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Dabadie-Sollers suivi de Bedos-Dabadie. In memoriam

"Les Choses de la vie" de Claude Sautet. Dialogues de J-L Dabadie

D 29 mai 2020     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


PARTIE I - DABADIE-SOLLERS

Quand les chemins de Jean-Loup Dabadie et Philippe Sollers se sont croisés

La lettre du jour

Bonne semaine à l’image du soleil : radieuse autant que faire se peut, malgré le départ de gens talentueux comme Dabadie qui avait croisé Sollers à ses débuts, et Piccoli dont j’ai voulu revoir hier soir « Les Choses de la vie » en compagnie de la lumineuse Romy Schneider alors au sommet de sa beauté. Emotion au rendez-vous, même si différente de l’empreinte marquante et nostalgique qu’avait laissée chez moi ce film. Le filtre de la mémoire m’avait fait oublier bien des choses, en transformer d’autres. Ma mémoire voyait le couple Piccoli-Romy Schneider victime de l’accident… et l’alpha Roméo …rouge (comme le sang), alors qu’elle est gris métallisé. Bel exemple du travail de l’imaginaire (freudien) qui avait prolongé le film et les fins dialogues de Jean-Loup Dabadie : ainsi, le couple était bien mort dans l’accident ! La vie, l’amour, la mort, les choses de la vie…

V.K.

08/06 : restauration vidéo

"La Chanson d’Hélène" dans "Les choses de la Vie" par Romy Schneider et Michel Piccoli.
Paroles de Jean-Loup Dabadie.

Michel Piccoli, Romy Schneider dans « Les Choses de le vie »
Un film de Clude Sautet (1970). Scénario : Claude Sautet, Jean-Loup » Dabadie et Paul Guimard,
(d’après le roman éponyme de ce dernier Les Choses de la vie)
Dialogues : Jean-Loup Dabadie
ZOOM : cliquer l’image

La naissance de Tel Quel. La rencontre Dabadie / Sollers

Le 25 janvier 1960, Paul Flamand, à la tête des Editions du Seuil signe un contrat avec Jean-Edern Hallier, « secrétaire général » d’un « comité souverain » de la nouvelle revue Tel Quel qui comprend Philippe Sollers, Jean-Renté Huguenin, Renaud Matignon, Fernand de Jacquelot du Boisrouvray appelé plus simplement Boisrouvray, et Jacques Coudol. C’est le noyau dur d’une nébuleuse où évoluent d’autres jeunes gens d’avenir, en particulier Jean-Loup Dabadie. Il vient de publier au Seuil Les Yeux secs, un premier roman. Il collabore épisodiquement à Arts. Avec La Parisienne et Us terres françaises. c’est le berceau d’une couvée de jeunes écrivains qui s’éparpilleront au hasard de la vie. Sollers, fait aussi partie de l’écurie du Seuil, avant même l’aventure Tel Quel. Son premier roman Une curieuse solitude y a été publié en 1958.

Dabadie, repéré par Pierre Lazareff. travaillera dans son groupe de jourmaux. Scénariste, dramaturge, parolier, auleur de skelches dits par Guy Bedos (« Le boxeur », « Monsieur Ramirez », « Bonne fête Paulette »). il navigue à l’estime. Cela le conduira à l’Académie française.

Automne 1958, Jean-Loup Dabadie qui va avoir 20 ans publie son premier roman au Seuil : Les Yeux secs. La même année, son aîné de deux ans, Philippe Sollers a publié aussi au Seuil, son premier roman : Une curieuse solitude. Dans l’orbite de son éditeur il côtoie le petit groupe avant-gardiste de la revue Tel Quel, logé aussi au Seuil : Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier et Jean-René Huguenin.

« Dans le premier numéro, qui vaut manifeste, il est encensé au même titre que Blanchot, Sarraute ou Robbe-Grillet ! On ne s’étonne donc pas de voir son nom apparaître en couverture du n° 3, où il signe un texte en forme de pirouette très sollersienne : « Quel Tel »... Parmi ses admirations littéraires, à côté de Stendhal et de Salinger, Dabadie citera d’ailleurs toujours Philippe Sollers, son voisin de villégiature sur l’île de Ré. » nous dit Jérome Dupuis dans l’Express Livres.
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Quel Tel par Jean-Loup Dabadie

Dans le numéro 3 de Tel Quel,Jean-Loup Dabadie signe une rubrique satirique de la revue et intitulée « Quel Tel. » Le ton est donné. Dabadie commence par prendre le contre-pied de la déclaration programmatique affichée avec emphase dans le numéro 1 de la revue. Puis, il fait écrire la rubrique "revue critique" sur son livre Les Yeux secs, par Philippe Sollers. Enfin par son clone. Une satire implacable de la réthorique sollersienne et telquellienne, doctrinaire.et jargonante, de la période avant-gardiste expérimentale, en même temps que Dabadie fait preuve d’autodérision en faisant étriller son roman par un pseudo Sollers et un Guillaume Matignon, plus connu au sein du groupe sous le nom de Renaud Matignon. Son propre roman Les Yeux secs devient Les Dieux secs ! Notons qu’immédiatement après Les Yeux secs, Dabadie a publié Les Dieux du foyer (01/1959)...

Dabadie s’amuse avec les mots et a déjà écrit deux sketches pour Guy Bedos. On retrouve dans cette satire l’esprit de non sérieux et l’humour grinçant de Dabadie. Ce pourrait être un sketche ou un texte dit par Luchini, avec l’emphase qui sied :

PARTI-PRIS CRITIQUE
« les Dieux secs », de Jean-Loup Dabadie.
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Phil. Soll. :

1) Dabadie, lui, serait plutôt un conteur.
2) Jean-Loup est un ami.

2 annule 1 mais il faut noter que 1 ne vaut pas 2 (sans oublier que 1 moins 2 égale moins que rien mais qu’en s’ajoutant à 2, 1 dépasse 2), ce qui prouve que 1 et 1 font 2 comme l’a fait remarquer Francis Ponge. Voilà un admirable livre à l’emporte-pièces. Il vaut par la disproportion proportionnée de ce qui s’efface pour surpasser un passé qui dépasse ce qui s’est passé. Dès lors on n’échappe pas à la banalité absurde de la description. L’auteurr n’hésite pas à entremêler les phrases et si je désespère, bien sûr, d’en tout dire — comme dirait Ponge — c’est qu’ily a là un débraillé magistral. Au fond, rien qui tente ef qui attire chez cet être indéfini. Trop chaud, trop innocent, trop coupable, on s’y perd sans quoi ce serait trop simple dîtes-vous. Malgré tout, cet écrivain n’existe pas. Aussi retient-on de cette lecture autre chose. Ce sont les admirables passages écrits par un autre.

Gustave Matignon : Cramponné à des formes périmées et représentant d’une littérature en crise, doué de moyens inférieurs à l’inconscience qu’il a de ses moyens, Dabadie se trompe sur ce qu’il est et irrite également les critiques impuissants et les romanciers fascinés par ce romancier qui n’est pas le dernier à user des mêmes ficelles qu’eux. Tout se passe comme si nous faisions de la chaise-longue dans ses phrases ; s’il se le figure, ce ne peut être que par illusion. La psychologie ici est plutôt sommaire que secondaire. Entre les Dieux secs et les Yeux du foyer [1] , il y a le refus de toute progression — et d’abord le refus de toutes ces belles écharpes littéraires tricotées autour de lui sans mailles à l’envers bla selon le patron qu’il a décidé être a priori le non-sens romanesque jusqu’au point où l’auteur mieux compris blabla par le personnage que par lui-même en est réduit à une insignifiance qui le dépasse et sombre dans le firmament blablabla inintelligible des valeurs littéraires pour aboutir au terme logique de ces périodes qui facilitent la confusion : l’adoration du silence.

Plus sur "Quel Tel" ICI

Jean-Loup Dabadie.

A propos de Jean-Loup Dabadie

Né à Paris, ayant grandi à Grenoble, Jean-Loup Dabadie a écrit des romans, peu après sa majorité :Les Yeux secs, aux éditions du Seuil, puis Les Dieux du foyer. Il a aussi eu une carrière de journaliste:il signait des articles pour la revue Arts et Spectacles avant de rejoindre Le Nouveau Candide, dirigé par Pierre Lazareff, Il collaborera de façon éphémère à la revue Tel quel, avec Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier avant de devenir le parolier inspiré, le scénariste et l’académicien que l’on connait.

Il aimait trop les mots – et surtout les bons – pour choisir parmi les plaisirs qu’ils peuvent prodiguer. Parolier prolifique, scénariste, dialoguiste, mais aussi journaliste, écrivain et traducteur (recension non exhaustive), Jean-Loup Dabadie est mort, dimanche 24mai, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris 13e), à l’âge de 81ans. Sans occuper le devant de la scène, cet homme éternellement souriant et élégant, à la conversation délicieuse et drolatique (il était encore un imitateur né) sous ses fausses allures de grand bourgeois coincé du 16e, tint une place de premier rang dans la chanson et la comédie grand public nationales. Des arts dits simples et légers, mais qui comptent paradoxalement parmi les plus difficiles qui soient, dans lesquels ce charmeur à l’insouciance intranquille excella sans céder à la vulgarité.

Bruno Lesprit
Le Monde

On lui doit bien évidemment le tube On ira tous au paradis de Michel Polnareff, mais il avait créé des textes sur mesure pour certains acteurs parmi lesquels Romy Schneider et Michel Piccoli. En 1970, les deux comédiens interprétaient La chanson d’Hélène dans le film Les Choses de la vie. La musique est quant à elle signée Philippe Sarde. Parmi les autres tubes signés du talent de Jean-Loup Dabadie, on peut aussi citer Femmes, je vous aime de Julien Clerc. Une chanson sortie en 1982.

Jean-Loup Dabadie a été récompensé à plusieurs reprises, notamment du Grand prix du cinéma de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre (1983). Il a été élu à l’Académie française, le 10 avril 2008, au fauteuil de Pierre Moinot (19e fauteuil).Il venait de terminer l’adaptation pour le cinéma d’un roman de Georges Simenon, Les volets verts, dont le premier rôle devait être tenu par Gérard Depardieu.

archive : Le dandy et la « vieille dame »

Quand Jean-Loup Dabadie frappait à la porte de l’Académie française.

Par Jérôme Dupuis, L’Express publié le 03/04/2008

En bon scénariste, il a laissé planer le suspense pendant vingt ans. Et puis, il s’est lancé. Jean-Loup Dabadie est à nouveau candidat à l’Académie française, le 10 avril, au fauteuil de Pierre Moinot, après une première tentative, en 1989, où il avait recueilli 13 voix, score plus qu’honorable. Le parolier à la crinière d’argent - on lui doit notamment Femmes, je vous aime (Julien Clerc), Lettre à France et Nous irons tous au paradis (Polnareff), L’Italien (Reggiani) ou le sketch du Boxeur pour Guy Bedos - sera-t-il le premier « saltimbanque » à entrer sous la Coupole ? On se souvient que les immortels, un peu frileux, n’avaient pas voulu de Charles Trenet ni du cinéaste André Téchiné, eux-mêmes déjà titillés par ce rêve de respectabilité...

Pour séduire la « vieille dame » du quai Conti, et l’emporter face à Jean-Pierre Lassalle, spécialiste du surréalisme, ce dandy de 69 ans au sourire charmeur, muré dans un silence total depuis l’annonce de sa candidature, peut, bien sûr, compter sur sa riche carrière au cinéma. On lui doit notamment les scénarios subtils des Sautet des seventies - César et Rosalie ou Vincent, François, Paul et les autres. D’ailleurs, ne faut-il pas un certain talent d’écriture pour que les dialogues du quatuor Rochefort-Lanoux-Brasseur-Bedos dans Un éléphant, ça trompe énormément et Nous irons tous au paradis résistent depuis un quart de siècle aux multi-rediffusions du dimanche soir ? Autant de succès qui lui vaudront, en 1983, le grand prix du cinéma de... l’Académie française.

Mais on a totalement oublié qu’il existe aussi un Dabadie plus littéraire, qui fut un romancier en vogue à la fin des années 1950. Bachelier à 15 ans, le jeune prodige est encore en khâgne à Louis-le-Grand lorsqu’il envoie son premier manuscrit, Le roi est mort, chez Grasset. Hervé Bazin, « soufflé » par certaines pages, se promet de le retravailler avec lui. Mais, après bien des tergiversations, l’auteur de Vipère au poing rompt brutalement le contact. C’est au tour du jeune Dabadie d’être « soufflé ». Au point d’en détruire son manuscrit.

La deuxième tentative, intitulée Les Yeux secs, sera la bonne. Sa mère tape le texte sur son Underwood et l’envoie au Seuil et chez Julliard. Le Seuil est plus rapide. Comme Dabadie est encore mineur - il a 19 ans - c’est son père qui signe le contrat, rue Jacob, à sa place. Les Yeux secs sortent donc à l’automne 1958, sous le célèbre liseré orange de la maison. La quatrième de couverture est un véritable poème. Sous la photo d’un ombrageux Dabadie qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Sacha Distel, on peut lire : « Né le 27 septembre 1938. Sportif. Pris entre la passion d’écrire et celle d’aimer. A choisi d’être optimiste. »

Dans son premier livre, « une orgie de virgules »Alors, que valent vraiment ces Yeux secs, dont nous avons retrouvé un exemplaire chez un bouquiniste (30 euros) ? C’est un petit roman d’amour romantique et cynique à la fois, entre Bretagne et Paris, comme l’époque de Sagan et Huguenin savait en produire. Matthieu Galey lance le roman dans Arts et le hussard Kléber Haedens enfonce le clou : « Nous attendons avec impatience le deuxième livre de ce jeune romancier, en espérant qu’il n’y fera pas une orgie de virgules comme dans le premier. » Au fil des ans, malgré les virgules, Dabadie et Haedens se lieront d’amitié, unis par leur commune passion du rugby. Le futur scénariste de Sautet fréquentera aussi un autre hussard tendance Ovalie, Antoine Blondin.

C’est pourtant aux antipodes de cette droite littéraire que Dabadie sera fêté pour son second roman, Les Dieux du foyer, qui paraît en 1960. Il s’est alors rapproché des enfants terribles de Tel quel, revue avant-gardiste lancée par Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier et Jean-René Huguenin. Mieux, dans le premier numéro, qui vaut manifeste, il est encensé au même titre que Blanchot, Sarraute ou Robbe-Grillet ! On ne s’étonne donc pas de voir son nom apparaître en couverture du n° 3, où il signe un texte en forme de pirouette très sollersienne : « Quel tel »... Parmi ses admirations littéraires, à côté de Stendhal et de Salinger, Dabadie citera d’ailleurs toujours Philippe Sollers, son voisin de villégiature sur l’île de Ré.

Alors, s’il arrivait à vaincre les préjugés des académiciens - on dit que des romanciers comme Frédéric Vitoux ou Félicien Marceau ne verraient pas son arrivée d’un mauvais oeil - l’ancien espoir de l’écurie du Seuil ne ferait finalement que renouer avec ses amours littéraires des sixties. Et puis, après tout, les immortels ne finissent-ils pas par aller, eux aussi, tous au paradis ?

Epilogue : Jean-Loup Dabadie a été élu à l’Académie française le 10 avril 2008.


PARTIE II - BEDOS et DABADIE. In memoriam

Guy Bedos, Jean-Loup Dabadie
ZOOM : cliquer l’image

Quelque jours après le décès de Jean-Loup Dabadie, c’est au tour de Guy Bedos de quiier la scène, à 85 ans,. Son ami, complice et parrain de son fils Nicolas, Jean-Loup Dabadie lui avait écrit ses sketches les plus mémorables.

L’hommage poignant, d’un fils à son père annonçant le 28 mai, la mort de son père :

“Il était beau, il était drôle, il était libre et courageux. Comme je suis fier de t’avoir eu pour père. Embrasse (Pierre) Desproges et (Jean-Loup) Dabadie, vu que vous êtes tous au Paradis”,

a-t-il écrit sur Instagram et Twitter.

Quatre jours plus tôt, il rendait hommage à son parrain, le cinéaste et académicien Jean-Loup Dabadie :

In memoriam


[1cf. Les Yeux secs et Les Dieux du foyer, les deux livres de Dabadie qui viennent d’être publiés - note pileface

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5 Messages

  • Viktor Kirtov | 8 juin 2020 - 17:48 1

    Guy Bedos joua Brecht au théâtre, tourna avec Yves Robert, écrivit des "Mémoires d’outre-mère " : mais il restera surtout ce féroce humoriste de gauche, dont chaque spectacle était un meeting.
    Il s’est éteint le 28 mai, à 85 ans

    Par JÉRÔME GARCIN


    Guy Bedos
    ZOOM : cliquer l’image

    Je me souviendrai de tout ». C’était, il y a cinq ans, le titre de son avant-dernier livre, et une rodomontade. Car, à la fin, il avait tout oublié. Jusqu’à son inscription prémonitoire au comité d’honneur de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité. Frappé par la maladie d’Alzheimer ; Guy Bedos ne reconnaissait plus les siens, ni lui-¬même. Il n’eut pas davantage l’occasion de pleurer, le 24 mai, la disparition de son indéfectible complice Jean-Loup Dabadie, qui lui avait écrit tant de sketchs, parmi lesquels « Bonne fête Paulette » ou « le Boxeur », mais dont le visage de prince italien ne lui disait plus rien. Voyageur sans bagages, pied-noir sans Algérie, comédien sans mémoire, il se désertait, s’allégeait, s’effaçait A l’âge où seul le passé étaie les corps épuisés, la consolante satisfaction d’avoir accompli tous ses rêves lui fut donc refusée.

    Et ses rêves n’étaient pas seulement ceux qu’on croit Faire rire le public de l’Olympia, du Cirque d’Hiver ou du Zénith, oui, bien sûr. Mais il voulait aussi jouer au théâtre - je ne l’ai jamais vu plus heureux et combatif que sur la scène de Chaillot, en 1993, lorsqu’il incarna le monstrueux Arturo Ui, de Brecht, dans la mise en scène de Jérôme Savary. Lui qui avait refusé la Légion d’honneur et les lauriers de la République n’avait d’ailleurs accepté dans sa vie qu’une distinction : un molière. Il voulait aussi faire du cinéma, surtout avec son copain Yves Robert, qui lui écrivit un rôle très res¬semblant de médecin hypocondriaque et de grand enfant étouffé par une mère abusive, campée par Marthe Villalonga, et s’imagi¬nait, en 2007, commencer une carrière de « beau vieillard » dans le film de Véra Belmont « Survivre avec les loups ». Il voulait aussi écrire, d’abord parce que Jacques Prévert l’y avait incité autrefois, au cabaret La Fontaine des Quatre-Saisons, ensuite parce que c’était le plus sûr moyen, disait-il, de revenir en douceur là où l’on est né, en 1934, sur la terre dorée de Camus, où « le droit d’aimer est sans mesure », et de faire la paix avec ses morts - relire ses « Mémoires d’outre-mère », qui scellèrent une réconciliation tar¬dive et timide avec sa Folcoche algéroise, avec cette mère mal¬aimante, lectrice de « Minute », dont il assurait qu’elle avait déclaré à sa naissance : « Mon Dieu, qu’il est vilain, on dirait un petit juif ! » Il voulait aussi voir ses enfants s’accomplir et connaître le plaisir de prononcer, sur les scènes des théâtres Hébertot et de la Madeleine, les répliques corrosives, désabusées, émouvantes, que son fils Nicolas, qu’il appelait joliment son « fils spirituel », avait écrites pour lui, et personne d’autre. Il voulait enfin être fidèle à ses engagements d’homme de gauche, nourri de Jaurès, de Zola et de Hugo, qui regrettait que Lionel Jospin ne fût pas resté trotskiste, et que rien n’a jamais fait varier de sa ligne dure, ni les actions en justice intentées contre lui par ses adversaires, ni les caricatures dont on affubla ce privilégié au grand cœur, ni toutes les causes perdues ... En 2007, avant de donner son dernier one ¬man-show au Rond-Point, il m’avait d’ailleurs confié : « Je suis bien obligé de constater que ma vie est un échec absolu. Je n’ai jamais cessé de combattre le racisme, les discriminations, les injustices sociales, de plaider pour les déshérités et les sans-papiers. Or, plus je radote, plus je m’énerve, et plus la situation empire. »

    Tant pis pour l’enfant d’Algérie qui triomphait à Bône dans la tirade des nez de « Cyrano », et pour Marivaux, dont, à 17 ans, il mit en scène « Arlequin poli par l’amour », ou pour Arthur Miller, dont il joua « Dérapage » en 1997. Tant pis pour sa prof d’art dra¬matique, Berthe Bovy, qui lui avait ordonné : « Deviens ce que tu es ! » Tant pis pour les cinéastes Marc Allégret, Marcel Carné, Michel Deville ou Jean Renoir, qui donnèrent sa chance au jeune comédien sorti de l’Ecole de la rue Blanche, où ses camarades de cours s’appelaient Marielle, Rochefort et Belmondo. Tant pis pour l’auteur d’ « Inconsolable et gai » et « A l’heure où noircit la cam¬pagne ». Tant pis pour Guy, le Fregoli.

    Car, pour ses fidèles et la légende, il restera d’abord et surtout l’humoriste engagé qui se comparait souvent à un tank : « Je roule sur le tout le monde, mais je ne roule pour personne. » Pendant plus de trente ans, il aura vitupéré les politiques, inventé les spec¬tacles-meetings et le stand-up-sit-in, harangué son public-citoyen avec une tête de Droopy chic, plaidé la « légitime défiance » à l’égard des notables, développé ad libitum sa fameuse et inextinguible « revue de presse », persisté dans le « j’accusisme » et toujours tenté de faire la jonction entre Fernand Raynaud et Pierre Bour¬dieu, Muriel Robin et Jean-Luc Mélenchon. A la manière de l’al¬piniste qui fait le compte de ses ascensions, il se vantait : « J’ai fait Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac et Sarkozy », mais il avait fini par ranger ses crampons à glace et son piolet lorsqu’il avait compris, au début de ce siècle, que le monde n’était pas binaire : « L’époque est révolue où la gauche était belle, et la droite, moche », se lamentait-il, dans« l’Obs », il y a treize ans.

    Fatigué d’avoir trop bataillé, il avait fini par vivre en insulaire, en Corse, son « Algérie de rechange », et sur l’île Saint-Louis, où il pratiquait la misanthropie à la façon de Pierre Monceau, le dra¬maturge désenchanté de « Sortie de scène », la pièce où son fils Nicolas lui avait mitonné un rôle sur mesure de Feydeau méta¬morphosé en Léautaud. Bien plus tôt, le même Nicolas, alors âgé de 9 ans, avait accompagné son père pour un pèlerinage à Constan¬tine, Souk Ahras, Tipaza et dans le cimetière Saint-Eugène d’Alger, où repose son grand-père Alfred Bedos, représentant de commerce pour des labos pharmaceutiques. Au fil du temps, Guy Bedos était passé, avec détour par la mégalomanie, de la philippique à la mélancolie et du cabotinage au cabotage. Certains jours, depuis son appartement, il croyait voir glisser sur la Seine tous ses fan¬tômes tant aimés, Sophie Daumier, Barbara, Simone Signoret, Jean- Loup Dabadie, Pierre Desproges, Marie-José Nat, Michel Drach... Et puis il bascula de la nostalgie, qui n’était plus ce qu’elle était, à l’amnésie. Désormais, c’est lui qui glisse sur l’eau, et remonte à sa source, jusqu’au golfe d’Armaba, où le soleil éclate. De rire.

    Crédit : L’Obs N° 2900 -04/06/2020


  • Viktor Kirtov | 7 juin 2020 - 18:58 2

    EXCLUSIF Ce que contient le scénario de l’académicien, terminé avant sa disparition et adapté des « Volets verts » de Simenon


    Jean-Loup Dabadie chez lui à Paris en 2009. Ci-dessus, le scénario des Volets verts et le mot envoyé à ARP.
    C. DELETTRE/HANS LUCAS ; DR

    Méditerranée – Extérieur nuit : D’abord l’image est comme envahie par une marée d’encre noire. Un noir éblouissant, légèrement frémissant. Dans l’inconnu, on perçoit la présence de la mer. Et plus près, la voix (mezza voce) de notre personnage, le grand acteur Jules Valmont.

    Voix de Jules : ... Baba, mon amour... J’ai embrassé tes cheveux avant de m’en aller... Tu dormais... (Un temps.) J’ai touché ta main...

    (Sur ces paroles et sur la musique qui les emporte, la première partie du générique)

    Ainsi débute le tout dernier scénario signé par Jean-Loup Dabadie, auteur multicartes pour le cinéma, le théâtre et la chanson, décédé le 24 mai à 81 ans. Il s’agit de l’adaptation des Volets verts, un roman de Georges Simenon paru en 1950. Le JDD a pu consulter les deux premières scènes de ce scénario de 96 pages livré par l’homme de lettres fin février à la société de production ARP.

    L’aventure est née en mars 2019 d’une discussion avec Laurent Pétin et son épouse, Michèle Halberstadt, les dirigeants d’ARP, au retour du Festival de Valenciennes, où un hommage avait été rendu à Jean-Loup Dabadie sous leurs yeux.« On avait acquis les droits du roman de Simenon et on se demandait à qui le confier, raconte Michèle Halberstadt. Jean-Loup l’a lu et a tout de suite accepté. » Lui qui aime savoir pour qui il écrit a vite compris que le rôle principal était fait pour Gérard Depardieu. Les Volets verts est l’un des livres préférés du comédien, il en a déjà parlé. Il se reconnaît sans doute dans ce portrait d’un acteur célèbre« gros et lourd », à l’enfance misérable, qui a acquis la gloire mais est fatigué d’en savoir trop sur la vie. Un roman d’atmosphère sans véritable intrigue qui tourne autour d’un personnage peu sympathique, gourmand de femmes et d’alcool, en quête de sens au crépuscule de son existence.

    Jean-Loup Dabadie l’a adapté à notre époque. Le héros Émile Maugin est devenu Jules Valmont. Sa jeune épouse, Alice, est plus indépendante que l’oie blanche très années 1950 de l’histoire.

    « C’est du Dabadie tout en
    restant du Simenon pur jus  »

    Un autre personnage de femme a été créé pour Fanny Ardant, à partir d’ombres moins précisément dessinées dans le livre. Plus étonnant, des scènes de pure comédie ont fait leur apparition. « Il a su prendre l’humour là où il se trouvait, note Michèle Halberstadt. Adapter, c’est trahir, mais il a inventé en gardant l’esprit du livre. C’est du Dabadie tout en restant du Simenon pur jus.  »

    Pendant près d’un an, ils ont multiplié les réunions de travail, souvent sous la forme de déjeuners au Mermoz, une brasserie face aux bureaux d’ARP. Toujours à la même table, à droite de l’entrée près de la fenêtre. Dabadie venait avec des fleurs ou des chocolats, élégant jusqu’à la pochette assortie à son écharpe. « Pas apprêté, juste beau », apprécie Michèle Halberstadt. Il faisait rire la tablée avec ses imitations « parfaites » d’Yves Montand, Claude Sautet ou Jean-Paul Rappeneau, et ses anecdotes de tournages ou de séances d’enregistrement avec Michel Polnareff.

    « Quand on n’était pas d’accord sur un point ou qu’on ne comprenait pas, il écoutait avec une attention et une humilité incroyables  », précise la productrice, qui est aussi allée chez l’auteur pour taper les modifications qu’ils décidaient ensemble. « Si on devait reprendre une scène, il la réécrivait de son écriture magnifique, avec des couleurs distinctes selon les personnages ou les situations. Puis il me la donnait à lire en s’éloignant à l’autre bout de l’appartement... Il avait une intuition de la langue incroyable. Il pouvait prendre quatre heures pour trouver le bon mot, précis, toujours parfait.  »

    Dabadie a envoyé une première version du scénario au moment de Noël, accompagnée d’un petit mot manuscrit sur une carte de visite d’académicien : « Le cœur battant...  » (voir photo), humblement inquiet de la réaction de ses commanditaires déjà sous le charme. Il leur a livré son scénario définitif fin février. Il est ensuite parti se confiner dans sa maison de l’île de Ré. « Mais on a continué à se parler tout le temps, on échangeait sur les metteurs en scène qu’on aimerait, confie encore Michèle Halberstadt. On avait prévu de se retrouver au Mermoz pour fêter le déconfinement : Le vendredi soir, Laurent l’a eu au téléphone. Il était à l’hôpital [à Paris] mais il n’en a rien dit. Et puis il est parti le dimanche...  » Le même soir, Arte diffusait une de ses plus belles partitions pour le cinéma : Les Choses de la vie, de Claude Sautet, en hommage à Michel Piccoli, décédé douze jours plus tôt.

    Dabadie disparu, Les Volets verts (le titre est provisoire) va entamer son long cycle de production jusqu’au tournage à Paris et sur la Côte d’Azur. Avec le pedigree de son auteur et de son casting, son avenir inquiète peu. Quel réalisateur ? Mystère jure-t-on chez ARP : « On cherche la personne qui aimera le projet autant que Jean-Loup et nous l’aimons...  » •

    STÉPHANE JOBY
    Le Journal du Dimanche, 7 juin 2020


  • Viktor Kirtov | 31 mai 2020 - 09:31 3

    La mort, Guy Bedos l’évoquait en compagnie de sa complice Sophie Daumier, avec humour, dans ce sketch de 1975 intitulé "Ce n’est qu’un au revoir". Hommage.

    "Un jour on va tous crever ! On n’a aucune chance de s’en tirer ! Faut rigoler, faut se marrer ! Au revoir mes frères, à bientôt, bon courage !"

    Sur l’air de Ce n’est qu’un au revoir, l’humoriste fait rire le public sur le thème de la séparation, de la mort, ce public qu’il salue ici "Le public, heureusement qu’il est là, il n’y a que ça qui compte…"

    Avec son humour caustique habituel, il tirait sa révérence en beauté.


  • Viktor Kirtov | 30 mai 2020 - 13:41 4

    La cérémonie s’est déroulée ce vendredi 29 mai dans l’intimité familiale, à l’exception de rares amis, période de confinement et limite des déplacements à 100 km encore effectifs, oblige, mais les fleurs abondaient sur sa tombe où Jean-Louis Dabadie a rejoint sa mère dans le tombeau familial du cimetière des Portes-en-Ré, sur l’île de Ré.


    ZOOM : cliquer l’image

    "Souvenirs éternels mon Jean-Loup ! Julien", a écrit Julien Clerc sur Twitter, en partageant le lien du clip de sa chanson intitulée PARTIR (youtu.be/pya1qDjxSfM), co-écrite par Jean-Loup Dabadie en 1977.

    Il sera voisin de Philippe Sollers qui lui, a choisi de longue date d’être inhumé - quand le moment sera venu – au cimetière d’Ars-en-Ré à côté du carré des Anglais…, ces aviateurs abattus sur l’Île pendant la deuxième guerre mondiale.


  • Albert Gauvin | 29 mai 2020 - 17:22 5

    Disparition de Guy Bedos - Regardez cette séquence incroyable dans laquelle Pierre Desproges faisait son éloge funèbre devant lui pendant 5 minutes (en présence de Dabadie) !