croit résoudre mais qui réapparaissent sans cesse sous des formes à peine renouvelées. Montaigne devait ruser avec la peste : on lui refusa l’entrée à Épinal en le suspectant d’être contagieux ; il renonça à se rendre à Zurich où le mal sévissait ; et la peste de Gênes lui causa de nombreuses difficultés enItalie. Aujourd’hui, un simple coronavirus perturbe nos déplacements, empêchant nombre de mes amis de me rejoindre enAllemagneou en Italie ; comme Montaigne, qui craignait davantage les courants d’air dans les mauvaises auberges que l’épidémie, nous devrons apprendre à vivre avec.

S’agissant des conflits religieux qui poussèrent Montaigne à s’entretenir avec les prêtres réformés, nous n’avons guère progressé. La tension avec les protestants ne s’est apaisée que pour en laisser surgir une nouvelle avec les musulmans. Ainsi à Mulhouse, première ville calviniste sur son parcours où le philosophe se félicite (sans doute un peu vite) de « la liberté et bonne police de cette nation », j’ai rencontré les responsables de la mosquée An-Nour, qui a suscité tant de controverses du fait de sa taille et de l’origine de ses financements. À la lumière d’un téléphone portable, j’ai visité en sous-sol le chantier inachevé de la chambre mortuaire, de la piscine et du sauna… Laisser cette communauté, unie par la même foi, s’organiser au mieux, n’est-ce pas la meilleure manière de prévenir l’obscurantisme ? Notre défiance ne nous paraîtra-t-elle pas aussi contre-productive, dans quatre cent quaranteans, que la persécution des huguenots ?

Dans la liste de nos problèmes, je pourrais aussi évoquer la censure des textes, à laquelle Montaigne fut confronté en arrivant au Vatican : les « docteurs moines », auxquels il avait remis ses Essais, lui reprochèrent d’utiliser la notion de « fortune », comme on met aujourd’hui des livres à l’index médiatique quand ils ont heurté telle ou telle sensibilité.

Ainsi donc notre modernité, qui s’imagine faire table rase du passé pour « make the world better » comme on dit dans la Silicon Valley, s’inscrit malgré elle dans la continuité de notre vieille civilisation. À Bologne, Montaigne évoque un « clocher carré ancien, tout pendant et qui semble menacer ruine ». Il existe toujours : c’est la tour Garisenda, ceinturée aujourd’hui par des étais en fer, et toujours au bord de l’effondrement. On ne résout jamais un problème : on le neutralise en attendant le suivant. Ce rafistolage perpétuel n’est-il pas précisément la condition du progrès ? Comme l’écrit Montaigne : « Tout ce qui branle ne tombe pas. »

Chronique du 28 octobre : Sur le journalisme


Moi errant. Pour atteindre Rome, ultime étape d’un parcours initié le 22 juin à Saint-Michel-de-Montaigne, Gaspard Kœnig et sa monture (ici à Florence, où le dôme de la cathédrale Santa Maria del Fiore tutoie les cieux depuis 1436) ont emprunté l’antique via Francigena (la voie des Francs). L’occasion d’une réflexion sur les détours que devraient privilégier tout (bon) journaliste en chemin.
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En apprenant que j’écris ces chroniques pour Le Point, certains de mes hôtes me présentent comme journaliste. Pour ne pas embrouiller davantage des situations déjà complexes, je me garde de les détromper, même si je ne possède aucune carte de presse. Je me pose moi-même la question : suis-je philosophe parce que j’en ai les diplômes, écrivain parce que j’écris des livres ou journaliste parce que je rapporte ce que je vois ? Alors que j’aborde l’ultime tronçon de mon chemin vers Rome, sur cette via Francigena qui y mène tout droit depuis des siècles, il est peut-être temps que je donne une définition sinon de moi-même, du moins de mon travail.

Étymologiquement, il suffit pour être journaliste de tenir un journal, à commencer par un journal personnel. C’est ainsi que Montaigne louait son père d’écrire, ou plutôt de faire écrire, « un papier journal pour insérer tous les faits notables et, jour par jour, les mémoires de l’histoire de sa maison […]. Usage ancien que je trouve bon à rafraîchir, chacun dans sa chacunière. » Montaigne fut fidèle à cette méthode en faisant rédiger son journal de voyage par un serviteur, avant de reprendre la plume lui-même à partir de son arrivée à Rome. Ne trouvant nullement déshonorant de noter l’état de la literie ou les incidents survenus dans les auberges, Montaigne fait du journalisme afin que, plus tard, dans le calme de sa tour, l’écrivain prenne le relais, transformant la matière première en pensée ouvragée. À moins que les Essais ne soient à leur tour que le journalisme de soi-même, la gazette du moi errant.« Mon métier et mon art, c’est vivre, écrit Montaigne. Je m’étale entier : c’est un skeletos. »

Assumer le singulier. Ce qui caractérise ce journalisme-là, c’est moins la recherche de l’objectivité, débat sans fin et sans grand intérêt, qu’une liberté pleine et entière dans la démarche même du journaliste. L’objet de la recherche compte moins que la recherche elle-même, digne d’être narrée. Le regard singulier prend le pas sur le fait brut, à condition d’être assumé comme tel. Durant mon voyage, je me suis arrêté comme Montaigne une semaine à Plombières-les-Bains, charmante station thermale figée dans la Belle Époque, où une musique mélancolique résonne le long des façades décrépies, et où l’on s’attend à tout moment à voir surgirNapoléon IIIde retour d’exil. Je voulais y prendre les eaux, mais le virus m’en a empêché : le privilège d’une séance de balnéo était réservé aux vrais curistes, « tarif Sécu » ; faute d’ordonnance, je me suis contenté de la visite des thermes romains, sauna souterrain dont on ressort ému et trempé.

Durant une conférence improvisée au cinéma de la ville, un aimable érudit m’a suggéré de lire Albert Londres. Sur ses conseils, je me suis plongé durant quelques jours dans le bagne de Cayenne, les bordels parisiens et les asiles de fous des années 1930. Dans chacune de ces enquêtes, le sujet évolue en cours d’écriture : à Cayenne, le journaliste s’aperçoit que le pire bagne est hors les murs ; à Pigalle, que la traite des Blanches passe par Buenos Aires ; au contact des médecins, que les plus fous ne sont pas ceux que l’on croit. De telles bifurcations n’auraient jamais pu se produire si Albert Londres ne disposait pas du défraiement le plus précieux : le temps. Le temps de musarder, de se tromper, de revenir sur ses pas, de penser à autre chose. On a beaucoup dépeint Albert Londres en journaliste « engagé », comme si l’écriture était une conscription ; mais s’il donne son opinion, c’est moins pour exprimer un avis que pour livrer ses propres sentiments, doutes et états d’âme à la sagacité du lecteur. Il devient l’objet de son reportage.

Esclaves des news. En ce sens, je me sens pleinement journaliste. Ma curiosité se nourrit des occasions que le hasard m’offre. J’ai découvert la tétée des veaux et la récolte des olives, les chasseurs à courre et les néoruraux, les ingénieurs bavarois et les marquises florentines. Sur la route, j’ai bavardé avec les terrassiers des campagnes, les gamins des banlieues et les édiles des grandes villes. J’ai écouté les chants des vêpres dans une abbaye et j’ai déballé le tapis de prière d’une mosquée. J’ai observé aussi bien le comportement des automobilistes que la composition des petits déjeuners, avec toutes leurs variantes régionales. J’ai recueilli des avis tranchés sur la gestion des forêts, la doctrine du pape François ou l’avenir du grand tétras. Autant de sujets inattendus dont j’observe les méandres comme ces sentiers à peine visibles dans la forêt, en espérant retrouver un jour mon chemin principal, celui de l’humanisme européen.

En essayant d’être journaliste, je comprends mieux ce que le journalisme ne doit pas être : une autoroute, où des informations passent à toute vitesse sans détour, sans odeur ni saveur. A-t-on vraiment besoin de suivre les « nouvelles » ? Depuis le 22juin, je me suis sevré de toute presse quotidienne, de tout site d’info et, cela va sans dire, de toute interaction sur les réseaux sociaux. On vit très bien, et même beaucoup mieux, sans connaître la dernière déclaration deDonald Trump, la polémique parisienne du jour ou le comptage des décès du Covid. Je ne suis pas indifférent au monde : je m’immerge dans mon environnement immédiat, celui dans lequel je peux agir. Au repos quelques jours près de Montalcino, je prends des « nouvelles », tous les matins, de deux chats roux à qui je sers une tasse de lait : voilà mon actu.

Pauvres journalistes esclaves des news, passant leur journée à commenter le fil de l’info derrière un écran. Happés par l’autoroute, ils ne peuvent plus changer de direction. J’ai le souvenir d’un article paru sur mon voyage dans la presse régionale où l’auteur me prêtait des propos confondants de naïveté sur le multiculturalisme. Ce qui est impardonnable, c’est moins d’inventer des citations que d’en produire d’aussi convenues, notre entretien ne servant qu’à valider un texte rédigé à l’avance. « Faire un sujet », pour un journaliste, sans pouvoir l’interrompre ni le modifier, c’est déjà passer à côté, comme « faire une ville » pour un touriste.
[...]

Chonique du 7 novembre : Gaspard Kœnig : « Nous sommes au dernier stade du despotisme démocratique »

L’écrivain et philosophe vient d’arriver à Rome, terme de son voyage à cheval sur les traces de Montaigne. Il livre ses enseignements.


Gaspard Koenig est arrivé à Rome. © Elodie Gregoire / Elodie Gregoire
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Arrivé place Saint-Pierre de Rome après 2500 kilomètres de chevauchée, j’ai été accueilli par une foule curieuse et pressante : la police. Celle du Saint-Siège m’a interdit l’accès au parvis de la basilique, sans parvenir à m’expliquer quel danger posait un cheval ; les négociations avec les gardes suisses, à qui je montrai ma correspondance avec le cardinal secrétaire d’État, se perdirent dans les limbes de la bureaucratie vaticane.

À peine tournai-je le dos à la basilique pour redescendre la via della Conciliazione, avenue monumentale créée par Mussolini, que la police italienne prit le relaisen m’imposant un contrôle d’identité en bonne et due forme. Je parvins à sortir mon passeport de mes sacoches sans consentir à mettre à pied à terre.

On trouve désormaisdes fonctionnaires ayant abandonné tout sens commun au profit de consignes aveugles.

Le ton monta tandis que ma jument, peu sensible à l’autorité des forces de l’ordre, piétinait sur les pavés. Je fus finalement relâché après que le talkie-walkie de mon cerbère a émis un mystérieux « negativo ». Nous pûmes crânement processionner vers le château Saint-Ange. En témoignage de notre dédain, Desti laissa juste devant les militaires en faction un crottin bien moulé.

Me voilà bien loin de la visite de Montaigne décrivant le pape avec « un chapeau rouge, son accoutrement blanc et capuchon de velours rouge, comme de coutume, monté sur une haquenée blanche, harnachée de velours rouge, franges et passement d’or ». Sur la place qui devrait être la plus accueillante du monde, on trouve désormais des barrières de sécurité, des molosses au crâne rasé s’affolant devant le moindre gus à cheval, des fonctionnaires ayant abandonné tout sens commun au profit de consignes aveugles.

Retrouver nos libertés

N’est-ce pas, au fond, un accueil digne de notre époque, pétrifiée dans un carcan réglementaire et policier comme la femme de Loth transformée en statue de sel ? De leur côté, mes vitupérations ne sont-elles pas l’écho d’un cri universel pour retrouver nos libertés ?

Si je dois retenir un message des centaines de rencontres qui ont ponctué mon périple, c’est le rejet radical d’un système de normes absconses, intrusives et paralysantes, établies de concert par l’État et les oligopoles privés. Nous sommes arrivés au dernier stade du « despotisme démocratique » redouté par Tocqueville, condamnés à slalomer tout au long de notre existence entre mille règles tatillonnes censées nous protéger et ne parvenant qu’à nous entraver. Heureusement, comme devant tout despotisme, l’esprit se révolte.
[...]


Pour suivre l’itinéraire de Gaspard Kœnig : gaspardkoenig.com

Crédit : Le Point

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