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Hommage à Pierre Guyotat par Michaël Ferrier (Tokyo Time Table)

Pierre Guyotat et le Japon

D 10 février 2020     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Bonjour,

Pierre Guyotat est mort dans la nuit du 6 au 7 février 2020 à Paris, quelques jours après son 80e anniversaire. Il laisse une œuvre puissante, variée et complexe, qui fut souvent l’objet de malentendus ou de méprises, de censures. Aujourd’hui célébrée (elle fut couronnée en 2018 parle Prix de la langue française, un Prix Femina spécial et le Prix Médicis), c’est uneœuvre exigeante, sur laquelle il reste beaucoup à dire.

Nous donnons ici à lire une présentation de Littérature interdite et de Prostitution : paru dans le numéro spécial de la revue Critique qui lui fut consacré en 2016, ce texte aborde deux livres essentiels pour comprendre les méthodes de travail et la poétique si singulière de Guyotat.

Le deuxième texte s’intéresse à un aspect particulièrement important de cette poétique : son rapport à la musique, à la voix, au chant, au rythme, au souffle. Dans cette œuvre, le Japon joua un rôle tardif mais loin d’être anodin : venu à Tokyo en 2005 pour un colloque qui lui était consacré, Pierre Guyotat y lut notamment un extrait de Progénitures et, pour la première fois, de Tombeau pour cinq cent mille soldats, en duo avec le grand danseur de butô Tanaka Min, qui improvisa sur sa lecture une performance impressionnante. Comme il me l’avait lui-même confié ce soir-là, ce qu’il avait préparé et défendu depuis des années trouvait ainsi dans l’Empire du Soleil Levant un accomplissement inattendu mais remarquable.

Il restera très attaché au Japon, par ses amitiés et par ses lectures, mais ce sera l’objet d’une prochaine livraison. En attendant, hommage à Pierre donc, et bonnes lectures,

Michaël Ferrier,
pour le siteTokyo Time Table

GUYOTAT : LA PROSE À VIF
Prostitution et Littérature interdite
dans l’œuvre de Pierre Guyotat

Par Michaël FERRIER


Tokyo Rumando,rs-no108, gelatin silver print, 2012
Source : Ibasho Gallery, Anvers.
ZOOM : cliquer l’image

« Fiçà que j’ouïss’ que tu lui taill’ la proz’ à vif !.. »
Prostitution, p. 211

En 1975, les éditions Gallimard publient Prostitution, un texte de Pierre Guyotat si troublant que l’éditeur prend la précaution de l’accompagner d’une mise en garde (p. 365) : « Le vrai problème que ce texte à proprement parler inqualifiable pose jusqu’au malaise est celui de sa lecture [1]. » Dès la première phrase de cet avertissement, insolite autant qu’embarrassé, tout est dit, du moins dans le contexte de l’époque : « vrai problème », « inqualifiable », « malaise », et jusqu’à l’expression « à proprement parler », tous ces termes désignent et résument à la fois l’énorme bouleversement que, cinq ans après Éden Éden Éden, vient à nouveau de provoquer Pierre Guyotat.

Pourtant, trois ans plus tôt, en février 1972, les éditions Gallimard avaient déjà publié Littérature interdite, un recueil de textes et d’entretiens dans lequel l’auteur avait largement commencé à s’expliquer sur son écriture, sur ses motifs et sur ses moyens, sur les rapports qu’elle entretient - ou qu’elle conteste - avec la réalité historique et socio-politique. Lire aujourd’hui ensemble Littérature interdite et Prostitution permet certes de se rendre compte de la fracassante nouveauté du projet de Pierre Guyotat, de sa patience et de sa détermination, de la ténacité avec laquelle, texte après texte, il le poursuit, mais aussi de la variété des moyens intellectuels, matériels et stylistiques qu’il a progressivement su lui prêter, dans l’ouverture d’une parole qui est peut-être « à proprement parler inqualifiable », mais dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle radicalement inouïe.

[…]


Dessin de Pierre Guyotat, Mes figures , 2018
ZOOM : cliquer l’image

Source : Yvon Lambert et Eve Lambert

UN VRAI BORDEL

Qu’on commence à lire le texte, et l’étonnement redouble. Tout à coup, la langue crépite comme jamais auparavant. Soudain, comme l’avait déjà compris très tôt Philippe Sollers, dans l’un des tout premiers et des meilleurs textes jamais écrits sur Guyotat, quelque chose change dans les rapports de la matière et de la phrase [2]. Pas un mot qui ne pose problème : tous les éléments de la phrase semblent se trouver repris et retravaillés, à neuf, à vif, leur donnant une force acoustique et une puissance sensible inouïes. Apocopes et syncopes, néologismes, troncations, traversée des langues étrangères en même temps que remontée vertigineuse dans le français, une nouvelle langue se met en marche, avec son rythme et sa fréquence propres. Traversée d’appels et d’interjections, elle multiplie à la fois les sons et les sens, sur un ton haletant, trépidant, mais aussi comique et même désopilant : cette langue concassée est en effet aussi une langue cocasse, et l’on ne saurait trop insister, alors même que ses adversaires comme ses thuriféraires tentent de le draper dans une sorte de solennité tragique, sur les effets comiques variés que Guyotat sait également tirer de cette langue, effets de caricature, de drôlerie ou de dérision.

Un coup d’œil à l’« intrigue » - mais le texte périme immédiatement cette terminologie - fera bien davantage que nous intriguer. Tout à coup surgissent une foule de clients, de prostitués, de proxénètes, pris dans une suite échevelée de scènes sexuelles et de dialogues obscènes. Prostitution des « personnages » (ou, pour mieux dire, des protagonistes), prostitution du narrateur, le monde est prostitution, l’activité sexuelle « une grande souche, obstinée, répétitive [3] » : on pourrait parler de plusieurs lignes narratives, comme dans un cirque se tendent et se déploient les différentes cordes des acrobates (filin simple et nu du funambule, ficelles burlesques des clowns, câbles suspendus des trapézistes, lanières dansantes des écuyères, fouets claquants des dompteurs), ou encore de superposition de propositions vocales expectorées par une écriture déchaînée mais qui reste méticuleusement pensée.

Michaël FERRIER

La suite ICI

...

SOUDAIN GUYOTAT OPÉRA
Musiques, scènes et souffles
dans l’œuvre de Pierre Guyotat

Par Michaël FERRIER


Pierre Guyotat, Paris, le 10/2/1984 / Masque no, Japon
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« Je travaille avec un paquet de voix dans la gorge (bouillie devoyelles, de consonnes, de syllabes, de mots entiers même, quidemandent à sortir, à gicler sur la page). »

Pierre Guyotat

La suite ICI


GIF UNE INTERVIEW de 2005 « Guyotat à corps ouvert »

En contrepoint de l’hommage de Michaël Ferrier, cette interview éclairante sur l’homme et son œuvre, par
Eric Loret
pour Libération, 12 mai 2005

Pierre Guyotat est jeune. Cette particularité lui permet d’être à la fois toujours vivant et l’un des derniers « grantécrivains », au sens où on l’entendait au siècle dernier. Il a ouvert quelques abîmes dans la littérature, dont les plus connus sont Tombeau pour cinq cent mille soldats, publié en 1967 à l’âge de 27 ans, et Eden, Eden, Eden (1970), tous deux passés en poche. Ces livres, on les a lus quand on lisait Bataille, Leiris ou Foucault, quand on aimait l’expérience des limites, pour reprendre le titre de Sollers. Puis vinrent Prostitution (1975), le Livre (1984), Progénitures (2000), textes réputés difficiles où l’écriture se fait matériau résistant, pratique corporelle. Guyotat donne alors de plus en plus de lectures, trouve un nouveau public parmi, entre autres, les plasticiens ou les philosophes.

Si Guyotat a souvent été lu au filtre des théories sémiologiques et en dehors de toute référence à la vie de l’auteur, la parution simultanée d’une biographie, la réédition de ses deux premiers livres (écrits aux âges de 20 et 23 ans) et la divulgation de ses notes de travail sur la période 1962-1969 jette une lumière nouvelle, éditoriale, biographique, génétique, sur les textes. Les récits Sur un cheval et Ashby présentent une première ébauche des scénographies à venir : colonialisme, supplice, érotisme triangulaire, où le désir d’homme se médiatise par une figure sororale. La biographie de Catherine Brun est évidemment un tournant dans les études guyotiennes, d’une densité factuelle rare (sur la famille, l’engagement politique, les liens avec Tel Quel, la réception de l’oeuvre...), même si, du point de vue de l’intelligence des textes, elle reste assez en deçà du Mots et monde de Pierre Guyotat de Michel Surya ou des Explications données par l’auteur lui-même à Marianne Alphant. Le plus précieux de cette avalanche éditoriale reste cependant le premier volume des Carnets de bord, recueil de notes, brouillons, fragments mêlant vie et fiction. Pierre Guyotat a bien voulu revenir lors d’un long entretien sur le contenu de cette passionnante boîte à outils.

Vous avez fait don de vos archives à la BNF. On publie votre biographie et vos Carnets 1962-1969. Vos deux premiers récits sont réédités. Est-ce un retour volontaire sur le passé ?

Non. J’avais déjà déposé des archives à l’Imec en 1992. Mais son déménagement l’an dernier hors de Paris m’a décidé à donner ces archives-là j’en ai d’autres chez moi et il y en a ailleurs à la BNF. Si je ne suis pas à l’origine de la publication de la biographie et des petits livres du Seuil, en revanche, je voulais être présent lorsque les Carnets seraient déchiffrés, car la graphie y devient difficile dans les années 90. Et entreprendre ce travail supposait de rémunérer un chercheur, donc d’entrer dans un processus d’édition.

Vous livrez un corpus jusque-là inconnu au public.

Je n’ai jamais empêché personne d’accéder à mes archives. Depuis quelques années, la presse a découvert les « zones d’ombre » dans la vie des individus, mais chez un artiste, cela ne veut pas dire grand-chose, puisqu’il ne cesse de se livrer indirectement et malgré lui dans son oeuvre.

A la fois, les Carnets ne cessent d’évoquer des Ecrits secrets, pour le coup occultés.

Oui, « Ecrits orgiaques » quand j’étais adolescent, plus tard « Ecrits secrets », « Ecrits sauvages » ou l’« Autre main branle » (« AMB »), je m’en suis expliqué dans le texte lu au colloque Artaud-Bataille de Cerisy en 1971, et repris dans Vivre.

Vous y liiez l’écriture à la masturbation, comme dans les Carnets. Mais dans Explications, en 2000, vous rappelez que tous vos livres ont été écrits « avec les deux mains ».

Vous déclarez quelque chose à 30 ans qui concerne déjà une époque antérieure, et quand vous en avez 60, on vous croit toujours au même point. Comment peut-on écrire un texte aussi travaillé que Progénitures autrement qu’avec deux mains ? Et Eden est pur, si j’ose dire, de toute pratique. J’ai dit dans Explications que ce n’était pas une pratique de désir ou de plaisir pur, mais liée à l’écriture, à l’obtention d’un verbe le plus obscène, le plus voluptueux, le plus « moi » possible, si je puis dire. Les « Ecrits secrets », ce sont ces quelques épaves, ces quelques feuillets qui ont survécu aux aléas de ma vie et dont les originaux appartiennent à une grande collection. J’en ai repris des fragments dans Prostitution.

Dans les Carnets, la dialectique virginité-masturbation est très apparente. « Evacuer la sexualité » est la condition pour « expulser l’Eden ».

Je me suis servi de la masturbation pour évacuer le plus gros de la chose au moment où j’écrivais Eden, Eden, Eden. Pour le reste, aucun texte n’a été écrit de cette façon, j’ai besoin de toute ma tête reposée et d’un organisme, disons, moyennement tendu par le désir pour écrire. Pour Progénitures, il y a eu dix ans durant lesquels je n’ai eu aucune pratique sexuelle.

A la fin de son livre, Catherine Brun reproduit le texte que vous avez lu en janvier à la BNF, au moment du don de vos archives. Vous y évoquez la mort de vos parents, la naissance de vos frères et soeurs.

J’ai voulu mettre en rapport la naissance privée et le don, le passage du privé au national, comme si pour moi il n’y avait pas tellement de différence. J’ai tenté de retourner contre la famille proprement dite le principe de la famille non pas étatique, disons, mais nationale. J’avais déjà, enfant, la volonté de ne pas descendre de quelqu’un, de ne pas avoir d’ascendance humaine, d’avoir une ascendance abstraite, au fond, politique, historique indépendamment de la seule ascendance qui me convenait alors, l’ascendance divine, puisque j’ai appris comme tous les enfants catholiques de cette époque que j’étais avant tout fils de Dieu. C’est le rêve de tout enfant, à l’abri de ses parents, de ne descendre de personne, d’appartenir à quelque chose d’autre, de plus vaste. La réduction de l’affect à la petite zone humaine qu’est la famille, et encore pire, après, au couple, est quelque chose de terrifiant pour moi. On devrait pouvoir vivre avec l’humanité entière.

Quel enfant étiez-vous ?

Je crois beaucoup au mot de Wordsworth, que « l’enfant est le père de l’homme ». L’enfant qu’on a été, qui a rêvé d’un futur héroïque, juge l’adulte qu’on est devenu. C’est un regard que je sens fréquemment. Je ressentais, enfant, et pressentais beaucoup de choses, comme ce fait qu’on est un élément de la nature totale. Dès que je voyais quelque chose, j’étais immédiatement cette chose-là. Pour moi, c’était une douleur par moments, regardant un objet, qu’il ne puisse s’animer, s’exprimer. C’est pour ça que les animaux passent de sales quarts d’heure avec les enfants, parce que vous essayez de les faire parler ou de manger comme vous... C’est ce qui se passe après dans mes textes, la réanimation des objets par la poésie. On se rend compte aussi plus tard qu’on a éprouvé, enfant, le principal, le plus profond : la compassion pour les réprouvés, qui doit rester chez l’adulte. Dans ma rêverie, j’étais très attiré par les réprouvés, les monstres, les assassins, parce que je sentais que c’était là la naissance de la pensée. Vous êtes tout le contraire de celui ou celle pour qui vous éprouvez de la compassion, et vous commencez à penser le monde, et à penser votre compassion.

Dans vos scénographies de supplice puis d’esclavage sexuel, comment s’articulent compassion et plaisir ?

Est-ce qu’on peut parler de plaisir à faire ou lire cette oeuvre ? Le mot est un peu faible. L’esclavagisme est un fait qui me tourmente depuis l’enfance. Mais, manifestement, il n’y a aucune beauté, aucune volupté dans cette réalité. Peut-être que la beauté que j’y introduis, dans l’oeuvre, est une manière de la supporter, de la racheter.

Un autre thème qui apparaît déjà dans les Carnets, c’est l’opposition de l’épopée au roman.

Quand vous écrivez un livre comme Tombeau, vous découvrez que vous n’êtes pas très loin de l’épopée. Non pas parce qu’il s’agit de choses militaires : Progénitures est tout aussi épique. Je tente la synthèse de la prose et de la poésie française. La poésie désincarnée, sans action, m’ennuie. Il faut que le réel, le supposé réel, soit là. Et le roman ne présente souvent qu’un seul réel, le réel psychologique occidental, mais sans rythme. Or le rythme est tout. Le roman ne monte pas sur la scène, il reste en bas, et moi j’ai voulu monter sur l’estrade, comme la poésie ou le théâtre, pour oser, pour monter un cran au-dessus du discours habituel. Vous sortez votre voix : pour l’éprouver, la connaître... et c’est de cette façon que j’ai pu continuer : ma propre voix m’a tracé la voie.

Vous faites régulièrement des lectures...

Je vais en faire à la fin du mois au Japon, aux Etats-Unis à l’automne, mais je le redoute parce que c’est toujours une épreuve... L’énoncé de cette langue [il se met à tousser, s’interrompt] m’éprouve pulmonairement, et j’ai toujours au début de la lecture un moment de malaise, l’impression que le haut de mon corps fond sur le bas. Mais votre peur de vous évanouir, de tomber, de mourir, donne une intensité formidable à votre voix. Et c’est votre voix qui vous soutient alors.

Etre étouffé par sa propre langue, au sens matériel, c’est une image récurrente dans les Carnets.

Je ne me souviens pas, mais sans doute. Et puis l’épopée, c’est l’action. Ecrire est pour moi indissociable de la mise en marche de figures réelles, de même que les philosophes mettent en mouvement des concepts. Les figures vous maintiennent dans la gravitation, au sol et dans le cosmos. Dans l’Histoire juive de Flavius Josèphe, entre l’horrible chute de Jérusalem et la résistance de Massada, il y a un petit passage sur une fleur du désert, jaune je crois, maléfique, mais dont l’application sur le corps en chasse les démons. C’est ça l’épopée.

Il y a dans les Carnets une grande abondance de notations de corps, de garçons en particulier, et des questions que vous vous posez sur votre forme personnelle d’homosexualité.

Je n’aime pas le mot homosexualité. Je l’ai découverte en moi par à-coups, avec apparition, réapparition, etc. Les notations de corps de garçons commencent vraiment à Cuba, dans l’été 1967 : je faisais partie d’une délégation d’intellectuels conduite par Michel Leiris. Je me sentais très isolé, socialement, intellectuellement et sexuellement surtout : tout le monde y était normal et Castro c’était le machisme triomphant. J’ai peut-être découvert alors quelque chose de moi en voyant des métis, en voyant du métis, de l’ambiguïté partout. Mais, dans la préface à l’édition japonaise de Tombeau en 69, j’ai expliqué que j’avais voulu mettre en prostitution le mâle plutôt que la femme, sortir tout à fait et définitivement de la banalité de la prostitution du corps femelle, de même que je voulais sortir de la banalité du style romanesque. Mais ce double désir en moi prend la forme aujourd’hui d’un corps, le corps putain de Progénitures et de Labyrinthe, texte auquel je travaille actuellement, où le « vagin » est presque directement accessible sous l’organe mâle, toujours bien pourvu.

Les Carnets s’ouvrent justement, en 1962, sur la notation : « Rien, rien n’est pur. »

Je sortais ce jour-là, comme dix autres jours, d’une séance d’interrogatoire militaire au Deuxième Bureau (c’est-à-dire la Sécurité militaire), dans l’ancien hôpital de Tizi-Ouzou. J’étais inculpé de complicité de désertion et d’atteinte au moral de l’armée, entre autres : on y est très malmené, on doute par moments du bien-fondé de son engagement. Donc je rentre dans mon cachot, qui était une cave sous les cuisines, avec une sensation, pénible à cet âge, d’impureté généralisée : moi, mes questionneurs, etc. Et je n’ai personne avec qui partager mes convictions et ma colère. Un être humain ne fait quelquefois que ce qu’il peut : rien, rien n’est pur. Les idéologues et les éditorialistes en chambre qui dénoncent quasi fonctionnairement, chaque semaine voire chaque jour, les crimes et les turpitudes des autres sans jamais s’y mettre eux en question ne voient dans chaque situation dénoncée qu’une épure sans y mettre la vie, le doute, le hasard l’impureté donc. Ils seront, à moins qu’ils ne s’engagent physiquement, jugés eux-mêmes et comme de simples dénonciateurs.

Avez-vous toujours le sentiment d’en être au début de l’oeuvre ?

Je n’ai jamais oublié la dernière phrase du film Monsieur Vincent, où Pierre Fresnay jouant saint Vincent de Paul, l’apôtre des galériens et des misérables de la Fronde, déclare à la fin de sa vie : « Je n’ai rien fait. » Cela signifie deux choses. D’abord, que la misère sera sans fin et, d’autre part, qu’une seule vie humaine, et même plusieurs, ne suffisent pas à épuiser le désir qu’on a d’agir, c’est-à-dire aussi d’agir pour les autres. Mais, « je n’ai rien fait » peut aussi signifier que vous risquez d’accumuler les actions, les actes comme des biens, comme des biens bourgeois. Or, ce sont seulement des obligations. Il faut donc se dépouiller un peu plus à chaque action, jusqu’au rien. Ce que vous avez fait est annulé par ce que vous devez faire encore.

Eric Loret

Pierre Guyotat Carnets de bord. Volume 1 : 1962-1969 Présentation de Valérian Lallement. Lignes Manifeste, 640 pp.,. Ashby suivi de Sur un cheval Seuil, « Fiction Cie », 210 pp., Catherine Brun Pierre Guyotat, essai biographique Léo Scheer, 510 pp.,

https://www.fabula.org/revue/document1342.php

PIERRE GUYOTAT PROFESSEUR

par Donatien Grau

13 décembre 2011
La Règle du Jeu

Retour sur son oeuvre avec la critique que Donatien Grau lui consacrait en 2011.

L’œuvre de Pierre Guyotat, dans sa complexité, sa richesse, son foisonnement, son élaboration, est d’un abord à la fois saisissant et complexe. On ne pénètre pas dans ce monde né du monde et de sa disparition sans prendre avec soi un peu de la vocation de l’écrivain.


Portrait de Pierre Guyotat par Léo Scheer
ZOOM : cliquer l’image

C’est pour cette raison que, vénéré de beaucoup, Pierre Guyotat a la réputation d’être ce que l’on appelle un « auteur difficile ». En raison de l’expression hyperbolique de la violence et de la sexualité que l’on trouve dans certains de ses livres ; en raison aussi de son approche unique du français, puisqu’il écrit des textes dits « en langue », dans une forme émanant de la langue française même, pour s’en distancier et la réinventer.

Il y a un monde de Pierre Guyotat, comme il y a une langue de Pierre Guyotat. Rares, ô combien rares sont les maîtres qui peuvent aujourd’hui revendiquer d’avoir pris au mot la phrase de Théophile de Viau selon laquelle « il faudrait inventer quelque nouveau langage ».

Face à une fiction qu’il savait défaillante, tant dans le fond, que dans la forme, Pierre Guyotat a choisi une solution extrême : il a poussé l’un et l’autre à bout, il a bandé l’élastique pour lui redonner une tension. Les textes en langue, de même que ceux en langue normative, notamment dans l’usage incroyablement élaboré du présent, portent en eux bien plus que ce que son préfacier Roland Barthes avait naguère appelé le « grain d’une voix ».
Face à l’appauvrissement du vernaculaire, à sa simplification et à sa perte d’énergie, Pierre Guyotat a revitalisé la parole, précisément en raison du danger qu’elle encourt. La légitimité de la langue française semble remise en question du fait même du surgissement d’un autre langage.

De même, l’inspiration épique et l’exacerbation qui infusent son œuvre sont essentiellement des moyens de redonner vie à la fiction, elle-même sur la voie de devenir vernaculaire.

Il y a, dans cette entreprise, un désespoir et une infinie grandeur. Une exigence, aussi.

En effet, le nerf même de cette œuvre réside dans la conscience. Pierre Guyotat ne nie pas le monde, de même qu’il ne nie pas la langue. Sa création est comme un fruit à la fois dangereux et salutaire, une sorte de délice ultime de la littérature.

Car comment écrire après Pierre Guyotat ? La question, si l’on s’y confronte sérieusement, n’est guère aisée.

Mais il importe d’être conscient du fait qu’en rien cette œuvre ne surgit du néant. Elle est le résultat d’une gestation personnelle, permanente. Celle-ci se porte bien sûr sur la matrice contemporaine de l’œuvre – ce monde, dont elle est issue, et auquel l’écrivain voue une curiosité et une fascination sans borne, lui qui ne cesse de s’arrêter dans les rues pour remarquer détails architecturaux et titres de journaux.

Toutefois, Pierre Guyotat est également, et peut-être surtout, familier des profondeurs de l’Histoire. Né en 1940, il a l’Histoire pour passion, avec l’architecture, la musique, le dessin. Sa connaissance des anecdotes du règne de Philippe le Bel, sa maîtrise impressionnante des faits de la Seconde Guerre mondiale, ne sont que deux exemples de cette culture historique qui innerve son œuvre.
Car l’œuvre de Pierre Guyotat, quelle que soit sa force de transgression, ou plutôt en lien direct avec sa force de transgression, est une œuvre viscéralement historique.

C’est pour cette raison que la décision, prise avec Léo Scheer, de publier les cours qu’il avait donnés à l’Université Paris-VIII-Saint-Denis, de 2001 à 2004, dans un enseignement créé pour lui sous l’intitulé « Histoire de la langue française par les textes » est une bénédiction.

Dans ce volume de près de sept cents pages, l’écrivain se fait professeur, pour un public d’étudiants étrangers, peu familiers de la langue même, et encore moins des auteurs qu’il évoque. On y croise, durant vingt-trois leçons, les présences de Michelet, Gibbons, Nerval, Vigny, Dante, Froissard, Joinville, tant d’autres encore.

Cette sélection de textes, qu’il lit à ses étudiants, manifeste l’immense érudition de l’écrivain, qui constitue le soubassement de son œuvre. On ne peut pas la comprendre sans cela. On ne peut pas comprendre la réinvention si on ne sait quelle norme elle réinvente.

Et ces Leçons sur la langue française pourraient bien être sous-titrées L’Histoire et la réinvention.

Elles offrent ainsi une voie d’entrée passionnante, par les autres, à l’œuvre de Pierre Guyotat, qui nous montre que c’est par la conversation que le monde intérieur se développe, que c’est en entendant la voix des autres que la tonalité se fixe.

Après avoir lu ses Leçons, et entendu comme la parole de l’écrivain les porte à nos oreilles, on ne s’étonnera plus guère, à la diction de ses œuvres, d’y percevoir les accents du poète romantique qu’il est, aussi, et plus que tout.

Crédit ; https://laregledujeu.org

Leçons sur la langue française

Pierre Guyotat
Éditions Léo Scheer

7 décembre 2011

681 p


[1Prostitution, Paris, Gallimard, 1970, « Note de l’éditeur », repris dans l’édition de 1987, coll. « L’Imaginaire », 374 p.

[2Philippe Sollers, « La matière et sa phrase », Critique, Paris, Éd. de Minuit, n° 290, 1971.

[3Michel Foucault, « Il y aura scandale, mais... », Le Nouvel Observateur, 7/9/1970, repris dans Littérature interdite, op. cit., p. 161.

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