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Philippe Roth : « LES FAITS », autobiographie d’un écrivain

Nouvelle traduction + CRITIQUE de Mathieu Lindon (Libé) & Nelly Kaprièlian (Inrocks)

D 21 juin 2020     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Philip Roth démêle le vrai du faux dans une autobiographie anticonformiste qui vient d’être retraduite.


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PHILIP ROTH

Les livres de Roth

Les faits

. Autobiographie d’un romancier

Première parution en 1990

Trad. de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun

Traduction nouvelle

Collection Du monde entier, Gallimard

Parution : 04-06-2020

Les faits se présente comme l’autobiographie non conventionnelle d’un écrivain qui a déconstruit notre idée de la fiction. Cette œuvre, d’une franchise inventive et irrésistible, dévoile le rapport intime et complexe que Philip Roth entretient avec l’art et l’existence. Sur le fil entre souvenirs des faits et souvenirs imaginés, l’auteur de La contrevie se concentre sur cinq moments fondateurs de son identité d’homme et de romancier : son enfance à Newark dans les années 1930 et 1940 ; son expérience de l’américanité à l’université ; son premier mariage chaotique ; l’indignation de la communauté juive américaine à la parution de Goodbye, Colombus ; et enfin, la découverte dans les années 1960 d’une liberté créatrice qui donnera naissance à Portnoy et son complexe.
Mais comment écrire à propos des faits de l’existence lorsqu’on a passé une vie entière à changer l’ordinaire en extraordinaire avec une originalité et une audace si féroces ? Comment un romancier chevronné, jamais mieux servi que par « la chair de la fiction », peut-il encore prétendre se présenter « sans fard » ? Tel est le questionnement au cœur du livre que Roth explore avec malice et clairvoyance. Et ce n’est pas un hasard si c’est à son héros de papier et alter-ego, Nathan Zuckerman, qu’il donne ici le dernier mot.
Cette nouvelle traduction redonne tout son lustre à la verve incomparable d’un des plus grands auteurs américains de sa génération. Elle révèle avec habileté l’humour, l’intelligence et la précision d’un texte qu’il est précieux de redécouvrir aujourd’hui, à la lumière de toute une œuvre littéraire.

CRITIQUES

Les comptes de « Faits » : Philip Roth par eux-mêmes

Par Mathieu Lindon

Libération, 19 juin 2020


Philip Roth, en 1968, dans un restaurant de Newark, New Jersey.
Photo Bob Peterson. The LIFE Images Collection. Getty Images

Comment écrire sur Philip Roth ? Quoiqu’elle le dépasse, c’est pour l’écrivain lui-même, mort le 22mai 2018 à 85ans, que la question s’est posée avec le plus d’intensité. Paraît aujourd’hui une nouvelle traduction des Faits, livre de1988 sous-titré ironiquement Autobiographie d’un romancier. « Or, par quel miracle un romancier cesserait-il d’être romancier lorsqu’il écrit son autobiographie ? Comment celle-ci pourrait-elle échapper à l’emprise de la fiction ? » écrit André Bleikasten dans son Philip Roth (Belin, 2012). D’autant que l’auteur entoure son récit à prétention autobiographique de deux lettres de pure fiction. La première, signée Roth, est adressée à Zuckerman, une de ses créations qui joue parfois le rôle d’une sorte de double pour lui, où il présente son projet et réclame l’opinion de sa créature. La seconde, adressée à Roth et signée Zuckerman, donne cet avis sur les 170pages se trouvant entre ces deuxcorrespondances et conseille de ne pas les faire paraître, arguments convaincants à l’appui. Par exemple, factuellement : « Ecoute, tout vaut mieux que "mon ex-femme, cette garce". Moi, je n’arrive pas à lire ça. »

Penguin Books vient de publier aux Etats-Unis Here We Are : My Friendship With Philip Roth (« Nous voilà : mon amitié avec Philip Roth »). L’auteur est Benjamin Taylor, écrivain américain né en1952, ami deRoth de1994 à sa mort, éditeur de la correspondance de Saul Bellow, auteur de deux livres de fiction et du texte Proust : The Search (« Proust : la Recherche », dans la collection « Jewish Lives », « Vies juives », de Yale University Press) dont Philip Roth a écrit : « Ceux qui, depuis des années, du fait de leurs propres lacunes et de leur dispersion, estimaient la lecture de Proust une entreprise trop vaste pourraient vite être amenés à changer d’avis par cette biographie éblouissante d’élégance. » D’une certaine façon, le futur biographé donnait quitus d’avance à son futur biographe en pointillé.

Mariage, remariage et dix de der

C’est un fait avéré, et un épisode disséqué dans lesFaits, que Philip Roth se maria peu avant d’avoir 26ans, en1959, pour divorcer en1963 après que les deux époux furent légalement séparés dès l’année précédente. Cette désastreuse aventure a nourri deux romans, Quand elle était gentille en1967 et Ma Vie d’homme en1974. Le vrai nom de sa femme, divorcée et mère de deux enfants quand il la rencontra, était Margaret Martinson Williams. Il l’appelle Josie dans lesFaits et elle intervient comme Lucy Nelson dans Quand elle était gentille (où sont évoquées pour décrire son mariage « quatre années harassantes » ou « de cauchemar ») et Maureen Johnson Tarnopol, puisque c’est l’épouse de Peter Tarnopol, autre incarnation de Roth à l’égal de Zuckerman dont Tarnopol serait le créateur, dans MaVie d’homme où sa carrière est résumée ainsi : « Au cours de sa vie, Mme Tarnopol a été serveuse de bar, peintre abstrait, sculpteur, fille de salle, actrice (et quelle actrice !), nouvelliste, menteuse et psychopathe. » Dans lesFaits, elle est décrite « abrupte, rapace, insatisfaite, envieuse, rancunière, et manipulatrice ». C’est surtout son rigorisme qui ne fait pas les affaires de Roth ni de ses personnages. L’héroïne féminine se suicide dans le premier roman et est plus exactement victime de mort violente dans le second, lesFaits rendant compte de la réalité, à savoir que Margaret Martinson Williams meurt dans un accident de voiture en1968 (un an après que l’écrivain a publié son suicide), débloquant pour Roth une situation inextricable. Il raconte ne pas avoir d’abord cru à la nouvelle mais à une machination, redoutant d’être filmé dans la joie de ce dénouement et le document ensuite montré au tribunal afin de témoigner de son « cœur de pierre ». Puis, enfin convaincu, s’être rendu au funérarium en taxi, n’ayant plus de raison d’économiser maintenant que les frais d’une pension alimentaire exorbitante s’évaporaient. « Devant la porte des pompes funèbres, quand je voulus payer le chauffeur, il se retourna vers moi avec un sourire : "La bonne nouvelle est arrivée tôt, hein ?" J’étais sidéré et il me fallut bien en déduire que pendant tout le trajet, en digne rejeton d’une famille de siffleurs impénitents, j’avais dû siffloter - sinon, comment l’aurait-il deviné ? »

Une chose est sûre quand Roth publie les Faits en1988 : il ne se remariera jamais, ne pouvant en appeler deux fois au miracle de cette mort accidentelle survenue juste entre les assassinats de Martin Luther King et Robert Kennedy. « Les assignations, les dépositions, les inquisitions des magistrats, les tiraillements autour des objets possédés, la couverture médiatique, les frais de justice, tout ça avait été trop douloureux, trop humiliant et avait duré beaucoup trop longtemps pour que j’accepte en connaissance de cause de redevenir le jouet de ces moralistes ineptes. » Tout était trop dur. « La seule expérience encore pire, cependant, aurait été d’avoir subi ce mariage sans être capable ensuite de le transposer dans un roman, en lui assurant une existence convaincante en dehors de moi. » Et remariage pourtant en1990, quinzeans après leur rencontre, avec Claire Bloom, actrice aussi mais professionnelle (au contraire de MmeTarnopol) puisqu’elle incarne déjà la jeune danseuse recueillie par Charlie Chaplin dans lesFeux de la rampe en1952. Ils divorcent en1995 et c’est Claire Bloom qui dégaine la première, si tant est que Roth ait voulu écrire sur ce lien, en publiant Leaving a Doll’s House : A Memoir (« En quittant la maison de poupée : Mémoires ») en1996, autobiographie que son dernier ex-mari n’apprécia guère.

Dans Here We Are, Benjamin Taylor dit que Roth fut en fait un grand « demandeur en mariage » - mais pas avec les femmes qu’il épousa effectivement. Et raconte combien sont fausses les accusations de Claire Bloom à propos des plaintes de Roth concernant sa propre santé, revenant sur les multiples opérations et divers pontages coronariens qui ont au contraire fait souffrir l’écrivain avec une discrétion admirable, lui qui niait jusqu’à l’utilité pourtant avérée d’un défibrillateur : « J’ai autant besoin de ça qu’un bus d’un parachute. » Son ami assure aussi que Philip Roth attribuait à la publication de Leaving a Doll’s House sa non-réception du Nobel de littérature qu’il en vint à appeler « Anybody-But-Roth Prize », « le prix Tout sauf Roth », en lui accordant une importance qu’on n’aurait pas imaginé de qui avait reçu prix et honneurs en cascade, faisant de chaque mois d’octobre (date où est annoncé le lauréat) une sale période.


Philip Roth et sa première femme, Margaret Martinson Williams, en mars 1962. Photo Carl Mydans. The LIFE Picture Collection. Getty Images

A la recherche de l’urine perdue

Qu’est-ce qui poussa Roth au mariage, la première fois ? Sa volonté suicidaire, son instinct artistique ou une simple histoire de pisse ?

L’écrivain était énervé que, au début, Josie se donne pour son « éditrice », mais elle allait se hisser beaucoup plus haut, lui-même en appelant à Flaubert et Dostoïevski pour lui rendre un hommage sans flatterie. Les Faits : « Ma vie d’homme décrit au chapitre "Un mariage à la mode" comment Peter Tarnopol est dupé par Maureen Johnson, qui lui fait croire qu’elle est enceinte, et cet épisode est un écho fidèle de la façon dont Josie me dupa en février1959. Il n’y a sans doute rien dans toute mon œuvre qui reproduise les faits avec plus d’exactitude. Ces scènes représentent l’une des rares occasions où je n’aie pas spontanément entrepris d’enjoliver la réalité pour la rendre plus intéressante. Je n’aurais pas pu faire mieux, je n’aurais même pas pu faire aussi bien. Ce que Josie m’offrit en la circonstance, sans aucune aide extérieure, fut un petit bijou de traîtrise inspirée : économique, glauque, gros comme une maison, dégradant, fallacieux, d’une simplicité enfantine et surtout, d’une efficacité magique. En changer la moindre facette eût été une erreur esthétique, qui eût défiguré le chef-d’œuvre d’imagination de sa vie, acte original en tout point qui la libéra de son rôle fantasmé d’"éditrice" de mes textes pour lui permettre de devenir, ne serait-ce qu’un instant seulement, ma rivale en littérature [et c’est là qu’apparaissent Flaubert et Dostoïevski, ndlr]. » Que fit Josie ? Elle quitta l’appartement de Philip Roth avec un flacon rempli d’urine à elle avant d’acheter en cachette « deux dollars à une Noire enceinte qu’elle avait embobinée » un autre « échantillon d’urine qu’elle fournit à la pharmacie pour le test » révélant faussement que c’était elle qui était enceinte. Et hop, mariage, enfer et damnation : c’est au sortir d’une dépression que Roth écrit les Faits. Lettre de Zuckerman à Roth à la fin du texte : « Tu t’en sors beaucoup mieux quand tu écris sur moi que quand tu entreprends de raconter ta vie "avec exactitude". » Il trouve que l’écrivain réel est trop attentif à se montrer sous un beau jour, même pas honnête en évoquant sa réaction à la mort de Josie, et que « ce manuscrit macère dans le chictypisme ». D’autant que « c’est ton autobiographie, tout de même. Pourquoi faudrait-il qu’une autobiographie s’interdise l’égotisme ? » Que Josie, fille d’alcoolique, ait été détruite et victime, tout le monde est d’accord. Mais pas sur le comment. Zuckerman : « Je pense qu’elle était plus alcoolique que schizophrène. […] Le truc de l’urine, qui de ton point de vue est sacrément pervers, ne lui paraissait nullement pervers à elle, figure-toi. Non seulement les gens mentent quand ils ont bu, mais ils ont parfois du mal à faire la part du vrai et du faux. Ce qui n’est que vaguement plausible peut leur sembler tout à fait réel. Elle croyait dur comme fer avoir effectivement relu et corrigé tes premières nouvelles publiées, ce n’était pas un mensonge pour elle.Et puis elle se disait qu’elle aurait très bien pu être enceinte. Elle se disait aussi que tu aurais dû l’épouser. Tu ne voulais pas, certes, mais elle en avait besoin. C’est pourquoi elle t’a joué ce tour, ton petit Pearl Harbor personnel. » Autre conseil de Zuckerman : « Dernier point et, contrairement à toi, j’en aurai fini avec Josie : je crois qu’il faut que tu lui rendes son vrai nom. […] Tu le dois à son personnage, tu le lui dois non pas parce que ce serait un geste honorable mais parce que ce serait honorable en termes de récit. […] Il n’est que justice qu’elle porte son vrai nom ici, comme tu portes le tien. »

Et Portnoy et les juifs dans tout ça ?

Benjamin Taylor, qui n’a évidemment pas la même liberté que l’auteur lui-même (et a fortiori que Zuckerman) pour mettre en cause « le chictypisme » de Roth, rapporte, pour le défendre de l’accusation de misogynie qui lui collait à la peau, qu’il affirma que toute généralisation lui « est complètement étrangère ». « Je ne saurais que faire d’une idée générale si elle m’était livrée en main propre. J’essaierais d’attraper le type de FedEx avant qu’il quitte l’allée. "Mauvaise adresse, mec. Des grandes idées ? Non merci." […] Je n’ai par exemple jamais - je répète, jamais - écrit un mot contre les femmes en général. […] Des femmes, chacune particulière, apparaissent dans mes livres. Mais on ne trouvera le genre féminin nulle part. » Aussi exact que ça puisse être, ça ne convaincrait probablement pas le Zuckerman intransigeant des Faits.

Le narrateur énervé appelle aussi Josie une « goyette de province » quoiqu’elle soit avide de se convertir. Mais, question juifs, elle ne fait pas le poids face aux grands-parents Roth « yiddischophones » et « goyophobes », sans compter qu’elle voulut, au sens si on peut dire propre, laver son linge sale en famille, à savoir ses sous-vêtements avec ceux de la mère de Philip, lequel agace avec son obsession la femme de Zuckerman qui a également lu le manuscrit et aimerait « vivre comme les personnages dont les auteurs disent naïvement qu’ils les ont "dépassés" ». « Je veux qu’on me laisse m’occuper des choses qui ne sont pas du plus haut intérêt, au contraire. Elever un enfant. Ne pas délaisser un parent vieillissant. Raison garder. Sans intérêt, sans importance, tout ça, oui mais voilà, c’est l’essentiel. Je veux bien croire qu’on ne tire de la vie qu’un plaisir frelaté, mais il va nous faire damner encore longtemps, avec sa fixette juive ? » Zuckerman évoquant encore l’opinion de sa femme sur le judaïsme dans le manuscrit de Roth, dans les Faits : « Ce qu’elle dit en somme c’est : "Oh misère ! voilà sa marotte qui le reprend, il nous conduit dans le mur, putain !" »

Roth prétend n’avoir jamais imaginé la place que les juifs prendraient dans son œuvre. Il est accusé d’antisémitisme dès1959, avec la publication dans le NewYorker d’une nouvelle de Goodbye, Colombus. Il raconte dans les Faits sa première mise en accusation où il est défendu par Ralph Ellison, l’auteur de l’Homme invisible ayant pour sa part eu maille à partir avec la communauté noire. Il décide alors de ne plus écrire sur les juifs et c’est en1962 Laisser courir, pavé (neuf cents pages dans l’édition Folio en un volume) dont la postérité n’a pas fait ses choux gras. Viennent ensuite Quand elle était gentille et, en1969, le roman qui rend son auteur mondialement célèbre et riche : Portnoy et son complexe (en Pléiade : la Plainte de Portnoy, conformément à l’original, Portnoy’s Complaint, mais ce nouveau titre n’a pas essaimé chez Gallimard). Comme, dans les Faits, Roth raconte son enfance de « papoose choyé » dans un environnement juif merveilleux (« L’indivisibilité familiale, premier commandement »), Zuckerman ne comprend pas comment on en est arrivé à Portnoy : « Ta psychanalyse tient en à peine plus d’une phrase. Je me demande pourquoi. Tu ne t’en souviens pas, ou bien ses thèmes te mettent trop mal à l’aise ? Je ne suis pas en train de dire que tu es Portnoy, pas plus que tu ne serais moi […] ; mais, trêve d’esquives, vous avez parlé de quoi, le docteur et toi, pendant septans - de la formidable camaraderie qui régnait sur le stade entre toi et tes petits Juifs inoffensifs ? » Roth sur Portnoy dans les Faits : « C’est moins un livre destiné à me "libérer" de ma judéité ou de ma famille […] qu’à m’émanciper de mes modèles littéraires, en particulier celui de Henry James » dont le « pouvoir intimidant » représentant le « bon goût littéraire » réclamait d’être battu en brèche.

Benjamin Taylor tient de Roth une anecdote significative (que l’écrivain avait déjà racontée) sur le principe de la mère juive. Avant la sortie de Portnoy, il emmène ses parents déjeuner pour les prévenir qu’il a écrit ce livre, lequel aura du retentissement, mais qu’ils se sentent libres de raccrocher si des journalistes les contactent. Son père lui raconte des années après que sa mère fondit en larmes quand ils furent seuls après le repas, disant : « Le pauvre Philip a la folie des grandeurs. Ça va être une terrible déception ! » Le dédicataire d’Exit le fantôme (« Pour B.T. ») assure aussi que, après avoir dit renoncer à l’écriture en2012, Roth écrivit jusqu’à sa mort, même si ce ne fut pas avec une ambition artistique. Une fois, Benjamin a raconté à Philip une expérience hétérosexuelle, en échange de quoi Philip en fournit une homosexuelle : un jour, aux toilettes, quelqu’un lui demanda s’il pouvait le sucer. « Non », répondit Roth. « Mais merci. » « Ce n’est pas une aventure homosexuelle, Philip », commenta Benjamin Taylor. Roth, faisant comprendre comment il voyait alors la position sociale de sa famille, raconte qu’une femme lui demanda quand il était gamin quel était son background : « Je lui dis que nous n’en avions aucun, nous étions trop pauvres. »

Mathieu Lindon

Philip Roth Les Faits. Autobiographie d’un romancier

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun. Gallimard, « Du monde entier », 238 pp., 19,50 € (ebook : 13,99 €).

Crédit : https://next.liberation.fr/livres/2020/06/19/les-comptes-de-faits-philip-roth-par-eux-memes_1791797

“Les Faits” de Philip Roth : tout n’est que récit

Par
Nelly Kaprièlian
-  Les Inrocks , 15/06/20


Philip Roth en 1962 © Carl Mydans/The LIFE Picture Collection/Getty Images

A travers Les Faits, qui reparaît dans une nouvelle traduction, Philip Roth livrait tout ce qui l’a formé à devenir l’écrivain qu’il était. De ses origines juives à une femme fatale, plongée dans la genèse d’une œuvre immense.

"Cher Roth, J’ai lu le manuscrit deux fois. Tu m’as demandé d’être franc, je vais l’être ? : ne le publie pas. Tu t’en sors beaucoup mieux quand tu écris sur moi que quand tu entreprends de raconter ta vie ’avec exactitude’", écrit Nathan Zuckerman, personnage récurrent et alter ego de fiction de Philip Roth, à son créateur à la fin des Faits, sa seule autobiographie. Et dans cette lettre, le personnage fait la critique du livre qu’on vient de lire, démonte avec ironie ce postulat d’exactitude à la base des faits mêmes d’une vie quand ils sont racontés ? : ils comportent toujours une part de fiction, c’est-à-dire de travestissement, si ce n’est de mensonge, d’omission. Il poursuit ? : "Dans la fiction, tu peux être tellement plus près du vrai, sans devoir te soucier en permanence des blessures que tu pourrais infliger à tel ou tel."

Mais pourquoi, alors, s’être imposé la contrainte de se livrer à l’exercice de l’autobiographie ?? En s’achevant avec cette lettre, Les Faits prend soudain l’allure d’un plaidoyer pour le roman, la fiction – Zuckerman est dur, mais au fond il a raison, Roth s’en tire sans doute mieux quand il écrit sur son alter ego – , d’un contre-acte, d’un contre-récit.

Philip Roth nous manque décidément beaucoup A (re)lire Les Faits, texte écrit en 1988, republié en France aujourd’hui dans une nouvelle traduction (par Josée Kamoun, traductrice attitrée de l’écrivain), on se dit que Philip Roth nous manque décidément beaucoup. Cet art – retors – du romancier, qui dénoue peu à peu toutes les illusions narratives, et existentielles, devant nos yeux, il en fera l’enjeu de toute son œuvre, liant pour toujours vie et fiction dans un même mouvement, une même croyance que les deux, au fond, fonctionnent de même, toutes deux relevant d’une narration (qu’on se la serve à soi ou aux autres) et d’une tentative de contrôler l’incontrôlable.

L’incontrôlable, ce qui amène le chaos, source féroce d’inspiration pour l’écrivain en herbe qu’est Roth au mitan des années 1950, est au cœur du dispositif de ses romans. Dans Les Faits, la part d’incontrôlable de la vie s’appelle Josie ; Roth la rencontre quand il a 23 ans, enseigne à l’université de Chicago et a déjà publié deux nouvelles.Il est juif, elle est gentille, tout en rejetant ses origines, s’avouant victime des hommes goys. Jusqu’au moment où Roth, de moins en moins amoureux mais de plus en plus fasciné, découvrira qu’elle ment, et l’a déjà dupé deux fois en lui faisant croire qu’elle est enceinte – ce qu’il mettra en scène dans Ma vie d’homme.

Manipulatrice, affabulatrice, adversaire polymorphe, elle s’est transformée "en une création merveilleuse, une œuvre d’imagination éblouissante et délirante qui – toutes choses égales – ridiculisait ma conception d’universitaire conventionnel sur la vraisemblance, ainsi que toutes les élégantes formulations jamesiennes que j’avais assimilées sur la nécessité de la mesure, de l’approche détournée et du doigté. Il a fallu du temps, et il a fallu du sang ? ; et j’ai dû attendre d’avoir commencé Portnoy et son complexe pour m’affranchir de ces contraintes à un degré qui s’approche de sa hardiesse sidérante. Sans aucun doute elle a été ma pire ennemie, mais hélas, elle a aussi été la meilleure de tous les professeurs d’écriture créative que j’aie jamais eus, spécialiste par excellence de l’art de l’extrême en matière de fiction."

"Il me fallait revenir à l’instant des origines". En 1988, Philip Roth a 55 ans. Il vient de perdre sa mère. Ce qui, en plus d’une opération qu’il subit et qui se transformera en cauchemar, le précipite dans une profonde dépression. La conscience de la mort, c’est ce qui le poussera sans doute à écrire autour des "faits", matériau brut qu’il réservait jusqu’alors à ses carnets. Comme il le dit dans sa lettre à Nathan Zuckerman qui (en parfaite symétrie avec la fin) ouvre son récit : "Après cinquante ans, on cherche moyen de se rendre visible à soi-même." Et plus loin : "Pour retrouver ce que j’avais perdu, il me fallait revenir à l’instant des origines"

Son enfance dans le Newark des années 1940 dans un milieu juif et une famille soudée, aimante, mais aussi l’antisémitisme sidérant de l’Amérique, les virées pour "casser" des jeunes juifs, puis les diatribes des dignitaires de sa communauté à la parution d’une de ses nouvelles dans le New Yorker, le taxant d’antisémitisme et le prenant pour un fou. Ce qui achèvera de former l’écrivain dans le New York intellectuel et l’effervescence des sixties. De Philip et ses complexes – ou sa complexité – , un écrivain est né.

Les Faits. Autobiographie d’un romancier (Gallimard), nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun, 240 p., 19,50 €

Crédit : www.lesinrocks.com

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