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Semmelweis de Céline

Texte et voix. Philippe Sollers et André Dussollier

D 18 novembre 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Comparaison n’est pas raison. Mais il me semble que relire cet article que je mettais en ligne en avril dernier peut aider à comprendre certains aspects de notre troublante actualité.

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En 1924, un jeune médecin de trente ans, Louis Destouches, consacre sa thèse à Philippe-Ignace Semmelweis (1818-1865). Qui est ce Semmelweis ? Le découvreur de l’aseptie. Il a en effet observé que la fièvre puerpérale est transmise de malade en malade par le personnel hospitalier, notamment par des étudiants qui viennent de disséquer des cadavres. Il a une intuition : « faire laver les mains aux personnes touchant les femmes enceintes ». La mortalité diminue, mais il a raison trop tôt et, rejeté par l’institution médicale, on le fera passer pour un illuminé (il mourra d’ailleurs interné en 1865, après avoir été lui-même victime d’une infection aux causes suspectes).

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Dans la préface de 1924 de Semmelweis, le futur docteur Destouches écrit : « Dans ce moment où notre profession paraît subir, avec une belle indulgence d’ailleurs, un renouveau d’agaceries de la part d’un certain nombre de flatteurs publics, au moment où chaque profane prétend dévoiler nos tares, il nous a été agréable de consacrer notre thèse de Doctorat à la vie d’un grand médecin. » Il conclut (n’est-ce pas d’actualité ?) : « C’est par là même que nous avons voulu démontrer à ces faciles satyristes qui croient nous fustiger, qu’un talent ne saurait suppléer à une formation professionnelle et que ceux qui ne sont pas médecins s’attaquent encore à de méprisables vétilles alors qu’ils croient déchirer l’âme de notre profession. » Semmelweis, la thèse de celui qui signera désormais Louis-Ferdinand Céline en 1932 en publiant Voyage au bout de la nuit, sera rééditée plusieurs fois du vivant de son auteur (en 1936 avec Mea culpa, son retour d’URSS, et une nouvelle préface tout aussi mordante, puis en 1952) et après sa mort (en 1966 et 1977).
Dans la préface de 1936, Céline écrit : « La forme n’a pas d’importance, c’est le fond qui compte. Il est riche à souhait, je suppose. Il nous démontre le danger de vouloir trop de bien aux hommes. C’est une vieille leçon toujours jeune. [Je souligne]
Supposez qu’aujourd’hui, de même, il survienne un autre innocent qui se mette à guérir le cancer. Il sait pas quel genre de musique on lui ferait tout de suite danser ! Ça serait vraiment phénoménal ! Ah ! qu’il redouble de prudence ! Ah ! il vaut mieux qu’il soit prévenu. Qu’il se tienne vachement à carreau ! Ah ! il aurait bien plus d’afur à s’engager immédiatement dans une Légion étrangère ! Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien, comme le mal se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément. »
En 1999, Philippe Sollers écrit la préface pour la réédition du texte de Céline dans la collection « L’imaginaire » chez Gallimard. Il l’intitule Naissance de Céline, l’intégrant par là définitivement à l’oeuvre de l’écrivain. Dépassant le cas Semmelweis, Sollers pointe ce qui préoccupera toujours Céline, sa passion : « voici le fond de l’affaire : il y a une humanité souffrante et qui meurt pour rien. Il faudrait la soigner, la guérir, mais c’est fina­lement impossible puisqu’elle s’acharne elle-même dans son malheur, et que la seule Vérité est la Mort. Donc, le diable doit exister quelque part (sinon, pourquoi un tel monde de bêtise et de souffrance ?). Le médecin est social, Céline est social, tout le monde croit que la seule réalité humaine est sociale ; voici le règne de la nuit, tra­versé de brèves lueurs. Céline est buté là-dessus, on le sait. [...] Céline montre. D’emblée, ce qui frappe est son talent dramatique. [...] Il a de bonnes raisons, Céline, pour comprendre intimement la crise de fond. [...] La Mort, avec une majuscule, serait-elle puérile ? C’est une hypothèse. Elle masquerait alors la pensée du néant dont elle prend la forme, le nihilisme généralisé se fondant sur cette erreur. » Voilà.
En pleine crise sanitaire du Covid-19, le comédien André Dussollier a eu l’idée particulièrement inspirée de proposer à la direction de France Culture de lire des extraits de Semmelweis. Ce sera sa lecture du soir, le 15 avril, à 19h. Que dit Dussollier ? « Face au coronavirus, on assiste aux débats médicaux les plus virulents. Je n’ai pu m’empêcher de penser à l’histoire du docteur Semmelweis [...] A presque deux siècles de distance, il est surprenant de voir jusqu’où l’histoire peut se répéter, quand la science médicale est confrontée aux intuitions des uns et au nécessaire contrôle du corps médical tout entier. La science tâtonne, s’interroge, cherche, avance et malgré les âpres combats qui opposent les médecins entre eux, finira avec le temps, par vaincre la maladie pour le bien de l’humanité. »
La science et la médecine auront peut-être raison du virus et ne sauveront sans doute pas l’humanité, mais l’obscurantisme — qui et que nourrit aussi la croyance en la toute puissance de la science et de la technique — et le refus de penser le néant et ce qui advient n’ont aucune chance de la sauver du désastre où son aveuglement métaphysique et nihiliste la mène à toute allure comme un avion sans pilote.

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Louis-Ferdinand Céline
Semmelweis


SEMMELWEIS.
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Édition de Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard.
Préface de Philippe Sollers
Collection L’Imaginaire (n° 406), Gallimard
Publication date : 05-10-1999

« Et c’est vers la fin de ces deux années passées dans la chirurgie qu’il écrivit, avec cette pointe de hargne par laquelle se caractérise déjà sa plume impatiente : "Tout ce qui se fait ici me paraît bien inutile, les décès se succèdent avec simplicité. On continue à opérer, cependant, sans chercher à savoir vraiment pourquoi tel malade succombe plutôt qu’un autre dans des cas identiques."
Et parcourant ces lignes on peut dire que c’est fait !
Que son panthéisme est enterré. Qu’il entre en révolte, qu’il est sur le chemin de la lumière ! Rien désormais ne l’arrêtera plus. Il ne sait pas encore par quel côté il va entreprendre une réforme grandiose de cette chirurgie maudite, mais il est l’homme de cette mission, il le sent, et le plus fort est qu’un peu plus, c’était vrai. Après un brillant concours, il est nommé maître en chirurgie le 26 novembre 1846. »

Louis-Ferdinand Céline.

Pour feuilleter le livre, cliquer sur l’image

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Préface à la première édition (1924)


Préface de 1924.
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Préface à la réédition (1936)


Préface de 1936.
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Naissance de Céline

On oublie toujours trop vite la vocation médicale de Céline. Il a cru à la médecine (« cette merde », dira-t-il pourtant plus tard), il l’a gardée comme angle privilégié de vision, sa raison comme sa déraison d’écrivain en montrent sans cesse les traces. Or, voici le fond de l’affaire : il y a une humanité souffrante et qui meurt pour rien. Il faudrait la soigner, la guérir, mais c’est finalement impossible puisqu’elle s’acharne elle-même dans son malheur, et que la seule Vérité est la Mort. Donc, le diable doit exister quelque part (sinon, pourquoi un tel monde de bêtise et de souffrance ?). Le médecin est social, Céline est social, tout le monde croit que la seule réalité humaine est sociale ; voici le règne de la nuit, tra­versé de brèves lueurs. Céline est buté là-dessus, on le sait. C’est lui qui met des majuscules aux mots Vérité et Mort, puisque nous en mettons une au mot Société. « La liberté ou la mort » : on a entendu ça un jour en français, étrange symétrie, étrange balance.
Le docteur Destouches a trente ans quand il écrit sa thèse sur le Hongrois Philippe-Ignace Semmelweis. Il a déjà une expérience d’hygiéniste, il fera peut-être autorité dans ce domaine. Mais non : plus loin que la boucherie de la guerre, de la maladie et des corps en décomposition, il y a la littérature, c’est-à-dire une tenta­tive désespérée de compréhension de l’Histoire comme pathologie. La pathologie n’a pas de fin, l’Histoire non plus. Comprendre cela est déjà un engagement lyrique et mystique, une illumination nerveuse qui exige que l’on soit « intense, bref et substantiel ». Rien de faussement poétique dans cette position : la vision doit aller sur le terrain, se salir les mains, prendre le risque de la conta­mination et du délire. « Forcer son rêve à toutes les pro­miscuités, c’est vivre dans un monde de découvertes, c’est voir dans la nuit, c’est peut-être forcer le monde à entrer dans son rêve. » Nous habitons, dit Pascal, un grand hôpital de fous. Quelqu’un, dans ce carnaval tra­gique, a-t-il gardé sa tête ? Sera-t-il puni pour cela ? Deviendra-t-il fou à son tour pour avoir fait, seul, une constatation raisonnable qui échappait à l’aveuglement et aux préjugés de son temps ? Quand Céline dit : « Il faut mentir ou mourir. Je n’ai jamais pu me tuer moi », on peut penser qu’il est sincère et logique. Tout de même, il ne doit pas être impossible de dire certaines choses à hauteur de mort.

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Voyez cette drôle de « thèse » dans le style épique. Elle commence comme un coup de tonnerre (tête du jury) : « Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur. Depuis la chute de l’Empire romain, jamais semblable tempête ne s’était abattue sur les hommes... » Nous avons ici, tout de suite, l’horloge de Céline : les premiers siècles de notre ère, la Révolution et surtout la Terreur, la guerre d’extermination de masse. Ce qui l’intéresse ici, c’est la fièvre, « l’immense royaume de Frénésie ». Voici son diagnostic : la soif de sang, de cruauté, de carnage, se renverse brusquement, le moment venu, en oubli, en paix fallacieuse, en prédications sentimentales, en sensiblerie. Qui sait s’il n’y a pas là une loi ? L’humanité passerait par des phases de manie meurtrière pour déboucher, avant de recommencer, sur des plages de nostalgie, de mélancolie, de fadeur. Tantôt les charniers, tantôt les romances. Tantôt la guillotine égalitaire, tantôt le vague à l’âme et le repli frileux. Les assassins d’hier, devenus les moralistes d’aujourd’hui, jurent leurs grands dieux que jamais ne reviendront les horreurs. On connaît la chanson, mais elle est tenace. C’est comme une énorme broyeuse qui a ses martyrs : Semmelweis en est un, et de taille. C’est lui qui met fin au massacre par ignorance des accouchées dans les hôpitaux de son époque. L’accouchement, dira Céline, est beaucoup plus important que toutes les histoires de sexe. C’est là qu’on surprend la nature à l’œuvre, qu’on peut enfin avoir une « vision aux détroits ».

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Semmelweis est un génie bizarre. Il fait une découverte essentielle, l’asepsie, mais il veut l’imposer de façon maladroite. Il a une intuition fulgurante, mais il est caractériel et brutal. « Skoda savait manier les hommes, Semmelweis voulait les briser. On ne brise personne. » À Vienne, il braque ses supérieurs, surtout Klin, un imbécile, mais justement, pour cette raison, « grand auxiliaire de la mort », « à jamais criminel ridicule devant la postérité ». La réalité quotidienne, c’est la routine, l’hypocrisie, l’omission (le pire des péchés selon le théologien Céline), l’indifférence, le pacte, dans l’ombre, avec la mort. Des femmes n’arrêtent pas de mourir de fièvre puerpérale ? Bof, c’est le destin, la fatalité, l’expiation, la vengeance de Dieu, peut-être. D’ailleurs, elles sont pauvres. Il suffirait pour les sauver, dites-vous, de se laver les mains après avoir disséqué des cadavres pour aller palper des cols d’utérus ? Vous m’en direz tant, c’est absurde. Vous nous fatiguez. Dégagez. Impossible de sortir de ce que Céline appelle « l’obsession des ambiances ». Personne n’a encore envisagé l’existence des microbes, il faudra la rage pour imposer Pasteur (et Freud aura encore beaucoup de choses à raconter sur Vienne). Pour l’instant, c’est l’inertie. La vérité dérange une alliance secrète de la société avec les tombes. Une force négative écrasante est à l’œuvre : « La durée et la douleur des hommes comptent peu à côté des passions, des frénésies absurdes qui font danser !’Histoire sur les portées du Temps. »

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Ces lignes datent de 1924. On sort de l’enfer, mais le nouvel orage est à l’horizon. Ce n’est pas par hasard si Céline republie sa thèse en 1936, en même temps que Mea Culpa. Entre-temps, le Voyage, « roman commu­niste », l’a conduit à aller vérifier sur place, en Russie, le paradis prolétarien. Nouvel enfer. La suite est fatale : l’écrivain « de gauche » Céline devient « anarchiste de droite » et l’épouvantable pamphlétaire de Bagatelles. À l’image de son héros, il vient de s’infecter au passage.

Comme l’écrit Guido Ceronetti : « Céline est un destructeur formidable de stupidité, d’inutilité, de vide stylis­tique, un vengeur furieux du verbe, un authentique et véritable oracle. Il a l’utilité dangereuse d’une Bible, et il est un athlète antibiblique digne de se tordre et de mourir entre les tentacules détestés de son adversaire. [... ] Avec un œil voltairien rendu plus sombre par sa paranoïa, il la voyait comme une monstruosité inhumaine, le germe du mal, l’aimant sémitique de toutes les méchancetés possibles, un château sadien où les patriarches hébreux accumulent les massacres ... [... ] Qui doute de l’homme, avec Céline comme avec l’Écriture, s’en trouve bien, et quand on veut fuir l’inutile et le sordide, on peut emboucher le cor de Céline comme celui de l’Écriture : aucun d’eux ne cède. »

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Céline montre. D’emblée, ce qui frappe est son talent dramatique. Voici la fin de Semmelweis : « Vingt fois le soir descendit dans cette chambre avant que la mort n’emportât celui dont elle avait reçu l’affront précis, inoubliable. C’était à peine un homme qu’elle allait reprendre, une forme délirante, corrompue, dont les contours allaient s’effaçant sous une purulence progressive. D’ailleurs, quelle victoire peut-elle attendre, la Mort, dans ce lieu le plus déchu du monde ? Quelqu’un lui dispute-t-il ces larves humaines, ces étrangers sournois, ces torves sourires qui rôdent tout le long du néant, sur les chemins de l’Asile ? »

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Il a de bonnes raisons, Céline, pour comprendre intimement la crise de fond, celle de Semmelweis, par exemple, rendu fou par les persécutions, et qui surgit dans un amphithéâtre de l’hôpital de Vienne, se précipite sur un cadavre avec un scalpel, le découpe, le fouille et se coupe ainsi mortellement. Persécution ? Méchanceté infernale ? Mais oui : « Il semble même qu’on infecte des accouchées pour l’affreuse satisfaction de lui donner tort. » Grossesses, cadavres : le court­ circuit, c’est le moins qu’on puisse dire, est à haute tension. Il y a, dans cette région, insiste Céline, « des puissances biologiques énormes qui se combattent ». La Mort, avec une majuscule, serait-elle puérile ? C’est une hypothèse. Elle masquerait alors la pensée du néant dont elle prend la forme, le nihilisme généralisé se fondant sur cette erreur. C’est pourquoi Céline a raison, contre toutes les propagandes bien-pensantes, de nous rappeler ce « désir de néant profondément installé dans l’homme et surtout dans la masse des hommes, cette sorte d’impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime, pour la mort ». Drôle d’amour, on le voit, dont on serait amené à douter en étant plus radicalement négatif. Moins humain, en somme.

Philippe Sollers, Préface à Semmelweis, « L’imaginaire », Gallimard, 1999 ;
Éloge de l’infini, Gallimard, 2001 (folio 3806, 2003) ; Céline, Écriture, 2009.

LIRE AUSSI : Le Petit Célinien (article de VK, 31 mai 2017).

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André Dussollier lit Semmelweis de Louis-Ferdinand Céline

Lectures du soir, 15 avril.

« L’idole mâle [...] s’implore lui-même et ne peut plus... Il a trop détruit. On commence à ne plus croire à son ingéniosité, il se prend à douter de lui-même. À force de secouer ses plumes, de les trouver admirables, il s’était cru tout permis ; demain il sera ridicule. » Passage de Semmelweis.


André Dussollier, à Lille en 2009.
Crédits : François Lo Presti - AFP. ZOOM : cliquer sur l’image.
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Acteur de cinéma, comédien de théâtre et ancien sociétaire de la Comédie-Française, André Dussollier lit de chez lui pour France Culture. Pour cette première lecture, il a choisi un des plus grands textes de Louis-Ferdinand Céline : Semmelweis (aux Éditions Gallimard).
Un texte qui fait très fortement écho à la situation si particulière que nous vivons.

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Face au coronavirus, on assiste aux débats médicaux les plus virulents. Je n’ai pu m’empêcher de penser à l’histoire du docteur Semmelweis, ce médecin hongrois qui en 1846 s’attaqua aux causes de la fièvre puerpérale qui touchait les femmes après leur accouchement et provoquait leur mort dans des proportions considérables.
Louis-Ferdinand Céline, alors âgé de trente ans, fit de l’histoire de ce médecin le sujet de sa thèse, qu’il soutint devant la Faculté de médecine en 1924. A presque deux siècles de distance, il est surprenant de voir jusqu’où l’histoire peut se répéter, quand la science médicale est confrontée aux intuitions des uns et au nécessaire contrôle du corps médical tout entier. La science tâtonne, s’interroge, cherche, avance et malgré les âpres combats qui opposent les médecins entre eux, finira avec le temps, par vaincre la maladie pour le bien de l’humanité. C’est l’histoire de ce médecin hongrois né en 1918 à Budapest d’un père épicier et d’une mère infatigable, tôt mariée, qui mit au monde huit enfants, que Louis-Ferdinand Céline raconte à travers ces pages que j’ai choisi de lire pour France Culture.
André Dussollier
Dans cette période où beaucoup font l’expérience de la difficulté à se concentrer sur un roman ou un essai, la proposition que nous a faite André Dussollier, merveilleux comédien, merveilleux lecteur, de lire pour nous est un cadeau très précieux pour tous nos auditeurs. La littérature n’est pas le récit de ce qui se passe, mais à son meilleur, elle éclaire d’un autre jour l’expérience de la vie et des événements qui la bouscule. C’est tout le sens de cette lecture que de venir en écho à la crise d’aujourd’hui et de créer par l’écoute un lieu d’émotions communes. Sandrine Treiner, Directrice de France Culture
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A propos de l’oeuvre
Céline fait des études de médecine après son baccalauréat et soutient sa thèse en 1924. Il est donc médecin avant de devenir l’écrivain que l’on connaîtra en 1932, sous le pseudonyme de Louis-Ferdinand Céline, lors de la publication de son premier roman Voyage au bout de la nuit. Sa thèse de médecine, il la consacre à la vie et à l’œuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1818-1865), médecin obstétricien hongrois qui fit une découverte exceptionnelle sur la fièvre puerpérale dont mourait nombre de femmes après leur accouchement. Les jeunes internes étudiants en médecine qui pratiquaient ces accouchements ne se lavaient pas les mains après avoir procédé à des autopsies. Cette découverte essentielle, Semmelweis tenta de l’imposer au corps médical, sans succès. Génie bizarre au caractère brutal, il braqua ses confrères qu’il alla jusqu’à traiter d’assassins. Il perdit son poste et, totalement incompris par ses pairs, il finit par mourir interné dans un asile de Vienne dans des circonstances obscures. Il ne fut réhabilité qu’à la fin du XIXème siècle, après que Pasteur, Koch ou encore Yersin eurent validé son intuition. La thèse que lui a consacré le jeune Dr Louis-Ferdinand Destouches parut après sa soutenance en 1924. En 1936, à la suite du succès littéraire de ses deux premiers romans, elle fut publiée par les éditions Denoël sous le nom de Louis-Ferdinand Céline et titrée Semmelweis.

Extraits choisis, lus et présentés par André Dussollier
Réalisation Pascal Deux
Montage et mixage Jean-Benoit Têtu

Remerciements aux Éditions Gallimard pour leur aimable autorisation.

France Culture

VOIR AUSSI : André Dussolier : "Il y a des médecins très inspirés qui ont une vision que d’autres n’ont pas".

Extrait

C’était il y a près de deux siècles, André Dussolier, et pourtant c’est plus qu’actuel ... avec la polémique autour du docteur Raoult. C’est ce qui vous a donné envie de lire ce livre ?

Oui, parce que je suis les débats qu’il peut y avoir entre les médecins, qui sont évidemment en désaccord, parce qu’il y a une urgence ; on a envie de combattre le Coronavirus et de trouver ces solutions et on voit bien que tout le monde a été pris de court et que la science avance à son rythme et qu’elle a besoin de vérifier les propositions des uns... Il y a des médecins qui peuvent être très inspirés et avoir, tout à coup, une vision que d’autres n’ont pas. Et c’est ainsi que Semmelweis s’est heurté à ses pairs, quand il a commencé à dire qu’il fallait simplement se laver les mains ou nettoyer les instruments dont les médecins se servaient, tout d’un coup, il a obtenu des résultats magnifiques, la mortalité a baissé, donc ça le mettait en concurrence avec d’autres chefs cliniciens de la région de Vienne et donc, évidemment, on lui mettait des bâtons dans les roues. On l’a empêché de faire valoir ses idées et ses découvertes. Donc, c’est ça qu’on voit : à travers tout ce qui peut se passer aujourd’hui, on voit que la science a besoin de médecins inspirés mais aussi elle a besoin de temps pour vérifier et voit bien aujourd’hui que telle découverte est acceptée à condition d’être corroborée par une étude scientifique qui, malheureusement, ne peut se faire qu’avec le temps. Ce qui est cruel et tragique, là, aujourd’hui, c’est que tout le monde a été pris de court, y compris les médecins, et on est devant une pathologie qu’on ne sait pas du tout aborder, dont on ne connaît pas les conséquences et les prolongements. Tout ça m’a fait penser à l’histoire de Semmelweis.

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Depuis la rédaction de cet article, Public Sénat a consacré une émission dans laquelle Dussolier était aussi l’invité.

Médecine et littérature

25 avril 2020.
Livres & Vous, l’émission littéraire de Public Sénat en partenariat avec France Culture, s’interroge cette semaine sur les étranges passerelles entre médecine et littérature. Pour décrypter cette nourriture qu’apporte l’exercice de la médecine à l’art de l’écriture Guillaume Erner reçoit Martin Winckler, médecin-écrivain auteur de La maladie de Sachs, Sophie Tal Men, neurologue-romancière, auteure de Va où le vent te berce et le comédien André Dussollier, redécouvreur de la thèse du futur médecin Louis Ferdinand Céline consacrée à l’apôtre du lavage des mains dans les hôpitaux, Philippe-Ignace Semmelweis.

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Pour Martin Winckler écrire et soigner reste deux activités intimement liées. « On oublie souvent qu’un médecin dans son activité ne cesse de lire et ne cesse d’écrire. Il passe même son temps à cela. » Et l’auteur de La maladie de Sachs, Prix du Livre Inter et grand succès public en 1998, sait de quoi il parle.

Auteur de très nombreux ouvrages consacrés au monde de la médecine, l’auteur médecin, qui vit désormais à Montréal, ne dissocie pas médecine et écriture. «  Écrire est aussi important que soigner, affirme-t-il. Il faut donner des informations aux gens et pas seulement des médicaments. »

Le regard transatlantique de Martin Winckler s’aiguise lorsqu’il aborde la situation française. « En matière de médecine, on peut avoir une attitude de pouvoir comme l’on peut avoir une attitude de soignant. » Et pour lui, l’exemple de Semmelweis, ce médecin hongrois défenseur radical du lavage des mains à l’hôpital au milieu du XIXe siècle est particulièrement éloquent.

« Cet homme, raconte-t-il, a fait l’objet de nombreuses résistances souvent violentes de la part de ses pairs. Un peu comme Pasteur trente ans plus tard, qui n’était pas cru parce qu’il n’était pas médecin. Il a fallu qu’il se vaccine lui-même contre la rage pour que ses thèses s’imposent. »

Vu de Montréal, une société française plus violente et moins résiliente

Pour Martin Winckler, en ces temps d’épidémies, «  les résistances sont toujours présentes en France comme sous Pasteur », faisant allusion aux nombreuses polémiques dans le corps médical qui émaillent la vague épidémique dans l’Hexagone. De quoi se satisfaire aussi de sa condition de citoyen canadien. « Ici, au Canada, l’épidémie est vécue de façon plus calme et pondérée. La société canadienne est plus tolérante et solidaire. On parle de manière horizontale et je n’ai pas besoin d’un papier pour aller faire mes courses. »

Vu de Montréal, Martin Winckler jette ainsi un regard sombre sur la situation française. « Il est triste de voir que la situation est plus violente en France que là où je suis. Et pourtant, la sortie de cette crise sanitaire va nécessiter beaucoup de solidarité. »

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Ne dites pas : « Je m’en lave les mains. » Lavez-vous les mains !
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Ignace Semmelweis, le médecin qui voulait qu’on se lave les mains

Les Discussions du soir, 13/09/2016.

Avec Michel Deveaux, auteur de De Céline, histoire d’une thèse, à Semmelweis, histoire d’une oeuvre.

Il devina que les étudiants en médecine étaient la cause de l’hécatombe dans son hôpital : ils disséquaient des cadavres, se coupaient parfois, et puis s’en allaient accoucher des vivantes qui mouraient à leur tour...

Pourquoi celui qui allait devenir Louis-Ferdinand Céline a-t-il consacré sa thèse de médecine sur la vie et l’œuvre d’Ignace Semmelweis, le faisant ainsi sortir de l’ombre avant que lui-même n’y plonge. Quels sont les points communs et les différences qui réunissent le paria du Danube et celui qui échappera de peu à la peine de mort pour collusion avec le nazisme et incitation à la haine raciale.

Tout d’abord écoutons l’histoire vraie d’Ignace Semmelweis dans la Vienne du milieu du 19e siècle, qui deviendra fou et mourra du mal qu’il combattit : l’infection. (A cette époque, les microbes n’étaient pas encore découverts par Pasteur). Nous aborderons ensuite les écrits médicaux de Céline, aspect peu connu de son écriture, de sa paradoxale préoccupation sociale, de médecine et d’hygiène.

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Choix musical de notre invité
Nardis par Chet Baker (Sonet 30359)

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De Céline, histoire d’une thèse, à Semmelweis, histoire d’une oeuvre.

Cet ouvrage rassemble l’histoire de ces deux médecins.
- L’Histoire d’une thèse, est celle de Louis Destouches, de sa jeunesse jusqu’au début de sa carrière médicale. Elle constitue déjà une aventure exceptionnelle. On y découvrira les événements ainsi que les personnages qui inspirèrent Céline dans ses premiers ouvrages littéraires.
- L’Histoire d’une oeuvre, celle d’Ignace Semmelweis, consacrée principalement à sa carrière médicale, et surtout à la résolution qu’il apporta au problème de la fièvre puerpérale. Elle est aussi celle de son combat mené face à la communauté médicale bien trop longtemps résistante à ses idées.

LIRE ICI
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Les différentes éditions :

Dr. Louis Destouches, La Vie et l’œuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1818-1865), thèse de médecine, Rennes, Francis-Simon imprimeur, décembre 1924. Une contraction paraît sous le titre « Les derniers jours de Semmelweis », La Presse médicale, no. 51 du 25 juin 1924.
Louis Destouches, [titre inconnu], manuscrit refusé en juillet 1928 aux éditions de la NRF, Paris.
Louis-Ferdinand Céline, Mea culpa suivi de La Vie et l’œuvre de Semmelweis, Paris, Denoël & Steele, décembre 1936.
Louis-Ferdinand Céline, Semmelweis (1818-1865), Paris, Gallimard, 1952.
Louis-Ferdinand Céline, La Vie et l’œuvre de Semmelweis (1818-1865), in Œuvres éditées par Jean A. Ducourneau, Paris, Balland, 1966, t. 1.
Louis-Ferdinand Céline, La Vie et l’œuvre de Semmelweis (1818-1865), Cahiers Céline 3, Paris, Gallimard, 1977. Texte original annoté et préfacé par Henri Godard et Jean-Pierre Dauphin.
Louis-Ferdinand Céline, Semmelweis, Paris, Gallimard, « L’Imaginaire », 1999. Texte original annoté de l’édition de 1977, avec une préface de l’écrivain Philippe Sollers.

LIRE :
Francis Klotz, Semmelweis et Céline
Jérôme Meizoz, Thèse médiocre ou roman prometteur ?
Jànos Szàvai, Destouches Semmelweis, Céline
Johanne Bénard, Semmelweis : biographie ou autobiographie ?

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