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Christian Salmon | Kafka stratège

Le Journal de Kafka. Edition critique

D 27 février 2020     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’actualité d’Oeuvres ouvertes

Laurent Margantin annonce la parution du Quatrième carnet du Journal de Kafka, édition critique (Le cinquième carnet paraîtra en avril et le sixième en octobre.) et poursuit :

« Quelques articles de presse ont signalé l’existence de notre édition critique du Journal de Kafka ces dernières semaines (notamment Hubert Prolongeau dans Télérama), mais on souhaite ici conseiller la lecture d’un texte riche et important, celui de Christian Salmon sur Mediapart : Kafka, la possibilité d’une parole vraie (mise en ligne ce 16 février 2020).

Christian Salmon reprend plusieurs photos de notre édition papier (les quatre premiers carnets), intègre des liens dirigeant vers les pages d’Œuvres ouvertes consacrées au Journal de Kafka, et présente assez longuement notre traduction ("une entreprise au long cours d’un écrivain français, Laurent Margantin, un pionnier du Web littéraire qui a entrepris, en 2014, une traversée en solitaire (sans subventions ni éditeur) des 1000 pages du journal au rythme de deux cahiers par an. Cette édition critique, accessible sur le site œuvres ouvertes et dans une publication papier qui reproduit le découpage originel en 12 cahiers in octavo, nous fait découvrir un Kafka très différent de la statue que son ami Max Brod avait édifiée.") »

Laurent Margantin

Pileface a sélectionné deux extraits de l’article de Christian Salmon pour l’illustrer :

Le Journal est un atelier d’écriture
Kafka stratège

(titrages de pileface)

Le Journal est un atelier d’écriture

Le Journal nous ouvre les portes de l’atelier de l’écrivain. Car ce Journal n’en est pas un. C’est un témoin des relations entre sa vie d’écrivain et les institutions de la vie littéraire, son combat pour faire éditer son œuvre, ses succès et ses échecs.

À l’opposé de la vogue actuelle des récits de soi qui sous le label ambigu de l’« autofiction » brouillent la frontière entre vérité et fiction (et finissent parfois devant les tribunaux), les journaux de Kafka révèlent un tout autre usage du journal.

On y découvre un écrivain à l’œuvre démêlant jour après jour, dans l’écheveau de ses expériences, la matière fictionnelle de ses romans, se prenant lui-même comme objet d’étude essayant de déjouer la surveillance de son moi conscient pour profiter « d’un instant sans surveillance ».

Le journal est le témoin oculaire et le support matériel d’une expérience littéraire en cours, espace transitionnel entre la vie brute, ses scènes et ses rencontres, des notations qui enregistrent l’état d’avancement de son travail, des esquisses d’œuvre, des fragments.

Le Journal est un atelier d’écriture, le lieu d’une expérience « hors champ » puisque Kafka y travaille hors de tout projet d’édition : il enregistre le compte-rendu d’une expérience qu’il mène sur lui-même et dont il est à la fois l’auteur et le cobaye, l’instrument et le terrain. Il fait des listes de ses échecs comme on note les résultats d’une expérience en laboratoire. Se marier. Parler à son père. Être à l’heure au bureau. Rédiger un rapport sur un accident du travail. L’insomnie. L’impatience. Lutter contre le bruit. Kafka fait sans cesse des programmes de vie. Des protocoles d’expériences qui ne visent pas à dévoiler le secret de son ego mais au contraire à sortir de soi, à desserrer l’étau du moi.

C’est un anthropologue qui aurait fait de sa vie son champ d’expérimentation. S’il enregistre, tel un sismographe, les moindres variations de son état – insomnie, migraines, fièvres, angoisse, hésitation, peur– c’est en vertu du fait qu’il n’a pas d’autre terrain d’observation. Une sorte de relativisme « einsteinien » selon lequel l’observateur est inclus dans le champ d’observation.

Le philosophe américain Paul Rabinow rapporte le cas du biologiste Wilson qui, se découvrant atteint de leucémie, décide de faire de son corps un champ d’expérimentation illimitée. Experimental life, c’est en ces termes que Rabinow définit la vie de Wilson. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier l’expérience littéraire que mène Kafka dans ses journaux. Qui n’est jamais conçue comme un lieu de confession ou d’expression de soi mais comme une expérience menée sur lui-même, avec ses protocoles, ses comptes-rendus, ses annotations.

Christian Salmon

Kafka stratège

Loin de la figure de saint Garta construite par Brod, Kafka se révèle dans les journaux un formidable stratège. Il y parle sans cesse d’état littéraire, de considérations stratégiques. Les références au combat abondent. Il y a du guerrier ou du stratège chez ce Kafka-là.

« Pourquoi suis-je sur la première liste de l’ennemi ? Je l’ignore… De tels hommes, l’histoire militaire les appelle des natures de soldats… »

Mais de quel combat s’agit-il ? Et de quels ennemis ?

Un combat par la littérature pour la littérature, disait Blanchot. Mais on pourrait dire tout autant : par la littérature contre la littérature. L’institution de la Littérature (ses académies, ses journaux, ses clubs) mais aussi l’attitude littéraire, la culture littéraire, le style littéraire (allégorie, métaphore) et bien sûr la figure de L’Écrivain à succès.


Le mystérieux cavalier Franz Kafka à côté de la synagogue espagnole à Prague.
VOIR ICI

Avec le milieu littéraire de son temps, Kafka n’y va pas de main morte. Certains en font les frais comme Franz Werfel, une figure célèbre à l’époque, ou Arthur Schnitzler. « La mauvaise littérature que Schnitzler représente pour moi en grande partie, ses grandes pièces et ses grandes poses sont remplies, pour moi, d’une masse carrément titubante du griffonnage le plus répugnant. »

Mais le combat de Kafka va bien au-delà des luttes au sein du champ littéraire. Il a pour enjeu l’essence même de l’Art. Il s’en explique de manière détournée dans une lettre à Milena, début avril 1922 : « La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde – du point de vue théorique – une terrible dislocation des âmes : c’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme grandit sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres… Écrire des lettres, c’est se mettre à nu devant des fantômes. »

Dans sa lettre à Milena, Kafka développe sa conception du fantomatique qui triomphe entre les hommes en distinguant deux sortes d’inventions techniques, celles qui permettent de rapprocher les hommes entre eux, d’établir des relations réelles, naturelles : le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ; et celles qui contribuent à rendre ces relations irréelles ou fantomatiques : la poste, le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. « L’humanité le sent et lutte contre le péril ; elle a cherché à éliminer le plus qu’elle le pouvait le fantomatique entre les hommes. »

Dans Le Château, c’est par un appel téléphonique, au début du roman, que K. voit son statut d’arpenteur confirmé par le Château. Plus tard, c’est par une lettre transmise par le messager Barnabé qu’il obtient des précisions sur ses attributions. Mais dans les deux cas, ces instructions se révèlent ambiguës, contradictoires, on dirait aujourd’hui que ce sont des fausses nouvelles qui ajoutent à la confusion de K.

Le 23 octobre 1923, il revient sur le sujet dans une lettre à Max Brod : « Si je n’écris pas (de lettres), c’est avant tout, comme il est toujours de règle pour moi ces dernières années, pour des raisons “stratégiques”. J’ai parfois l’impression que l’essence même de l’art, que l’existence de l’art s’explique uniquement par des considérations stratégiques de cette espèce, créer la possibilité d’une parole vraie d’être à être. »

Une considération qui prend tout son sens alors que triomphent les relations fantomatiques entre les hommes sous l’emprise des réseaux sociaux, des Gafam et de leurs algorithmes.

Christian Salmon


Liens

L’intégrale sur Mediapart https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/160220/kafka-la-possibilite-d-une-parole-vraie?onglet=full

Les sites de Laurent Margantin :

Le site historique : http://oeuvresouvertes.net/

Le nouveau site dédié au Journal : https://journalkafka.com/

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