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Planète

Printemps 2020

D 20 mars 2020     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Coronavirus : l’incroyable photo du pape à Rome.
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« "Cet après-midi, peu après 16 heures, le pape François a quitté le Vatican en privé et s’est rendu à la basilique de Sainte-Marie Majeure, pour adresser une prière à la Vierge", indique le Saint-Siège dans un communiqué du dimanche 15 mars 2020. Le pape a ensuite "parcouru à pied, comme pour un pèlerinage, une portion de la Via del Corso", une des principales artères de Rome, complètement vide, pour se rendre à pied dans l’église de San Marcello al Corso, accompagné seulement de quelques officiers de sécurité. Dans cette dernière église se trouve un crucifix miraculeux qui en 1522 fut porté en procession dans les quartiers de la ville pour mettre fin à la "Grande Peste" à Rome. »

DÉVASTATION

Il en parle dans tous ses livres : nous avons quitté les Temps Modernes, nous sommes entrés dans l’ère planétaire, la dévastation de l’immondialisation est là. La planète Terre va mal. La nature se rebelle. L’Amazonie et l’Australie sont en feu. Les glaciers fondent. Les océans sont plastiqués. La Méditerranée est une poubelle [1]. La Technique domine tout (et « tout ce que la technique peut faire, elle le fera »). Les virus (du latin signifiant poison, toxine), couronnés ou pas (corona), circulent plus vite que l’information et l’information est elle-même devenue virale. L’Église catholique s’empêtre dans les questions pédophile et homosexuelle au point de brouiller les encycliques sur l’écologie (« Laudato Si’ »). La séparation est l’alpha et l’oméga de la critique du spectacle devenue spectacle.
Il en avait parlé en octobre 2018 sans que personne ne le relève (aucun critique) :

« François est le dernier pape, tout ça est terminé. »

et puis, énigmatique :

« Je vous renvoie à la prophétie de saint Malachie, attribuée à un primat d’Irlande au XIIe siècle, qui s’est révélée après coup être un apocryphe du XVIe siècle : la fameuse liste des papes qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui. François est le dernier pape, ou l’avant-dernier, puisque le fait qu’un jésuite ait réussi à devenir pape était exclu du fonctionnement traditionnel de l’Église [2]. »

Une lubie, avez-vous pensé...
La prophétie de saint Malachie. Sollers en parle à nouveau dans Désir (Gallimard, 2020). C’est comme par hasard dans le chapitre « Planète » qui condense, en plein milieu du roman, en trois pages et six courts paragraphes, le constat froid, pessimiste et lucide qui parcourt tout le livre. Imposture ? Illumination ? Le ton est pourtant très sérieux. Avez-vous déjà lu une phase comme celle-ci (c’est Sollers qui prend ici le masque du Philosophe Inconnu) : « le Philosophe, lui, a toujours su qu’il serait contemporain d’une catastrophe finale. Il y a pensé chaque jour, sur fond de sa propre mort. » (je souligne) ? Catastrophe : du grec « katastrophê » qui signifie « renversement », « bouleversement ». Alors : apocalypse ? Fin du monde ? Destruction de Rome ? Ou plutôt, en même temps, révélation [3], fin d’un monde, sursaut, rebond, révolution (deux chapitres de Désir portent ce nom) ? Pour le savoir, soyez attentif au « dieu ultime, celui qui libère l’espace pour le jeu du temps » (ici vous pouvez relire « le dieu extrême »).

PLANÈTE

Saint Malachie, né en 1094 à Armagh, en Irlande, est mort à Clairvaux en 1148. Ce primat d’Irlande, surtout connu pour sa réforme du clergé, est l’auteur célèbre d’une Prophétie sur les papes, dont on a pu éta­blir qu’il s’agissait d’un apocryphe du XVIe siècle. C’est une longue liste de papes, dotés de surnoms, qui nous amène jusqu’à nos jours, de façon particulièrement inquiétante, puisque la fin du monde doit coïncider avec le dernier pape en fonction.

À voir, ces jours-ci, le vieux pape François marcher en Irlande, pour demander pardon pour tous les crimes de pédophilie commis par des prêtres catholiques, on se demande s’il n’est pas le dernier locataire du Saint­ Siège. Malachie (ou son successeur) l’appelle « Pierre le Romain », alors qu’il est argentin et jésuite. Voûté, et un peu débile, le vieux monarque en blanc a l’air de porter sur son dos deux mille ans d’aveuglement sexuel. Malachie a peut-être eu, sans le dire expressé­ment, cette vision du naufrage.

Dans le même temps, à moins que vous ne vouliez pas le savoir, tout indique que la planète Terre est en train de devenir invivable pour la vie humaine. Ses ressources sont épuisées, le climat est fou, les océans sont de plus en plus pollués, l’humanité abrutie n’a plus la force d’imaginer une explosion massive. Le Philosophe, lui, a toujours su qu’il serait contemporain d’une catastrophe finale. Il y a pensé chaque jour, sur fond de sa propre mort. Ça ne l’a pas empêché de gar­der une foi intense dans le dernier dieu à l’extrême. Peut-il y avoir une foi en dehors de toutes les lois ? Il le croit.

Pauvre François, premier et dernier pape à porter ce prénom bizarre. Sa migraine ne le lâche plus, il dort debout, mais, malgré les appels furieux au boy­cott, il arrive à rassembler, pour une messe à Dublin, de 300 000 à 500 000 fidèles (de quoi épater saint Patrick, saint Malachie et saint Joyce). Malgré tout, il est débordé : sa Curie est gangrenée par le cancer gay, les dossiers de pédophilie s’entassent sur son bureau, les victimes se plaignent, et elles sont légion, en Irlande, aux États-Unis, au Chili, en Allemagne, en France, en Australie. Des dizaines de milliers d’enfants ont été violés par des ministres de Dieu lui-même. Un auteur français a osé écrire, autrefois, que le Créateur, par une nuit d’hiver, avait fait entrer chez lui un pédéraste. Personne ne l’a cru, peut-être parce que ce jeune homme venait d’Amérique du Sud [4].

Le dieu ultime, celui qui libère l’espace pour le jeu du temps [5], n’est ni Créateur ni Procréateur, les machi­nes, désormais, s’en chargent. Les femmes n’ont plus besoin de faire appel à Dieu pour faire des enfants, et, du coup, elles ont toutes les raisons de se plaindre de la brutalité intrusive des hommes, lesquels sont défini­tivement coincés dans la surestimation de leurs mères. Elles aiment bien les gays qui s’identifient à elles, et qui, de toute façon, les laissent physiquement tran­quilles. Elles sont prêtes à partager le pouvoir avec eux, puisque le mâle hétérosexuel blanc n’est plus qu’un souvenir pénible du passé en ruine. Prenez ce cocktail, saupoudrez-le de drogue, de rock, de rap, de textes très cons dans une atmosphère de polar, et vous obtenez la situation courante.

Si ça ne suffit pas à vous édifier, étudiez la planète queer aux identités variables et multiples, vérifiez que les océans sont de plus en plus saturés de plastique, obser­vez que le Spectacle, pour se développer, a appris à se dénoncer souvent comme spectacle, reposez-vous une heure ou deux en étant carrément bouddhiste. Vous passez ainsi d’une imagination surtendue de serial killer à une compassion mystique. Allez-vous bénir cette femme enceinte et très laide, assise devant vous dans un autobus ? Oui, il le faut. Vous espérez juste qu’elle aura une fille qui se trouvera forcément plus belle que sa mère, et pas un garçon qui, lui, n’en finirait pas de morfler dans l’invivable monde futur. (Désir, Gallimard, 2020, p. 83-85)

PROPHÉTIE

La prophétie des papes et la fin des temps de Saint Malachie

Je n’ai pas trouvé mieux pour vous, lecteurs pressés qui ne prendrez pas le temps de lire les livres qui sont consacrés à la prophétie des papes de Saint Malachie, que le documentaire de François Barré, réalisé en 2014.

Il propose une analyse contradictoire de l’origine de « la prophétie des papes » (qui n’est sans doute pas due à saint Malachie, mais peut-être à Michel de Nostredame, apothicaire français, le célèbre Nostradamus, ou à Arnold Wion, un moine bénédictin né à Douai [6], qui en parle pour la première fois dans un livre publié à Venise en 1595, Lignum Vitae (L’Arbre de Vie)), et de l’histoire des papes jusqu’à Benoît XVI et François (le 112ème et dernier ?)... où, semble-t-il, un certain Angelo Giuseppe Roncalli (il fut le patriarche de Venise), le futur Pape Jean XXIII, béatifié par Jean-Paul II à l’occasion du jubilé de l’an 2000 [7], puis canonisé par le pape François en 2014 (en même temps que Jean-Paul II), joua au XXe siècle un rôle... cardinal. Vous découvrirez que ce cardinal avait prophétisé, dans les années trente, la fin du monde pour l’année 2033 que de subtils analystes ont avancé pour 2027 depuis que le pape Benoît XVI a admis que Jésus ne serait pas né en l’an 0, mais six ans plus tôt.
Si vous ajoutez à cela — qui n’est pas dans le documentaire — que le dernier pape ne serait censé régner que six ans et demi, vous en tirerez la conclusion que la fin du pontificat du pape François serait pour... 2020 [8]. Un effet de la crise mondiale, inédite, du coronavirus (photo) ? Bon.


Shitao, Printemps sur la rivière Min (1697).
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CHINE

« Vous qui entrez, laissez tout désespoir. » (Ducasse, Poésies II). Allez, ne désespérez pas : lisez le chapitre suivant « RAISON » (p. 86 : « La raison a un coeur que le dernier dieu illumine. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté »), puis relisez les deux chapitres « RÉVOLUTION » (p. 42 et p. 96) et le chapitre « CHINE » (p. 66). Il n’y a pas que le Covid-19 qui nous vient de Chine (la Chine qui, en trois mois, avec des mesures drastiques, semble avoir stoppé l’épidémie alors qu’en Europe, n’est-ce pas...), il y aussi des enseignements et, désormais, des masques. On lit à la fin du chapitre « CHINE » :

Le Philosophe a toujours préféré Zhuangzi :
« Le Sage entre dans les mouvements de la nature, et leur obéit tout entier. »
Même si la nature est déréglée ? Mais oui, ce n’est pas grave.

Aujourd’hui encore, ce n’est pas sans émotion que le Philosophe relit sa traduction d’un poème de Mao, écrit en décembre 1962 (il s’agit d’un arbre en fleurs) :

« Vent et pluie — départ du printemps
Cependant flocons à son retour
Glaçons de mille pieds falaises
belles, mais ne disputant à rien le printemps
annonçant seulement son arrivée
quand flamberont les fleurs de montagne
rires au milieu d’elles. »

Le désir de Mao, attendant le printemps, était donc de rire au milieu des fleurs de montagne. En pleine Longue Marche révolutionnaire, c’est surprenant.

Ce poème n’est pas écrit pendant « la Longue marche » au sens strict qui dura d’octobre 1934 à octobre 1935, mais au moment de la rupture sino-soviétique (1962-1963) qui en est la continuation sous une forme nouvelle. Selon Paul Demiéville, « cette pièce, datée de décembre 1962, est moulée sur un poème de Lou Yeou des Song (1125-1210). L’auteur [Mao] déclare dans une note, s’être inspiré de ce poème "en en retournant l’esprit". Dans l’un comme dans l’autre poème, sous couvert de pruniers dont les fleurs, mises à mal par l’hiver, sont les premières à refleurir au printemps, il s’agit de la patrie qui traverse une période d’épreuve. [...] Mais alors que le poète ancien se complaît dans son désespoir, Mao Tsé-Toung exalte l’espérance et ne veut voir dans l’hiver que l’avant-coureur du printemps. Ce "retournement" est conforme à l’attitude préconisée par Mao Tsé-Toung à l’égard du patrimoine culturel de la Chine traditionnelle, dans sa célèbre conférence de Yen Ngan (1943) sur la littérature et l’art : ce patrimoine ne doit pas être jeté aux orties, il doit être réinterprété dans un esprit nouveau [9]. » Détournement, retournement : cette pratique n’est-elle pas au coeur de l’écriture de Sollers (qui applique aussi en cela les principes de Ducasse dans ses Poésies) ?

C’est le printemps donc. Rappelez-vous aussi ce qu’écrivait aussi le Philosophe Inconnu, de passage en Chine un autre printemps, en 1974 [10], après avoir traduit un poème de Mao de janvier 1963 (un mois après le poème précédent donc) :

« [...] que de choses à faire depuis toujours
ciel et terre en révolution — temps bref
trop long dix mille ans
agir sur le champ

les quatre mers se retournent
les nuages et l’eau se déchaînent
les cinq continents tremblent
le tonnerre le vent sont violents

insectes nuisibles à balayer sans reste
ennemi à rendre impossible [11] »

Mao, Réponse au camarade Guo Mo-Ruo, 9 janvier 1963
(traduction Ph. Sollers)

Le printemps est là. De ma fenêtre, je vois le soleil, impassible, éclairer les deux pruniers en fleurs.

« Pour éliminer la vulgarité, il n’y a qu’un moyen : s’adonner intensivement à l’étude et à la lecture, et ainsi, des livres, s’élèvera un courant spirituel ascendant. » (Shitao)


[1Guy Debord écrivait, dès 1971, dans La planète malade :

La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel. Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

[3Rappelons au passage que le terme « apocalypse » signifie « révélation ».

[4Vous aurez reconnu le Comte de Lautréamont à propos duquel Sollers écrivait déjà, en 2011 : « le Créateur, dans Les Chants, fait l’objet d’un dévoilement comme il n’y en a pas eu et, qu’à ma connaissance, je suis le seul à avoir souligné... N’oubliez pas la scène du bordel... Que Dieu soit homosexuel, c’est pas courant que ça soit dit ». Cf. Lautréamont nous fait une révélation : Dieu est homosexuel.

[5Je souligne.

[6Alors dans les Pays-Bas espagnols.

[7L’année où, comme par hasard, Sollers remit sa Divine Comédie au pape. Photo célèbre.

[9Extrait d’une étude d’octobre 1964 sur dix poèmes de Mao dans Paul Demiéville, Choix d’études sinologiques : (1921-1970), Leyde, E. J. Brill, 1973.

[11Demiéville traduit les deux dernières lignes par :
« Balayez toute cette vermine nuisible aux hommes !
Anéantissez l’ennemi ! »

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 27 mars 2020 - 18:30 1

    Le pape François doit donner une bénédiction Urbi et Orbi, « à la ville et au monde », ce vendredi 27 mars à partir de 18h. Il s’agit d’une bénédiction donnée en de rares occasions et c’est la seule que chacun peut recevoir sans y assister physiquement à travers les moyens de communication.

    Ci-dessous, l’impressionnante place Saint-Pierre déserte.


    Au Vatican.
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